Peut mieux faire (parties 1 et 2)

Il y a quelques mois, je me suis souvenu de mes années de pensionnat dans un collège religieux de bonne renommée de la banlieue parisienne. J’ai commencé à rédiger quelques pages mais très vite je me suis rendu compte que j’y mettais beaucoup de fiction : j’inventais des personnages, je réarrangeais des situations et même le narrateur qui, en principe, était moi me semblait très éloigné de ce que je suis (ou crois être) aujourd’hui. J’ai  alors pris conscience que la mémoire est un processus qui travestit avec sincérité l’exactitude des faits. J’ai pourtant continué à écrire des choses pas tout à fait fausses ni tout à fait vraies sur ce que j’avais vécu il y a presque quarante ans entre ces prestigieux murs. J’ai fait en sorte que personne ne puisse se reconnaître, pas même moi dont le personnage principal porte le nom. Pourtant c’est bien de mon expérience qu’est issu ce texte dont je propose ici les deux premiers chapitres (sur neuf) :

1 – Un attaché case bleu-ciel

Je suis entré dans l’adolescence en traversant une grande pelouse. Mon père marchait à ma droite et portait ma valise. De ma main gauche, je trimballais un attaché-case bleu-ciel. Devant nous, se dressait le bâtiment principal d’un collège de jésuites. L’attaché-case, c’était pour faire sérieux, presque adulte : fini le cartable à bretelles avec la poche de devant pour le goûter et les trésors. A bientôt quatorze ans, je devais prendre conscience que je faisais partie de la classe supérieure, ces cinq pour cent de gens qui savent, comprennent et agissent m’expliquait mon père en serrant sa main sur mon épaule. Ce collège sur les hauteurs de Passy était celui de l’élite. Les fils (et non les filles) d’émirs, de rois, de grands commis de l’État, de capitaines d’industrie et d’avocats internationaux allaient être mes camarades, et ce serait normal. Il ne fallait pas que j’aie honte de mes origines -mon grand-père boucher, mon père petit patron- car j’avais réussi le concours des boursiers. Au vrai, je l’avais raté mais un désistement avait permis mon repêchage in extremis. Parmi les mauvais, j’étais le moins mauvais. On me laissait donc une petite chance.
La rentrée avait débuté trois jours auparavant. Les élèves avaient déjà fait connaissance. Des clans s’étaient formés. Les réputations de bravoure et de lâcheté étaient déjà établies. Comme j’allais être pensionnaire, je devrais me faire une place parmi cette caste de petits durs qui avait ses rites, ses plaisirs et ses secrets.
Après plusieurs contrôles au secrétariat, un employé nous escorta jusqu’au bureau du Frère Directeur. Il reçut d’abord mon père. J’attendais, assis sur une banquette étroite dans une alcôve attenant au bureau. J’observais les caissons de bois aux murs et au plafond, tout en creux et bosses, pointes et arêtes et j’entendais à travers la cloison mon père qui demandait au Frère Directeur d’être particulièrement sévère avec moi (pour mon bien) car j’étais un doux rêveur qui pouvait, à tout moment, décoller du sol et s’envoler.
Le Frère Directeur me terrorisa tout de suite. C’était un athlète au regard bleu vide, au sourire froid et aux cheveux ras. Au revers de sa veste luisait un petit crucifix.  Son bureau était comme lui : impeccable et écrasant, à l’agencement étudié pour impressionner quiconque était convoqué dans cette vaste pièce : des fauteuils profonds, une interminable table cirée, une bibliothèque pleine de vieux livres et une haute double fenêtre donnant sur le parc et la grande pelouse. Il me broya la main en me disant de l’appeler « très cher frère ».  Puis il me demanda si j’étais triste d’être éloigné de ma famille durant la semaine. A cet instant, j’étais encore un enfant qui tentait de deviner ce qu’espérait l’adulte.  Je ne voulais pas non plus faire de peine à mon père qui était figé sur son siège, impressionné par le décor qui lui rappelait, sans doute, ses années de pension.
Après un temps de réflexion, je répondis :
– Oui Très Cher Frère, mes parents vont me manquer.
– C’est inutile, élève Faucher. L’éloignement forgera votre caractère. Vous apprendrez la discipline et le goût de l’effort. Songez que vous serez en famille du vendredi soir au lundi matin. Ainsi l’éloignement ne durera que trois jours et sera profitable à tous.
Il fallait que je m’habitue, désormais, à être voussoyé et seulement appelé par mon nom de famille.
Le Très Cher Frère Directeur m’escorta jusqu’en classe. Au détour d’un couloir mon père m’avait abandonné pour poser ma valise au secrétariat et retourner à sa voiture. Il avait hâte de repartir à l’assaut des affaires.
En traversant la cour des sixièmes-cinquièmes puis celle des quatrièmes, le Très Cher Frère Directeur était fier de me décrire le monde clos qu’il régentait : les quarante-quatre hectares de superficie (« comme le Vatican ! »), les bâtiments, les dortoirs, les réfectoires, les terrains de sport couverts et découverts, la piscine, la salle de cinéma, le parc boisé et bien sûr, face à nous, la chapelle avec ses cinq flèches, au-dessus du bâtiment des quatrièmes, assez vaste pour accueillir tous les élèves d’une division et leurs familles. Comme c’était l’heure de la récréation, la cour était pleine de garçons qui s’immobilisaient à notre passage en criant : « Bonjour Très Cher Frère ! ». Il se rengorgeait et fendait la foule, un sourire mince aux lèvres, alors que j’avais peine à le suivre avec mon attaché-case qui brinquebalait contre ma jambe.
Au bout de l’un de ces interminables couloirs qui font battre le cœur des cancres, nous arrivâmes devant la classe de quatrième quatre. Le Très Cher Frère Directeur frappa et entra. Aussitôt, toutes les chaises reculèrent, tous les élèves se levèrent et le professeur, un vieillard en blouse grise, fut frappé d’immobilité au moment où il allait écrire sur le tableau. Tandis que le Très Cher Frère me poussait sur l’estrade avant de parler au professeur, je sentais mon ventre se tordre et mes jambes trembler. Je détestais l’épreuve que doit subir tout nouveau : se tenir debout devant trente élèves scrutateurs qui me criblaient déjà de leur curiosité, devoir dire mon nom à voix claire face aux visages moqueurs de ces étrangers avec qui je devrais pactiser. Tout cela était bien pire que de dormir loin de ma famille pendant trois jours.
Une fois le Très Cher Frère parti et les élèves rassis, le professeur me tendit une feuille de papier et m’envoya au dernier rang en me disant :
– Sortez vos affaires, remplissez-moi cette fiche, ne vous faites pas remarquer.
J’obéis. Je ne demandais pas mieux que de passer inaperçu mais le bruit sec des loquets de mon attaché-case fit se tourner quelques têtes et suscita des moues condescendantes. Elles visaient ce morceau de plastique à la couleur insupportable dans cet endroit où l’insouciance renvoyait pour chacun et pour tous à de lointains souvenirs.

2 – La monnaie disciplinaire

Pour mon retour, mes parents avaient concocté un repas spécial : poulet rôti, frites, mousse au chocolat et Coca-cola. Mes trois petites sœurs, un peu jalouses de l’attention dont j’étais l’objet, s’étaient radoucies en voyant arriver le plat fumant de frites. Grâce à moi, elles allaient pouvoir s’empiffrer. Mais ces délices avaient une contrepartie : je devais raconter ma demi-semaine. Pendant un instant, je fus fier d’être le centre de la famille et je fanfaronnais la bouche pleine. J’expliquais que tout était nouveau et difficile mais que grâce à mon intelligence et ma bravoure, je m’en sortais sans problème.
Pourtant, je savais que ces trois premiers jours avaient été calamiteux. Chaque professeur s’ingéniait à pointer mes insuffisances.  Dès le deuxième cours, le professeur de sciences, un petit porc-épic à lunettes rondes, s’était approché en douce de mon pupitre et y avait donné un grand coup de règle pour me faire sursauter. Puis, il m’avait interrogé sur le système solaire puisque, d’après lui, je me complaisais à vagabonder dans la lune.  Le professeur de maths, Frère Jean (à appeler « Cher frère » et non pas « Très cher frère ») avait le même regard bleu vide que son supérieur. L’essentiel de son cours constituait à nous promettre de nous mater avant même que quiconque ose se rebeller. Il déclara à toute la classe en me pointant du doigt qu’il n’encaissait pas les petits sourires en coin.  Le professeur d’espagnol était un vieux volcan ratatiné en perpétuelle irruption de postillons et de moulinets de bras. Avec lui, il fallait ânonner en chœur et surtout en rythme les premiers mots d’une langue que je ne comprenais pas. La professeure d’anglais, immobile comme un insecte rare cloué au tableau, s’intéressait aux mouvements de mes lèvres et au positionnement de ma langue contre les dents. Mon professeur principal qui m’avait réceptionné le premier jour enseignait le français, l’histoire, la géographie. C’étaient mes matières préférées mais je me sentais tellement nul parmi ces gosses de riches qui levaient tous la main avant même qu’il ait fini de poser sa question, que je trouvais plus prudent de me recroqueviller en attendant que l’heure passe.
En récréation, à la cantine, à l’étude, au dortoir, je m’ingéniais à être insignifiant. L’immensité des salles, les quadrillages infinis des pupitres et des lits, la hauteur des plafonds, les tablées interminables, les sanitaires collectifs où les bruits des tuyauteries humaines et mécaniques se mêlaient et s’amplifiaient contribuaient à réduire ma petite personne à presque rien mais ce n’était pas assez pour qu’on me laisse tranquille. Le vendredi après-midi après le dernier cours de maths, je fus coincé par six élèves dans un renfoncement de la cour. C’étaient des pensionnaires, tous anciens du collège depuis la sixième, tous bien coiffés et habillés comme des petits messieurs. Comme je baissais la tête, je me vis cerné par douze mocassins à glands. A tour de rôle, ils me sermonnèrent :
– Faucher, tu es trop nul. Tu n’écoutes rien, tu n’écris rien, tu ne dis rien. Si tu ne fais pas d’efforts, tu seras viré.  Ici, on n’a pas de pitié pour les médiocres et les prolétaires.
« Prolétaires » était la pire insulte réservée aux boursiers. N’en déplaise à mon père, je n’étais pas comme eux ni à leur niveau. Ces six gamins promis aux plus hautes fonctions étaient conscients de leurs privilèges. S’ils ne pouvaient changer l’exception charitable qui permettait aux plus méritants éléments de la populace d’accéder à leur collège, ils n’allaient pas se gêner pour m’écraser de leur mépris.
En sortant de table, mon ventre commença à me tourmenter. Ce n’était dû ni à ma gloutonnerie ni à mes fanfaronnades, mais parce que je sentais poindre une peur nouvelle qui me prendrait désormais à chaque fois que je penserai au collège : bientôt, je devrai y retourner. Les moments les plus heureux seraient toujours gâchés par ce poison et le poison serait adouci par l’habitude de la survie.
– Même si c’est dur, pense à ton avenir, me disait mon père. C’est important de sortir d’une bonne école. Les meilleurs viennent de là.
– Comment veux-tu qu’il pense à son avenir, rétorquait ma mère. C’est encore un gamin.
– Je m’occupe de l’éducation de mon fils, assénait mon père pour éviter tout débat.
Car ma mère n’était pas ma mère. Elle avait le droit de laver et d’étiqueter mon linge, d’acheter mes fournitures scolaires, de remplir les formulaires du secrétariat du collège mais pas de prendre de décisions à mon endroit ni même de les discuter. Je l’appelais « Maman » parce qu’elle m’écoutait, me parlait et me rassurait depuis que j’avais six ans mais je savais ou je croyais savoir que ma vraie mère vivait à Paris une autre vie.
La veille de mon retour au collège, j’étais dans le salon de l’appartement familial occupé à découper des rectangles de carton vert et à y écrire mon nom, mon prénom et ma classe. Je fabriquais la monnaie disciplinaire du collège : le tilt.  A ma mère qui repassait et pliait mon linge avant de le mettre dans ma valise, j’expliquais qu’au collège, je devrai toujours en avoir sur moi car n’importe quel adulte pouvait m’en réclamer en échange et réprimande d’une action interdite. Il n’y avait pas d’impunité pour l’insolence, il fallait la payer en tilts. Même si c’était l’adulte qui fixait le barème selon son humeur, j’avais établi un tarif. Ne pas se ranger assez vite : un tilt ; lever les yeux au lieu de les baisser : deux à trois tilts ; répondre avec insolence : trois à cinq tilts ; mentir, injurier, se battre : cinq à dix tilts ; ne pas avoir de tilts sur soi : vingt tilts et une paire de gifles. Chacun de ces tilts valait un point de comportement qui était décomptés en négatif sur le livret bihebdomadaire. Les mentions allaient du « Très bien » au « Très insuffisant » et j’allais connaître tous les degrés de cette notation.

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Trois choses sur l’écriture

C’est une activité étrange, rarement gratifiante, souvent insatisfaisante qui m’occupe depuis de nombreuses années. Pourquoi écrire ? Comment écrire ? A quoi bon ? Ces trois textes sont l’amorce d’une réponse.

1

Je n’ai pas l’angoisse de la page blanche. J’ai l’angoisse de la fatigue, du dégoût, de la faiblesse qui rendraient mon regard sec et mes mains inutiles. Je sais que je n’écris pas grand-chose dans un monde submergé de mots sans vie. Je ne dresse que des petits barrages contre une marée d’équinoxe. Cela retarde à peine la submersion. Mais ce geste compte pour beaucoup dans ma vie. Cela me permet de rester digne. Nous sommes des milliers à faire de même.

2

Le plus dur en écriture, c’est de commencer. De rien à un petit quelque chose, avec abnégation. Ensuite, il faut continuer malgré l’intuition de l’insignifiance qui mène toujours à l’abandon. L’abandon n’est que momentané. Le soulagement qui en découle également car on finit toujours par reprendre avec de bonnes résolutions comme : ne pas penser au résultat final, ne rien en espérer ou se faire confiance. Enfin, il faut finir. Il faut toujours finir malgré l’amertume d’y avoir cru. Quand les étapes de ce processus sont franchies, on peut commencer à oublier. C’est agréable l’oubli mais ça ne dure pas. A un moment ou à un autre on y repense. A force d’y repenser, on se relit tout en sachant que la relecture est une torture. Le seul moyen de l’apaiser est de corriger. La correction est une vengeance contre soi qui remet à plus tard le moment pénible où on se promet de ne plus jamais écrire tout en réfrénant l’envie de recommencer.

3

Je plonge et je le sais : je vais devoir me débattre dans l’eau sale de la réalité. Ce que disent les gens, je ne comprends pas. Les infamies au nom du ciel, je ne comprends pas. La haine brûlante versée comme poix, je ne comprends pas. Il n’y a rien à comprendre, ce n’est que la vraie vie complétement fausse puisque la vérité est submergée par les immondices. Quand je me croyais indemne, je me racontais des choses que je pensais fausses mais qui étaient vraies. Les mots qui sortaient de ma bouche ordonnaient un récit. C’était la vérité même. Mais c’était avant que je plonge, avant que je me débatte dans l’eau souillée et les débris. Si j’ai de la chance pendant cette débâcle, je trouverai un promontoire et je grimperai dessus. Quelques centimètres suffisent pour que je recommence à me raconter des histoires.

 

Capitale de mon enfance

Trouble ou limpide, l’eau de l’enfance ne tarit jamais. Je peux y puiser sans cesse et me désaltérer, m’empoisonner, me purifier ou me salir . Dans ces deux textes, je joue avec la mémoire, matière liquide,  en me promenant dans cette ville mentale qu’est Paris, capitale de mon pays et de mon enfance.

Pittoresque

Vous viviez à quatre dans vingt-trois mètres carrés,
le père, la mère, le bébé, le garçon,
sous les toits de Paris et tous les soirs
des bagarres d’ivrognes éclataient dans les rues.

Le jour, le levain de la ville démultipliait vos forces :
l’odeur chaude des boulangeries,
les roucoulements des pigeons,
la foule qui sortait du métro.
Il fallait vivre : trouver du travail,
aller à l’école, s’occuper du bébé.

Quand la grand-mère vous invitait chez elle,
vous étiez subjugués par l’argenterie et les miroirs.
Mais vous restiez à distance.
La mère ? Une maîtresse du père.
Le garçon ? En sursis de pensionnat.
Le bébé ? Quantité négligeable.

Comme des héros, vous traversiez des aventures :
marcher en équilibre sur la gouttière d’un immeuble,
voler un trench-coat dans un grand magasin,
rendre justice en brandissant un cutter,
charmer un vieillard étrange qui était un grand peintre.

Mais il ne fallait pas sortir de ce quartier :
une rue plus loin et votre ombre blanchit,
trottoirs et bâtiments rétrécissent,
les odeurs de pain chaud s’évanouissent
et les touristes se prennent en photo
devant une boutique qu’ils trouvent pittoresque.

Génération flottante

Le jour de ma naissance, il pleuvait sur Paris. Après neuf mois de menaces, le ciel crevait : trombes, cordes, hallebardes, jour et nuit. On n’y voyait rien. Le niveau de l’eau montait sans cesse. Les ponts cédaient les uns après les autres. A la maternité, parents et soignants s’étaient enfuis à la nage, laissant les berceaux à la dérive. Ainsi avons-nous commencé à vivre : une génération flottante.

Un demi-rêve dans un demi-sommeil

Que faire de ses mains, de ses doigts, de sa bouche, de son corps dans un monde où la perception du réel est prétendument augmentée et où les possibilités de compréhension sensuelle diminuent ? Je n’ai pas de réponse à cette question qui est sans doute biaisée et sans importance. Mais je propose deux textes (prose et vers) qui m’ont été inspirés par la vue des gens qui touchent leur téléphone et par un demi-rêve dans un demi-sommeil.

1
Il faut que je retienne mes doigts. Tapoter, faire glisser, zoomer, dézoomer, sont des actions viles qui abêtissent mes mains et les rendent inutiles. J’en oublierais presque de caresser et de comprendre. Bientôt, je ne saurai plus porter aucune nourriture à ma bouche ni boire l’eau au creux de mes paumes.
Mon regard devient timide. Je ne redresse plus la tête. L’horizon est enclos dans ma chambre. Le ciel se rapproche sans cesse. Les nuages ont des formes de nuages et les visages sont cadenassés.
J’ai fini par admettre que la prison que je construisais en moi allait être achevée. Avant que la dernière brique n’aveugle le dernier carreau de la dernière fenêtre, je peux encore m’échapper. Le passage est étroit, j’en sortirai écorché. Mais à l’air libre, je pourrai enfin me laisser vivre : mes mains s’ouvriront pour les rencontres et mon regard sera toujours prêt pour la fuite.

2
Doigts de mes mains et dents de ma bouche,
ce soir vous avez quartier libre.
Je m’enfoncerai dans le sommeil
pendant que vous guincherez et aguicherez
moignons et gueules cassées.

Dans le sommeil, sous les lentilles
d’eau qui me rendent invisible,
doigts de mes mains et dents de ma bouche,
je pense souvent à vous qui avez choisi
les aimables fonctions : caresser et sourire.
Mais je ne vous envie pas :
la vie vous accapare.

Tandis que moi, dans la vase du sommeil,
je pénètre et j’oublie tous les soucis
de la gestion des membres.
Les petits conflits ne m’intéressent guère,
la paix des profondeurs non plus.

C’est le voyage que je fais
– tournoyant lentement,
m’enfonçant sans cesse –
qui me distrait.
Quel aimable voyage
sans vous.

Trois micro-fictions

Je propose trois micro-fictions avec des micro-chutes en étant bien conscient que la brièveté est un art difficile à maitriser :

1
Toute vie comme un collier d’instants. Celui-ci se détache : c’est l’été, j’ai 9 ans, je suis allongé sur la pelouse du parc municipal, le ciel est vide, mon corps est brûlant. Je sais que bientôt l’arrosage automatique va se déclencher. J’entends le bruit sec du mécanisme. La première goutte va toucher mon visage.

2
Je n’aurais pas dû sauter du haut de cet immeuble puisque personne dans cette ville ne croit en mon pouvoir. Dès lors, deux possibilités s’ouvrent à moi. La première : leur montrer à tous leur erreur, m’envoler un mètre avant le contact et disparaître dans le soleil couchant. La deuxième : admettre, comme tout à chacun, ma soumission aux lois de la gravité et la banale attraction de mon corps vers le sol, fermer les yeux.

3
Le beau soleil, la grande villa : un enfant rieur des années cinquante multiplie les plongeons dans la grande piscine. Aucun autre enfant ne l’accompagne, aucun adulte ne l’encourage car tous l’admirent à distance. Ou bien ils se prélassent dans des transats en lisant des illustrés, en sirotant des boissons fraiches sans lui jeter un regard.
Parmi eux, la plus belle des femmes : sa mère. Tous les plongeons qu’il exécute en hurlant avant de se fracasser dans l’eau c’est pour elle, pour qu’elle soit fière. Quand la journée sera finie peut-être qu’elle l’embrassera sur le front en guise de récompense.
Mais le temps change, l’eau noircit, d’épais nuages cachent le soleil. Les gens se dispersent, même sa mère. La piscine se vide lentement et découvre une couche de moisissure sur les parois. Un vieillard chauve en sort en grelottant. Il titube, il est désorienté. Personne ne se précipite pour lui apporter une serviette. Il a passé sa vie à faire des pirouettes et personne ne l’applaudit.

Mélancolie animale

Les animaux sont partout dans notre imaginaire mais ils disparaissent du monde. Je ne parle pas des animaux domestiques que nous avons fait rentrer dans nos maisons, que nous avons éloigné de leurs instincts pour les soumettre à nos nécessités. Je parle des animaux sauvages qui ont une vie physique et mentale différente de la notre et qui se tiennent éloignés de nous autant que possible. Sauf que nous sommes partout et que notre présence les détruit. Nous les préférons totems et personnages plutôt qu’égaux dans le vivant. Deux informations m’ont particulièrement touché et ont déclenché l’écriture du poème : la disparition très probable des singes (cet article) et le retour des loups sur le territoire français (celui-ci). le deuxième texte est autobiographique et part de cette question : Est-ce qu’une fois dans ma vie j’ai échangé un regard avec un animal sauvage ?

Mélancolie animale

Bientôt disparaîtront les singes
et leur mélancolie profonde
qui nous reliait encore au monde
quand avec eux nous étions singes.

Bientôt s’approcheront les loups
attirés par les abattoirs,
emblèmes de nos territoires
mais nous ne serons jamais loups.

Bientôt s’échoueront les mésanges
le bec brisé contre la vitre,
l’aile rompue, mais à quel titre
avons-nous rêvé de mésanges ?

Bientôt le dernier cabillaud
tel des poissons de toute sorte
fuira le filet qui l’emporte :
nous mangerons ce cabillaud.

Bientôt voleront des abeilles
au butinage artificiel
d’où sortira un flot de miel
amer, empoisonneur d’abeilles.

Bientôt l’espèce des dauphins
ne connaîtra que l’aquarium,
le dressage et le pain des hommes
que nous jetterons aux dauphins.

Bientôt se perdra le monarque
dans le voyage aux Amériques :
nos révoltes atmosphériques
auront dérouter le monarque.

Bientôt l’épreuve du miroir
d’un monde qui nous a aimé,
tous les animaux sacrifiés
s’effaceront de ce miroir.

 

Un animal sauvage

Au mitan de sa vie, il avait vu de nombreux animaux sauvages mais aucun ne l’avaient regardé. Dans les zoos, les parcs, les réserves, sa place de voyeur ne permettait pas la rencontre. Il était perché en haut d’une passerelle alors que des loups nonchalants trottaient à la lisière d’un bois ou il était assis sur le banc d’un chariot et des bisons d’Europe surgissaient d’un thalweg dans un nuage de vapeur ou il cheminait dans un grand tube en plexiglas à demi enterré dans un enclos alors qu’une lionne repue fonçait par jeu sur les visiteurs. Derrière les grillages, les barreaux, les vitres, les fossés, les remblais, tous les animaux d’un atlas illustré lui tournaient le dos et restaient prostrés dans leurs abris.

Pendant ses promenades dans la nature (ce qu’il croyait être la nature : parcs boisés, forêts domaniales, le bord aménagé des rivières, le littoral balisé), il apercevait parfois un animal, furtif comme un mirage, qui toujours se tenait à distance.

Après une longue remémoration, il se dit que peut-être, dans l’adolescence, un animal sauvage avait, avec lui, échanger un regard. C’était pendant des vacances d’hiver en Alsace, à la fin des années soixante-dix. Il avait treize ou quatorze ans. A cette époque, les vacances s’organisaient en famille nombreuse : les deux parents, les quatre enfants, une grand-mère, un vieux cousin. Le voyage se faisait à la fois en train et en voiture : la grand-mère et les enfants dans le Corail, les parents, le vieux cousin et tous les bagages dans l’Austin Princess. A Colmar, devant la gare, la famille se reformait. Les enfants s’engouffraient à l’arrière de la Princess, houspillés par les parents car il fallait se dépêcher d’arriver à l’hôtel, y déposer la mère et les enfants pour que le père puisse vite revenir chercher la grand-mère, le vieux cousin et une grande partie des bagages inexplicablement débarqués sur le trottoir.

Coincé sur la banquette arrière parmi ses trois petites sœurs, il ne pouvait pas bouger mais il pouvait voir. Il se fichait pas mal de l’urgence du trajet et des vacances à venir. Il trouvait la campagne laide et la nuit sale. Mais dès les premiers lacets dans la montagne, son regard s’innocenta et son cœur se mit à battre plus fort. La forêt éclairée ou plutôt sectionnée par les phares de la voiture apparaissait comme une menace étincelante. La neige en monticule au pied des grands arbres était une déchirure blanche, la part manquante de la nuit lourde, soutenue par les troncs innombrables et il sentait que cette masse obscure allait bientôt se répandre et les emporter.

Son père roulait de plus en plus vite, coupait les virages au plus court, contrôlait à peine ses dérapages, faisait des appels de phares dans les passages étroits pour prévenir ceux d’en face qu’il ne ralentirait pas. Les petites sœurs excitées par l’autre féérie de la neige se chamaillaient pour s’approcher de la vitre et sa mère sommait son père d’arrêter de rouler comme un taré.

Au moment où son père ricana (mais peut-être qu’un sonore Ta gueule ! remplaça le ricanement), l’animal sortit de la forêt et traversa la route. Un cervidé, cerf ou chevreuil, qui posa à peine les sabots sur l’asphalte enneigé et en deux sauts parfaits retourna dans l’obscurité. Entre les deux sauts, l’animal tourna la tête, ébloui par les phares, mais c’est bien lui qu’il regardait et c’est dans les prunelles presque blanches qu’il voulut s’échapper. En une fraction de seconde, il aurait pu sortir de cette vie ligotée et s’engouffrer dans l’autre, une vie d’escapade et de souffle dans un territoire défini par la survie.

Son père fut si surpris qu’il ne fît pas d’embardée mais à coup sûr il ralentit pour le reste du trajet et la mère, alors qu’il était trop tard, dit certainement : oh, regardez les enfants ! Mais à quoi bon se souvenir du reste des vacances ? Les anecdotes du repos sont interchangeables. L’animal sauvage l’avait regardé et l’avait invité à plonger avec lui dans la nuit profonde.

Des années plus tard, en revivant ce moment, il se dit qu’il aurait dû disparaître.

Ville rêvée

Deux textes pour dire mon rapport à la ville, entre rêve et réalité :

1
Je vis à ma mesure : comme un voleur dissimulé, comme un prince en sursis, comme un aliéné en fuite. Avec les premiers froids arrivent les premières larmes et l’émerveillement de la nuit acérée. Le fleuve porte en tourbillon des carreaux de glace où sont emprisonnés les rêveurs imprudents que la mer va briser.
J’ai tout vu, je n’ai rien inventé. Mes rêves, je les disperse à chacun de mes pas. Ainsi, je marche léger. La ville ne sait jamais les solitudes qu’elle porte en elle mais moi je sais exactement ce qu’elle me doit.

2
Un jour de fatigue
dans des rues désertées :
ce n’est pas un rêve,
c’est le réel crevé.

Un point au côté droit
et me vient le remords
de n’avoir pas su prendre
le chemin escarpé.

Dans la montagne froide,
dans la ville surpeuplée,
sur les visages d’hiver,
les chemins sont fermés.

Une pierre sur le cœur
et c’est pire qu’un regret :
je fais la différence
entre le réel mort
et la vie dévastée.