Six tankas

Je continue d’avancer sur le chemin des tankas en espérant atteindre le sept-cent-soixante-dix-septième. En voici six qui s’en approchent :

121
il n’est pas trop tard
la fermetures des portes
n’est pas annoncée

jour mort de sa belle mort
nuit née d’un désir puissant

125
avant le sommeil
je sais que je vais ouvrir
la porte du fond

je vais franchir la distance
entre la nuit et le jour

129
sur la peau blessée
de la femme de ménage
tout doit s’effacer

tous les matins un bonjour
après un furtif regard

135
porte-moi bonheur
pièce jetée dans l’eau noire
d’une vie profonde

ce jour est à traverser
à visage découvert

138
le thé du matin
dans sa noire profondeur
noie toute pensée

il faut aller de l’avant
à défaut de se connaître

141
rejoindre le jour
mais pas n’importe lequel
l’ultime équinoxe

je n’y arriverai pas
je n’y renoncerai pas

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Un chemin de tankas

Je continue d’avancer vers le tanka numéro 777 en prenant mon temps. Le chemin est long et je ne sais quel itinéraire suivre pour atteindre cette destination – si je l’atteins un jour…

100
vêtements au sol,
froissés, ainsi aujourd’hui
dans l’ombre s’oublie

entre le soulagement
et le regret, je m’endors

105
la ville inconnue
la grande place aux platanes
les rues presque vides

ici tout pourrait finir
sur ce banc, dans quelques mètres

112
j’ai trop attendu
qu’une lumière apparaisse
au milieu des mots

je n’ai qu’à ouvrir la porte
le chemin n’est pas tracé

116
marcher sans savoir
comme un état permanent
où mes pas me portent

je suis passé par ici
nul ne connait mon visage

122
jamais de repos
pour les images du monde
sur les écrans fous

je ne veux pas m’endormir
je suis le dernier debout

Quelques tankas

Quelques tankas tirés de mes carnets. Je les numérote dans l’espoir d’atteindre un jour le numéro 777, chiffre-horizon que je ne toucherai sans doute jamais.

23

la nuit s’impatiente
elle tend son encolure
son souffle m’effleure

sa chaine se brise enfin
elle vient sur moi enfin

38

tout est à refaire
ce que je ne sais pas faire
ce que je dois faire

le sommeil ouvre la porte
et ne la referme pas

45

c’est le jeu du givre
dans une flaque gelée
un miroir se brise

l’hiver est à ma recherche
pour m’obliger à danser

92

l’eau, les vagues, la peur
le ressac qui m’assourdit
les gerbes d’écume

en une seconde un bloc
se détache des falaises

103

elle va tomber
la goutte de nuit qui perle
de mes lèvres sèches

je tremble à l’envie d’écrire
plutôt qu’à l’envie de vivre

113

je suis fatigué
aucune météorite
ne brûle la nuit

si au moins on éteignait
la lumière dans l’allée

Sept tankas particuliers

Sept tankas particuliers issus d’une série en cours de sept-cent-soixante-dix-sept. Si jamais je parviens à terminer ce chemin, je pourrais prendre du recul et trouver une cohérence dans l’accumulation des ces courts poèmes si difficiles à faire. Mais je n’en suis qu’au début. Un début qui ne veut pas finir…

 

35
je suis pris au piège
une ruse du silence
m’oblige à me taire

je brise un à un mes mots
leur suc sur mes mains ruisselle

40
la faim et l’exil
au pays des ventres pleins
et des grands principes

ils ont condamné un homme
pour un morceau de fromage

65
la danse au travail
des ouvrières ailées
m’a fait réfléchir

les abeilles sont la ruche
qui n’est rien sans les abeilles

73
j’ai trouvé la force
de me trainer jusqu’au parc
où vivent les arbres

je soumets ma solitude
à l’ombre immense du cèdre

79
à travers la ville
avec mes poches trouées
mes semelles minces

du vieux temps que j’étais prince
il me reste des chansons

87
avant l’amnésie
j’ai su ce qu’il fallait dire
pour parler vraiment

j’ai vécu dans le langage
des cailloux sur le chemin

91
vivre sous le seuil
de pauvreté du langage
avec deux cent mots

tous les cortèges qui passent
ne seront jamais nommés

Sept tankas

La brièveté, le rythme et le détachement sont nécessaires à l’écriture d’un tanka. D’origine japonaise, ce bref poème compte trente-et-une syllabes (ou plutôt trente-et-un pieds pour la langue française) réparties sur deux strophes. C’est souvent le fruit d’une longue contemplation, d’une introspection ou d’un éblouissement, les trois états pouvant se combiner. Il est très difficile, je trouve, de réussir un tanka (si tant est que « réussir un poème » veuille dire quelque chose) car une fois qu’on a dompté la métrique, il faut lâcher prise pour accepter que le sens résulte de peu de mots. Il y a quelques mois, je me suis mis en tête d’écrire sept-cent-soixante-dix-sept tankas mais aujourd’hui je peine à atteindre la centaine. Je sens bien  qu’il me manque le détachement, la simple acceptation des mots tels qu’ils sortent. Ça viendra. Je l’espère vraiment.

22
l’étoile filante
je l’ai suivie sans savoir
qu’elle m’espérait

il ne reste que poussière
de mon regard incrédule

32
un pas de côté
au bord du fossé, qu’importe
où je vais tomber

la raison en avant toute
et les rêves en dernier

37
puise avec tes mains
l’eau nécessaire à la vie
et bois-la entière

que vas-tu faire à présent
que tes mains savent le geste

55
les rues au hasard
le temps est comme une ville
où j’aime me perdre

les passants sont mes semblables
égarés infatigables

59
la pluie est semblable
au tambour des premiers jours
qui résonne en moi

à force de battements
je reprends goût à la vie

78
aujourd’hui, l’attente
demain sera-t-il le jour
pour être soi-même

lève-toi mon vieil enfant
dehors, la vie te réclame

93
j’ai vu mon visage
parmi les branches qui dansent
un sosie ou presque

une simple promenade
pour me trouver et me perdre

La numérotation jalonne le chemin jusqu’au dernier tanka, le 777.

Cinq tankas de plus

Cinq vers, deux strophes, trente-et-un pieds : un tanka. Je m’essaie depuis quelques mois à l’écriture de ces brefs poèmes d’inspiration japonaise  où  la simplicité est requise. J’ai commencé avec le fol espoir d’en écrire sept-cent-soixante-dix-sept (d’où la numérotation) mais plus le temps passe, plus je me dis que cet horizon ne sera jamais atteint.

19
la nuit me retient
je lui donne ma parole
ce soir je reviens

mais que pèse ma parole
dans le plateau du matin ?

36
toute une journée
dans les plis de la routine
et les yeux baissés

ce matin le ciel fragile
est brisé par ton regard

44
ce jour en échange
d’une fissure dans le mur
dressé jusqu’au ciel

si rien en moi ne s’effondre
comment pourrais-je savoir ?

68
la lune en plein jour
me donne la démesure
des vies à venir

comment peut-on renoncer
à regarder vers le ciel ?

82
un peu de répit
une journée sans écrire
un ciel dégagé

je suis un équilibriste
qui n’a pas trouvé son fil

Cinq nouveaux tankas

La simplicité du tanka est difficile à atteindre. Je m’arrange comme je peux avec l’implacable métrique de ces cinq vers (5/7/5 puis 7/7) pour arriver aux trente et une syllabes requises. Mais évidemment le problème est ailleurs. Trouver dans une anecdote ou une pensée une parcelle de vérité, c’est comme puiser de l’eau avec les mains et la laisser filer en espérant  découvrir une paillette d’or. Voici cinq nouveaux tankas. La numérotation erratique jalonne mon désir d’atteindre le nombre de 777, dans très longtemps.

3
un ruisseau de larmes
je vais partir en voyage
mes yeux s’adoucissent

mon destin fait une boucle
une boucle de tristesse

8
écrire un tanka
en comptant sur le hasard
c’est peine perdue

les arbres luisant de pluie
s’agitent dans la tempête

33
mes cheveux par terre
je suis encore moi-même
je paie et je sors

dans la rue le ciel miroir
fait semblant de me connaître

37
le rêve d’hier
je ne veux pas le lâcher
pourtant il m’échappe

à quoi bon le retenir
les rêves sont faits pour fuir

76
tabula rasa
d’un seul coup vider sa vie
de ce qui l’encombre

des forêts naitront toujours
sur la ville abandonnée