Fontaine illicite

Il y a quelques jours, une canicule écrasait la banlieue parisienne et menait la vie dure aux citadins cernés par le béton. Dans les quartiers les plus populaires, des geysers d’eau froide jaillissaient parfois des trottoirs. C’étaient des bouches d’incendie forcées à la main par des habitants en manque de fraicheur et à peine détournées de leur fonction puisqu’elles éteignaient l’incendie sans flamme d’une journée étouffante. Très vite, une polémique est née. D’un côté, on fustigeait l’incivilité des banlieusards qui détérioraient les bornes et commettaient un immense gâchis d’eau. De l’autre, on dénonçait le mépris de classe des tenants de l’ordre qui eux habitaient les beaux quartiers et avaient les moyens de se rafraîchir. Lorsque j’ai vu jaillir l’eau d’une bouche d’incendie près de mon travail, j’ai surtout été frappé par la joie jusqu’au délire des gens qui profitaient de cette fontaine illicite. Les enfants, bien sûr, étaient les plus ravis. Je me suis dit que toutes les leçons de morale ne pèseront jamais lourd face à un pur bonheur et un grand soulagement. Et j’y ai trouvé matière à écrire ceci :

Sonnet caniculaire

Plus de trente-cinq degrés et c’est la canicule.
La ville s’envenime de déodorants.
Les peaux sont boursouflées, les tatouages suintent.
L’ombre se rétrécit et se réserve aux riches.

Les arbres poussiéreux ont une crise d’asthme.
Leur souffle est lacéré de particules fines.
Un boa de chaleur resserre ses anneaux.
Les immeubles brûlants ont des sortes de spasmes

qui font sortir les gens, une clé à la main.
Ils craquent le débit de la bouche d’incendie.
Un geyser d’eau glacée gicle sur le trottoir.

Les enfants enfiévrés grelottent de bonheur.
Leurs souvenirs auront un prisme d’arc-en-ciel.
Le soleil croustille comme une grosse chips.

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Aux cinéphiles

Marcher sur un tapis rouge, parader en robe ou costume de soirée, accorder un sourire aux  photographes, faire bonne figure dans un grand théâtre, parfois aller chercher une récompense, remercier longuement, verser une larme, voilà le rituel annuel que montrent les Césars, Oscars, Grammy et autres cérémonies du cinéma. Mais ces grand-messes glamour ne célèbreront jamais les cinéphiles, ces amoureux transis qui vivent le cinéma comme une passion absolue. Avec ce poème, j’ai voulu leur rendre hommage alors que la cinéphilie (comme une manie et non comme un loisir ou un sujet d’études) tend à disparaître, il me semble :

Sonnet du vieux cinéphile

Il était cheminot mais sa passion ultime
allait au cinéma qui mystifie la vie.
Quand le noir est parfait, que l’écran s’illumine,
il traversait un monde où tout s’intensifie

et quand il ressortait la rue était immonde.
Il avait renoncé à expliquer pourquoi
un film est un miracle où dansent les secondes,
toujours vives, aux adeptes du rire gras.

Il était capable de parcourir la ville
pour se replonger dans l’immaculé regard
d’une étoile muette finissant d’éblouir.

Souvent, il revoyait la séquence où défilent
la douceur et la joie d’une vie dans le noir.
Dans les chemins obscurs, il rêvait de partir.

Aux artistes

Je me souviens d’une scène d’un film d’Arnaud Desplechin  : Esther Kahn. Dans un  petit appartement, trois enfants allongés en travers d’un lit rêvent de leur avenir : l’un veut être riche, l’autre cherchera un bon mari et Esther hésite puis déclare qu’elle veut être vengée. Ce sera elle l’artiste de la famille. La vie est si décevante : elle a tant promis et si peu tenue que seule une vie supplémentaire pourra combler les manques de la première. Pour cela,  il faudra tourner le dos à la grande vie réelle pour en établir une autre, inventée, plus grande encore et conforme à ses désirs. Peu importe qu’Esther soit une bonne ou une mauvaise artiste, elle vivra vraiment. Elle sera vengée. Les artistes ne peuvent accepter la vie telle qu’elle est. Certains espèrent enchanter le monde, d’autres veulent échapper au flot glacial de la vie quotidienne. Certains réussissent aux yeux des autres et selon leur désir intime. D’autres, malgré toutes les tentatives pour créer un objet ou un geste hors du commun échouent à sauver leur vie. C’est en pensant à eux que j’ai écrit ce poème :

Sonnet d’artiste

J’avais écrit mon nom d’artiste sur le mur
à quelques centimètres au-dessus du lit.
Ce n’était pas un rêve et j’étais presque sûr
d’avoir trouvé le sort qui sauverait ma vie.

Presque n’est pas assez. A quoi servent mes mains ?
Je n’avais que le nom et le lit est rompu.
L’incantation sincère du papier peint
ne m’a pas épargné, n’a rien sauvé non plus.

Des déménagements, des ratés successifs
– comment as-tu fait pour y croire un seul instant ? –
masqués en réussite ou en échappatoire

m’ont jeté dans la vie mais j’ai gardé à vif
l’illusion d’être quelqu’un de différent
et pour y renoncer il est déjà trop tard.

Aux clandestins

Ce poème est dédié à une femme vue dans un documentaire  intitulé Clandestins, d’autres vies que les nôtres d’Andrea Rawlins-Gaston et Laurent Follea. Parmi toutes les paroles intenses de ces hommes et femmes, il y avait celle d’une chinoise qui racontait sa difficulté et son désir de vivre en France. L’acmé de son témoignage était ce moment terrible où elle a échappé à un viol dans un tunnel qui ressemblait à celui du métro parisien.

Sonnet de la clandestine

Elle disait non non à l’entrée du tunnel.
Elle tournait la tête comme seul recours.
Après autant d’années, elle oubliait le jour
où, dette remboursée, retentirait la belle.

Elle entendait partout patrouiller la police.
La sirène scandait une angoisse infinie.
Elle disparaissait dans un trou de souris
parmi les pourchassés que la peur rapetisse.

L’ombre qui la serrait avait les yeux luisants.
Elle devait s’enfuir pour elle et ses enfants,
retrouver son chemin sans parler à personne.

Elle ne s’habituerait jamais au silence
ni aux sanglots des souvenirs qui l’emprisonnent.
Elle étoufferait ça pour trouver place en France.

Aux oubliés

Je dédie ce poème aux personnes qui, dans les familles, sont destinées à être oubliées : pièces rapportées de secondes noces, amours des secrets mal gardés, parents lointains et honteux, ceux qui sortent du cadre, ceux qui s’éloignent, ceux qui disparaissent :

Sonnet de l’ex-femme

Il était cultivé, intelligent, gentil
et presqu’insupportable à moins de divorcer.
Mais comment renoncer à l’homme de sa vie ?
Le jour de sa mort, elle détenait les clés.

Les enfants inconnus ne savaient pas quoi faire
sauf prendre des papiers et des photographies.
Personne n’a parlé : ni regret ni colère.
Elle espérait, après, partir très loin d’ici.

Elle seule savait où disperser les cendres :
une plage en contre-bas du fort de Calvi.
Elle lui avait donné un peu d’équilibre.

A la fin, il avait peut-être pu comprendre
qu’il lui devait beaucoup mais que c’était fini.
Il était temps pour lui, pour elle, d’être libres.

Pour traverser l’hiver

Un poème de printemps pour traverser l’hiver :

Sonnet du fleuve

La dernière fois que nous étions près d’un fleuve
– je veux dire un vrai fleuve où plongent les oiseaux –
nous n’avions aucun mot, nos pensées étaient neuves.
J’écoutais le rappel de nos cœurs sans tempo.

Je voulais dans l’instant que le temps nous traverse.
J’avais lâché ta main. J’effilochais les mots.
Les secondes savaient. J’attendais que me perce
ton regard affolé qui ricochait sur l’eau.

Chacun a son miroir : pour le fleuve les nuages,
pour les oiseaux le ciel et pour moi quelques mots
de ta bouche assoiffée. Sauras-tu reconnaître

dans un sursaut du temps la seconde de trop ?
Le fleuve est arrêté mais le ciel se dégage.
Nous marcherons partout où nous pourrons renaître.