Capitale de mon enfance

Trouble ou limpide, l’eau de l’enfance ne tarit jamais. Je peux y puiser sans cesse et me désaltérer, m’empoisonner, me purifier ou me salir . Dans ces deux textes, je joue avec la mémoire, matière liquide,  en me promenant dans cette ville mentale qu’est Paris, capitale de mon pays et de mon enfance.

Pittoresque

Vous viviez à quatre dans vingt-trois mètres carrés,
le père, la mère, le bébé, le garçon,
sous les toits de Paris et tous les soirs
des bagarres d’ivrognes éclataient dans les rues.

Le jour, le levain de la ville démultipliait vos forces :
l’odeur chaude des boulangeries,
les roucoulements des pigeons,
la foule qui sortait du métro.
Il fallait vivre : trouver du travail,
aller à l’école, s’occuper du bébé.

Quand la grand-mère vous invitait chez elle,
vous étiez subjugués par l’argenterie et les miroirs.
Mais vous restiez à distance.
La mère ? Une maîtresse du père.
Le garçon ? En sursis de pensionnat.
Le bébé ? Quantité négligeable.

Comme des héros, vous traversiez des aventures :
marcher en équilibre sur la gouttière d’un immeuble,
voler un trench-coat dans un grand magasin,
rendre justice en brandissant un cutter,
charmer un vieillard étrange qui était un grand peintre.

Mais il ne fallait pas sortir de ce quartier.
Une rue plus loin et votre ombre blanchit.
Trottoirs et bâtiments rétrécissent.
Les odeurs de pains chauds s’évanouissent
et les touristes se prennent en photo
devant une boutique qu’ils trouvent pittoresque.

Génération flottante

Le jour de ma naissance, il pleuvait sur Paris. Après neuf mois de menaces, le ciel crevait : trombes, cordes, hallebardes, jour et nuit. On n’y voyait rien. Le niveau de l’eau montait sans cesse. Les ponts cédaient les uns après les autres. A la maternité, parents et soignants s’étaient enfuis à la nage, laissant les berceaux à la dérive. Ainsi avons-nous commencé à vivre : une génération flottante.

Un demi-rêve dans un demi-sommeil

Que faire de ses mains, de ses doigts, de sa bouche, de son corps dans un monde où la perception du réel est prétendument augmentée et où les possibilités de compréhension sensuelle diminuent ? Je n’ai pas de réponse à cette question qui est sans doute biaisée et sans importance. Mais je propose deux textes (prose et vers) qui m’ont été inspirés par la vue des gens qui touchent leur téléphone et par un demi-rêve dans un demi-sommeil.

1
Il faut que je retienne mes doigts. Tapoter, faire glisser, zoomer, dézoomer, sont des actions viles qui abêtissent mes mains et les rendent inutiles. J’en oublierais presque de caresser et de comprendre. Bientôt, je ne saurai plus porter aucune nourriture à ma bouche ni boire l’eau au creux de mes paumes.
Mon regard devient timide. Je ne redresse plus la tête. L’horizon est enclos dans ma chambre. Le ciel se rapproche sans cesse. Les nuages ont des formes de nuages et les visages sont cadenassés.
J’ai fini par admettre que la prison que je construisais en moi allait être achevée. Avant que la dernière brique n’aveugle le dernier carreau de la dernière fenêtre, je peux encore m’échapper. Le passage est étroit, j’en sortirai écorché. Mais à l’air libre, je pourrai enfin me laisser vivre : mes mains s’ouvriront pour les rencontres et mon regard sera toujours prêt pour la fuite.

2
Doigts de mes mains et dents de ma bouche,
ce soir vous avez quartier libre.
Je m’enfoncerai dans le sommeil
pendant que vous guincherez et aguicherez
moignons et gueules cassées.

Dans le sommeil, sous les lentilles
d’eau qui me rendent invisible,
doigts de mes mains et dents de ma bouche,
je pense souvent à vous qui avez choisi
les aimables fonctions : caresser et sourire.
Mais je ne vous envie pas :
la vie vous accapare.

Tandis que moi, dans la vase du sommeil,
je pénètre et j’oublie tous les soucis
de la gestion des membres.
Les petits conflits ne m’intéressent guère,
la paix des profondeurs non plus.

C’est le voyage que je fais
– tournoyant lentement,
m’enfonçant sans cesse –
qui me distrait.
Quel aimable voyage
sans vous.

Au casque blanc

Dans la Syrie en guerre, un groupe de jeunes hommes tentent de sauver les victimes ensevelies sous les ruines, après les bombardements. Leur équipement est rudimentaire : une pelleteuse, des pioches et des casques blancs qui sont leurs signes distinctifs. A Alep, avant la reprise de la ville par le régime, ils sortent des gravats davantage de restes humains, de bébés morts que de vivants. Souvent, ils meurent ensevelis sous une carcasse d’immeuble qu’un souffle fait s’effondrer. Même si je connaissais leur action, j’ai pris conscience de leur sacrifice dans un film documentaire vu récemment : Les derniers hommes d’Alep de Feras Fayyad. Ce poème a été inspiré par un des personnages du film :

Sonnet du casque blanc

Je ne quitterai pas la ville. Les obus
tombent au hasard, le jour, la nuit, et nous sommes,
tant que nous le pouvons, les derniers des hommes
à rechercher dans les gravats des corps perdus,

déchiquetés qui célébraient chacun la vie.
Au marché, j’ai trouvé de jolis poissons rouges.
Mes enfants jouent au parc. Mais quelque chose bouge
dans le ciel : une explosion, un incendie.

Il faut que j’y retourne avec mon casque blanc
recouvert de la farine de l’outre-tombe.
J’entends quelqu’un gémir. C’est peut-être un vivant

qui n’a pas assez bu l’amertume du monde
ou bien c’est moi qui meurt, sitôt enseveli.
Aucun des dieux n’a pu me dégager d’ici.

Quelque chose d’organique et de têtu

Quelques mots qui reviennent sans cesse se transforment en délire. J’ai beau tenter de  trouver des rythmes et des sons, il y a toujours quelque chose qui m’échappe, quelque chose d’organique et de têtu. Comme si j’essayais de faire un travail impossible : ordonner une folie douce.

Mon délire

Mon délire déborde
et j’ai laissé la bonde
de la nuit dans l’évier
du jour inachevé.
Faut-il que je savoure
la dernière seconde ?

Ou la toute première
à entrer dans la ronde.
Le décor est délire
de chair ensanglantée.
Faut-il s’égosiller
pour partager le monde ?

Chaque goutte qui fuit,
la dernière qui tombe
fait baisser le niveau
d’un délire assoiffé.
Faut-il tirer un trait
quand le vin est immonde ?

Dans le noir primitif
mon délire est la sonde
qui fouille mes journées
passées à regretter.
Faut-il attendre tard
que la vie me réponde ?

le dernier réservoir,
le délire qui fronde,
je l’ai laissé filer
les orifices béés.
Faut-il que le mensonge
au fond des bouches fondent ?

Mes mots sont les premiers
dans le calme qui gronde
à partir au hasard
d’un délire singulier.
Faut-il baiser les mains
de la nuit vagabonde ?

Les nuages

Par un jour de Printemps, je me suis fait la réflexion que si une femme ou un homme des temps ancien revenait sur terre, là où il ou elle a vécu, dans mon quartier par exemple, il ou elle ne reconnaîtrait rien. Tout lui semblerait étrange. Il ou elle chercherait dans le paysage un élément familier et ne le trouverait pas. Sauf peut-être dans le ciel, en voyant passer les nuages. Ces objets qui se transforment sans cesse n’ont pas changé depuis des millions d’années. De ce paradoxe, j’ai écrit le poème que voici :

Comme les nuages

Quand ils reviendront
les gens du premier âge,
tout aura changé,
tout sauf les nuages
ces rêves recommencés.

Ils ne reconnaîtront
rien dans le paysage :
les grandes forêts
parmi les nuages
seront devenues fumées.

Ils invoqueront
un panthéon volage
qui les surplombait,
dédaigneux nuages,
sans jamais leur parler.

Et pourtant ils ont
traversé tous les âges
pour nous enchanter,
enfants des nuages
aux souvenirs effacés.

Pourquoi devrait-on
refermer le passage ?
Tout est transformé
comme les nuages,
ces mondes recomposés.

Une chose et son contraire

Entre le pessimisme gai, l’aquoibonisme maussade et l’optimisme satisfait, je ne sais pas choisir. Je devrais m’écarter de tous les mots en « isme » qui sont les épuisettes des sensations et des idées : l’essentiel fuite au travers. Pourtant, très souvent, Je passe de  l’un à l’autre.  Je comprends puis je récuse les désespérés et les stoïques, les illuminés et les ombrageux,  les dégoûtés et les amoureux de la vie. Alors quand je fais un poème pour dire que le bonheur ne devrait pas être écrit, je ne peux m’empêcher d’en faire illico un autre pour dire un peu le contraire :

1
Mais pourquoi écrivent-ils
ces gens qui aiment la vie ?
Mais de quoi parlent-ils
dans leur langue discrète ?
Quelle blessure couvrent-ils
avec leur beau sourire ?
Quelle chanson est cruelle
au point de les dédire ?
Et quand ils en appellent
à l’amour absolu,
pourquoi sont-ils terrés
dans leurs tout petits trous
à se boucher les yeux,
les oreilles et le nez ?
Mais pourquoi perdent-ils
leur temps à supplier ?
S’ils aiment tant la vie,
que ne vont-ils la vivre
sans jamais regretter ?
Le jour sera toujours
assis à leur côté.

2
Alors, tu viens ?
Tu viens dans mes draps d’ombre.
C’est l’heure de se coucher,
de sombrer dans la mare,
de tomber dans le puits.
Je n’attends plus que toi
pour m’en aller d’ici.
Cette vie est trop pleine,
ses arêtes sont trop vives
et les gens sont trop lourds.

Attends, j’arrive.
ça n’a l’air de rien
mais j’ai encore l’espoir
que la lumière me touche
avant de te rejoindre.
Je n’ai pas peur du noir
mais je préfère la vie
pleine de gens dans mon genre:
complétement abrutis
mais décidés d’y croire.

Nostalgie impossible

DSC_0061

Un poème pour dire une nostalgie impossible : celle d’un département de la France profonde où j’aurais pu passer mon enfance. J’y suis allé il y a quelques mois avec ma mère et le poème s’inspire de ce petit périple :

En Creuse

Dans le torrent les souvenirs,
c’est un jardin où je me perds.
Pourquoi graver les repentirs
à cinq euros le caractère ?

Sur une vidéo tremblante,
j’interroge l’eau qui défile.
Le ciel est bas, comme en attente.
Je vais enfin rompre le fil.

La maison me parait intacte.
Je remonte dans la voiture.
C’était hier et j’en prends acte.
Rien de demain ne me rassure.

Ce n’est plus vraiment un village.
Ils sont tous partis vivre ailleurs.
Mon amoureux du premier âge
n’espère plus rien du bonheur.

Plus aucun camion à maudire :
ils faisaient trembler les fenêtres.
Dans les gravats les souvenirs,
j’ai oublié et c’est peut-être

ça que j’ai du mal à comprendre :
je n’étais pas fait pour y vivre.
Toutes les ruines sont à vendre.
La nostalgie c’est de survivre

alors que les prénoms s’effacent.
Les neufs gradins dans le granit
s’amenuisent. L’ultime trace
c’est l’eau stagnante qui abrite

mon visage au cours d’une marche
dans le bois secret de l’enfance.
Maintenant, je passe sous l’arche.
Je reviendrai pour les vacances.