Cinq tankas de plus

Cinq vers, deux strophes, trente-et-un pieds : un tanka. Je m’essaie depuis quelques mois à l’écriture de ces brefs poèmes d’inspiration japonaise  où  la simplicité est requise. J’ai commencé avec le fol espoir d’en écrire sept-cent-soixante-dix-sept (d’où la numérotation) mais plus le temps passe, plus je me dis que cet horizon ne sera jamais atteint.

19
la nuit me retient
je lui donne ma parole
ce soir je reviens

mais que pèse ma parole
dans le plateau du matin ?

36
toute une journée
dans les plis de la routine
et les yeux baissés

ce matin le ciel fragile
est brisé par ton regard

44
ce jour en échange
d’une fissure dans le mur
dressé jusqu’au ciel

si rien en moi ne s’effondre
comment pourrais-je savoir ?

68
la lune en plein jour
me donne la démesure
des vies à venir

comment peut-on renoncer
à regarder vers le ciel ?

82
un peu de répit
une journée sans écrire
un ciel dégagé

je suis un équilibriste
qui n’a pas trouvé son fil

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Ce n’est pas si facile

Souvent, je pense qu’il vaut mieux que j’arrête d’écrire. Ce que j’arrive à dire est toujours en deçà de ce que j’aperçois. Il y a tant de bons livres à lire (et de bons films à voir et de belles musiques à entendre) et si peu de temps pour le faire qu’il est préférable que je pose mon stylo. Quand je me déçois ainsi, je ressens aussi une grande bouffée d’orgueil due à ma lucidité sur mes petits écrits. Mais heureusement et malheureusement, cela ne dure jamais très longtemps. Ne rien faire, se taire, ce n’est pas si facile. Reconnaître et accepter ses limites non plus.

Un naufrage

Je ne sauverai rien de mes années de sable.
Je me suis enfoncé dans des rêves quelconques :
avoir une maison pleine de domestiques,
faire danser des sourds, éblouir des aveugles
qui savent mieux que moi le voyage aux abîmes.

Mon ombre et mon reflet m’ont longtemps trahi.
Je me croyais fichu de dire ce qui est
et n’est pas mais devrait être : vivre en poète.
Je voudrais oublier ces trois mots impossibles.
Qu’ils s’effacent des mémoires et que je sombre.

L’eau du puits est glacée. L’obscurité m’avale.
Ce bonheur qui me frôle avec ses mains habiles
ne me retiendra pas. Qu’adviendrait-il de moi
si j’ignorais la voix profonde qui m’attire
sans répit vers le bas ? Je vomirais ce monde.

Je ne serai pas seul, nous serons tous sauvés.
Ces grands penseurs à part et ces artistes rares
ont cru que leur échec serait leur plus belle œuvre.
Mais c’est difficile de s’arracher à soi
sans se rater. Cela se mérite un naufrage.

un sonnet du monde flottant

Récemment, ma compagne m’a encouragé à participer à un concours de poésie dans le cadre de la biennale d’art contemporain de Lyon. Il fallait écrire un sonnet. « C’est dans tes cordes », m’a-t-elle dit. Le thème pour faire résonner les cordes était « Les mondes flottants » (c’est aussi celui de la biennale) et la forme se devait d’être classique, rimée, comme au dix-neuvième siècle. Je me suis dit : « Pourquoi pas » et j’ai écrit deux sonnets pour avoir le choix. Je vous propose donc celui que je n’ai pas envoyé, en espérant ne pas m’être trompé :

Monde flottant

Bien sûr, ils ne comprenaient pas les autres
Quand tu lisais leurs rêves le matin.
Ils étaient troublés : les mots incertains
Qu’ils balbutiaient ressemblaient aux nôtres.

Ils ignoraient qu’ils revenaient de loin.
Mais tu savais retenir les ondes
Qui se propageaient dans leurs eaux profondes.
Où fuyait ce monde au bord de tes mains ?

Ils ne connaissaient rien des grands parages
Où tu as coulé. De tous les messages
Qu’ils te confiaient aucun ne disait

Ce qu’il resterait après leurs souffrances.
A présent, si tu devais replonger
Ils ne remarqueraient pas ton absence.

Pour participer il n’est pas trop tard : la date limite de dépôt des poèmes est le 13 octobre 2017. Le concours est ouvert à toutes et à tous, sans limite d’âge et sur tout le territoire francophone. Il faut envoyer son texte par mail avec les coordonnées complètes (Nom, prénom, âge, adresse, e-mail) à poesie@labiennaledelyon.com. Qu’est-ce qu’on gagne ? Le plaisir d’être lu.e par un.e comédien.ne lors d’une soirée à Lyon en décembre.

Ritournelle

Au début, c’est une ritournelle, quelques mots pour lancer la partie, et très vite ces mots me disent qu’il est absurde d’espérer quelque chose. Ce n’est pas forcément grave. Ce n’est pas forcément tragique. Ça n’empêche pas la promenade.

 Ruine intégrale

Tout est écrit rien n’est prévu.
La vie s’ouvre comme une jungle
où nous passons inaperçus.
Même le soleil reste humble.

Rien n’est prévu tout est permis.
Nous nous perdons dans ce dédale
où les crédos sont démolis.
C’est une ruine intégrale.

Tout est permis rien n’est perdu
si nous renonçons à comprendre.
Quand les oiseaux nous chient dessus
à l’évidence il faut se rendre.

Rien n’est perdu tout est fini.
La vie s’arrête au bord du gouffre.
Nous tomberons sans préavis
pourvu que jamais tu ne souffres.

Le pain, le vin et la lumière

Je suis de ceux qui ne savent pas faire la différence entre les remords et les regrets : ce que j’aurais dû faire, ce que j’ai fait à tort. Bien sûr, les dictionnaires et les ami.e.s m’expliquent, avec les mots qu’il faut, le sens les conséquences de l’un et de l’autre. J’avoue que malgré tout je m’y perds. Peut-être parce que je confonds ce que je fais et ce je rêve. Le soir quand je m’endors, remords et regrets se mélangent et sont une nourriture douce et amère pour le voyage du sommeil. Dans ces trois poèmes, la nourriture est faite de mots. A force de les mâcher et de les digérer, il peut se passer de belles choses : le début de la lumière.

1. Le pain des regrets

Je commence mes regrets
je finis mes regrets
j’embrasse mes regrets
aussi longtemps qu’il faut
toute la nuit s’il le faut
j’ajoute ce qu’il faut
la farine pourrie
le mauvais levain
une pincée de sel
ce qu’il me reste d’eau
et je malaxe, je pétris
mes regrets chéris
que je connais si mal
qui me connaissent si bien.
La nuit est si chaude
que mes regrets gonflent
forment une boule craquante
et si appétissante
que je me laisse tenter.
Le pain des regrets
a rempli toute ma chambre
mais c’est lui qui me mange
et pour me digérer
il va falloir attendre
que mes regrets commencent à me regretter.
On se croit toujours plus fort qu’on est.

2. Le vin des remords

Verse-moi quelques gouttes
noires, épaisse nuit
qui a tourné à l’aigre
ravines qui débordent
le vin des remords est resté.

Toute une vie à sec
les saisons achevées
la soif de tout faire
en travers de la gorge
le vin des remords est passé.

A rouler sous la table
bourré de coups du sort
parmi les vomissures
de ce qui fut gâché
le vin des remords est cuvé.

Verse-moi la bouteille
que la nuit soit entière
degré après degré
je descends dans l’estime
que le vin des remords a noyé.

3. Nuages de ténèbre

Mangez de la ténèbre, ça alourdit.
Des pans de ciel entier, trempez, sucez !
Des nuages meringués, croquez ! teintés de gris,
sans remords.

On vous poursuit, pour digérer c’est difficile
– tremblez ! marchez ! – de pardonner tel crime.
mais restez accroupi : ça alourdit le crime.

Vous dites : pitié ! On vous traque à la trace mais

génuflexions, regrets sont inutiles.
On vous traduit – mais le verdict est inutile –
injustement car grâce à vous le jour se lève :
vous avez chié de la lumière.

Un sonnet pour Brautigan

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Il y a quelques mois, j’ai acheté L’œuvre poétique complète bilingue de Richard Brautigan aux Éditions du Castor Astral : C’est tout ce que j’ai à déclarer. J’ai tout de suite retrouvé le joyeux et léger désespoir qui caractérise cet américain particulier. Brautigan est pour moi un exemple d’artiste libre, sensible, attentif à la vie dans ses manifestations les plus banales. Pour le dire plus simplement, Brautigan était un poète dans sa vie et dans ses textes. J’ai eu l’idée d’écrire un sonnet d’hommage en m’inspirant de sa vie aventureuse et tragique ( il a eu une enfance très difficile et, malgré la reconnaissance, il s’est suicidé à l’âge de 48 ans) et de son œuvre. Toute la substance de mon poème, je l’ai presque entièrement puisée dans ce gros livre que je n’arrête pas de lire et que je conseille à tous.

Sonnet pour Richard Brautigan

Il n’était pas loin d’être un fameux détective
en manque d’une balle ou de son revolver.
Si les chats se frottaient aux jambes du poète
c’est parce qu’il nourrissait sa famille en pêchant.

Quand il avait trop faim, il jetait des cailloux
dans les vitres des magasins : enfin l’asile
rempli de pauvres fous et de doux présages.
mais n’exagérons rien : un haïku boiteux

trouve toujours sa cible. Il rencontra sa femme
tandis qu’il comptait les corbeaux dans le désordre.
Il était le chouchou et le bourreau des truites.

Il avait sauvé du vent quelques souvenirs.
Il jouait au badminton dans son appartement.
Ses mots vont rester comme des amis intimes.

Une écriture semi-automatique

J’ai écrit ce texte très vite, comme s’il s’agissait de relater un rêve avant qu’il ne disparaisse. Je suis tenté de dire que c’est une écriture semi-automatique, libre et guidée,  surtout après la première strophe qui donnait le ton pour le reste du texte. Ce que je contrôlais, c’était le nombre de vers par strophe (6) et le nombre de strophes (4). Le leitmotiv de l’adresse s’est imposé à moi. Je ne sais pas expliquer pourquoi. Quant au dernier vers, il s’est détaché lui-même de la dernière strophe. C’est peut-être lui qui contient mon adresse.

Mon adresse

Donnez-moi mon adresse.
Je patauge dans une ville sombre
où toutes les plaques de rues ont été arrachées.
Un policier chevauche une jument noire.
Il dit qu’il en plus que marre des suicides puérils des poètes.
Partout dix centimètres d’eau glacée.

J’ai oublié mon adresse.
C’est sans doute parce que je bouge sans cesse.
J’aimerais m’endormir et me réveiller toujours au même endroit.
Le policier s’éloigne au petit trot.
Les muscles de la jument ont l’air de clignoter.
Le clapotis des sabots me berce.

Rendez-moi mon adresse.
L’eau est montée si vite : jusqu’aux hanches.
Je crois que je suis perdu dans la ville de ma naissance.
Au troisième étage d’un immeuble d’angle
une femme s’apprête à me dire quelque chose
mais une main la tire en arrière.

Reprenez mon adresse.
Jusqu’aux oreilles, jusqu’aux narines.
Je m’agrippe à une petite branche
qui dépasse de la grille d’un square.
Une table dérive à ma rencontre.
Je m’y jette comme un désespéré

qui se débarrasse de son désespoir.