Rien n’est grave

Pour éviter les embouteillages de bons sentiments, je prends un peu d’avance sur les vœux de fin d’année. Je m’adresse surtout à tous ceux que je ne connais pas faute de les fréquenter : les fâcheux, les ronchons, les peureux, les braillards et leurs doubles au féminin. L’écriture me permet de faire ce qu’il est improbable que je fasse un jour dans la vraie vie : les embrasser et les consoler en leur disant que rien n’est grave et que demain tout va s’arranger ou disparaitre.

Nous apprenons à vivre

Bisous pour les fâcheux
qui ne tolèrent pas,
qui ne supportent guère
autre chose qu’eux-mêmes :
le sel est dans leur cœur.

Bisous pour les ronchons
qui se souviennent bien,
qui ont connu bien mieux
comme pain quotidien
que la tartine actuelle.

Bisous pour les peureux
qui toujours voient venir
bien pire que le pire :
nous allons tous mourir
et ce sera justice.

Bisous pour les braillards
supporters d’un soir
de la meilleure équipe
qui saupoudre de miettes
le vide de leurs assiettes.

Bisous à pleine bouche,
deux mil dix-huit approche.
Sororité mes frères,
fraternité mes sœurs,
nous apprenons à vivre.

Après la trêve estivale, voici la trêve hivernale : j’arrête les publications pour quelques semaines mais le blog reste ouvert. Merci à toutes celles et à tous ceux qui sont passés par là.

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William Cliff

william Cliff

Sur une étagère de ma bibliothèque municipale préférée, j’ai découvert un livre de William Cliff. Il s’agit de Amour perdu aux éditions du Dilettante. William Cliff est un poète belge né en 1940 et qui utilise principalement l’alexandrin. Pourtant, sa poésie n’est pas académique. Elle est sensible, égotique, parfois crue et fétichiste et profondément marqué par une vie amoureuse homosexuelle. William Cliff est attiré par des jeunes garçons mais ce n’est pas un prédateur cynique. Dans le poème à suivre, il vibre d’une inquiétude d’amoureux transi qui préfère imaginer la chaleur et la tendresse d’une vraie relation après le sexe plutôt que d’être confronté aux désillusions du réel. William Cliff est un poète à part. Dans les anthologies, il est souvent classé dans la catégorie des solitaires. Il me touche par sa sincérité et par sa fidélité à ce qui importe vraiment pour lui : l’amour des hommes.

Longs cheveux

J’aime tes longs cheveux (c’est devenu si rare !),
j’aime ta jeunesse (belle et primesautière),
j’aime tes fesses, tes seins, ta peau un peu flasque
puisque c’est ta nature et tu n’y peux rien faire.

Tes longs cheveux bouclés sont embêtants parfois
quand ils viennent devant et collent à nos lèvres,
n’empêche ils sont charmants, comme tes mains, tes bras,
tes jambes, tes pieds, tes lunettes, tes paupières.

Ta verge n’est pas très forte ni très tendue
mais délicieuse à prendre, à aimer à reprendre,
dommage que je n’aie peur que tu ne voies mon âge
sinon je te prierais de revenir chez moi.

Nous dormirions ensemble, enlacés peau à peau,
nous entendrions la respiration de nos torses,
nous aimerions la chaleur de nos corps, nos mains
ne se lasseraient pas ne nous aimer l’un l’autre.

Au matin nous nous donnerions de gros baisers,
tu aurais du café pour tremper tes tartines,
tu partirais avec un beau sourire aux lèvres,
la lumière du ciel brillerait sur ton être.

Deux poèmes de métro + 1

Ces derniers temps, j’ai délaissé l’exercice oulipien du poème de métro (voir les règles ici). Mais en fouillant un peu, j’en ai retrouvé deux que je propose. Le troisième est une note ancienne griffonnée sans doute après un voyage alors que la station debout et le trop grand nombre de voyageurs m’empêchaient d’écrire :

1
Avancer
(poème de métro : ligne 8, ligne 9)

Une petite suée dans ma petite vie
Un léger retard à mon rendez-vous
Mon dossier complet ? Je vérifie
Je peux encore tenir debout
Et c’est presque un privilège :
Mes mains ne sont pas crevassées
Mes pieds sont dans des chaussures
Ma tête n’est pas ébréchée
Pourtant au bout de la ligne
Quelqu’un me demandera des comptes
Qu’as-tu fait pour rester digne
D’être celui que tu prétends ?
Toujours du bon côté du jour
Jamais accablé par la nuit
Ombres et lumières abolies
Verse ces mots au dossier

Perdu dans les couloirs
Malgré les indications
J’ai rendez-vous au hasard
Des écailles au plafond
Ouvertes comme des fleurs
Larges comme des continents
Menacent de m’accueillir
Sans doute aujourd’hui
Je n’arriverai nulle part
Mais je continue d’avancer.

2
Babel-Paris
(poème de métro : ligne 8, ligne 1)

Ma chemise blanche
Pour ne pas sombrer
Au troisième sous-sol
De ce triste été
Dans une chevelure
Jamais détachée
J’ai perdu espoir
De me replonger
Une femme se maquille
Sans jamais sourire
Son ami s’ennuie
Un chien est assis
Derrière leurs pieds.

Monter et descendre
Les volées de marches
C’est le minimum
Il faut rester digne
Lorsque les registres
Sont tous complets
L’été à Babel
Est si difficile.

3
Cinq mains sur la ligne huit

Métro, cinq mains tiennent la rampe,
tressautent ensemble et s’effleurent.
Une : blanche, massive, poilue, alliance et grosse montre.
Deux : longue, vieil ivoire, oblique, nue et dodue, ongles rouges.
Trois : noire, striée de lignes claires, pouce usé, une bague d’argent du Ténéré.
Quatre : mienne, pâle, osseuse, veineuse et nue.
Cinq : menue, rose, doigts courts, ongles courts, une bague fine, chaton petit cœur.

Vivre sans nostalgie

Après l’heure d’hiver, le jour des morts : il faut se souvenir donc, et regretter. Les temps révolus se nimbent d’un halo d’or. Les paroles, en traversant le temps, s’adoucissent. Les lieux les plus banals deviennent sacrés. Les disparus, qui se sont arrachés à nous, reviennent sans cesse, nuit et jour, dans les rêves et les pensées. Pourtant, je crois bon que les disparus disparaissent vraiment, que la nostalgie perde son goût de miel et que l’ivresse du passé devienne insupportable. C’est sans doute impossible : vivre sans nostalgie n’est pas à ma portée. Ces trois poèmes sont comme trois tentatives échouées d’écarter un souvenir.

1
Une légende

C’était une légende des années soixante :
les mains sur le volant de la décapotable,
il contournait la côte. La mer miroitante
murmurait que toujours il serait à la table

où des jetons d’amour, de gloire et de fortune
allaient s’accumuler. Les braises de la fête
rougeoieraient à jamais. Le soleil est la lune
comme anneaux à ses doigts marqueraient ses conquêtes.

La vitesse folle de sa vie de flambeur
le faisait décoller de la route idéale.
Il misait sur l’ivresse et récoltait la peur
de ses mains qui tremblaient : fin de la martingale.

Quand les années soixante ont perdu l’équilibre,
la légende a plongé dans le dernier virage.
La table s’est vidée. Les conquêtes sont libres.
la mer s’est refermée sur les gens de son âge.

2
Un spectre

La nuit, au début, il venait me voir
avec ses yeux flottants, ses mains vaporeuses.
Il disait qu’il avait pris tellement de coups
dans sa vie et si peu donné, qu’il n’espérait
plus rien, pas même le repos.

Il se penchait au-dessus de mon lit
et j’étais paralysé. Tu n’as pas changé,
c’est étrange et même anormal, disait-il.
Est-ce que tu as vécu au moins ?
Mais je ne pouvais pas répondre.

Par instant, son visage s’illuminait.
Je me persuadais que c’était un sourire
comme il n’en avait plus eu avec moi
depuis son départ. Pourtant, je savais bien
qu’aucune joie ne pouvait advenir.

Au matin, je sentais une caresse glacée
sur mon front suivie d’une grande tristesse.
Son visage commençait à s’effacer.
J’essayais de lui dire, je l’implorais
de ne plus revenir, jamais.

3
Moment donné

A un moment donné, sans doute à l’aube,
je me suis réveillé la tête lourde.
J’étais allongé sur un banc, près du port,
habillé d’un jogging épais mais les pieds nus.
J’ai essayé de me redresser mais j’étais si épuisé
que je me suis rendormi aussitôt.

Dans mon rêve, des gens pressés passaient près de moi.
A un moment donné, une jeune femme brune très maigre
s’est assise sur moi et a regardé les bateaux.
Je sentais son corps anguleux s’enfoncer dans mon ventre.
Au bout de quelques minutes, elle est repartie.

Plus tard, un des vigiles du port m’a secoué
et m’a ordonné de déguerpir.
A un moment donné, il a rapproché son col de blouson de sa bouche
et a signalé ma présence à son supérieur.
Alors je me suis levé et j’ai commencé à marcher.
J’avais chaud, j’avais soif, ma bouche était sèche.
Mes pieds me faisaient souffrir à chaque pas.

Cinq tankas de plus

Cinq vers, deux strophes, trente-et-un pieds : un tanka. Je m’essaie depuis quelques mois à l’écriture de ces brefs poèmes d’inspiration japonaise  où  la simplicité est requise. J’ai commencé avec le fol espoir d’en écrire sept-cent-soixante-dix-sept (d’où la numérotation) mais plus le temps passe, plus je me dis que cet horizon ne sera jamais atteint.

19
la nuit me retient
je lui donne ma parole
ce soir je reviens

mais que pèse ma parole
dans le plateau du matin ?

36
toute une journée
dans les plis de la routine
et les yeux baissés

ce matin le ciel fragile
est brisé par ton regard

44
ce jour en échange
d’une fissure dans le mur
dressé jusqu’au ciel

si rien en moi ne s’effondre
comment pourrais-je savoir ?

68
la lune en plein jour
me donne la démesure
des vies à venir

comment peut-on renoncer
à regarder vers le ciel ?

82
un peu de répit
une journée sans écrire
un ciel dégagé

je suis un équilibriste
qui n’a pas trouvé son fil

Ce n’est pas si facile

Souvent, je pense qu’il vaut mieux que j’arrête d’écrire. Ce que j’arrive à dire est toujours en deçà de ce que j’aperçois. Il y a tant de bons livres à lire (et de bons films à voir et de belles musiques à entendre) et si peu de temps pour le faire qu’il est préférable que je pose mon stylo. Quand je me déçois ainsi, je ressens aussi une grande bouffée d’orgueil due à ma lucidité sur mes petits écrits. Mais heureusement et malheureusement, cela ne dure jamais très longtemps. Ne rien faire, se taire, ce n’est pas si facile. Reconnaître et accepter ses limites non plus.

Un naufrage

Je ne sauverai rien de mes années de sable.
Je me suis enfoncé dans des rêves quelconques :
avoir une maison pleine de domestiques,
faire danser des sourds, éblouir des aveugles
qui savent mieux que moi le voyage aux abîmes.

Mon ombre et mon reflet m’ont longtemps trahi.
Je me croyais fichu de dire ce qui est
et n’est pas mais devrait être : vivre en poète.
Je voudrais oublier ces trois mots impossibles.
Qu’ils s’effacent des mémoires et que je sombre.

L’eau du puits est glacée. L’obscurité m’avale.
Ce bonheur qui me frôle avec ses mains habiles
ne me retiendra pas. Qu’adviendrait-il de moi
si j’ignorais la voix profonde qui m’attire
sans répit vers le bas ? Je vomirais ce monde.

Je ne serai pas seul, nous serons tous sauvés.
Ces grands penseurs à part et ces artistes rares
ont cru que leur échec serait leur plus belle œuvre.
Mais c’est difficile de s’arracher à soi
sans se rater. Cela se mérite un naufrage.

un sonnet du monde flottant

Récemment, ma compagne m’a encouragé à participer à un concours de poésie dans le cadre de la biennale d’art contemporain de Lyon. Il fallait écrire un sonnet. « C’est dans tes cordes », m’a-t-elle dit. Le thème pour faire résonner les cordes était « Les mondes flottants » (c’est aussi celui de la biennale) et la forme se devait d’être classique, rimée, comme au dix-neuvième siècle. Je me suis dit : « Pourquoi pas » et j’ai écrit deux sonnets pour avoir le choix. Je vous propose donc celui que je n’ai pas envoyé, en espérant ne pas m’être trompé :

Monde flottant

Bien sûr, ils ne comprenaient pas les autres
Quand tu lisais leurs rêves le matin.
Ils étaient troublés : les mots incertains
Qu’ils balbutiaient ressemblaient aux nôtres.

Ils ignoraient qu’ils revenaient de loin.
Mais tu savais retenir les ondes
Qui se propageaient dans leurs eaux profondes.
Où fuyait ce monde au bord de tes mains ?

Ils ne connaissaient rien des grands parages
Où tu as coulé. De tous les messages
Qu’ils te confiaient aucun ne disait

Ce qu’il resterait après leurs souffrances.
A présent, si tu devais replonger
Ils ne remarqueraient pas ton absence.

Pour participer il n’est pas trop tard : la date limite de dépôt des poèmes est le 13 octobre 2017. Le concours est ouvert à toutes et à tous, sans limite d’âge et sur tout le territoire francophone. Il faut envoyer son texte par mail avec les coordonnées complètes (Nom, prénom, âge, adresse, e-mail) à poesie@labiennaledelyon.com. Qu’est-ce qu’on gagne ? Le plaisir d’être lu.e par un.e comédien.ne lors d’une soirée à Lyon en décembre.