Poème d’un âge lointain

Voici un poème que je redécouvre. Il est ancien et semble dater d’un autre âge . Un avant qui considérait la vie limitée et sans intérêt. Depuis de grandes découvertes ont été faites : nul n’est le point fixe de l’univers et les limites offrent de grandes richesses de possibilités. Mais j’espère que ce vieux poème  garde  une saveur païenne qui peut encore toucher :

Vie plate

La terre est ronde et ma vie est plate.
Bientôt j’en aurai fait le tour,
Bientôt j’arriverai au bord.
Ma vie est fixe et le soleil tourne autour.

D’anciennes croyances m’ont joué des tours.
Que faire si ma vie se détache ?
Que faire si je perds le contact ?
La vie sur terre est ma seule attache.

Ma tête est pleine et pourtant elle tourne.
Que dire pour sauver la face ?
Que faire face à ce désastre ?
Contre la terre ma vie se fracasse.

Ma vie est vide et le soleil se détourne.
Bientôt, j’avalerai le vide.
Bientôt, je serai dans le doute.
La terre est pleine de vies toujours plates.

Publicités

Silence et obscurité

Voici deux poèmes qui parlent du besoin de silence et d’obscurité. J’en ai eu l’idée un soir, vers vingt-trois heures, alors que je marchais dans Paris dans des rues trop éclairées. Je longeais les vitrines rutilantes des bijouteries, épiceries fines, boutiques de vêtements, toutes de luxe évidemment et aucune de mystère :

1 Le peuple qui manque à la nuit

Où est le peuple qui manque à la nuit ?
Les rues de Paris sont devenues tristes :
La fête est murmure qui doit se taire,
Le jour n’est jamais mort ni moribond.
Les oiseaux ne savent plus nos chansons.

C’est chacun pour soi qu’on refait le monde
Ou qu’on le détruit mais ce n’est qu’un jeu
Où les autres sont de lointains objets
Qui se croient sujets et rois de leurs chambres.
Où est le peuple qui manque à la nuit ?

Partout les rues ont dévoyé leur tendresse
Pour la surveillance et l’indifférence.
Qui va dans Paris comme un condamné
N’aura nul fantôme dans son cortège,
Nulle obscurité où poser son front.

Où est le peuple qui manque à la nuit ?
Les solitaires vont-ils échapper
Au couperet honteux de la lumière ?
Y a-t-il quelqu’un parmi les vivants
Qui sache encor maudire le matin ?

2 Le refuge

Je veux vivre au pays de l’ombre
Où le sommeil est aboli,
Où les espoirs malgré leur nombre
Ne peuvent illuminer la nuit.

Derrière les hautes folies
Qui sont gardiennes des montagnes.
Jamais personne n’a rempli
Le doux vide qui m’accompagne.

Dans la foulée des arpenteurs
Quand chaque ville est assombrie,
Quand chaque pas éteint la peur
De ne pouvoir être compris.

Je veux vivre très loin d’ici.
Le refuge du solitaire
M’a une nuit été promis
Et je n’ai eu que la lumière.

Pierre Morhange

pierre morhange

En rangeant mes affaires, j’ai retrouvé un livre que je n’avais pas lu depuis de nombreuses années. Il s’agit d’une anthologie des poèmes de Pierre Morhange par Franck Venaille parue aux éditions Seghers  (collection Poètes d’aujourd’hui) en 1992. Ce fut un grand plaisir de retrouver ce livre, de relire ces poèmes et ces entretiens et de constater que vingt-six ans après les avoir découverts, j’étais toujours autant touché par cette poésie douloureuse et limpide. Pierre Morhange est né en 1901 et mort en 1972. De son vivant, sa renommée était ténue, limitée à un cercle d’initié.es. Il a fait partie du groupe des surréalistes puis l’a quitté. Il a été communiste, résistant (actif et combattant) puis a quitté le Parti Communiste après la guerre. La découverte de la Shoah l’a horrifié. Pierre Morhange était juif, se sentait juif mais n’avait pas été élevé dans la religion. Il a enseigné la philosophie toute sa vie. Il a vécu à Paris et écrit des poèmes. Dans un excellent article de Gil Pressnitzer paru sur le site Esprits nomades (ici), deux citations de Pierre Morhange m’ont frappé : « La poésie n’est pas un but. La poésie est un moyen. Et la beauté n’est pas un but, elle est un surcroît. Le reste est littérature (bonne ou pas), et non poésie. Un point c’est tout » et « Pour que je fasse des poèmes/ il faut que je souffre/ et j’en fais très souvent. » il cherchait une vérité en souffrant mais au-delà de la souffrance. Comprendre pourquoi la vie est terrible, quotidienne et indéchiffrable occupe toute une vie. C’est une démarche solitaire, loin des étiquettes et des mouvements. Sa poésie parait très spontanée. Il disait écrire ses textes d’un jet après y avoir longtemps pensé. Il y a dans chaque poème que j’ai lu une certaine musicalité, un sens visuel très fort et une tristesse lucide à laquelle je suis sensible.  Pierre Morhange est un poète quasiment inconnu aujourd’hui. Je crains que ses livres soient tous épuisés et introuvables. C’est pourquoi je voudrais partager ici deux poèmes parmi la bonne centaine que compte l’anthologie :

Paris

Avez-vous vu un fils tranquille ramasser au marché
Une petite enfant étrangère, une sarrasine
Qui vendait des citrons sans patente
Sans avoir payé la location de l’asphalte
Où elle s’accroupissait, petite sombre.

Echalote !
Il la conduit. Il a été bon. Il l’a avertie deux fois.
Elle le suit devant les squares et les boutiques
Elle le suit tout le long de la patente
Auprès de tous les yeux patentés, des groins, des museaux patentés

On ne regarde même pas la petite étrangère
Les gens sortent de la messe, ils puent l’humidité catholique
Et vont à la pâtisserie.

Berceuse à Auschwitz

Mon bel enfant en habit bleu
Te voilà bien vêtu de velours angoissant

Mon bel enfant en habit de faim
Je suis le grand nuage où tu cherches du pain

Mon bel enfant en habit de sang
Ta mère ne peut plus te reverser le sien

Mon bel enfant en habit de vers
Ils brillent pour ta mère comme des étoiles

Mon bel enfant en habit de folie
Au crochet de mon cœur vous pendrez ces guenilles

Mon bel enfant en habit de fumée
Vous ne m’avez pas dit si je peux me tourner.

Inverser la ritournelle

Qui ne remplit sa vie d’espoir et de patience ? Il y a toujours quelque chose à attendre, ne serait-ce qu’un peu de considération.  Encore faut-il être digne du regard des autres, présenter son meilleur profil, commercer les confidences. Le but est de se sentir comblé.e, tel qu’on se le serine à longueur de temps. Malgré tout, la tentation est grande d’être déçu.e. Au fil des ans, l’espoir se frelate et devient amertume. Dans les écrans, dans les miroirs, il y a toujours quelqu’un ou quelqu’une qui fredonne que la vie est ratée. Je me permets ici d’inverser la ritournelle et de faire porter toute la responsabilité du ratage à la vie :

Dans le fossé

Je n’ai pas raté ma vie
c’est la vie qui m’a raté.
Elle, roulant impassible
sur la route des regrets.
Moi, gisant dans le fossé.

J’ai failli la réussir.
Est-ce qu’on fond j’y croyais ?
Vacillant, prêt à jaillir,
j’attendais qu’elle défaille
et me sorte du fossé.

Personne à son bord, va-t-elle
traverser le paysage,
l’immensité des remords,
sans prendre son passager,
si je gis dans le fossé ?

Cette vie vide passe,
Je ne sais la regretter.
Qu’ai-je à faire sur la route ?
Je suis parti pour rester
à gésir dans le fossé.

Paris, une fin d’hiver

Le grand plaisir des grandes villes c’est l’observation des gens au moins autant que celles des murs. Parfois dans une foule se distingue une personne que vous êtes seul.e à regarder et peut-être même à comprendre. Il ou elle habite vos pensées, ce qui signifie pour moi que ces pensées vont se transformer un jour en mots sur une feuille de papier. J’ai écrit ces trois poèmes à deux périodes différentes (le premier en 1997, les deux autres récemment) mais chacun résulte d’une rencontre fugace dans les rues de Paris : une bribe de conversation saisie par hasard, la démarche étrange d’un vieil homme, la redécouverte de la lune au-dessus de nous.

1
J’irai là-bas puisque tu me le demandes :
de l’autre côté de la rue Blanche, pas notre quartier.
Je traverserai le marché où des hommes braillards
vendent de la fripe et des montres
dans des allées étroites, surpeuplées.
J’entrerai dans le bâtiment,
je ferai la queue.
Je viderai mon compte : pas mal d’argent.
Beaucoup d’argent comme tu me le demandes.
Je reviendrai avec les billets :
même itinéraire, même terreur.
Sur la table je poserai l’argent.
Pas mal d’argent, c’est ce que tu voulais.
Voilà, je suis revenue, j’ai fait vite.
C’est bien ce que tu voulais ?
C’est bien ça ?

2
Vieil homme noir imposant et lent
aux yeux grands ouverts,
attentif au trajet à faire
dans la foule.
Personne ne remarque :
Grosse bague à chaque doigt,
bandana crasseux sous un chapeau large bord
épinglé de badges et de médailles,
long manteau de fourrure – de vieille bourgeoise ? –
pantalon large, charentaises élimées.
Il ne titube pas, il marche en se balançant.
A chaque instant, on pourrait craindre sa chute
Sur l’esplanade de Beaubourg, une fin d’hiver.

3
Dix-neuf heures, rue du Faubourg Saint-Antoine :
je vois la lune presque pleine
et je la trouve belle encore,
comme cette ville, comme cette rue.
Je marche vite, il fait froid.
Les restaurants se préparent à servir
la gaité et l’oubli.
Je pourrais être ailleurs,
ce serait la même lune dans le même ciel.
Paris continuerait d’avoir
une certaine place dans mon cœur.

Quelques secondes après le réveil

Que reste-t-il d’un rêve quelques secondes après le réveil ? Le sourire d’un inconnu au visage un peu familier, quelques mots qui s’estompent comme des silhouettes fugitives, une impression de déjà-vu oppressante. Dès lors, l’écriture est une falsification nécessaire pour que le jour commence vraiment :

Le mauvais restaurant

Dans un restaurant vide,
devant une assiette vide,
j’attends pour commander.
Les tables sont dressées, les nappes sont rigides.
Tous les plats du menu sont incompréhensibles.
Même dans l’aquarium, les poissons sont figés.

Le serveur approche lentement, en trainant les pieds.
Il a l’air si las, si fatigué.
Son visage est froissé, quadrillé par les rides.
Je n’en peux plus de ce service.
Toute ma vie ne suffira pas
à vous faire avaler
vos remords et vos vices.
Finissez votre assiette par pitié.

C’est bien à moi qu’il parle.
Les poissons ont repris leur ronde de l’ennui.
Comment faire pour la remplir, l’assiette vide,
et quelle partie de moi devrais-je vomir et avaler ?
Il est si grand, si voûté, penché sur moi et prêt à rompre,
que je n’ose le contrarier.
Ne me décevez pas, par pitié.

Il m’entraine dans la cuisine,
un long soupir à chaque pas.
Quel bordel d’assiettes sales :
des hautes piles fragiles
baignent dans l’eau souillée.
Pourquoi n’arrivez-vous pas à faire comme les autres ?
Soudain, c’est le vacarme :
une équipe de supporters,
corne de brume, grosse gaité,
débarque pour fêter la victoire
de je ne sais quelle équipe
contre leurs ennemis jurés.
Vous allez voir comme c’est simple.

Mais je ne peux rien voir :
cloitré dans la cuisine dégueulasse
je commence à laver les assiettes
une par une, à l’eau froide,
avec une vieille éponge,
une par une, je les essuie avec un chiffon humide,
une par une, je les pose sur le passe-plat
où le serveur ragaillardi les prend et les envoie
à la figure des clients braillards.
Mais les piles ne diminuent jamais
et les assiettes reviennent sales
aussi vite qu’elles sont parties,
pleines de traces brunes
qui semblent la conséquence
des ces élégies pour des rois qui font trop vibrer, merci,
de ces hymnes où on est les plus forts, évidemment,
de ces énormes rires ponctués de po popopopopopo,
de ces chansons où l’on encule les perdants.

Combien d’assiettes et de chansons ? Je ne saurais dire.
Je mesure le temps à la fatigue de mes bras
et quand je vois mon visage dans l’eau sale
je ne reconnais pas ces bouffissures et ces rides.
Tout finit par finir : Écoutez ce silence. Ils sont partis.
Mais je n’entends rien d’autre que le tambour
de mon sang dans mes tempes.

Allongés sur le sol, au milieu de la salle,
une cigarette pour deux,
aspirons
longuement
la fumée
âcre,
pensive.
Alors, cette première journée ?
Le plafond danse et les fissures
vont s’élargissant quand je les regarde.
Vous verrez : ce n’est pas un mauvais restaurant
mais les clients sont difficiles.
Il reste une assiette vide à votre table.
Vous la remplirez avant de fermer.
Moi, je peux dormir tranquille.

Le serveur s’est levé,
si grand, si voûté, si fatigué,
S’est dirigé vers la porte
en grommelant le temps qu’il lui reste.
C’est à mon tour de travailler
dans ce mauvais restaurant où je ferai office.
Les poissons ont repris leur attente immobile.

Juste apercevoir

Je dédie ce poème à cet homme croisé un jour dans le métro. Il lisait un livre avec une telle concentration, malgré la foule de l’heure de pointe, que rien autour de lui ne pouvait le distraire. Ce n’est qu’en quittant la rame que j’ai découvert le titre de son livre, trois mots que je me suis approprié. Les gens passionnés, capables de donner un sens, même futile, à leur vie m’ont toujours intéressé. Ils ou elles ont l’air de détenir un secret que je ne veux pas percer mais juste apercevoir :

Victoire dans les échecs

Pour ne voir qu’une calvitie et des lunettes
et par-dessus d’autres têtes, le coin d’un livre,
je me haussais, je me penchais. Le métro-ivre
nous convoyait, chacun pour soi, comme des bêtes.

Victoire dans les échecs

Pourquoi lui, ici, plutôt qu’une jolie femme,
un couple d’amoureux ou un vieillard sénile
obsédés par le feu de leur écran tactile ?
Parce qu’il était seul à lire dans la rame.

Victoire dans les échecs

Il se tenait très droit, ignorant la présence
des autres passagers courbés sur leur abîme,
amas de pions perdus d’une partie intime,
devant moi, intouchable, isolé par l’absence.

Victoire dans les échecs

Des flèches dessinées sur la page de gauche,
des carrés noirs et blancs et des schémas tactiques
qu’il apprenait par cœur comme pour un cantique.
Il adorait ce jeu autant qu’une débauche.

Victoire dans les échecs

C’était peut-être un don, sa façon d’être ailleurs
que dans le souterrain d’une vie contredite.
Il retenait pour lui la sagesse interdite
ou bien espérait-il être un joueur meilleur ?

Victoire dans les échecs

Je ne comprenais pas les efforts de cet homme
pour traquer les secrets des célèbres parties.
Quelque soit l’échiquier la défaite est subie.
Il en tirait sans doute un plaisir minimum.

Victoire dans les échecs

Persuadé de pratiquer le plus noble art,
il préparait des coups pour contrer la routine.
Tous les maitres ont perdu contre des machines.
Le métro ne remue que d’atones histoires.

Victoire dans les échecs

Et s’il avait raison ? Un aveu de faiblesse
ne l’empêchait jamais de remporter des mises,
de prolonger le jeu jusqu’à la fin promise.
Il a fermé son livre : Victory in chess.

Victoire dans les échecs.