Trois courts poèmes pour le combat

Face à la violence du monde, je n’ai que des questions. Face à ma colère, je n’ai pas de réponse, mais une volonté : le refus de la peur.

1
Quel est cet animal
à l’intérieur de moi
qui n’arrête pas de me grignoter ?
Est-ce seulement un animal
ou un double secret
qui n’est jamais sorti,
que je n’ai jamais nourri
et qui est en colère ?

2
Quelle est cette colère
qui perle goutte à goutte
quand je meurs de soif ?
Est-ce seulement une colère
ou l’eau noire de l’enfance,
la mienne et celle des autres,
qui s’apprête à noyer
les dernières certitudes ?

3
Pour combattre, que faut-il faire ?
Écrire au nom des libertés ?
Chercher en soi un ennemi ?
Dessiner un enfant en pleurs ?
Renoncer à toute insouciance ?
Prendre patience et accepter
ce que l’on sait inacceptable ?
Je veux toujours vivre sans peur.

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Poèmes voyageurs

Voici trois courts poèmes voyageurs et un quatrième sur les regrets qui peuvent être la source de quelques départs.

1
Je laisse ma place
minuscule place
à qui veut la prendre
et je vais là
où aucune place
ni le moindre hasard
ni le faible espoir
de savoir quoi faire
ne m’est accordé.

2
Avec ces nouvelles chaussures
je vais aller très loin :
les confins des villes,
le bout de la route,
le toit du monde
et ne jamais revenir.

3
Je viens du ciel,
j’arrive sur terre,
je voyage dans une goutte de pluie
et je cherche un visage d’enfant.

4
Une journée bien remplie
laisse filtrer le doute,
de quoi remplir
une tasse entière
de regrets.

Poèmes d’hiver

Voici trois poèmes courts écrits en hiver. Je réservais le premier pour un jour de neige qui tarde à venir dans la région parisienne. Les deux autres sont aussi inspirés par la pénombre et le dénuement hivernal.

1
Jour blanc, hiver profond.
Une idée comme un flocon
me touche et disparait :
comme j’aimerais être
le ciel, le sol et le flocon,
l’idée qui danse,
et la mémoire mouvante.

2
Encore et toujours,
je passe d’un visage à l’autre
dans la rue où encore
des mains gravées implorent
de quoi finir le jour, toujours.

3
Trois corneilles sur la pelouse
à la recherche de nourriture.
Je me demande :
quel est notre monde ?
la folie et la fiction,
l’ambition et la nostalgie,
les promesses et la trahison
n’ont aucun sens.
Elles et moi en plein hiver,
au même instant, dans le même monde.
Qu’est-ce qu’elles en pensent ?

Trois poèmes avant le sommeil

Parmi les moments insaisissables, il y a celui de ma naissance, celui de ma mort, et, entre les deux, le moment quotidien où je m’endors. Je n’ai jamais conscience du passage de la frontière entre le réalité et le rêve. J’ai beau vouloir saisir ce moment précis, je finis toujours par lâcher prise pour un plongeon que je ne contrôle pas. Le sommeil m’est inconnu. Je ne peux pas savoir combien de temps je vais dormir ni les rêves que je fais faire. Il y a là de quoi écrire quelques brefs poèmes :

A mon approche

Cette nuit je me demande :
y a-t-il sous mon lit quelque chose de vivant ?
J’ai pourtant passé l’âge des terreurs nocturnes
– le bruit de l’escalier, l’ombre derrière la porte –
ou bien j’ai atteint l’âge de rejoindre le territoire
des monstres sans contours
qui m’ont aimé toute mon enfance
alors que j’en avais peur
et qui maintenant tremblent et se blottissent
à mon approche.

Le plus loin possible

Cœur qui grince,
voix insaisissable
derrière le mur :
c’est un bébé qui pleure,
c’est la télévision d’un insomniaque,
c’est le sommeil que l’on repousse
le plus loin possible.

A la frontière du regard

Le sommeil, la veille
et les rêves en interstices :
par mes yeux entrouverts
s’échappent les désirs,
sous mes paupières baissées
pénètrent les regrets.
A la frontière du regard
intérieur, extérieur,
je vais bientôt m’endormir.

Où sont passés les mois d’été ?

Je continue la série « Si j’étais, je ferais » en piochant dans mon petit réservoir. Cette fois, je me prends pour un mois de l’année. Chacun a son désir mais curieusement (et je ne m’en rends compte qu’en les rassemblant) deux mois d’été sont absents. Ils doivent être insaisissables. Quant au mois de mai, il est le complice plutôt que le sujet du poème.

1
Si j’étais septembre calme et ensoleillé
je maintiendrais en vie
tous les vieillards à bout de souffle.

2
Si j’étais le ciel ouaté d’octobre
je descendrais si bas
que je me poserais sur vos têtes.

3
Si j’étais novembre chenu de l’hémisphère nord
je volerais la candeur
au novembre gracile de l’hémisphère sud.

4
Si j’étais décembre aux lèvres gercées
je retiendrais mes baisers
jusqu’au retour des lumières.

5
Si j’étais janvier assoiffé
je pèlerais le soleil au couteau
pour le presser au dessus de mes lèvres.

6
Si j’étais le flot glacé de février
je ferais gonfler les rivières
pour que l’hiver nous avale.

7
Si j’étais une giboulée de mars
je cacherais un arc-en-ciel
dans chaque grêlon.

8
Si j’étais timide avril au bois de Vincennes
j’oserais tous les bourgeons
pour narguer les derniers gels.

9
Si j’étais la fleur de marronnier
je traverserais mai
de l’éclosion à la chute.

10
Si j’étais juin fébrile
je tiendrais le jour à bout de bras
pour le lancer dans l’autre hémisphère.

Si j’étais, je ferais

Je propose ici quelques poèmes courts qui répondent tous à la même question : que se passerait-il si j’étais quelque chose d’autre que moi ? Je dis bien quelque chose et non quelqu’un. Car il s’agit de s’éloigner le plus possible de soi et de s’imager objet, animal, phénomène, etc. Je me suis obligé à la brièveté : trois vers, peu de mots. Je commence toujours par la formule : « Si j’étais ». j’ai écrit une soixantaine de ces courts poèmes. Voici les neuf premiers :

1
Si j’étais une rivière
je serais souterraine
sous la maison du maître.

2
Si j’étais un chien libre
j’échapperais au lasso
des employés de la fourrière.

3
Si j’étais un verre en cristal
je me briserais dans le poing d’une femme
qui refuse de se soumettre.

4
Si j’étais une bûche
je brûlerais dans le dernier feu
du dernier jour d’hiver.

5
Si j’étais le sommeil
je submergerais le pays
comme une marée d’équinoxe.

6
Si j’étais le ballon de n’importe quelle finale
je me dégonflerais
après le coup d’envoi.

7
Si j’étais une particule d’écume de mer
je m’envolerais pour atteindre
l’arbre le plus reculé de la forêt la plus lointaine.

8
Si j’étais une hirondelle
je me cacherais dans une grange
à l’approche du printemps.

9
Si j’étais un robot de compagnie
j’apprendrais à rêver
au chevet de mon maître.

5 brefs poèmes + 1

Voici quelques brefs poèmes de fin d’été et de début d’automne. La date fait partie du texte. Je termine cette série avec un poème plus ancien, récemment retrouvé.

1
Un baiser, Porte dorée.
Les portes se referment,
L’étincelle s’éteint.
Et si c’était le dernier ?
Le 22 aout 2015.

2
27 aout 2015,
c’est un jour ordinaire
pour tous
sauf pour ceux
qui espèrent un rivage.

3
Il y a la journée ordinaire
et l’autre, affolante – rivière et forêt.
Laquelle est la vraie ?
Le 28 aout 2015.

4
Trop d’images, trop d’écrans
et rien pour me nourrir.
Il faut que je sorte,
que j’échange un sourire,
le 7 septembre 2015.

5
Une vague après l’autre
jusqu’à perdre pied.
Je ne suis qu’un nageur d’automne
sur cette plage presque vide,
le 24 septembre 2015.

6
Un poème par jour
ou un par battement de cœur ?
Le 9 novembre 2006.