Six tankas

Je continue d’avancer sur le chemin des tankas en espérant atteindre le sept-cent-soixante-dix-septième. En voici six qui s’en approchent :

121
il n’est pas trop tard
la fermetures des portes
n’est pas annoncée

jour mort de sa belle mort
nuit née d’un désir puissant

125
avant le sommeil
je sais que je vais ouvrir
la porte du fond

je vais franchir la distance
entre la nuit et le jour

129
sur la peau blessée
de la femme de ménage
tout doit s’effacer

tous les matins un bonjour
après un furtif regard

135
porte-moi bonheur
pièce jetée dans l’eau noire
d’une vie profonde

ce jour est à traverser
à visage découvert

138
le thé du matin
dans sa noire profondeur
noie toute pensée

il faut aller de l’avant
à défaut de se connaître

141
rejoindre le jour
mais pas n’importe lequel
l’ultime équinoxe

je n’y arriverai pas
je n’y renoncerai pas

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Anthropocène

Nous vivons au temps de l’anthropocène, c’est-à-dire que nous sommes responsables de la fin de ce monde. Nous savons à présent que nos confortables habitudes détruisent notre mère nourricière, que nous éliminons les unes après les autres les manifestations vivantes de la beauté et que nous serons les ultimes victimes de notre goût pour le massacre. Pourtant, il reste un espoir de retrouver une place après la traversée de la nuit, une place modeste, fragile, à l’écart, difficile à accepter pour les égocentriques que nous sommes. Je ne suis pas certain d’être capable de consommer moins, détruire moins, d’échanger ma vie citadine pour une vie plus proche de la terre, des plantes et des animaux. Je ne suis même pas certain de sauver le monde en agissant ainsi mais je sais que je sortirai du « rang des assassins » (ainsi parlait Kafka pour dire à quel point l’écriture était son salut) et que je commencerai à comprendre qu’il me faut laisser une trace féconde de mon passage parmi les vivants.

1 La fin de notre jour

Nous n’irons pas au bout de nos promesses
Mais simplement au bout de notre jour
Quand l’ultime vapeur de notre ivresse
S’échappera de la plus basse tour.

Nous n’avons vécu que quelques secondes
En dévorant le crédit des années.
Mais toutes nos fêtes étaient fécondes :
Le caveau plein et l’appétit comblé.

Et maintenant nous recherchons des murs
Bien épais et très vieux comme cachette
Pour échapper aux rêveurs du futur
Qui refusent de payer notre dette.

C’est notre faute, notre grande faute.
Ainsi battue la coulpe mais trop tard.
Ils ne veulent plus que nous soyons hôtes
De cette vie où nous avons pris part.

Débusqués et jetés plus bas que terre
Aucun de nous ne restera debout.
Qu’avons-nous fait pour célébrer la terre
Qui nous berçait et prenait soin de nous ?

Nous avons cru qu’elle ne souffrait pas
Comme nous : véhicule sans tristesse
Là pour nous obéir au petit doigt
Et à l’œil refermé de nos promesses.

Le jour est clos et nous finissons là.

2 Nuit commune

Nous sortirons de notre nuit commune
Après une dérive sans pareil
En s’éloignant du bord des pensées unes.
Ainsi font les nochers d’un grand sommeil.

Nous ne garderons aucun repentir
De nos rêves que la vie évapore.
Le temps d’avant n’aura plus rien à dire
A nos instincts. Qui serons-nous alors ?

Des orphelins de la satiété,
Du monde clos, des murs, des écrans
Qui misaient tout sur la propriété
De minces vies montrées aveuglément.

Mais c’est fini : il faut penser à l’autre,
Entendre son cri qui est un murmure,
Un souffle qui renait avec le nôtre
Et partager une goutte d’eau pure.

Est-ce que seulement on peut y croire ?
Tout balbutie. Les mots sont incertains.
Il reste des ruines dans nos mémoires
Où rôdent impunis des assassins.

Sauvés d’un monde qui n’a plus de nom
Sur le radeau de la dernière chance
Nous finirons par rendre la raison
Après notre longue nuit de démence.

Sinon autant s’endormir pour de bon.

3 Après

Après
Il y aura des nuages
Et le ciel dira les mots
Que nous avons rêvés
Des chats
Plus légers que des ombres
Passeront dans les herbes
Après
La nuit se penchera sur nous
Et nous baisera au front

Mais d’abord il y a ce jour
Ce jour où nous sommes
Où nous marchons debout

 

Pour ne pas désespérer complètement, je conseille la lecture de Une autre fin du monde est possible, de Gauthier Chapelle, Pablo Servigne et Raphaël Stevens aux éditions du Seuil , un livre qui aide à chercher un sens à la vie face à l’inéluctable destruction.

Quelques tankas

Quelques tankas tirés de mes carnets. Je les numérote dans l’espoir d’atteindre un jour le numéro 777, chiffre-horizon que je ne toucherai sans doute jamais.

23

la nuit s’impatiente
elle tend son encolure
son souffle m’effleure

sa chaine se brise enfin
elle vient sur moi enfin

38

tout est à refaire
ce que je ne sais pas faire
ce que je dois faire

le sommeil ouvre la porte
et ne la referme pas

45

c’est le jeu du givre
dans une flaque gelée
un miroir se brise

l’hiver est à ma recherche
pour m’obliger à danser

92

l’eau, les vagues, la peur
le ressac qui m’assourdit
les gerbes d’écume

en une seconde un bloc
se détache des falaises

103

elle va tomber
la goutte de nuit qui perle
de mes lèvres sèches

je tremble à l’envie d’écrire
plutôt qu’à l’envie de vivre

113

je suis fatigué
aucune météorite
ne brûle la nuit

si au moins on éteignait
la lumière dans l’allée

Sept tankas

La brièveté, le rythme et le détachement sont nécessaires à l’écriture d’un tanka. D’origine japonaise, ce bref poème compte trente-et-une syllabes (ou plutôt trente-et-un pieds pour la langue française) réparties sur deux strophes. C’est souvent le fruit d’une longue contemplation, d’une introspection ou d’un éblouissement, les trois états pouvant se combiner. Il est très difficile, je trouve, de réussir un tanka (si tant est que « réussir un poème » veuille dire quelque chose) car une fois qu’on a dompté la métrique, il faut lâcher prise pour accepter que le sens résulte de peu de mots. Il y a quelques mois, je me suis mis en tête d’écrire sept-cent-soixante-dix-sept tankas mais aujourd’hui je peine à atteindre la centaine. Je sens bien  qu’il me manque le détachement, la simple acceptation des mots tels qu’ils sortent. Ça viendra. Je l’espère vraiment.

22
l’étoile filante
je l’ai suivie sans savoir
qu’elle m’espérait

il ne reste que poussière
de mon regard incrédule

32
un pas de côté
au bord du fossé, qu’importe
où je vais tomber

la raison en avant toute
et les rêves en dernier

37
puise avec tes mains
l’eau nécessaire à la vie
et bois-la entière

que vas-tu faire à présent
que tes mains savent le geste

55
les rues au hasard
le temps est comme une ville
où j’aime me perdre

les passants sont mes semblables
égarés infatigables

59
la pluie est semblable
au tambour des premiers jours
qui résonne en moi

à force de battements
je reprends goût à la vie

78
aujourd’hui, l’attente
demain sera-t-il le jour
pour être soi-même

lève-toi mon vieil enfant
dehors, la vie te réclame

93
j’ai vu mon visage
parmi les branches qui dansent
un sosie ou presque

une simple promenade
pour me trouver et me perdre

La numérotation jalonne le chemin jusqu’au dernier tanka, le 777.

Fragments de miroir

Voici trois poèmes courts pour esquisser un probable mais incomplet autoportrait. En espérant que, comme des fragments de miroir, ces textes réfléchissent un peu la vie des autres :

1
Je suis au milieu des autres
comme un caillou
lancé dans la rivière.
Je dois attendre
longtemps, très longtemps
avant de devenir galet.

2
Quand on me dit : il faut vivre
dans la lumière du savoir,
dans la chaleur des sourires,
dans la mélodie de l’amitié,
le jour est là pour nous bercer.
Je réponds : c’est vrai.
Mais pour moi c’est autre chose :
je ne peux pas vivre sans doute,
sans ombre et sans solitude.

3
Une vie simple
comme un petit caillou
dans la tempe du vent.

une vie rapide
comme un coup de rasoir
le soir, incognito.

une vie ouverte
comme un grand sourire
trouvé dans la rue.

Cinq nouveaux tankas

La simplicité du tanka est difficile à atteindre. Je m’arrange comme je peux avec l’implacable métrique de ces cinq vers (5/7/5 puis 7/7) pour arriver aux trente et une syllabes requises. Mais évidemment le problème est ailleurs. Trouver dans une anecdote ou une pensée une parcelle de vérité, c’est comme puiser de l’eau avec les mains et la laisser filer en espérant  découvrir une paillette d’or. Voici cinq nouveaux tankas. La numérotation erratique jalonne mon désir d’atteindre le nombre de 777, dans très longtemps.

3
un ruisseau de larmes
je vais partir en voyage
mes yeux s’adoucissent

mon destin fait une boucle
une boucle de tristesse

8
écrire un tanka
en comptant sur le hasard
c’est peine perdue

les arbres luisant de pluie
s’agitent dans la tempête

33
mes cheveux par terre
je suis encore moi-même
je paie et je sors

dans la rue le ciel miroir
fait semblant de me connaître

37
le rêve d’hier
je ne veux pas le lâcher
pourtant il m’échappe

à quoi bon le retenir
les rêves sont faits pour fuir

76
tabula rasa
d’un seul coup vider sa vie
de ce qui l’encombre

des forêts naitront toujours
sur la ville abandonnée

Randonnées

Pendant une semaine, tous les matins, j’ai écrit un poème. J’ai laissé reposer ces sept poèmes plusieurs mois puis je les ai retravaillés pour leur donner la forme de huitains. Puis je les ai oubliés. Quelques années plus tard je les retrouve et je leur donne le titre de Randonnées parce que c’est un mot qui me plait et parce qu’ils ont fait un bout de chemin avant d’arriver ici.

Randonnées

1
Aucune randonnée, sans artifice et sans effort,
dans cette journée qui ne s’efface pas
ne vaut l’espoir du sommeil, ne vaut la nuit.
Qui donne son or pour dormir dans un lit
ne donne rien qui ne soit précieux.
Demain matin après la traversée,
je saurai bien ce qui est advenu
de tout ce temps perdu à m’endormir.

2
Pris d’un vertige
qui me fait chuter haut
et m’aspire vers le ciel,
je me jette dans le vide
et tombe dans l’extase
d’une chute ascensionnelle,
jamais finie, sans autre impact
que la traversée des nuages.

3
Bleu métallique et froid,
obtuse, grise et compacte,
ma vie à terre, mon ciel d’hiver.
Ma maison est vide.
Mes rêves voyageurs oublient de revenir.
Ou bien ils sont surpris par la tombée du jour.
Ou bien ils sont piégés par la glue du réel.
Ma vie à terre, mon ciel fermé.

4
Mes pieds se tordent, mes reins se brisent.
Qu’il est difficile de marcher
dans les montagnes hérissées
de rochers aux formes humaines :
randonneurs foudroyés
qui, par malheur, reprirent haleine
après des heures arpenteresses
loin des délices de la plaine.

5
Elle déborde et frôle ma fenêtre
l’eau de la rivière, ma folie secrète
qui ouvre et referme ses bras sur ma nuit.
Tous mes faux amis (sont mes vrais désirs)
m’appellent au dehors, me tiennent au-dedans.
Je devrais attendre la fin de l’hiver
pour qu’elle monte encore, ma sagesse sèche,
et me recouvre entièrement.

6
Ne me regarde pas : au travers ou à côté.
Un mot vaut un autre : un silence partout.
Approche-toi encore : ailleurs et tout près.
Je suis loin de toi : un regard caché.
Ecoute-moi dire : éloigne le silence.
Je reste avec toi : tout près à côté.
Le silence ailleurs : ici et partout.
Un mot pour finir : approche-toi encore.

7
Je lève la tête une fois par jour.
Le ciel est bleu, presque irréel.
C’est peut-être la dernière fois,
le dernier ciel, le dernier hiver,
les dernières couleurs translucides et lointaines.
Mais pourquoi se bercer de tristesse :
l’eau et le ciel changent toujours.
Ce n’est jamais la dernière fois.