Bonsoir, jolis Messieurs.

Une nouvelle inspirée de souvenirs avec trois couples, à trois âges différents qui s’aiment, se supportent ou se séparent dans un vieil immeuble de la banlieue parisienne. Dès que j’écris un mot, je modèle et je recompose le fourbi de la mémoire. Rien n’est vraiment vrai ni tout à fait faux. C’est pourquoi il est inutile de trier le bon grain du réel de l’ivraie de l’invention.

Culotte, porte-jarretelles, soutien-gorge : des dessous en dentelle noire séchaient sur la corde à linge dans la cour. Nous avions une nouvelle voisine.

Avant son arrivée, dans notre vieil immeuble peuplé de vieilles personnes, nous étions les plus jeunes. Tous se plaignaient de nos ébats et de nos fêtes : trop de bruit, de joie, de jouissance. Au rez-de-chaussée, un couple de cerbères minuscules (moins d’un mètre soixante chacun) nous avait à l’œil. L’homme et la femme se relayaient pour nous entreprendre et nous embarrasser dans chaque recoin des parties communes. Devant la porte de la cave, l’homme qui fleurait l’eau de Cologne, nous faisait, goguenard, des allusions plombières : « Avec vous on entend bien grincer les tuyaux ». Devant les boites aux lettres, la femme à la bouche molle et aux yeux alanguis nous prévenait des conséquences de nos enthousiasmes sur le sommeil de la fille des autres voisins du rez-de-chaussée, une mongolienne de vingt-cinq ans obèse et avenante. Tous les matins, elle émergeait de sa fenêtre, débordant de la balustrade, pour dire bonjour aux passants dans la rue.

Quand c’était trop pour eux – pour nous jamais assez – les vieux cerbères montaient ensemble en tapant des pieds dans les escaliers et tambourinaient à notre porte puis redescendaient outrés, en couvant un bouillon de colère d’où éclataient les bulles police, indécence, dégueulasse.

Mais ils finirent par nous laisser tranquilles, lui surtout. Un soir, ma compagne était rentrée tout excitée après une longue journée de travail. Hilare, elle m’avait dit :

– Tu ne devineras jamais qui j’ai vu au magasin ?

Alors qu’elle agençait la vitrine, elle était tombée nez à nez avec notre voisin du dessous qui bécotait une autre vieille que la sienne en lui promettant sans doute de lui offrir des froufrous. Leurs regards s’étaient croisés – elle moqueuse à l’intérieur, lui atterré dans la rue –, il n’avait même pas pu prendre la tangente, tétanisé par découverte de sa double vie. Depuis, il nous évitait et même sa femme légitime se contentait de nous toiser, les bras plein de linge, quand nous la croisions dans la cour.

Puis, la petite est née. Nous nous sommes calmés. Quand elle avait du mal à faire ses nuits, personne ne se plaignait, ni la dépressive du troisième, ni l’infirmier du deuxième, ni nos chers cerbères du rez-de-chaussée droit, ni l’aimable mongolienne du rez-de-chaussée gauche. Au contraire, tous s’extasiaient au passage de la petite dans sa poussette. Nous avions même droit d’utiliser la moitié de la corde à linge pour faire sécher les innombrables pièces de layette aux couleurs pastel.

Entre deux machines, nous nous interrogions sur la vie de nos vieux voisins :

– Ils n’ont jamais eu d’enfants, pourquoi ?
– Il n’a pas voulu ou elle n’a pas pu.
– C’est peut-être elle qui n’a pas voulu.
– Non, c’est lui. J’en suis sûre. C’est un vieil égoïste. Il multiplie les conquêtes, paniqué à l’idée de ne plus séduire.

Moi aussi, je devenais égoïste. Je n’avais pas donné le bain à la petite alors qu’il était tard et que ma compagne avait eu une journée de dingue au magasin. Je ne m’impliquais pas assez dans notre projet de déménagement pour sortir enfin de ce réduit. Je n’avais d’autres ambitions que de regarder le temps passer en faisant des galipettes le plus souvent possible.

La nouvelle voisine avait une vingtaine d’années. Je savais qu’elle était très belle même si je l’avais à peine croisée. Quand elle montait à l’étage, sa chevelure blonde, toujours libre, attirait mon regard. Elle avait emménagé au-dessus de chez nous. L’infirmier avait pris sa retraite et était parti.

Elle vivait seule mais un homme venait souvent la voir, un grand brun ténébreux et furtif. C’était son baby, son honey. Elle était sa beauté, sa fleur. Ils faisaient l’amour avec beaucoup de modulations qui explosaient dans le rauque et l’aigu. L’immeuble entier grinçait à leur rythme mais personne ne venait les réprimander. Nous étions battus à plates coutures dans l’expressivité mais cela nous faisait sourire.

Au fil des semaines, les visites de l’homme s’espacèrent. Quand il était là, des discussions sourdes, ponctuées d’éclats de voix, nous faisaient lever les yeux au plafond. Les modulations semblaient plus plaintives.

– Elle pleure, à cause de lui.
– Ou bien c’est lui qui pleure. Ou bien ils pleurent ensemble.
– Non, elle pleure seule. D’ailleurs, il s’en va. Ecoute.

On entendait grincer l’escalier. Puis jaillissait une musique joyeuse destinée, elle en était sûre, à masquer le désarroi. Il revenait deux jours plus tard et ils refaisaient l’amour avec fougue ou bien c’était le calme plat pendant plusieurs semaines.

Une nuit, alors que nous dormions tous, une voix féminine, claire et puissante, me réveilla en sursaut :

– Dégage. Ne me touche pas. Sors de chez moi.

Mon rêve était gris et confus. Je n’avais pas envie de me rendormir. Je suis allé voir la petite. Jolie comme un cœur, elle suçotait ses orteils, les yeux grands ouverts. Elle sourit en me voyant approcher.

– Ce n’est pas toi qui me vire. C’est moi qui part.

Une porte claqua. La petite sursauta et commença à pleurer. J’essayai de la calmer en posant ma main sur sa poitrine et en chantonnant : « Bateau sur l’eau ».Elle se laissa bercer et finit par s’endormir. Je trainai un peu dans notre chambre-salon-cuisine. Le canapé-lit occupait presque tout l’espace. Tournée vers le mur, ma compagne ronflait légèrement. Elle avait raison. L’appartement était trop petit. Nous ne pouvions pas tenir très longtemps à trois dans trente mètres carrés. Demain, je commencerais de sérieuses recherches. Ma résolution fut rythmée par un bruit qui cascadait de l’escalier et s’échouait dans notre appartement. Le bruit résonnait de plus en plus, s’amplifiait, devenait martèlement et voix :

– Ouvre. Je t’en supplie. Ouvre.

Il n’était pas descendu et attendait sur le palier qu’elle cède. Comme elle restait intraitable, il s’énervait, tambourinait. L’immeuble entier commençait à protester. Des voix de voisins excédés s’élevèrent. Quelques portes se déverrouillèrent. Je craignais que la petite se réveillât à nouveau.

Ma compagne alluma la lumière de chevet. Ebouriffée et hagarde, elle regarda autour d’elle et comprit très vite la situation. En se rencognant, elle me dit :

– Vas-y. Fais-le sortir. Demain, je me lève tôt.

J’enfilai un jean, un tee-shirt. Dans l’escalier, j’étais seul. Les voisins demeuraient prudemment chez eux. Je montai et surpris l’homme éconduit au moment où il levait le poing. Il me jeta un bref regard avant de donner une série de coups sur la porte. En prenant une voix ferme et plus ironique que je le voulais, je lui dis d’arrêter. Dans une même phrase, je plaçai les mots police, tapage nocturne, plainte, procès, graves ennuis. Mais il me considéra comme un solliciteur importun ou même un insecte. La minuterie se mit à clignoter puis la lumière s’éteignit. Dans l’obscurité, je lui proposai mon aide : si nous tambourinions à deux, elle céderait peut-être. Il soupira. A tâtons, je rallumai et découvris son visage. Il était plus vieux que moi, ridé et voûté. Il m’expliqua qu’il voulait par-dessus tout rentrer chez lui mais qu’elle détenait ses clés de voiture.

– Appelez la police, dit-il d’une voix lasse. Ça m’est égal. Ils la forceront à ouvrir.

Je tentai une médiation. En prenant à témoin la porte close, je proposai la chose suivante : il sortait de l’immeuble, je restais là, elle m’ouvrait, me donnait les clés de voiture, je les lui remettais et tout le monde retournait se coucher.

Il fut d’accord et descendit jusqu’au rez-de-chaussée. A mon tour, je frappai à la porte. J’appelai à la raison et au sommeil des jeunes et des vieux mais une voix butée me répondit :

– Je veux entendre la porte du bas claquer. Je veux le voir dans la rue.

Je promis de faire mon possible et descendis sans trop y croire. Figé dans le hall, l’éconduit ne voulait pas bouger. Il s’estimait dans son droit et apostrophait les vieux cerbères en robes de chambre qui avaient risqué un orteil sur leur paillasson :

– Détention de clés de voiture, vous vous rendez compte !

Ma mission tournait mal. L’immeuble entier s’exaspérait. Les paliers se remplissaient de redresseurs de torts, qui réclamaient, la tête penchée au-dessus de la rambarde, l’intervention des forces de l’ordre. Alors que je remontai parlementer, je fus arrêté par ma compagne, tout à fait réveillée et même enjouée :

– C’est incroyable. La petite dort comme une bienheureuse.

Puis, elle me donna ses instructions :

– Tu emmènes le type, dehors. Moi, je parle à la fille. Dans un quart d’heure, on est au lit.

Tandis qu’elle montait l’escalier, je tendis l’oreille. Que pourrait-elle dire de si convaincant ? Je la savais capable d’utiliser sa voix persuasive de vendeuse mais surtout de choisir son camp :

– Emma, ouvrez-moi. J’ai un moyen infaillible de vous débarrasser de ce connard.

Ainsi, elle s’appelait Emma. Et elle ouvrit sa porte.

En pleine nuit, dans la rue, nous étions trois : moi, l’éconduit et le vieux cerbère qui avait jugé que sa présence en robe de chambre était indispensable.

Ce n’était pas une sérénade. Nous n’avions pas de mandoline. Pourtant, nous guettions la fenêtre. Pour nous distraire, celle du rez-de-chaussée s’ouvrit et apparut, radieuse dans sa vaste chemise blanche, l’aimable mongolienne qui nous chantonna :

– Bonsoir, Jolis Messieurs, bonsoir.

Un grand sourire illuminait sa face de lune. A tour de rôle, nous lui répondîmes. Puis, la fenêtre du deuxième s’ouvrit et deux voix de femmes lancèrent en cœur :

– Va chercher, connard.

Je ne vis pas l’orbe du jet mais j’entendis le cliquetis du choc. Quelques instants après, nous inspections la chaussée, les trottoirs, les caniveaux, entre et sous les véhicules garés devant l’immeuble à la recherche des clés de voiture. Ni moi ni le vieux cerbère n’avions pensé à retourner nous coucher, comme si le repos n’adviendrait qu’une fois la rupture achevée. Les lampadaires éclairaient suffisamment la rue pour nous persuader que les clés n’y étaient pas. D’après la trajectoire que calculait à voix haute le vieux, elles étaient tombées dans le jardin du pavillon d’en face et justement il gardait les clés de ces voisins partis la veille en vacances. Du trottoir à chez lui, il fit l’aller-retour en une minute.

Le vieux cerbère ouvrit le portail noir du pavillon et nous nous mîmes en quête. J’étais posté à la lisière d’une maigre pelouse et d’un rang de buissons nains. L’éconduit fouillait du bout du pied une allée de graviers et le cerbère promenait partout au sol le faisceau d’une torche. Jamais on ne l’y reprendrait se jurait l’un. Il y a tant et tant de femmes à séduire salivait l’autre. Et moi, je ne pensais à rien, sinon à mon lit.

Au-delà du portail, sur l’autre trottoir, s’élevait notre vieil immeuble. Un à un ou couple par couple, les voisins retournaient se coucher. Leurs portes se reverrouillaient mais deux fenêtres restaient ouvertes. J’entendais les voix légères d’Emma et de ma compagne qui tressaient des volutes de confidences inaudibles mais je me doutais qu’il s’agissait désormais d’être maîtresse de sa vie, forte et indépendante.

Alors que mes jambes commençaient à s’ankyloser, ma main toucha un anneau métallique qui retenait des clés. Je me redressai malgré les fourmillements et brandis le trophée. C’était la fin de l’aventure pour nous. Mais nous n’allions pas nous séparer sans entendre une dernière fois la voix chantante de la mongolienne dans la nuit :

– Bonsoir, jolis Messieurs, bonsoir.

Le meilleur endroit pour lire

Avec un souvenir, on peut parfois faire une histoire à condition de tout inventer. Ce qui est étonnant avec l’écriture c’est que « je » n’est jamais tout à fait soi ni tout à fait autre, comme un décalage fantomatique qui trouve sa place dans la fiction :

Le métro sort du tunnel, je sens le soleil sur ma joue. Ce n’est presque rien. La rame tremble, ma vie tremble. La vitre est sale. Le soleil ravive une braise. En contre-bas, la double-voie le long du fleuve est surchargée de voitures. Bientôt le tunnel va ravaler la rame.

Je me souviens que j’étais en formation quelque part dans un grand campus. Nous étions une trentaine d’adultes dans une grande salle sonore (j’entends les murmures inquiets des stagiaires) et nous devions faire des efforts pour nous réadapter à la modernité. Contre un mur (peinture beige, granuleuse et brillante) ronronnaient quatre ordinateurs aux écrans noirs où clignotaient des curseurs verts. A cette époque, j’étais triste et fragile et j’avais grand besoin de solitude. Le simple fait d’être au milieu d’un groupe (surtout ne pas en faire partie) m’oppressait. Le matin, en entrant dans la salle, je disais bonjour sans regarder personne et c’était à peu près tout. Pendant les cours, je me planquais à l’intérieur de moi pour ne pas être interrogé. La prof, une grosse dame souriante qui nous encourageait en frappant dans ses mains, m’avait ignoré dès le premier jour.

A la pause, je sortais du bâtiment tandis que le reste du groupe se précipitait pour faire la queue à la cantine. J’étais désorienté au milieu de ces vastes pelouses occupées par des groupes de jeunes gens bruyants. Nuages et soleil, je me souviens que le temps était changeant. Il y avait du vent que j’affrontais de face. C’était peut-être le début du Printemps. J’avais un livre en poche, un crayon pour l’annoter, une pomme. Je cherchais le meilleur endroit pour lire.

J’avais repéré à l’arrière d’un bâtiment, près d’un quai de déchargement, un recoin de béton ensoleillé, à l’abri du vent. Très vite, je m’installais, je croquais ma pomme puis sortais mon livre et mon crayon. Je n’avais que quarante-cinq minutes pour être tranquille. Je plongeais, comme on dit, dans la lecture et c’était le livre qui se déployait en moi. Alors que mot à mot, ligne à ligne, j’abandonnais mes tristesses, je me sentais plus vivant et plus calme, comme habité par un souffle paisible.

Quand elle s’est approché de moi, ma plénitude s’est aussitôt recroquevillée. Je me croyais seul et elle était là. Elle me souriait pour me signifier à la fois sa bienveillance et son attente de ma réaction. Elle était en stage avec moi, peut-être même ma voisine de table. Elle m’avait suivi. Elle avait de grands yeux noirs. Elle était menue et s’avançait avec précaution (je ne suis pas dangereux) jusqu’à toucher le recoin du quai où j’avais trouvé refuge. Autour du cou, elle portait un foulard aux motifs floraux orangés. Son visage rond était pale avec de lèvres minces et un grain de beauté sur la joue gauche. Je me suis décalé un peu et elle s’est assise à mes côtés.

Très vite, j’ai jeté mon trognon de pomme, rangé mon crayon et refermé mon livre. Je ne voulais pas passer pour un intello qui médite à l’écart. Je sais que je suis un idiot. Je sentais mon cœur battre. Je voulais me lever et partir mais je ne pouvais pas bouger. Nous étreignions tous deux le bord du quai. J’avais envie de poser ma main sur la sienne. Elle portait une fine bague rouge. Le livre était entre nous. La couverture montrait la silhouette d’un homme perdu sur une grande plage. Elle connaissait l’auteur.

– C’est vraiment bien ce qu’il écrit. J’ai lu celui d’avant.

Comme sa voix me revient, je me souviens de ses cheveux bruns, mi-longs et de son prénom : Hélène. Elle ôta son foulard tandis que je bredouillais quelque chose. Hélène aux cheveux bruns, aux yeux noirs, à la voix claire. Elle n’était pas comme moi. Elle parlait pendant les cours, riait même. Les hommes cherchaient son contact, lui offraient des cafés. Elle se débrouillait très bien avec les ordinateurs. La prof la citait souvent en exemple.

Après quelques secondes, je m’aperçus de ma fascination : je la contemplais. La tête légèrement basculée en arrière, elle profitait du soleil. Soudain, elle me fit face, me fixa sans ciller mais toujours souriante. Je n’arrivais pas à détourner le regard.

– Tu ne manges jamais avec nous. Tu nous snobes ?

Une grande chaleur m’envahit. Je me récriais d’une voix enrouée puis feutrée qui n’allait guère plus loin qu’au bord de mes lèvres. Elle était belle. Des images pornographiques se dressèrent entre nous : nous baisions debout, à la sauvette, là, dans le renfoncement du quai et nos visages étaient vides.

Je voulus rempocher mon livre mais elle l’avait pris. Elle lisait la quatrième de couverture. Elle avait senti mon désir déjà évanoui et l’avait dissipé comme un fantasme inconsistant qui ne pouvait l’atteindre. J’ai cru entendre un petit soupir. De déception ? De mépris ?

Il y avait un grand peuplier devant nous au coin du bâtiment. Ses branches fines, dressées vers le ciel, se tordaient sous les bourrasques. Prendre sa main, la porter à mes lèvres. Elle m’avait à peine regardé mais c’était plus que quiconque depuis des mois. Elle me rendit le livre avant de se relever et de partir. Sa silhouette fut comme emportée par le vent et irradiée par le soleil.

Le métro vient d’entrer dans le tunnel et la braise s’est éteinte. Aujourd’hui ma vie est simple. Chaque matin, je commence la traversée du jour jusqu’au soir et chaque soir je me perds dans le sommeil.

La nouvelle maison

Pour de nombreuses personnes, la famille est le socle d’une vie heureuse. Pour d’autres, c’est un cercle de névroses qui toujours se resserre sur l’individu. Pour presque tous, ce sont des souvenirs d’enfance qui toujours reviennent, éclairent ou assombrissent le présent. Pour moi, c’est un matériau à travailler avec le souci de trouver la juste manière, la distance nécessaire pour qu’un  autre ou une autre que moi puisse s’y retrouver :

La nouvelle maison

Depuis le temps, ils devraient savoir : ne jamais défaire toutes les valises, garder des cartons en réserve, ne pas faire connaissance. Mais à chaque fois, c’est l’effarement – Qu’est-ce qu’on va devenir ? Où va-t-on habiter ? Je vais perdre toutes mes copines, je commençais à m’habituer – alors que le père a déjà décidé. Il a le regard rieur ou le visage fermé, la voix tremblante de colère ou de joie :

            – J’ai trouvé une maison à la campagne. On déménage dans une semaine.

C’est plutôt un pavillon froid et sonore, vite et mal construit, dans une impasse face au stade municipal. Il ne faut non plus imaginer le bocage, un joli village et une grande forêt. Après la lointaine banlieue commence une autre zone où les routes à quatre voix, les entrepôts, les lotissements pavillonnaires, s’effilochent au bord de grands champs.

            – On sera bien, là. On nous laissera enfin tranquille.

Pas besoin d’y croire, il faut juste faire semblant. Alors on pose les meubles, on distribue les chambres. On petit-déjeune sur la terrasse, une dalle de béton à moitié carrelée. On explore la cour et le jardin, le gravier et les broussailles si denses qu’on prend plaisir à les battre pour découvrir la vieille maison de meulière de la propriétaire qui déjà s’inquiète de toucher le premier terme.

Les deux petites iront à l’école du secteur. Elles sont vives. Elles s’adapteront vite et finiront premières de leur classe. Les deux grands, c’est différent. L’ainé est pensionnaire dans un collège de jésuites : habiter ici où là, il s’en fiche. La deuxième grande, elle est nulle à l’école. Partout où elle passe, elle échoue. Elle ira en apprentissage : pâtisserie puisqu’elle aime faire des gâteaux. Debout à cinq heures, travail à six heures, toujours le sourire malgré les brûlures au sucre, la jalousie de la patronne et les silences du patron.

Pas de vacances cette année, puisqu’on est à la campagne.

            – Profitez du jardin les enfants ! Construisez des cabanes ! Cueillez des mûres !

Ils sont tous très doués pour singer le bonheur et l’été c’est si facile d’être heureux. A la rentrée, tout est prêt pour faire bonne figure : les petites sont inscrites à la danse et au piano, on fréquente un couple de cadres supérieurs rencontrés au tennis-club, on invite à sa table un curé progressiste qui a repéré l’arrivée de gens comme il faut dans sa paroisse. Mais déjà on accumule les petites dettes chez les commerçants (ce sont les enfants que l’on envoie réclamer crédit le porte-monnaie vide) et on supporte un jour sur deux l’aigre présence de la Reine-mère qui couve son fils du regard tout en disant qu’ils ne pourront pas toujours compter sur elle.

Puis arrive un orage pour une histoire de placards et de frigo vides, un dimanche matin. Plus rien à manger ni à boire, même pas un litre de lait ou un paquet de nouilles. Ils sont indésirables dans toutes les épiceries du coin. La banque ne leur envoie plus de cartes ni de chèques depuis longtemps et la Reine-mère a fini par leur couper les vivres, pour qu’ils comprennent.

L’engueulade éclate, face contre face, père contre mère. Nul ne baisse la garde et c’est toujours celui qui a la plus faible défense qui frappe. Le père a la main lourde mais après la gifle il réfléchit : à quoi bon s’épuiser, il y a forcément une solution. Dans les cas désespérés, il appelle la Reine-mère. S’il la supplie bien, elle finira par craquer. La mère refait le tour de la cuisine et trouve dans le fond d’un placard un morceau de saucisson qu’ils se partagent à six, en tranches fines. Demain tout ira mieux, ce n’était qu’un orage.

Noël approche. Une rentrée d’argent remet les comptes à flots. On va pouvoir faire une vraie fête. Le sapin sera immense avec des guirlandes électriques multicolores. La crèche étalera ses replis de papier kraft sur la table basse avec des dizaines de santons concentriquement disposés autour du bœuf, de l’âne gris et du petit Jésus. Non seulement, les enfants auront le droit aux cadeaux les plus chers qu’ils ont commandés mais, en plus, on embauchera un Père Noël qui, à minuit pile, claudiquera dans le salon, la hotte pleine. Pour la nourriture, le plus cher du classique : huitres, foie gras, saumon, chapon, marrons, ronde des fromages et bûche glacée. Côté alcool, une brassée de précieuses bouteilles qui s’entrechoquent : champagne, porto, sauvignon, bourgogne, whisky, cognac et cidre. Dans les fauteuils d’honneur, les deux ancêtres : la Reine-mère dans un ample boubou lamé, ébène et ivoire, bijoutée de louis d’or, de rangs de perles et de diamants et le Pépé juif ashkénaze (le grand-père de la mère), petit costume terreux, étroit foulard de soie, petites chaussures noires mais auréolé de la baraka de celui qui, pendant la guerre, a échappé aux rafles. Ces deux-là se toisent, n’arrivent à se mettre d’accord sur la période de l’Occupation. Certains en ont profité, d’autres ont vécu pire que des cloportes. Certains ont résisté, d’autres se sont laissé faire.

Se sont laissé faire, vraiment ? Et la complicité de l’Etat Français, les convois organisés par les préfets, les pièges tendus par la police, le Veld’hiv ?

– Oui mais la Résistance alors que tout le monde baissait la tête, l’imprimerie dans la cave, les tracts sous le manteau qui sont autant d’arrêts de mort et la libération de Paris les armes à la main !

Il est minuit moins dix et on klaxonne au portail. Pendant que les adultes se réconcilient sur le dos des boches et des collabos et que les petites s’empiffrent de bûche glacée et finissent quelques verres, les deux grands s’éclipsent pour organiser le déboulé du Père Noël. Au premier coup d’œil, ils comprennent. A deux à l’heure, la R5 a du mal à franchir le portail. Elle dérive puis s’immobilise sur le gravier. La portière s’ouvre sur un rougeaud hagard, la barbe postiche baissée. Le Père Noël est tellement torché qu’il ne peut pas descendre de voiture. Les deux petites, qu’on doit tenir à l’écart de la mise en scène, sortent par la cuisine et s’approchent, échevelées et frissonnantes. Elles savent bien que les cadeaux sont cachés dans la salle de bain et que le Père Noel n’est qu’un vioque déguisé. Elles sont bien plus grandes que les parents ne l’imaginent. Inutile de faire semblant, donnons-leur les cadeaux et offrons un café au faux Père Noël. Ce soir, tout le monde doit être heureux.

Semaines après semaines et mois après mois, les orages reprennent et s’intensifient. Toutes les raisons sont bonnes et ne comptent plus vraiment une fois les hostilités déclenchées. Bientôt, la maison va trembler au point qu’une faille s’ouvrira et ne sera jamais comblée. Le père devra partir, vraiment partir, pas seulement les laisser en plan après avoir lâché les poings pour s’échouer au bistrot du quartier mais abandonner la place avec le déshonneur du perdant.

La scène commence un soir juste avant le repas. Le fils est le premier fléché par les foudres paternelles : une chiffe qui ne dit rien, ne fait rien, pire que nul, il est médiocre, il écrit des poèmes à la con et multiplie les crises d’asthme, une maladie de faible qui a peur de la vie. Puis la fille qui n’est pas et ne sera jamais sa fille : tellement conne qu’elle n’aura jamais son CAP, elle passe son temps et son cul sur la selle des mobylettes des zonards, bientôt en cloque si ça continue à même pas quinze ans. Puis les petites : mal éduquées, mal fagotées, effrontées qui ne se précipitent pas assez vite pour lui sauter au cou alors qu’il les aime d’un amour immense. Puis la grande fautive, l’ingrate, celle qu’il a sorti de son HLM, de son prolétariat graisseux, de son inculture crasse pour lui redonner ce qu’elle a foutu en l’air après un divorce : une famille, des enfants, une maison et surtout un standing inespéré. Puis les absents : les faux amis, les connaissances médisantes, les relations d’affaires incapables de prendre le moindre risque, les politiques tous pourris du plus grand au plus petit, la France pays foutu et pourtant stérile, pays de merde dans une époque de nains.  Une fois la bile versée, il se dresse, tourne en rond puis brandit ses clés de voiture. La sortie est ponctuée de coups de poings dans les murs jusqu’à la porte d’entrée ouverte en grand et claquée magistralement. Mais ce qu’il n’il n’a pas prévu, ni personne, c’est que les verrous tournent aussitôt après.

– Tu ne remettras plus jamais les pieds ici, dit la mère.

Il ne répond rien, ne gueule pas. Il n’a peut-être pas entendu. Les graviers crissent, la silhouette massive passe de fenêtre en fenêtre. La voiture démarre et s’éloigne.

–         Enfin, pour une fois, on va pouvoir manger tranquilles.

Avant de passer à table, les deux grands sont chargés de fermer le portail et les volets. Il faut rester calmes. On met la télé bien fort. On prétend que tout va bien se passer désormais. Le repas est vite expédié. L’anesthésiant sourire de Michel Drucker ne fait aucun effet alors on éteint le poste. Les deux petites sont envoyées au lit. En débarrassant la table, la mère affirme (mais sa voix tremble) que les choses vont changer désormais, qu’on aura tous droit à une nouvelle vie. Et si c’était possible ? Mais les secondes se déglutissent trop lentement. Chacun le sait : il va revenir.

Vers minuit, les coups de boutoir de la voiture sur le portail et le furieux klaxon ne font sursauter personne. Il est dehors, tout proche.

La porte d’entrée est fermée à clés et, derrière, la mère fait front. Il a beau taper, gronder, gueuler, menacer, supplier qu’il veut voir ses enfants, elle n’ouvrira pas. Pourtant quand il dit qu’elle est bien trop trouillarde pour le regarder en face, elle craque : elle, peur d’un grand lâche ? On va voir ça. Les verrous tournent.

La suite, c’est la chorégraphie des violences domestiques : le poing levé haut dessus de la mère et abattu à toutes forces comme si elle était un pieu à enfoncer dans le sol, une fois, deux fois, trois fois jusqu’à ce qu’elle disparaisse mais au contraire elle se redresse. Le père, à sa stupéfaction, se trouve ceinturé puis balancé à l’autre bout du couloir. Son propre fils, l’ectoplasme asthmatique a osé intervenir. Une grande détresse l’accable : une loi sacrée vient d’être brisée. Il faut réparer ça.

Dans la chambre des parents, il y a un placard. Derrière les blazers, les pantalons à pinces et le trench-coat, il y a un fusil de chasse. Près du lit, côté père, il y a une table de nuit. Dans le tiroir de la table de nuit, il y a un revolver. Une arme dans chaque poing, le père appelle son fils. Il le menace de tuerie-suicide puis de suicide puis de tuerie.

            – Pas d’inquiétude, dit la mère restée dans le couloir, il est bien trop trouillard pour faire quoi que ce soit.

Il est bien plus orgueilleux que trouillard et cède facilement à la provocation. Mais elle est sûre qu’il ne tirera pas : les cartouches sont planquées quelque part, elle seule sait où. Alors, autant en revenir au poing. Il enlève sa grosse montre en laiton et or et la pose sur le marbre de la table de nuit. Le bruit sec augure des coups à venir : cette fois, il va taper sans se retenir et la mère lui fait confiance.

            – Enfermez-vous dans vos chambres les enfants, ne sortez pas.

Elle se précipite sur le téléphone, il se précipite sur elle, lui arrache le téléphone des mains. Elle n’appellera personne, il appellera sa maman. Peut-être que ça le calmera s’il parle à la Reine-mère, peut-être qu’il ne cognera plus personne. Il gémira qu’il est une victime, que personne ne l’aime, que tout le monde conspire, qu’elle les a dressés contre lui, que même son fils a levé la main sur lui, qu’on veut lui voler ses meubles, qu’il n’a plus de maison ni de femme ni d’enfants. A l’autre bout, la Reine-mère le consolera et lui dira qu’elle lui prépare déjà sa chambre et une bonne bouteille de whisky.

Après, il faut dormir. Un sommeil lugubre les prendra tous. Le lendemain matin, à la première heure, il partira. La mère exigera qu’il ait disparu avant que les enfants soient levés. Mais avant, il demandera à voir son fils, le parricide.

Dernière rencontre sur le gravier devant le portail. Le père fera pitié : ratatiné dans sa Mini Austin, pas rasé, pas coiffé, bouffi, misant ses dernières bribes de superbe dans une phrase étrange :

            – Bientôt, tu marcheras dans mes chaussures.

Le fils n’aura pas le temps de réprimer un rire que la Mini Austin aura déjà remonté l’impasse. En face de chez eux, le stade municipal accueillera un match de coupe régionale de football. Des avants-centres ventripotents réclameront le ballon en faisant de grands gestes. Il parait que c’est la vie.

            – Je vous promets, dira la mère en servant le petit déjeuner à ses enfants, que nous allons partir d’ici le plus vite possible.

Quelque chose à faire

Au départ je voulais instiller un soupçon de merveilleux dans une journée banale. Je me suis souvenu de ma mauvaise manière de lire par dessus l’épaule de mes voisins et voisines de métro, et les mots ont fait le reste. Le thème des relations entre un père et son fils est advenu sans que je le convoque. La lassitude de vivre et l’injonction de réussir sa vie sont des échos perdus qui parfois se répondent.  La phrase que je cite au début de la nouvelle est adaptée d’un classique de la littérature latine : L’âne d’or ou Les Métamorphoses d’Apulée.

Dans le métro, les trémulations de la rame me bercent. Je suis mieux ici que dehors. J’ai trouvé une place assise mais il ne faut pas que je m’endorme. Si je laisse mon rêve béant, n’importe qui y plongera la main.

Ma voisine est une vieille dame stricte : manteau beige, foulard rouge, chignon, grosses lunettes. Elle feuillette un livre dont les chapitres s’intitulent : Des années d’attente, L’amour de sa vie, Un dédale de rues. Son index glisse sur cette phrase : Dès que la nuit se dissipe et que le soleil apporte une journée nouvelle, je me tire à la fois du sommeil et du lit, toujours curieuse et avide au plus haut point de connaître tout ce qui existe de rare et d’étonnant. Nous arrivons à la station Liberté. Un afflux de passagers nous oblige à nous lever. La vieille dame fait disparaître son livre dans un sac lie-de-vin. Derrière l’épaule d’un gaillard, elle me regarde avec des yeux de chouette. Privée de son livre, c’est en moi qu’elle veut lire à présent : la journée nouvelle, je la parcours comme un âne bâté de pensées trop lourdes et sans jamais lever l’encolure. Avant que nous ne détournions le visage, je remarque ses boucles d’oreilles à l’effigie de la lune et du soleil.

A la station Egalité, la rame se vide. La vieille dame est emportée par le flux. En me rasseyant, je revois les grands yeux noirs qui semblaient m’intimer l’ordre de faire quelque chose. Mais quoi ?

Je descends à Fraternité. Le quai est un dortoir d’hommes et de femmes enroulés dans des couvertures terreuses, trop exténués pour mendier. Dehors, le soleil est éblouissant. Je ne suis pas ici par hasard. Je me souviens de mon père qui se morfond dans son appartement, à deux rues de là. Sa télévision crache en permanence des matchs de foot de championnats lointains. Le nom des joueurs est imprononçable. J’allais le voir : lui faire ses courses, l’obliger à sortir, lui payer un café dans les jardins de l’île. En traversant l’avenue de la Vérité Nue, je me pose à voix haute cette question :

– Mais que veux-tu que je fasse ?

Mon regard se voile et je ne vois pas le vélo qui me bouscule en faisant tinter sa sonnette. Un pas de côté et j’évite à peine le scooter d’un livreur de pizzas pour flancher sur le capot d’une grosse voiture aux vitres teintées. Ça klaxonne pour que je déguerpisse mais je suis à la renverse. Une chouette traverse le ciel et va se poser au sommet de la volute en fer forgé de la station de métro.

– Que faut-il que je fasse, vraiment ?

Je me redresse le cœur battant et rejoins le trottoir. J’aurais pu mourir. Mon crâne aurait pu se fracasser et un flot de grisaille se serait échappé pour glisser jusqu’à l’égout. Je marche d’un pas hasardeux jusqu’au magasin du Bon Samaritain qui avale et vomit sans cesse des touristes avides de tout.

Coincé entre deux mastodontes de standing, l’immeuble de mon père est étroit et mal crépi. Il n’y a pas d’ascenseur et il habite au sixième étage. D’habitude, il y a toujours un voisin pour m’alpaguer dans l’escalier et se plaindre des incivilités de mon père – il hurle de joie à deux heures du matin, il regarde des vidéos porno avec le son, il salope le hall avec ses chaussures boueuses – mais cette fois personne. Ce sont plutôt les verrous qui tournent, de palier en palier, à mon passage.

En m’approchant de sa porte, j’entends sa télé qui gronde. Encore un match couperet pour la tête ou la queue d’un championnat. Comme j’ai la clé, j’entre. Je fais les trois pas que je redoute jusqu’au salon. Je le vois de dos dans son fauteuil. Sa tête chauve penche sur le côté, jambes et bras sont étendus et la télécommande tient en équilibre dans le creux de ses doigts. Un jour, je devrai savoir quoi faire.

– Ça c’est un match de bonhommes ! s’écrie-t-il en sursautant.

Comme d’habitude, je toque sur le guéridon, je l’embrasse sans lui boucher la vue et j’ouvre la fenêtre en grand. Ce n’est pas la peine que j’essaie de lui parler avant la mi-temps. Il tolère à peine que je fasse des commentaires car j’ai des pieds carrés et je n’y connais rien. Les Young Asinians, en blanc et noir, mènent trois buts à deux face aux Big Bad Bulls, en rouge. Les phases de jeu sont entrecoupées de plans rapprochés sur des jolies supportrices qui saluent la caméra quand elles se découvrent sur l’écran géant du stade.  Dans les gradins, un âne secoue joyeusement ses longues oreilles. Ça me fait rire mais pas mon père qui est toujours pour les rouges quand une équipe porte cette couleur. Oublieux des consignes, je plaisante :

– Papa, regarde. Il y a un âne dans le stade.
– C’est homme déguisé en âne. La mascotte des blanc et noir.
– C’est important ce match ?
– Demi-finale de la coupe de la ligue néo-zélandaise.
– Tu veux que je te fasse un café ?

Il grogne en agitant la main. Dans la cuisine, j’ouvre également la fenêtre – quand j’étais enfant, je devais grimper sur l’évier pour découvrir la mer immobile des toits de zinc – puis je change le sac poubelle. Le pot de café est presque vide. Je ne trouve pas les filtres. Les tasses sont toutes gluantes parmi la vaisselle sale. Autant de raisons valables pour l’inviter à sortir. Soudain, il est là, dans l’encadrement de la porte, toujours aussi massif. Le match doit être fini.

– Ces antipodiens ne savent pas jouer. Le foot c’est un sport pour les latins.
– Ça te dirait de prendre un café en terrasse ?
– Et toi, qu’est-ce que tu veux faire ?

Comme il est à contre-jour, je ne vois pas son visage. A-t-il son sourire ironique qui, autrefois, me faisait plus mal qu’une paire de gifles ? Est-il accablé par sa vie avachie depuis son deuxième divorce ? Est-il un esthète du ballon rond, qui regrette, encore et toujours, l’épopée de l’Euro 84 ?

Puisque je marche à ses côtés dans la rue, mon père a refusé de prendre sa canne. Sa main pèse lourd sur mon épaule. Il est trop gros, il a le souffle court. Il s’est affublé de son écharpe élimée rouge aux lettres blanches : you never walk alone. C’est sans doute une illusion mais j’ai l’impression que les passants s’écartent. Nous n’allons pas jusqu’à l’île. Nous nous échouons sur le vieux quai au milieu des touristes, au café du Bonheur. Nous ne voyons pas le fleuve mais le toit vitré des bateaux-mouches qui glissent et passent sans discontinuer. Derrière, la cathédrale est à moitié cachée par un échafaudage.

– Alors, qu’est-ce que tu fais en ce moment ?

Mon père m’a pris de vitesse : le premier qui demande des nouvelles de l’autre le met dans l’embarras. Il faudra éluder ou mentir a minima.

– Je vais changer d’appart. C’est trop petit chez moi.
– Cherche d’abord un vrai travail et trouve-toi une femme.

Je me souviens de sa femme qui m’appelait en pleurs pour me dire qu’il était insupportable, que c’était l’homme de sa vie mais qu’elle allait partir et de ma mère qui lui arrachait le pistolet des mains avant de le mettre à la porte. Même s’il y a vingt ans d’écart entre les deux ruptures, je les associe comme résultant d’une même scène : les deux femmes quittant et chassant mon père du même appartement où aucune d’entre elles n’a vécu.

La serveuse apporte deux cafés gourmands. Elle est si belle que nous la dévisageons sans retenue : ovale parfaite du visage, chevelure brune et libre, grands yeux bleus en amande et un sourire émanant de tout son corps pour nous dire à quel point elle aime être en vie.

Le café est tiède, les gâteaux rassis. La main de mon père tremble en portant la tasse à ses lèvres. Derrière lui, des ombres tournoient au sommet de la cathédrale : des rapaces en chasse, attirés par les kébabs plutôt que par les pigeons. Je me suis promis de lui parler de sa santé, de lui proposer de l’accompagner chez le cardiologue mais quelque chose m’en empêche. Je n’arrive même pas à le regarder en face. La terrasse bourdonne d’un bonheur multilingue et tout le monde se prend en photo. La belle serveuse accepte volontiers les selfies avec des hommes bedonnants qui rosissent de plaisir. Alors que mon père radote son vieux rêve de tour du monde des stades mythiques, je vois scintiller quelque chose entre les pavés au pied de la table voisine.

– Macarena… Anfield…San Siro…Olympiastadion

Pendant qu’il continue sa litanie, je vais ramasser cette étoile intrigante : une boucle d’oreille en forme de soleil. Je remémore le regard de la vieille dame du métro. Elle est peut-être ici, attablée près de nous, plongée dans la lecture de son livre. Je ne peux m’empêcher de parcourir la terrasse du regard, de chercher parmi les clients qui porte un manteau beige et un foulard rouge, qui lit un livre, qui a la lune mais pas le soleil. Personne, évidemment.

Dans le café sombre, il y a aucun client. La serveuse est seule au bar, la tête penchée sur un livre. Je la contemple tout mon saoul. Sa chevelure forme un rideau de soie brune qui s’écarte autour du front. Son visage est pâle. Une grimace de concentration tord ses lèvres vers la gauche et creuse une fossette. Une rose est tatouée sur son poignet. Quand elle relève la tête, nous sommes tous deux embarrassés. Elle ferme brusquement son livre – Les métamorphoses – et je demande l’addition. Elle ne porte pas de boucles d’oreilles.

Sur le chemin du retour, je suis le remorqueur de mon père. Il bougonne qu’il a trop chaud mais il refuse d’enlever son écharpe. Je redoute la montée des six étages. Il va falloir faire d’interminables pauses, emprunter des chaises aux voisins du deuxième et du quatrième. Il va me dire qu’il n’est plus bon à rien, qu’il vaut mieux le laisser crever. Au lieu de le rassurer, je vais le rabrouer, lui intimer l’ordre de garder son souffle. Et il faudra encore que je redescende pour lui faire les courses.

C’est à peu près ce qui se passe sauf qu’il refuse que je demande quoi que ce soit aux voisins et s’assoit sur les marches malgré la difficulté de se relever. Enfin, nous voici chez lui. Il se laisse tomber dans son fauteuil. En prenant la télécommande, il me dit d’une voix rauque :

– Une si belle femme. Ça faisait si longtemps. Depuis ta mère.

A la superette, je fais les achats habituels pour qu’il tienne une semaine. La musique d’ambiance est particulièrement déplacée : une chanson des années soixante-dix qui nous dit de vivre d’air pur et d’eau fraîche comme l’oiseau. Les autres consommateurs n’y prennent pas garde ou bien ils sourient en se remémorant un doux souvenir. En passant à la caisse, j’entends un battement d’ailes et je sens une caresse légère sur mon crâne. J’ai déjà vu des moineaux voltiger dans les travées d’un supermarché mais il est impossible qu’un chouette niche ici. Je m’apprête à me renseigner auprès du vigile mais sa haute stature et son visage d’onyx m’en dissuadent.

Je marche dans la rue, j’ai les bras chargés, je porte des provisions. Voilà ce que je fais aujourd’hui. Devant l’immeuble de mon père, il me vient une idée :  retourner au bar, m’approcher d’elle. Si la conversation s’engage, nous pourrions échanger nos prénoms et elle me révélera le secret de sa rose tatouée.

Il n’a pas dû s’apercevoir de mon absence. Il est prostré devant sa télé éteinte, l’écharpe sur les genoux. Il respire amplement, sans accroc. Ses yeux sont ouverts mais son regard est tourné vers des souvenirs anciens, d’avant ma naissance peut-être. Le plus vite possible, je range les courses, lui prépare ses médicaments, mets une part de lasagnes dans le micro-ondes, pose un verre d’eau sur le guéridon. Je ne vais pas l’embrasser.

– Je t’appelle ce soir et je reviens quand tu veux.

Il soulève la main et la laisse retomber mollement sur l’accoudoir. Ce geste me délivre. Je claque la porte, je dévale les escaliers mais dans le hall, une intuition (ou la honte) me fait ralentir. Une voisine entre à ce moment. Elle porte un manteau beige et d’épaisses lunettes mais ce n’est pas elle. Son regard est fuyant une fois le bonsoir lâché du bout des lèvres. Quand elle est passée, je sors le soleil miniature de ma poche. Il luit au bout de mes doigts malgré l’absence de sa sœur contraire. Dans la rue, le jour décline lentement et il commence à faire froid. Avant la tombée de la nuit, il me reste quelque chose à faire.

Les baskets clignotantes

De quoi parle cette nouvelle ? De la douceur et du danger de répondre aux appels mystérieux de la vie, peut-être.

Après le spectacle, nous sommes tout un groupe sur le parvis du théâtre à donner notre avis. Il y a des artistes intransigeants, des fonctionnaires blasés, des retraités ébahis et moi qui suis tantôt l’un, bientôt l’autre et secrètement encore prêt à changer de peau, je lâche des adjectifs tels que subversif ou déceptif pour rester dans la note. Tandis que la buée de mes mots s’évapore, je me sens tirer vers l’arrière.

            – Regardez-vous, me susurre mon amie, que des vieux blancs perdus dans la banlieue ténébreuse.

Mon amie aime se mettre à l’écart des groupes pour les observer mais nous formons un mauvais sujet d’étude. Nous nous tenons en cercle au pied d’une structure de néons qui illumine le parvis de trois couleurs primaires – une œuvre d’art. Derrière nous, le théâtre délivre ses derniers spectateurs et, tout autour, les grands immeubles se dressent comme des mystérieux totems. Elle a raison mon amie, nous ne sommes que cela et bientôt plus grand-chose car le groupe se disperse en ne se promettant rien de précis.

            – Va chercher la voiture, me demande-t-elle.

Sous les néons bleus, rouges, verts, son visage capte les reflets et les dirige vers ses lèvres comme si elle allait aspirer les couleurs.

            – S’il te plait, j’ai tellement froid, je suis si fatiguée.

Ceci est dit avec un sourire ironique auquel je ne résiste pas. Mais sait-elle que je n’y résiste pas ?

Ma voiture est quelque part à trois rues de là, au pied des grands immeubles. Je longe la mairie où, sur le fronton, les trois mots de la devise luisent à défaut d’exercer un réel pouvoir. Je réfléchis à la suite de la soirée. Comment faire pour que mon amie accepte de dormir chez moi, avec moi et contre moi ? Mes pas ralentissent, je commence à échafauder. D’une rue qui descend du plateau et traverse plusieurs quartiers chauds, je vois apparaître une douzaine de silhouettes élancées. Ce soir, la jeunesse intrépide est de sortie et mime, dans chaque roulement d’épaules, l’effronterie qui lui vaut sa mauvaise réputation. En quelques secondes, ils sont sur moi puis derrière moi. Ils m’ont traversé comme un ectoplasme. J’ai eu à peine le temps de voir que l’expression narquoise de leurs visages ne m’était pas destinée. C’est la ville entière qu’ils regardent de haut en espérant qu’elle tremble à chacun de leur pas. Je me retourne pour savoir s’ils vont en direction du théâtre mais ils obliquent vers la gauche et prennent position à l’arrêt du tramway.

Je suis désorienté après leur passage. Je prends la première rue à droite en croyant y trouver ma voiture. C’est alors que, rouges-bleues, rouges-bleues, je les vois, les baskets clignotantes. Il fait sombre dans cette rue. Les lampadaires sont hors d’usage. Les baskets s’illuminent et s’éteignent à chaque pas du porteur, un enfant peut-être, puis disparaissent au coin de la rue. Dans ce clignotement, j’ai senti comme un appel. Quelque chose de puissant que la quête d’une voiture et l’embrassade de ma douce amie. Quelque chose de plus subversif et de moins déceptif que le spectacle du soir.

Dans la rue adjacente, les lampadaires fonctionnent. Je vois un garçon portant la tenue de l’équipe de football de la capitale avec, dans le dos, le numéro 9, celui du géant suédois qui est déjà parti ailleurs croquer les sterlings, et les baskets clignotent à ses pieds. Je ne veux pas effrayer le gamin mais juste qu’il m’attende et me dise quelque chose sur ses chaussures. J’essaie d’appeler : un grognement sort de ma bouche. Je vois le gamin disparaître dans un des innombrables escaliers qui montent au plateau.

Quelle ridicule pulsion m’anime ? Il est temps de faire demi-tour mais c’est le contraire qui se produit. Je cours comme un ours en espérant ne pas perdre la trace des baskets clignotantes. Ahanant déjà, au bas de l’escalier, je relève la tête. Rouges-bleues, rouges-bleues, les baskets sont là mais c’est une matrone en pantalon de jogging et sweat à capuche immaculés qui les porte. Est-ce parce qu’elle me surplombe que je lis un grand dédain dans ses yeux noirs ?  Elle s’écarte lentement de la rampe tandis que je grimpe les marches aussi vite que je peux. Arrivé en haut, je la vois se faufiler entre un grillage et une haie puis longer un alignement de boxes.  Je la suis. Après les boxes, s’étend un grand parvis au milieu duquel se dresse, sur pilotis, une barre d’immeubles haute comme une falaise. Sous les piliers s’agitent des ombres et, au milieu des ombres, rouge-bleu, rouge-bleu, le pépiement lumineux qui m’attire.

En traversant le parvis, je me sens minuscule. En deçà, se superposent les niveaux d’un parking où les voitures et les déclassés finissent par trouver une place et, devant moi, des centaines de fenêtres dissimulent des centaines de paires d’yeux curieux de ma petite personne. Mais c’est vers les ombres que je me dirige. Ombres qui deviennent silhouettes, silhouettes qui deviennent quidams, quidams qui deviennent jeunes gens figés et scrutateurs. Ceux qui souriaient resserrent leurs lèvres. Des mains se glissent à l’intérieur des blousons et les baskets clignotantes disparaissent derrière un pilier.

Étrange atmosphère quand personne ne bouge et que des musiques trop comprimées s’étouffent dans les téléphones. Je n’avais pas vu que sous la barre, il y a une entrée d’immeuble. Je m’y dirige à pas lents (ou plutôt je m’y précipite en retenant mes pieds) comme si je rentrais chez moi. Mais ma tête baissée et mon sourire pitoyable me trahissent. Et puis, il faut disposer d’un badge magnétique. Je feins de le chercher et je sens derrière moi que les membres d’une milice improvisée se rapprochent.

Un jeune homme aux yeux luisants et aux dents très blanches me demande :

            – Monsieur, expliquez-nous la raison de votre présence ici ?

Je cherche quelqu’un ou plutôt quelque chose aux pieds de quelqu’un et ce quelque chose n’est que le récipiendaire d’un clignotement qui m’intrigue mais c’est surtout ma docilité à suivre ce signal que je voudrais comprendre. Comment dire ?

            – Je voudrais acheter une paire de chaussures.

La patrouille s’esclaffe, les muscles maxillaires se relâchent et j’imagine que leur méfiance se dissipe. Certains regrettent que les magasins soient fermés, d’autres affirment que je serai servi dans 15 minutes à condition de payer à l’avance, d’autres commencent à délasser leurs chaussures. Mais soudain une lumière de l’autre côté de la porte de l’immeuble calme l’excitation des affaires. La matrone de toute à l’heure apparait, toujours vêtue de son survêtement blanc mais les pieds nus dans des sandales. Elle passe la porte, se plante parmi nous et nous toise en mâchant un chewing-gum. Ce qu’elle va dire sera sans appel et nous le savons à l’avance.

            – Cet homme est un pervers. Il a suivi un gamin puis il m’a suivi. Ne vous mettez pas à son service ou vous serez salis. Je vais m’occuper personnellement de son cas.

Le mouvement qui suit me décolle du sol, renvoie les jeunes gens à l’ombre et me jette dans l’encoignure d’un escalier. Je suis donc dans le hall de l’immeuble mais est-ce une bonne chose ? Vite, j’appelle des mots de secours pour dissimuler ma perversion :

            – Rouges-bleues, rouges-bleues, les petites lumières, pourquoi elles m’appellent et pourquoi je les suis ?

Elle s’approche et majestueusement s’accroupit car je suis au sol. Son visage massif, ses lèvres charnues, ses paupières sombres, sa lente mastication me mettent à sa merci.

            – Vous suivez des lumières clignotantes partout où elles vous mènent. Vous n’avez donc personne dans votre vie ?

Ma douce amie m’attend au bord d’un trottoir. Elle a froid, elle s’impatiente. Ou peut-être, elle fulmine puis se fait raccompagner par un galant retraité qui a une petite idée derrière la tête. Demain, je recevrai un mail de rupture. Après-demain, mes affaires de toilettes finiront dans une poubelle.

            – J’étais parti chercher ma voiture et je les ai vues.

            – Ici on ne peut pas vivre seul. Ou plutôt si, mais on accepte de subir toutes les brutalités. Les lubies d’un petit monsieur comme vous c’est un luxe impossible à s’offrir. Vous trouverez facilement ce genre de chaussures en trois clics. Mais ce que vous disent ces lumières, au fond, c’est que vous courrez à votre perte à vouloir sortir de votre vie.

Nous montons l’escalier et nous tournons, étage après étage. Elle me refait la leçon avec d’autres mots mais je comprends bien que ma perversion est de refuser de vivre. Je suis essoufflé, je n’ai rien compté mais je pense que nous sommes au-delà du quinzième lorsqu’elle ouvre la porte palière. Tandis que je prends pied sur un sol mouvant, elle marche droit pour rentrer chez elle. Dans son dos est floqué en grandes lettres de strass le mot NEVER. Autant que possible je me tiens au mur et j’attends qu’elle m’achève.

Un bruit de serrure, l’entrebâillement d’une porte, les cris de joie d’enfants fiers de n’avoir pas ouvert au loup me tiennent à distance. Elle ne se retourne même pas pour dire :

            – Je vous donne un quart d’heure pour quitter l’immeuble. Après, je vous jette dans le trou de l’ascenseur.

Dans son appartement, elle devient une maman souriante qui a tant à faire pour que le bonheur s’organise et moi, sur le palier, je deviens un trouillard raisonnable qui prend la menace au sérieux. Au moment où je m’apprête à descendre, je sens un coup dans le dos et j’entends une porte qui claque. Je me retourne et je trouve une minuscule basket à mes pieds. Il y a une myriade d’étoiles roses cousues sur le dessus et quand j’appuie la basket sur le mur, la semelle clignote : rouge-bleue, rouge-bleue. Comme je suis heureux, comme j’ai bien fait de prendre des risques. Il est peut-être temps de faire un vœu : que toujours mes désirs se réalisent, que jamais la parole ne les brise.

J’ai fini par retrouver ma voiture près du dépôt d’autobus. Je ne me souvenais pas l’avoir garée si loin. Je cache mon trésor dans la boite à gants puis je règle mon rétroviseur. Qui est allongée sur la banquette arrière, les yeux mi-clos et le sourire aux lèvres ? Qu’importe la façon dont elle est entrée dans la voiture (elle a le double de la clé, je crois), puisqu’elle est là.

            – Je te promets, dis-je pour l’amadouer, de ne plus jamais te faire attendre.

Elle ne réagit pas. Son visage est parcouru de frissons. Je démarre. Nous traversons la banlieue et tous les hauts quartiers finissent par se confondre avec la nuit.

Nous arrivons près de chez moi. Je me gare à la hâte. Si je la prends délicatement dans mes bras, elle ne se réveillera pas. Alors je pourrai la poser sur mon lit et m’allonger à côté d’elle.

Nouvelle vie

Une nouvelle pour ceux qui pensent que la vie peut être remisée malgré tout :

Nouvelle vie

Nous roulions en pleine nuit, dans la forêt. A l’avant, mes parents étaient ivres et se disputaient. A l’arrière, nous nous taisions et nous avions peur.

Ma mère disait :

– Tiens ta droite, va moins vite. Tu es un danger public.

Et mon père répondait :

– Parle droit, tiens toi bien. Tu m’as fait honte toute la soirée
– Un danger public, répétait ma mère.

Sa voix tintait comme un grelot.

Mon père enfonça le pied sur l’accélérateur. Même si la route était rectiligne et déserte, même si les arbres n’étaient que de pâles apparitions sur le bas-côté, même si le bruit du moteur en surrégime étouffait le rire de ma mère, à l’arrière, nous avions peur. Ma petite sœur n’arrivait plus à faire semblant de dormir. Elle se serrait contre moi, levait les yeux vers mon menton tremblant, collait son oreille contre ma poitrine.

Après le rire, ma mère se retourna, non pas pour voir ses enfants mais la route qui s’effaçait dans la nuit. Son sourire était béat. Un peu de salive suintait aux commissures de ses lèvres. La voiture tanguait. Les mains de mon père se détachaient puis se reposaient sur le volant.

– C’est parfait, déclara ma mère. C’est comme ça qu’il faut finir. Accélère encore, mon chéri.

Par esprit de contradiction, mon père freina, rétrograda et la voiture ralentit. Nous arrivions à l’unique rond-point d’où partaient en étoile plusieurs chemins forestiers. Il se gara à l’entrée du plus large d’entre eux. Nous restâmes immobiles quelques secondes. Ma mère écarquillait les yeux mais il n’y avait pour elle plus rien à voir, ni dans la voiture ni dans la forêt.

Mon père sortit. J’entendis le crissement bref de son briquet puis je le vis titubant dans le faisceau des phares, une cigarette à la main. Sa carrure était impressionnante. Depuis peu, je le dépassais de quelques centimètres, pourtant je savais que je ne serai jamais aussi costaud que lui.

Ma mère se ressaisit et nous dévisagea. Elle caressa les cheveux de sa fille mais c’est à moi qu’elle dit  :

– Je vais le calmer. Restez-là.

Elle le rejoignit, lui réclama une cigarette. Ils restèrent un long moment à fumer, vacillants comme des flammes.

Ma petite sœur qui pesait contre moi se redressa et chuchota à mon oreille :

– Viens. On se sauve.

Sa main empoigna la mienne et la serra si fort que je me sentis aussitôt empli de courage. J’ouvris la portière. En nous courbant, nous sortîmes de la voiture et, après quelques pas, nous nous mîmes à courir. J’avais peine à suivre ma petite sœur au pied léger. De chaque côté du chemin, la forêt qui n’était que branches acérées et tressées entre elles semblait s’écarter pour nous seuls et la nuit oppressante, pour nous seuls, était douce.

*

Nous nous sommes donnés rendez-vous dans un café près de Bastille. Elle est au fond de la salle, à l’écart. Je ne la reconnais pas tout de suite à cause de l’ombre cuivrée qui l’entoure et de son visage anxieux alors qu’elle consulte son téléphone. A mon approche, elle relève la tête. On s’embrasse, on se regarde à peine. Je commande un café, elle jette le téléphone dans son sac. Elle se plaint de ce gros connard qui l’a piégé. Pendant un moment, je feins de ne pas comprendre qu’elle parle de son futur ex-mari mais de notre père qui a fini par nous quitter et par refaire sa vie dans le sud ou même de moi qui l’ai persuadée de faire demi-tour. Ensuite, il est question d’appartement, de carte bancaire et de garde d’enfants. Mais ce n’est pas pour ça que nous nous retrouvons. J’ose à peine le lui rappeler car désormais ma petite sœur a pris l’ascendant : elle est une femme et je ne suis qu’un vieux célibataire. Je lui demande de m’accompagner dans le sud. Sa réponse est cinglante. L’ovale de son visage est le même que celui de notre mère : presque parfait et effrayant.

– Il n’est pas question que j’aille le voir.

Rien ne l’oblige à aller voir notre père. Il peut déménager sans elle. Elle peut divorcer sans lui. Elle reprend son téléphone et rédige un long texto en fronçant les sourcils. Nous aurions dû partir dans la forêt.

Je demande l’addition mais le serveur ne m’entend pas. Il est assis au bar, le menton dans les mains. Il rêve d’un ailleurs lumineux, d’un ciel pur, d’un corps parfait.

*

Quand mon père m’accueille à la gare, il m’embrasse rapidement et me donne une tape sur l’épaule. On se voit une fois tous les dix ans et il a l’air de trouver ça normal. Il me propose de conduire sa nouvelle voiture, une petite citadine grise. Il fait beau. On longe le littoral. La route remonte une bande de terre large de quelques dizaines de mètres.

– D’un côté la mer, de l’autre les montagnes. Entre les deux, l’étang et les vignes. C’est l’endroit idéal pour finir ma vie, dit-il pour rompre le silence.

Sa voix est voilée, adoucie par une pointe d’accent. Je jette un regard à droite – la mer scintillante- puis à gauche –le relief noir des montagnes – tandis qu’il m’observe et note sans doute les signes de mon vieillissement : le début de la calvitie, les premiers cheveux blancs, les rides.

– Sinon, tu as des nouvelles de ta mère ? Ta sœur va bien ?

Je n’ai jamais eu la force de mentir mais je sais éluder, dire : oui, non, ça fait longtemps.
Nous nous garons sur le bas-côté, au début de la dune, derrière d’autres voitures. Mon père connaît une buvette. Il veut me parler de son déménagement. La plage est très longue et la mer est proche. Elle murmure à quelques mètres, avance à peine. Il y a quelques promeneurs âgés mais aucun baigneur.

La buvette est fermée ou va bientôt ouvrir. Tables et chaises sont déjà installées. Nous nous asseyons face à face, lui de côté de la mer, moi du côté de la dune. La lumière franche du sud m’oblige à le dévisager. Ses épaules se sont affaissées, comme son visage. Ses bras que je croyais puissants flottent dans les manches de sa chemise. Sa bouche jadis nerveuse et prompte à donner des ordres hésite à s’ouvrir. Son regard fuit le mien.  C’est le moment de lui demander des comptes, ou jamais. Il a su partir et son départ nous a soulagé. Je le questionne sur son nouvel appartement, sa nouvelle voiture, sa nouvelle vie. Il me répond en détail, avec des anecdotes impliquant des personnes que je ne connais pas, décrit des villages qu’il me promet de me faire visiter. Peu à peu, il se redresse. A l’ouverture de la buvette, il se frotte les mains. Avec la mer étale derrière lui, sa silhouette se découpe nettement, redevient puissante, aussi puissante qu’autrefois quand j’étais jeune, comme ma mère, comme ma sœur, et qu’il nous faisait peur.

Vous le saviez

C’est bientôt la journée internationale des droits de l’enfant (le 20 novembre ) mais quand on y réfléchit les enfants devraient avoir tous les jours tous les droits ou presque et quelques devoirs. L’insouciance au quotidien et la protection de la part des adultes semblent des éléments  évidents de l’épanouissement des enfants. Pourtant, il a fallu en faire des droits. Les  injustices envers les enfants ne concernent pas que les pays pauvres ou en guerre.

Dans l’enfance, quelqu’un vous a tenu la main et puis l’a lâchée. C’était un homme de haute stature ou une femme puissante qui vous faisait traverser la ville et la forêt et la montagne. A ses côtés, vous n’aviez peur de rien. Les passants étaient des figurines, les portes s’ouvraient sur des jardins, les chemins étaient ombragés. Ensemble, vous alliez le plus loin possible, certains de toujours revenir. Mais c’était une ruse. Depuis le début il ou elle vous trompait. Son véritable plan était de vous abandonner pour vivre sa vraie vie sans vous. Comment avez-vous pu croire qu’il ou elle allait passer une vie entière à vos côtés ?

Un jour, il fut décidé d’une grande promenade. Il fallait vous entrainer le plus loin possible en empruntant de multiples détours autant pour vous désorienter que pour vous fatiguer. Arrivés aux contreforts de la montagne, il ou elle vous confia une mission extrêmement difficile mais très importante : compter les brins d’herbe du fossé et les voitures rouges qui passent sur la route tout en chantant une chanson pour que les nuages s’immobilisent. Quelques instants avant sa libération, il ou elle vous serra dans ses bras, vous assura de son amour envers et contre tout, pour toujours et partout. Il ou elle  disparut  par étapes, en se retournant souvent pour s’assurer que vous comptiez bien les brins d’herbe et les voitures rouges tout en chantant pour les nuages.

Vous avez compris avant que les ombres grandissent et que la nuit tombe : aucune voiture rouge, des milliards de brins d’herbe, les nuages filent. Vous le saviez depuis le début et vous avez cru le contraire. Vous n’avez même pas tenté de revenir sur vos pas. Vous avez cherché refuge ailleurs, loin devant. Vous ferez ainsi désormais. De refuge en refuge, vous vous poserez toujours des questions et fabriquerez vous-même les réponses. Vous ne voudrez plus jamais le ou la revoir.