Un cadeau

Une des origines de cette nouvelle vient d’une erreur d’interprétation. Je croyais que l’expression américaine : « Nope » était une forme contractée de « No hope » (pas d’espoir) alors que c’est juste une façon familière de dire non. J’imaginais, pourtant, ces quatre lettres tatouées sur des phalanges, comme un slogan nihiliste. J’y tenais tellement que, malgré l’erreur, je me suis lancé. Il y a aussi une scène dans un film vu récemment (Suite armoricaine de Pascale Breton) dans laquelle une universitaire revient à Rennes où elle a grandi. Un soir, elle offre un verre à une ancienne camarade qui est devenue si pauvre et si perdue qu’elle survit dans le vagabondage. Elles n’ont presque rien à se dire. Leurs souvenirs sont confus. A la fin de la scène, la vagabonde extorque à l’universitaire le manteau qu’elle vient d’acheter dans une boutique chic. Je me suis aussi inspiré des trajectoires entraperçues quotidiennement, de ces vies anonymes qui nous entourent, de ce vif désir de vie si souvent étouffé par d’épaisses routines et d’une pierre qui traine sur mes étagères depuis longtemps :

C’est lui qui m’a reconnu. J’ai sursauté quand il a prononcé mon nom et appelé à l’aide alors que les vigiles le viraient du magasin. Pour moi, il n’était qu’un zonard de plus qui se faisait prendre la main dans le sac à voler des canettes de bière et des gâteaux.
– Jérôme, au secours !
Sa main s’est accrochée à mon épaule alors que je remplissais le frigo de yaourts de soja. Je me suis retourné. Nos regards se sont croisés, pas très longtemps, une seconde. Je n’ai vu qu’un visage broussailleux et un regard suppliant. Juste après, je suis parti en pause. Un café puis un autre pour me persuader qu’on ne se connaissait pas. Il avait juste lu mon prénom sur mon badge. Ce serait facile à expliquer si le manager me convoquait. Je suis retourné bosser et j’ai pensé au quatre lettres entraperçues sur ses phalanges quand il m’a agrippé : HOPE ou peut-être DOPE. Si je faisais fonctionner ma mémoire, je finirais par le reconnaître comme il m’avait reconnu.

Le soir, après vingt heures, il m’attendait près du grillage. Comment avait-il fait pour savoir que je passais toujours par derrière alors que les autres sortaient par la porte principale du magasin ? Derrière l’entrepôt, il y a un semblant de jungle qui porte des détritus de toutes sortes comme des fruits vénéneux. Il était accroupi. Son regard vacillait, bleu, très pale. J’ai vu une étoile noire tatouée sur sa pommette droite.
– T’as quelque chose à boire ? J’ai soif.
Il m’a tendu la main et je l’ai tiré de là.
Les trois syllabes de son nom me sont revenues – Anglester – mais pas son prénom. J’ai sorti de mon sac à dos la petite bouteille d’eau que j’emporte toujours au travail. Il a bu avidement, gorge déployée (Anglester, la terreur du lycée) puis a jeté la bouteille par-dessus le grillage en s’écriant d’une voix éraillée :
– Quelle ville de merde ! Quel endroit de merde !
Nous avons marché jusqu’à l’arrêt de bus. Il commençait à faire nuit. Face à nous, la masse sombre de la montagne était tranchée en diagonale par une ligne de lumière. Est-ce que c’était lui ? J’avais le souvenir d’un garçon massif et teigneux comme un pitbull et je côtoyais un roquet tremblant.
– Maintenant j’ai faim. Donne-moi quelque chose.
Je lui ai proposé de l’inviter quelque part, de partager avec lui un repas chaud, assis sur des sièges confortables. Il a ricané et s’est accroché à mon bras en clopinant.

Tous les restaurants de la ville nous ont refusé, même les pizzerias et les kebabs. On s’est retrouvé à la cafétéria de la place de la République, un retour ironique à notre quartier général de l’adolescence qui était devenu depuis des années un endroit déclassé et triste. Il a pris deux sandwiches triangle, poulet, salade, mayonnaise (il n’y avait plus que ça) et une bière. Moi, juste un café. Après s’être assis, on s’est dévisagé quelques secondes mais ni lui ni moi ne soutenait le regard de l’autre. J’ai fini par poser une question en désignant son poing gauche :
– Qu’est-ce qu’il y a écrit ?
D’abord, il l’a caché dans l’autre main puis me l’a montré :
– Aucun espoir, NOPE. Qu’est-ce que tu croyais ? Que j’allais passer ma vie ici à ramper comme vous tous.
Il a croqué ses sandwiches en deux bouchées chacun et bu sa bière d’un trait, sans laisser échapper une miette ou un trait de mousse. Il avait encore faim et soif. Je suis allé lui acheter la même chose. Tandis que je payais, j’ai vu qu’il fouillait dans mon sac à dos. Il a sorti mon gilet de travail  et mon badge et les a jetés sur la table. En retournant près de lui, je me suis aperçu qu’il puait comme quelqu’un qui ne s’est pas lavé depuis plusieurs jours, qui ne s’est pas regardé dans un miroir depuis plusieurs semaines, quelqu’un qui a oublié la densité de ses muscles, la chaleur de son ventre, la fragilité de sa peau depuis plusieurs mois ou même plusieurs années. Cette odeur de fleuve mort qui ne pouvait révulser personne ici à part moi (la cafétéria était vide, le serveur avait déserté la caisse), je l’ai laissé me pénétrer car j’attendais qu’elle ravive des images, des mots.
– Comment ça se fait que tu te souviennes de moi ? lui ai-je demandé en poussant vers lui la deuxième bière.
Il m’a regardé. Ses cicatrices m’ont regardé : une horizontale sous l’œil gauche ; une verticale, bombée comme une petite montagne, au milieu du front ; une courbe, comme une virgule, en travers de sa lèvre supérieure. Il a eu un rictus qui ont dévoilé des dents pourries.
– Tu écris toujours de la poésie ?
Un soir à l’étude, je fignolais un poème d’amour pour personne (attendre rimait avec tendre) en octosyllabes. Retardataire, comme toujours, Il avait traversé l’allée en faisant tinter ses attaches de Doc Martins. Au passage, il avait pris ma feuille et a commencé à déclamer (voix perchée, efféminée, factice accent du sud) ce qu’il avait titré : Ma petite bouse d’amour. Et tous les autres de rire et le rire de s’amplifier de seconde en seconde. Pétrifié, je sentais battre mon sang qui m’intimait l’ordre : plus jamais, plus jamais, plus jamais, plus jamais.
– J’ai arrêté.
Sur la table, il a pris mon badge et se l’est épinglé sur la poitrine – Jérôme en rouge sur le kaki de sa veste déchirée – puis a empoigné le verre de bière. J’ai revu une bagarre jouée comme un happening.
– Et toi, la musique ?
Exceptionnellement, le proviseur avait autorisé un concert dans le réfectoire. Je m’étais glissé dans le fond de la salle. Devant moi, les autres bavardaient en attendant que ça commence. Six tables sanglées ensemble servaient de scène. Il y avait deux enceintes, trois micros, quatre musiciens dont Armel, le chanteur, beau ténébreux des terminales. Son groupe s’appelait Noir quelque chose. Anglester gesticulait au premier rang. Il ne faisait pas partie du groupe mais aucun événement ne pouvait avoir lieu au lycée sans qu’il y fasse une entrée ou une sortie fracassante. Au milieu de la première chanson, il était monté sur scène et avait donné des coups de pied dans la batterie, avait arraché une guitare des mains d’un binoclard terrorisé pour la lancer dans le public. Après la stupeur, il s’était fait jeter bas par Armel qui lui hurlait « Arrête ! », des sanglots dans la voix.
– De la musique, de la vraie, j’en ai fait beaucoup. Dans les squats, dans les forêts, au pied des volcans. Pas des concerts de merdeux mais des communions de chants et de danses qui duraient plusieurs jours, jusqu’à l’épuisement. C’était beau, c’était la vie.
– Armel, il est gendarme maintenant. Il a deux enfants.
Bien sûr, il ne m’écoutait pas. Repu, il a commencé à s’assoupir sans s’endormir vraiment. Il s’est redressé d’un coup, jetant des brefs regards autour de lui. Je n’étais qu’un élément du décor. Il s’est levé en maugréant et a titubé vers les toilettes. Pendant un moment, j’ai envisagé de déguerpir. Tant pis pour le badge : je ne risquerai rien à le déclarer perdu. Mais j’ai hésité trop longtemps. Il était déjà de retour et nous sommes sortis ensemble.

Après quelques secondes dans la nuit froide, Anglester m’a demandé de l’héberger ou de lui payer une chambre d’hôtel. J’ai refusé et il m’a insulté, me traitant, de rat, de rapiat, de radin. Mais à voix basse, presque en chantonnant car c’est une litanie qu’il connaissait par cœur à force qu’on lui dise non pour tout ou presque. Comme il avait beaucoup de mal à avancer (il boitait des deux pieds) nous sommes entrés dans un square proche de la place et assis sur un banc juste en face des jeux. Le toboggan et les portiques multicolores semblaient des hologrammes vacillants.
– Pourquoi tu es revenu ?
– J’ai une fille, Estelle. Elle vit dans le Sud. C’est bientôt son anniversaire. Par ici, quelqu’un me doit du fric. Mais il a disparu. Avec ce fric, j’allais la voir. C’est foutu maintenant.
J’ai aussitôt sorti mon porte-monnaie et lui ai tendu cinq euros. Comme il avait toujours mon badge sur la poitrine, j’ai eu l’impression de me faire l’aumône. Il a raflé le billet.
– Il m’en faut plus. Je veux faire un cadeau à ma fille. Elle va avoir seize ans.
J’ai commencé à deviner une histoire triste : l’amour dans un squat, la mère qui disparait, la gamine placée en famille d’accueil, un père zonard qui a toujours une enfance de retard et qui court après une fille qui ne veut pas le voir. Il s’est penché vers moi non pour chercher un réconfort mais pour tirer sur la bretelle de mon sac à dos.
– Laisse-moi l’essayer.
Comme j’ai refusé, une colère l’a saisi et, debout devant le toboggan, gesticulant comme une marionnette aux fils emmêlés, il nous a engueulé, moi et tous les autres :
– Vous avez peur de quoi putain ? Qu’est-ce que vous avez donc à perdre ? Vos minuscules vies de merde ? Vos petits jobs qui vous étranglent ? vous sentez que la vie est là. Et vous restez juste à côté. Je suis en vie moi tu comprends. J’essaie ton sac à dos, c’est tout !

Anglester n’était plus une terreur. Il me faisait presque rire. J’étais plus fort que lui, en meilleure santé, sans aucune fêlure visible.  Je pouvais lui prêter mon sac. S’il s’enfuyait avec, je le rattraperai. Il a poussé un soupir d’aise en l’enfilant et quand il a fini d’ajuster les sangles, il m’a fait un grand sourire d’enfant.
– Je te l’achète. C’est pour ma fille.
J’ai cru qu’il allait me redonner le billet de cinq euros. Mais Anglester n’était pas un filou. Il a extirpé d’une poche une pierre oblongue, couleur rouille, d’une dizaine de centimètres de long.
– C’est une fusée de volcan, plus vieille que toutes les vies réunies, un puissant talisman né d’une colère de la Terre. Avec ça sur toi, tu sais que tu n’es rien et tu es libre.
J’ai pris la pierre et j’ai tout de suite su que ma main n’attendait qu’elle. Avec ça, je pouvais marteler, écraser, briser, creuser, graver n’importe quoi, presque rien ou me perdre en contemplant les stries de ce crachat minéral. La pierre prendrait mes questions sans jamais y répondre et mes regards sans jamais les refléter et mes faiblesses sans jamais les raffermir.

Anglester est parti. Je me suis aperçu de rien. Sur la première marche du toboggan, j’ai trouvé mon gilet de travail et mon badge. Sans doute, il est déjà en route pour le Sud. Il a un sac à dos à offrir à sa fille, sauf s’il l’échange en chemin contre quelque chose de plus utile.

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Slawomir Mrozek

Sławomir_Mrożek_1960

Récemment, j’ai relu avec plaisir les nouvelles de Slawomir Mrozek, un dessinateur et écrivain polonais, né en 1930, qui a donné le meilleur de son œuvre en pleine Guerre Froide, alors que son pays subissait une dictature communiste. L’arme de résistance de Mrozek, c’est l’absurdité comme envers d’une logique implacable et brutale. Dans cette nouvelle très courte (Mrozek était maitre en brièveté), on sent tout le poids d’une menace guerrière prompte à éclater. Le plus petit incident peut déclencher de grandes catastrophes. Il serait rassurant de lire ce texte et d’en rire en se disant que les tensions guerrières appartiennent au passé. Mais ce serait un leurre. Que ferait le petit Jong-Un si le petit Donald lui piquait son jouet ?

Politique intérieure

Le petit Jasiek prit le jouet du petit Zdzisiek. Zdzisiek alla sa plaindre auprès de son grand frère. Le grand frère de Zdzisiek se rendit sur le champ dans la cour et donna un coup de pied à Jasiek. Jasiek courut jusqu’à l’usine d’eaux gazeuses où travaillait son grand frère et l’informa du coup de pied reçu.  Pas plus tard que dans la soirée du même jour, le frère de Zdzisiek fut copieusement tabassé.

Le père de ce frère copieusement tabassé était l’ami du propriétaire de l’usine d’eaux gazeuses où travaillait l’auteur de la tabassée. Le frère de Jasiek reçut sa lettre de licenciement. Mais sa tante était employée aux cuisines chez la belle-sœur de la femme du directeur du secteur de l’industrie de biens d’équipement : le propriétaire de l’usine d’eaux gazeuses se vit donc retirer sa licence.

Le neveu du propriétaire de l’usine d’eaux gazeuses travaillait dans la police secrète. Le directeur du secteur de l’industrie de biens d’équipement fut incarcéré.  Le voïvode, cousin germain du directeur incarcéré estima que c’était une provocation et intervint dans la capitale.

Le gouvernement, redoutant l’influence croissante de la police, s’assura le soutien de l’armée et démit de ses fonctions le ministre des Affaires étrangères. L’influence de l’armée alla en augmentant.

En dépit de l’action énergique du gouvernement, Zdzisiek ne put récupérer son jouet, qui demeura entre les mains de Jasiek.

Mais Jasiek n’en profita pas longtemps. Il se le fit prendre par Jozio qui avait un frère dans la première division blindée.

 

L’arbre, nouvelles, Éditions Noir sur Blanc

mrozek

 

Fraternité

Une nouvelle inspirée d’un souvenir ténu. J’ai inventé tout ce qui manque pour que l’essentiel soit dit :

L’enfant s’endort sur les jambes de sa mère. Ils sont à l’arrière d’une voiture.  Deux vieilles personnes aux énormes silhouettes (grand-oncle et grand-tante) sont à l’avant. Ils vont loin, très loin, à la campagne C’est sa mère, il en est sûr. Cela fait sept ans, plusieurs enfances, qu’il ne l’a pas vue mais il l’a reconnue tout de suite quand elle s’est penchée sur lui pour l’embrasser.
– Nous allons voir ton frère pour sa communion. C’est arrangé avec ton père.

A la faveur d’une accalmie entre les divorcés, le père a consenti à laisser son fils à son ex-femme pour le week-end. La nouvelle compagne du père y est pour quelque chose. C’est une pacificatrice qui a su plaider la cause de la fraternité entre des garçons séparés. Les deux femmes se sont arrangées pour les détails : les vêtements de rechange, le carnet de santé, un cadeau pour le grand frère. Il a choisi lui-même le cadeau -le dernier album d’Astérix, repéré dans la vitrine du libraire – et l’a payé avec son argent de poche. Le père ne s’est occupé de rien. Il a autre chose à faire, le monde à conquérir. L’enfant ne sait pas si c’est une bonne nouvelle ce voyage. Il n’est ni impatient ni heureux mais il veut bien faire : retrouver sa mère, célébrer son grand frère.

Le samedi matin à sept heures, il est sur le perron de la maison bourgeoise. Il porte sa valise. La nouvelle compagne est à ses côtés, une main sur son épaule. Son père est resté couché pour ne pas avoir à parler à son ex. Une poignée de mains entre les deux femmes, une bise rapide et ils sont partis.

Au début, il se tient raide sur la banquette et regarde droit devant lui l’oreille rouge et épaisse de ce vieil oncle inconnu, la route noire, les talus. Sa mère ne parle pas, ne le touche pas. Elle attend sans doute qu’il s’approche. Peu à peu, à cause de l’ennui qui commence et de la fatigue due à un réveil trop matinal, il somnole. Son front touche l’épaule de sa mère. Elle porte un chemisier en soie. Le contact est doux et apaisant. Son torse se penche et sa tête va reposer sur les jambes de sa mère. Il dort tout le voyage. Quand la voiture s’arrête, il s’éveille. Ils sont arrivés à la campagne.

Dans la cuisine profonde comme une caverne, toute une famille est rassemblée. La sienne puisqu’ils sont accueillis avec des cris de joie. Il fait très chaud. Cela sent la nourriture : la viande rôtie, les pommes de terre rissolées, la vinaigrette. Autour d’une longue table, il y a un grand-père et une grand-mère (ses grands-parents), un oncle et une tante (la sœur de sa mère et son mari). Le vieil oncle et la vieille tante (le frère de son grand-père et sa femme) prennent déjà leur aise et enlèvent leurs manteaux.

Un repas de famille se prépare. La grand-mère, petite femme affairée et inquiète, ouvre et referme le frigo, enclenche la lumière du four pour surveiller la cuisson d’un plat. Elle houspille le grand-père pour qu’il prenne les bagages de sa fille et de son petit-fils. Le grand-père, grand jovial, s’exécute tout en riant et parlant à la volée. Sitôt arrivé, l’enfant se sent seul car sa mère s’est détachée de lui pour embrasser chaque personne dans la pièce avant de monter à l’étage pour voir son premier fils. Les adultes s’approchent ensemble et se penchent vers lui, lui ébouriffent les cheveux, s’extasient de sa croissance, évoquent en se contredisant la dernière fois qu’ils l’ont vu. Puis, ils posent tous la même question, l’un après l’autre :
– Moi, tu me reconnais ?
La politesse fait déjà partie de ses armes de défense alors il répond en détournant le regard :
– Je crois que oui.

Une cavalcade d’enfants qui descendent un escalier interrompt les retrouvailles. Parmi eux déboulent son grand frère, son cousin et sa cousine, tous biens habillés, costume et cravate pour les garçons, robe longue et col en dentelle pour sa cousine. Les cheveux sont coiffés, aplatis sur le front. Ils ont les joues rouges. Ils sont excités. Pendant un court instant, les enfants ne s’aperçoivent pas de sa présence. Il peut les observer, son frère surtout. Il n’a que douze ans mais déjà sa carrure est impressionnante. Son visage exprime une ardeur de vivre si rayonnante que c’est vers lui que les adultes se tournent désormais. La réunion de famille est en son honneur.

Enfin leurs regards se croisent. L’enfant sourit timidement. Son grand frère traverse la pièce et le serre dans ses bras. Les adultes s’extasient. L’étreinte dure longtemps. Elle lui procure un regain de force et de joie. Il se sent capable de parler et de rire, de jouer avec ses cousins, d’être malicieux avec les adultes, d’être un enfant comme il faut l’être pour ne décevoir personne.

Le repas est interminable. Il est assis à côté de la vieille tante, si grosse qu’elle déborde de son siège. Sa mère est à l’autre bout de la table, juste à côté de son grand frère. Sa cousine, qui est face à lui, le dévore du regard. Elle lance ses pieds sous la table pour le toucher et déclencher une connivence mais ses jambes sont trop courtes. Soudain, une main tiède sur sa joue : sa grand-mère le caresse tout en proposant aux enfants d’aller jouer au jardin tant qu’il fait beau. Ils prendront leur dessert plus tard. Les trois autres acceptent aussitôt.

Le jardin est étroit, contenu par deux hauts murs de briques rouille. Au fond, il y a un saule pleureur avec des branches qui trainent au sol et forment comme une chevelure de géant d’un vert éteint.  Grand frère, cousin, cousine s’y cachent mais lui se tient à distance. Comme ils l’appellent, il finit par approcher. Ils font un jeu très simple. La cousine lui explique : il faut traverser à tour de rôle le rideau des fines branches, sans parler, les yeux ouverts. Alors que les trois autres se lassent vite et délaissent le saule pour une brouette rangée près de la remise, il continue de traverser les branches, de passer de l’intérieur de l’arbre à l’extérieur où il découvre sans cesse le jardin, les murs de briques, la maison austère de ses grands-parents.

Après le repas du soir, la famille est moins nombreuse. Le vieil oncle et la vieille tante ainsi que les parents des cousins sont partis dormir à l’hôtel du village. Assis dans un fauteuil en osier, il regarde son grand frère chahuter avec son cousin dans la cuisine. Sa mère s’approche. Elle semble prendre son élan avant de lui parler. Elle lui dit d’aller dans la salle de bains pour se mettre en pyjama et se brosser les dents. Il est saisi d’angoisse. Où va-t-il dormir ? Qui partagera sa chambre ?

Le soir, le couloir du premier étage le terrorise – le parquet grince, la fenêtre du fond grelotte, les fleurs du papier peint se hérissent de griffes et de dents pointues – mais il avance. Quand il sort de la salle de bains, il est propre, sa bouche est fraiche, ses cheveux sont coiffés. Son pyjama de velours bleu n’a pas un pli de travers. Sa mère qui l’attendait devant la porte le prend par la main et l’emmène dans une petite chambre qu’il va partager avec sa cousine. Les deux grands garçons dormiront au grenier. Il est bien décidé à affronter la nuit et n’avoir peur de rien. La chambre est un réduit entre deux grandes pièces avec des parois vitrées occultées par des rideaux cramoisis. La tête ébouriffée de sa cousine émerge d’une grande couverture à l’effigie de Mickey et Minnie suspendus en pleine danse. La cousine a un grand sourire en les voyant arriver. Elle réclame déjà une histoire et sa mère en souriant lui en promet deux. Il comprend aussitôt que sa mère connait sa cousine mieux que lui et qu’elle n’a aucune gêne à la câliner et à l’embrasser.  Son lit est haut. Un énorme édredon vert-bronze le recouvre. Dès qu’il se glisse entre les draps, il se sent englouti. Seule la voix de sa mère qui raconte le Petit Poucet le maintient à la surface. Il connait l’histoire par cœur. Il n’écoute pas les mots mais sa mère. La voix est plus tendre qu’un baiser ou qu’une caresse. C’est aussi pour lui qu’elle parle.

*

Il fait très froid dans cette église. La cérémonie de communion est si monotone que même le curé, un gros rougeaud, à l’air de s’ennuyer. La seule chose intéressante à voir, c’est l’entrée des communiants, une douzaine de garçons intimidés et fiers, vêtus en aubes blanches. Son frère dépasse d’une tête tous les autres. Il lui a fait un clin d’œil en passant près de lui.

Le midi, la famille est à nouveau au complet. Ils s’apprêtent à déjeuner dans la salle à manger et non plus dans la cuisine. Une jeune femme du village est employée pour faire le service. La belle vaisselle étincelle sur la table. Tout le monde est très gai et parle fort. L’enfant se demande où il devra s’asseoir. Sa mère le prend à l’écart et lui dit que c’est le moment de donner son cadeau. Leurs bagages sont déjà au pied de l’escalier. Il sort la bande dessinée de la poche latérale de sa valise, regarde une dernière fois la couverture : Obélix se frise les moustaches devant l’entrée de sa carrière de menhirs. Il se précipite pour être le premier à offrir un cadeau à son grand frère. En plus de la bande dessinée, son grand frère a reçu une montre, une canne à pêche, une bible, un pull. Il a embrassé et remercié tout le monde mais lui, il le serre encore dans ses bras.

Après le repas, encore plus long et plus copieux que celui de la veille – les adultes jettent de grande quantité de viandes et d’alcools dans leurs bouches –  il y a un moment de calme. La servante est rentrée chez elle. Les adultes et même les cousins se sont assoupis. A l’autre bout de la table, son grand frère lui fait signe de le rejoindre. Ils se lèvent ensemble et traversent la cuisine qui est en grand désordre et ruine de nourriture figée. En ouvrant la porte de derrière, son grand frère lui dit :
– Viens, on va à la pêche tous les deux.

Dans la remise, ils récupèrent un seau en plastique et une canne à pêche, pas celle du cadeau mais une autre rafistolée avec de l’adhésif noir. Ils chaussent des bottes en caoutchouc. Les siennes sont un peu grandes mais il s’en fiche. Ils passent par le fond du jardin. Le mur est moins haut derrière le saule. Au-delà, il y a une ruelle. Son grand frère lui fait la courte-échelle. Il s’assied sur le fait recouvert de tuiles. La maison lui parait moins grande, moins effrayante.  Quand les autres sortiront de leur léthargie, ils auront disparu.

Son grand frère connait le bon endroit pour prendre des brochets, là où la rivière du pays et large et calme. Il faut sortir du village, prendre un chemin de terre, marcher longtemps. Il fait très beau. Ils ont chaud et leurs cœurs battent fort. Un peu avant la rive, il y a un pré inondé par une crue récente avec une eau calme et miroitante entre les herbes. Un ponton de bois enjambe l’eau plus opaque et tortueuse de la rivière.
Son grand frère lui tend le seau et lui explique :
– le pré est plein de petites grenouilles. Tu les attrapes et tu les mets dedans avec un peu d’eau au fond. Puis tu me les apportes. Elles serviront d’appât pour les brochets.

Pendant que son grand frère s’installe sur le ponton et déploie sa canne à pêche, il entre dans le pré.  Au premier pas, sa botte droite est ventousée. Il récupère la botte et, en clopinant, rejoint le talus.
– Enlève tes bottes, lui crie son grand frère.

Marcher pieds nus dans cette eau calme lui procure une douce sensation. Il s’enfonce à peine, respire calmement. Il est comme un animal en chasse. Les petites grenouilles sont partout, vertes, minuscules, à peine plus grosses que son pouce. Il piège les premières en puisant un peu d’eau. Les autres ne sont pas farouches et se laissent attraper sans peine. En quelques minutes, il remplit le seau et va le porter à son grand frère qui lui ordonne de les jeter par dessus le ponton.

A peine les grenouilles surnagent-elles dans la rivière, qu’apparaissent de toutes parts les dos zébrés de poissons énormes. Leurs gueules pleines de petites dents pointues s’acharnent sur les grenouilles qui disparaissent en quelques secondes. C’est un spectacle effrayant mais l’enfant ne ressent aucune compassion. Il retourne aussitôt dans le pré pour remplir son seau. Une fois plein, il retourne au ponton et le vide dans la rivière pour la même hécatombe. Ainsi toute l’après-midi mais son grand frère a beau lancer et relancer sa ligne, il ne prend aucun poisson.
– Il faut rentrer, finit-il par dire en repliant sa canne, remet tes bottes.
L’enfant s’exécute à contre-cœur. Il jette de toutes ses forces un caillou dans le pré. L’impact fait sursauter une douzaine de grenouilles.

Le trajet du retour lui semble plus court. Le chemin est dans l’ombre. Il a un peu froid. Ce soir, il sera rentré. Il dira au revoir à sa mère et l’embrassera. Il retrouvera son père et la nouvelle femme. Il devra raconter quelque chose. Mais pour l’instant, il revient de la pêche avec son grand frère. Ils sont à la campagne. Son grand frère lui laisse porter la canne à pêche. Il a passé un bras autour de son cou.

Bonsoir, jolis Messieurs.

Une nouvelle inspirée de souvenirs avec trois couples, à trois âges différents qui s’aiment, se supportent ou se séparent dans un vieil immeuble de la banlieue parisienne. Dès que j’écris un mot, je modèle et je recompose le fourbi de la mémoire. Rien n’est vraiment vrai ni tout à fait faux. C’est pourquoi il est inutile de trier le bon grain du réel de l’ivraie de l’invention.

Culotte, porte-jarretelles, soutien-gorge : des dessous en dentelle noire séchaient sur la corde à linge dans la cour. Nous avions une nouvelle voisine.

Avant son arrivée, dans notre vieil immeuble peuplé de vieilles personnes, nous étions les plus jeunes. Tous se plaignaient de nos ébats et de nos fêtes : trop de bruit, de joie, de jouissance. Au rez-de-chaussée, un couple de cerbères minuscules (moins d’un mètre soixante chacun) nous avait à l’œil. L’homme et la femme se relayaient pour nous entreprendre et nous embarrasser dans chaque recoin des parties communes. Devant la porte de la cave, l’homme qui fleurait l’eau de Cologne, nous faisait, goguenard, des allusions plombières : « Avec vous on entend bien grincer les tuyaux ». Devant les boites aux lettres, la femme à la bouche molle et aux yeux alanguis nous prévenait des conséquences de nos enthousiasmes sur le sommeil de la fille des autres voisins du rez-de-chaussée, une mongolienne de vingt-cinq ans obèse et avenante. Tous les matins, elle émergeait de sa fenêtre, débordant de la balustrade, pour dire bonjour aux passants dans la rue.

Quand c’était trop pour eux – pour nous jamais assez – les vieux cerbères montaient ensemble en tapant des pieds dans les escaliers et tambourinaient à notre porte puis redescendaient outrés, en couvant un bouillon de colère d’où éclataient les bulles police, indécence, dégueulasse.

Mais ils finirent par nous laisser tranquilles, lui surtout. Un soir, ma compagne était rentrée tout excitée après une longue journée de travail. Hilare, elle m’avait dit :

– Tu ne devineras jamais qui j’ai vu au magasin ?

Alors qu’elle agençait la vitrine, elle était tombée nez à nez avec notre voisin du dessous qui bécotait une autre vieille que la sienne en lui promettant sans doute de lui offrir des froufrous. Leurs regards s’étaient croisés – elle moqueuse à l’intérieur, lui atterré dans la rue –, il n’avait même pas pu prendre la tangente, tétanisé par découverte de sa double vie. Depuis, il nous évitait et même sa femme légitime se contentait de nous toiser, les bras plein de linge, quand nous la croisions dans la cour.

Puis, la petite est née. Nous nous sommes calmés. Quand elle avait du mal à faire ses nuits, personne ne se plaignait, ni la dépressive du troisième, ni l’infirmier du deuxième, ni nos chers cerbères du rez-de-chaussée droit, ni l’aimable mongolienne du rez-de-chaussée gauche. Au contraire, tous s’extasiaient au passage de la petite dans sa poussette. Nous avions même droit d’utiliser la moitié de la corde à linge pour faire sécher les innombrables pièces de layette aux couleurs pastel.

Entre deux machines, nous nous interrogions sur la vie de nos vieux voisins :

– Ils n’ont jamais eu d’enfants, pourquoi ?
– Il n’a pas voulu ou elle n’a pas pu.
– C’est peut-être elle qui n’a pas voulu.
– Non, c’est lui. J’en suis sûre. C’est un vieil égoïste. Il multiplie les conquêtes, paniqué à l’idée de ne plus séduire.

Moi aussi, je devenais égoïste. Je n’avais pas donné le bain à la petite alors qu’il était tard et que ma compagne avait eu une journée de dingue au magasin. Je ne m’impliquais pas assez dans notre projet de déménagement pour sortir enfin de ce réduit. Je n’avais d’autres ambitions que de regarder le temps passer en faisant des galipettes le plus souvent possible.

La nouvelle voisine avait une vingtaine d’années. Je savais qu’elle était très belle même si je l’avais à peine croisée. Quand elle montait à l’étage, sa chevelure blonde, toujours libre, attirait mon regard. Elle avait emménagé au-dessus de chez nous. L’infirmier avait pris sa retraite et était parti.

Elle vivait seule mais un homme venait souvent la voir, un grand brun ténébreux et furtif. C’était son baby, son honey. Elle était sa beauté, sa fleur. Ils faisaient l’amour avec beaucoup de modulations qui explosaient dans le rauque et l’aigu. L’immeuble entier grinçait à leur rythme mais personne ne venait les réprimander. Nous étions battus à plates coutures dans l’expressivité mais cela nous faisait sourire.

Au fil des semaines, les visites de l’homme s’espacèrent. Quand il était là, des discussions sourdes, ponctuées d’éclats de voix, nous faisaient lever les yeux au plafond. Les modulations semblaient plus plaintives.

– Elle pleure, à cause de lui.
– Ou bien c’est lui qui pleure. Ou bien ils pleurent ensemble.
– Non, elle pleure seule. D’ailleurs, il s’en va. Ecoute.

On entendait grincer l’escalier. Puis jaillissait une musique joyeuse destinée, elle en était sûre, à masquer le désarroi. Il revenait deux jours plus tard et ils refaisaient l’amour avec fougue ou bien c’était le calme plat pendant plusieurs semaines.

Une nuit, alors que nous dormions tous, une voix féminine, claire et puissante, me réveilla en sursaut :

– Dégage. Ne me touche pas. Sors de chez moi.

Mon rêve était gris et confus. Je n’avais pas envie de me rendormir. Je suis allé voir la petite. Jolie comme un cœur, elle suçotait ses orteils, les yeux grands ouverts. Elle sourit en me voyant approcher.

– Ce n’est pas toi qui me vire. C’est moi qui part.

Une porte claqua. La petite sursauta et commença à pleurer. J’essayai de la calmer en posant ma main sur sa poitrine et en chantonnant : « Bateau sur l’eau ».Elle se laissa bercer et finit par s’endormir. Je trainai un peu dans notre chambre-salon-cuisine. Le canapé-lit occupait presque tout l’espace. Tournée vers le mur, ma compagne ronflait légèrement. Elle avait raison. L’appartement était trop petit. Nous ne pouvions pas tenir très longtemps à trois dans trente mètres carrés. Demain, je commencerais de sérieuses recherches. Ma résolution fut rythmée par un bruit qui cascadait de l’escalier et s’échouait dans notre appartement. Le bruit résonnait de plus en plus, s’amplifiait, devenait martèlement et voix :

– Ouvre. Je t’en supplie. Ouvre.

Il n’était pas descendu et attendait sur le palier qu’elle cède. Comme elle restait intraitable, il s’énervait, tambourinait. L’immeuble entier commençait à protester. Des voix de voisins excédés s’élevèrent. Quelques portes se déverrouillèrent. Je craignais que la petite se réveillât à nouveau.

Ma compagne alluma la lumière de chevet. Ebouriffée et hagarde, elle regarda autour d’elle et comprit très vite la situation. En se rencognant, elle me dit :

– Vas-y. Fais-le sortir. Demain, je me lève tôt.

J’enfilai un jean, un tee-shirt. Dans l’escalier, j’étais seul. Les voisins demeuraient prudemment chez eux. Je montai et surpris l’homme éconduit au moment où il levait le poing. Il me jeta un bref regard avant de donner une série de coups sur la porte. En prenant une voix ferme et plus ironique que je le voulais, je lui dis d’arrêter. Dans une même phrase, je plaçai les mots police, tapage nocturne, plainte, procès, graves ennuis. Mais il me considéra comme un solliciteur importun ou même un insecte. La minuterie se mit à clignoter puis la lumière s’éteignit. Dans l’obscurité, je lui proposai mon aide : si nous tambourinions à deux, elle céderait peut-être. Il soupira. A tâtons, je rallumai et découvris son visage. Il était plus vieux que moi, ridé et voûté. Il m’expliqua qu’il voulait par-dessus tout rentrer chez lui mais qu’elle détenait ses clés de voiture.

– Appelez la police, dit-il d’une voix lasse. Ça m’est égal. Ils la forceront à ouvrir.

Je tentai une médiation. En prenant à témoin la porte close, je proposai la chose suivante : il sortait de l’immeuble, je restais là, elle m’ouvrait, me donnait les clés de voiture, je les lui remettais et tout le monde retournait se coucher.

Il fut d’accord et descendit jusqu’au rez-de-chaussée. A mon tour, je frappai à la porte. J’appelai à la raison et au sommeil des jeunes et des vieux mais une voix butée me répondit :

– Je veux entendre la porte du bas claquer. Je veux le voir dans la rue.

Je promis de faire mon possible et descendis sans trop y croire. Figé dans le hall, l’éconduit ne voulait pas bouger. Il s’estimait dans son droit et apostrophait les vieux cerbères en robes de chambre qui avaient risqué un orteil sur leur paillasson :

– Détention de clés de voiture, vous vous rendez compte !

Ma mission tournait mal. L’immeuble entier s’exaspérait. Les paliers se remplissaient de redresseurs de torts, qui réclamaient, la tête penchée au-dessus de la rambarde, l’intervention des forces de l’ordre. Alors que je remontai parlementer, je fus arrêté par ma compagne, tout à fait réveillée et même enjouée :

– C’est incroyable. La petite dort comme une bienheureuse.

Puis, elle me donna ses instructions :

– Tu emmènes le type, dehors. Moi, je parle à la fille. Dans un quart d’heure, on est au lit.

Tandis qu’elle montait l’escalier, je tendis l’oreille. Que pourrait-elle dire de si convaincant ? Je la savais capable d’utiliser sa voix persuasive de vendeuse mais surtout de choisir son camp :

– Emma, ouvrez-moi. J’ai un moyen infaillible de vous débarrasser de ce connard.

Ainsi, elle s’appelait Emma. Et elle ouvrit sa porte.

En pleine nuit, dans la rue, nous étions trois : moi, l’éconduit et le vieux cerbère qui avait jugé que sa présence en robe de chambre était indispensable.

Ce n’était pas une sérénade. Nous n’avions pas de mandoline. Pourtant, nous guettions la fenêtre. Pour nous distraire, celle du rez-de-chaussée s’ouvrit et apparut, radieuse dans sa vaste chemise blanche, l’aimable mongolienne qui nous chantonna :

– Bonsoir, Jolis Messieurs, bonsoir.

Un grand sourire illuminait sa face de lune. A tour de rôle, nous lui répondîmes. Puis, la fenêtre du deuxième s’ouvrit et deux voix de femmes lancèrent en cœur :

– Va chercher, connard.

Je ne vis pas l’orbe du jet mais j’entendis le cliquetis du choc. Quelques instants après, nous inspections la chaussée, les trottoirs, les caniveaux, entre et sous les véhicules garés devant l’immeuble à la recherche des clés de voiture. Ni moi ni le vieux cerbère n’avions pensé à retourner nous coucher, comme si le repos n’adviendrait qu’une fois la rupture achevée. Les lampadaires éclairaient suffisamment la rue pour nous persuader que les clés n’y étaient pas. D’après la trajectoire que calculait à voix haute le vieux, elles étaient tombées dans le jardin du pavillon d’en face et justement il gardait les clés de ces voisins partis la veille en vacances. Du trottoir à chez lui, il fit l’aller-retour en une minute.

Le vieux cerbère ouvrit le portail noir du pavillon et nous nous mîmes en quête. J’étais posté à la lisière d’une maigre pelouse et d’un rang de buissons nains. L’éconduit fouillait du bout du pied une allée de graviers et le cerbère promenait partout au sol le faisceau d’une torche. Jamais on ne l’y reprendrait se jurait l’un. Il y a tant et tant de femmes à séduire salivait l’autre. Et moi, je ne pensais à rien, sinon à mon lit.

Au-delà du portail, sur l’autre trottoir, s’élevait notre vieil immeuble. Un à un ou couple par couple, les voisins retournaient se coucher. Leurs portes se reverrouillaient mais deux fenêtres restaient ouvertes. J’entendais les voix légères d’Emma et de ma compagne qui tressaient des volutes de confidences inaudibles mais je me doutais qu’il s’agissait désormais d’être maîtresse de sa vie, forte et indépendante.

Alors que mes jambes commençaient à s’ankyloser, ma main toucha un anneau métallique qui retenait des clés. Je me redressai malgré les fourmillements et brandis le trophée. C’était la fin de l’aventure pour nous. Mais nous n’allions pas nous séparer sans entendre une dernière fois la voix chantante de la mongolienne dans la nuit :

– Bonsoir, jolis Messieurs, bonsoir.

Le meilleur endroit pour lire

Avec un souvenir, on peut parfois faire une histoire à condition de tout inventer. Ce qui est étonnant avec l’écriture c’est que « je » n’est jamais tout à fait soi ni tout à fait autre, comme un décalage fantomatique qui trouve sa place dans la fiction :

Le métro sort du tunnel, je sens le soleil sur ma joue. Ce n’est presque rien. La rame tremble, ma vie tremble. La vitre est sale. Le soleil ravive une braise. En contre-bas, la double-voie le long du fleuve est surchargée de voitures. Bientôt le tunnel va ravaler la rame.

Je me souviens que j’étais en formation quelque part dans un grand campus. Nous étions une trentaine d’adultes dans une grande salle sonore (j’entends les murmures inquiets des stagiaires) et nous devions faire des efforts pour nous réadapter à la modernité. Contre un mur (peinture beige, granuleuse et brillante) ronronnaient quatre ordinateurs aux écrans noirs où clignotaient des curseurs verts. A cette époque, j’étais triste et fragile et j’avais grand besoin de solitude. Le simple fait d’être au milieu d’un groupe (surtout ne pas en faire partie) m’oppressait. Le matin, en entrant dans la salle, je disais bonjour sans regarder personne et c’était à peu près tout. Pendant les cours, je me planquais à l’intérieur de moi pour ne pas être interrogé. La prof, une grosse dame souriante qui nous encourageait en frappant dans ses mains, m’avait ignoré dès le premier jour.

A la pause, je sortais du bâtiment tandis que le reste du groupe se précipitait pour faire la queue à la cantine. J’étais désorienté au milieu de ces vastes pelouses occupées par des groupes de jeunes gens bruyants. Nuages et soleil, je me souviens que le temps était changeant. Il y avait du vent que j’affrontais de face. C’était peut-être le début du Printemps. J’avais un livre en poche, un crayon pour l’annoter, une pomme. Je cherchais le meilleur endroit pour lire.

J’avais repéré à l’arrière d’un bâtiment, près d’un quai de déchargement, un recoin de béton ensoleillé, à l’abri du vent. Très vite, je m’installais, je croquais ma pomme puis sortais mon livre et mon crayon. Je n’avais que quarante-cinq minutes pour être tranquille. Je plongeais, comme on dit, dans la lecture et c’était le livre qui se déployait en moi. Alors que mot à mot, ligne à ligne, j’abandonnais mes tristesses, je me sentais plus vivant et plus calme, comme habité par un souffle paisible.

Quand elle s’est approché de moi, ma plénitude s’est aussitôt recroquevillée. Je me croyais seul et elle était là. Elle me souriait pour me signifier à la fois sa bienveillance et son attente de ma réaction. Elle était en stage avec moi, peut-être même ma voisine de table. Elle m’avait suivi. Elle avait de grands yeux noirs. Elle était menue et s’avançait avec précaution (je ne suis pas dangereux) jusqu’à toucher le recoin du quai où j’avais trouvé refuge. Autour du cou, elle portait un foulard aux motifs floraux orangés. Son visage rond était pale avec de lèvres minces et un grain de beauté sur la joue gauche. Je me suis décalé un peu et elle s’est assise à mes côtés.

Très vite, j’ai jeté mon trognon de pomme, rangé mon crayon et refermé mon livre. Je ne voulais pas passer pour un intello qui médite à l’écart. Je sais que je suis un idiot. Je sentais mon cœur battre. Je voulais me lever et partir mais je ne pouvais pas bouger. Nous étreignions tous deux le bord du quai. J’avais envie de poser ma main sur la sienne. Elle portait une fine bague rouge. Le livre était entre nous. La couverture montrait la silhouette d’un homme perdu sur une grande plage. Elle connaissait l’auteur.

– C’est vraiment bien ce qu’il écrit. J’ai lu celui d’avant.

Comme sa voix me revient, je me souviens de ses cheveux bruns, mi-longs et de son prénom : Hélène. Elle ôta son foulard tandis que je bredouillais quelque chose. Hélène aux cheveux bruns, aux yeux noirs, à la voix claire. Elle n’était pas comme moi. Elle parlait pendant les cours, riait même. Les hommes cherchaient son contact, lui offraient des cafés. Elle se débrouillait très bien avec les ordinateurs. La prof la citait souvent en exemple.

Après quelques secondes, je m’aperçus de ma fascination : je la contemplais. La tête légèrement basculée en arrière, elle profitait du soleil. Soudain, elle me fit face, me fixa sans ciller mais toujours souriante. Je n’arrivais pas à détourner le regard.

– Tu ne manges jamais avec nous. Tu nous snobes ?

Une grande chaleur m’envahit. Je me récriais d’une voix enrouée puis feutrée qui n’allait guère plus loin qu’au bord de mes lèvres. Elle était belle. Des images pornographiques se dressèrent entre nous : nous baisions debout, à la sauvette, là, dans le renfoncement du quai et nos visages étaient vides.

Je voulus rempocher mon livre mais elle l’avait pris. Elle lisait la quatrième de couverture. Elle avait senti mon désir déjà évanoui et l’avait dissipé comme un fantasme inconsistant qui ne pouvait l’atteindre. J’ai cru entendre un petit soupir. De déception ? De mépris ?

Il y avait un grand peuplier devant nous au coin du bâtiment. Ses branches fines, dressées vers le ciel, se tordaient sous les bourrasques. Prendre sa main, la porter à mes lèvres. Elle m’avait à peine regardé mais c’était plus que quiconque depuis des mois. Elle me rendit le livre avant de se relever et de partir. Sa silhouette fut comme emportée par le vent et irradiée par le soleil.

Le métro vient d’entrer dans le tunnel et la braise s’est éteinte. Aujourd’hui ma vie est simple. Chaque matin, je commence la traversée du jour jusqu’au soir et chaque soir je me perds dans le sommeil.

La nouvelle maison

Pour de nombreuses personnes, la famille est le socle d’une vie heureuse. Pour d’autres, c’est un cercle de névroses qui toujours se resserre sur l’individu. Pour presque tous, ce sont des souvenirs d’enfance qui toujours reviennent, éclairent ou assombrissent le présent. Pour moi, c’est un matériau à travailler avec le souci de trouver la juste manière, la distance nécessaire pour qu’un  autre ou une autre que moi puisse s’y retrouver :

La nouvelle maison

Depuis le temps, ils devraient savoir : ne jamais défaire toutes les valises, garder des cartons en réserve, ne pas faire connaissance. Mais à chaque fois, c’est l’effarement – Qu’est-ce qu’on va devenir ? Où va-t-on habiter ? Je vais perdre toutes mes copines, je commençais à m’habituer – alors que le père a déjà décidé. Il a le regard rieur ou le visage fermé, la voix tremblante de colère ou de joie :

            – J’ai trouvé une maison à la campagne. On déménage dans une semaine.

C’est plutôt un pavillon froid et sonore, vite et mal construit, dans une impasse face au stade municipal. Il ne faut non plus imaginer le bocage, un joli village et une grande forêt. Après la lointaine banlieue commence une autre zone où les routes à quatre voix, les entrepôts, les lotissements pavillonnaires, s’effilochent au bord de grands champs.

            – On sera bien, là. On nous laissera enfin tranquille.

Pas besoin d’y croire, il faut juste faire semblant. Alors on pose les meubles, on distribue les chambres. On petit-déjeune sur la terrasse, une dalle de béton à moitié carrelée. On explore la cour et le jardin, le gravier et les broussailles si denses qu’on prend plaisir à les battre pour découvrir la vieille maison de meulière de la propriétaire qui déjà s’inquiète de toucher le premier terme.

Les deux petites iront à l’école du secteur. Elles sont vives. Elles s’adapteront vite et finiront premières de leur classe. Les deux grands, c’est différent. L’ainé est pensionnaire dans un collège de jésuites : habiter ici où là, il s’en fiche. La deuxième grande, elle est nulle à l’école. Partout où elle passe, elle échoue. Elle ira en apprentissage : pâtisserie puisqu’elle aime faire des gâteaux. Debout à cinq heures, travail à six heures, toujours le sourire malgré les brûlures au sucre, la jalousie de la patronne et les silences du patron.

Pas de vacances cette année, puisqu’on est à la campagne.

            – Profitez du jardin les enfants ! Construisez des cabanes ! Cueillez des mûres !

Ils sont tous très doués pour singer le bonheur et l’été c’est si facile d’être heureux. A la rentrée, tout est prêt pour faire bonne figure : les petites sont inscrites à la danse et au piano, on fréquente un couple de cadres supérieurs rencontrés au tennis-club, on invite à sa table un curé progressiste qui a repéré l’arrivée de gens comme il faut dans sa paroisse. Mais déjà on accumule les petites dettes chez les commerçants (ce sont les enfants que l’on envoie réclamer crédit le porte-monnaie vide) et on supporte un jour sur deux l’aigre présence de la Reine-mère qui couve son fils du regard tout en disant qu’ils ne pourront pas toujours compter sur elle.

Puis arrive un orage pour une histoire de placards et de frigo vides, un dimanche matin. Plus rien à manger ni à boire, même pas un litre de lait ou un paquet de nouilles. Ils sont indésirables dans toutes les épiceries du coin. La banque ne leur envoie plus de cartes ni de chèques depuis longtemps et la Reine-mère a fini par leur couper les vivres, pour qu’ils comprennent.

L’engueulade éclate, face contre face, père contre mère. Nul ne baisse la garde et c’est toujours celui qui a la plus faible défense qui frappe. Le père a la main lourde mais après la gifle il réfléchit : à quoi bon s’épuiser, il y a forcément une solution. Dans les cas désespérés, il appelle la Reine-mère. S’il la supplie bien, elle finira par craquer. La mère refait le tour de la cuisine et trouve dans le fond d’un placard un morceau de saucisson qu’ils se partagent à six, en tranches fines. Demain tout ira mieux, ce n’était qu’un orage.

Noël approche. Une rentrée d’argent remet les comptes à flots. On va pouvoir faire une vraie fête. Le sapin sera immense avec des guirlandes électriques multicolores. La crèche étalera ses replis de papier kraft sur la table basse avec des dizaines de santons concentriquement disposés autour du bœuf, de l’âne gris et du petit Jésus. Non seulement, les enfants auront le droit aux cadeaux les plus chers qu’ils ont commandés mais, en plus, on embauchera un Père Noël qui, à minuit pile, claudiquera dans le salon, la hotte pleine. Pour la nourriture, le plus cher du classique : huitres, foie gras, saumon, chapon, marrons, ronde des fromages et bûche glacée. Côté alcool, une brassée de précieuses bouteilles qui s’entrechoquent : champagne, porto, sauvignon, bourgogne, whisky, cognac et cidre. Dans les fauteuils d’honneur, les deux ancêtres : la Reine-mère dans un ample boubou lamé, ébène et ivoire, bijoutée de louis d’or, de rangs de perles et de diamants et le Pépé juif ashkénaze (le grand-père de la mère), petit costume terreux, étroit foulard de soie, petites chaussures noires mais auréolé de la baraka de celui qui, pendant la guerre, a échappé aux rafles. Ces deux-là se toisent, n’arrivent à se mettre d’accord sur la période de l’Occupation. Certains en ont profité, d’autres ont vécu pire que des cloportes. Certains ont résisté, d’autres se sont laissé faire.

Se sont laissé faire, vraiment ? Et la complicité de l’Etat Français, les convois organisés par les préfets, les pièges tendus par la police, le Veld’hiv ?

– Oui mais la Résistance alors que tout le monde baissait la tête, l’imprimerie dans la cave, les tracts sous le manteau qui sont autant d’arrêts de mort et la libération de Paris les armes à la main !

Il est minuit moins dix et on klaxonne au portail. Pendant que les adultes se réconcilient sur le dos des boches et des collabos et que les petites s’empiffrent de bûche glacée et finissent quelques verres, les deux grands s’éclipsent pour organiser le déboulé du Père Noël. Au premier coup d’œil, ils comprennent. A deux à l’heure, la R5 a du mal à franchir le portail. Elle dérive puis s’immobilise sur le gravier. La portière s’ouvre sur un rougeaud hagard, la barbe postiche baissée. Le Père Noël est tellement torché qu’il ne peut pas descendre de voiture. Les deux petites, qu’on doit tenir à l’écart de la mise en scène, sortent par la cuisine et s’approchent, échevelées et frissonnantes. Elles savent bien que les cadeaux sont cachés dans la salle de bain et que le Père Noel n’est qu’un vioque déguisé. Elles sont bien plus grandes que les parents ne l’imaginent. Inutile de faire semblant, donnons-leur les cadeaux et offrons un café au faux Père Noël. Ce soir, tout le monde doit être heureux.

Semaines après semaines et mois après mois, les orages reprennent et s’intensifient. Toutes les raisons sont bonnes et ne comptent plus vraiment une fois les hostilités déclenchées. Bientôt, la maison va trembler au point qu’une faille s’ouvrira et ne sera jamais comblée. Le père devra partir, vraiment partir, pas seulement les laisser en plan après avoir lâché les poings pour s’échouer au bistrot du quartier mais abandonner la place avec le déshonneur du perdant.

La scène commence un soir juste avant le repas. Le fils est le premier fléché par les foudres paternelles : une chiffe qui ne dit rien, ne fait rien, pire que nul, il est médiocre, il écrit des poèmes à la con et multiplie les crises d’asthme, une maladie de faible qui a peur de la vie. Puis la fille qui n’est pas et ne sera jamais sa fille : tellement conne qu’elle n’aura jamais son CAP, elle passe son temps et son cul sur la selle des mobylettes des zonards, bientôt en cloque si ça continue à même pas quinze ans. Puis les petites : mal éduquées, mal fagotées, effrontées qui ne se précipitent pas assez vite pour lui sauter au cou alors qu’il les aime d’un amour immense. Puis la grande fautive, l’ingrate, celle qu’il a sorti de son HLM, de son prolétariat graisseux, de son inculture crasse pour lui redonner ce qu’elle a foutu en l’air après un divorce : une famille, des enfants, une maison et surtout un standing inespéré. Puis les absents : les faux amis, les connaissances médisantes, les relations d’affaires incapables de prendre le moindre risque, les politiques tous pourris du plus grand au plus petit, la France pays foutu et pourtant stérile, pays de merde dans une époque de nains.  Une fois la bile versée, il se dresse, tourne en rond puis brandit ses clés de voiture. La sortie est ponctuée de coups de poings dans les murs jusqu’à la porte d’entrée ouverte en grand et claquée magistralement. Mais ce qu’il n’il n’a pas prévu, ni personne, c’est que les verrous tournent aussitôt après.

– Tu ne remettras plus jamais les pieds ici, dit la mère.

Il ne répond rien, ne gueule pas. Il n’a peut-être pas entendu. Les graviers crissent, la silhouette massive passe de fenêtre en fenêtre. La voiture démarre et s’éloigne.

–         Enfin, pour une fois, on va pouvoir manger tranquilles.

Avant de passer à table, les deux grands sont chargés de fermer le portail et les volets. Il faut rester calmes. On met la télé bien fort. On prétend que tout va bien se passer désormais. Le repas est vite expédié. L’anesthésiant sourire de Michel Drucker ne fait aucun effet alors on éteint le poste. Les deux petites sont envoyées au lit. En débarrassant la table, la mère affirme (mais sa voix tremble) que les choses vont changer désormais, qu’on aura tous droit à une nouvelle vie. Et si c’était possible ? Mais les secondes se déglutissent trop lentement. Chacun le sait : il va revenir.

Vers minuit, les coups de boutoir de la voiture sur le portail et le furieux klaxon ne font sursauter personne. Il est dehors, tout proche.

La porte d’entrée est fermée à clés et, derrière, la mère fait front. Il a beau taper, gronder, gueuler, menacer, supplier qu’il veut voir ses enfants, elle n’ouvrira pas. Pourtant quand il dit qu’elle est bien trop trouillarde pour le regarder en face, elle craque : elle, peur d’un grand lâche ? On va voir ça. Les verrous tournent.

La suite, c’est la chorégraphie des violences domestiques : le poing levé haut dessus de la mère et abattu à toutes forces comme si elle était un pieu à enfoncer dans le sol, une fois, deux fois, trois fois jusqu’à ce qu’elle disparaisse mais au contraire elle se redresse. Le père, à sa stupéfaction, se trouve ceinturé puis balancé à l’autre bout du couloir. Son propre fils, l’ectoplasme asthmatique a osé intervenir. Une grande détresse l’accable : une loi sacrée vient d’être brisée. Il faut réparer ça.

Dans la chambre des parents, il y a un placard. Derrière les blazers, les pantalons à pinces et le trench-coat, il y a un fusil de chasse. Près du lit, côté père, il y a une table de nuit. Dans le tiroir de la table de nuit, il y a un revolver. Une arme dans chaque poing, le père appelle son fils. Il le menace de tuerie-suicide puis de suicide puis de tuerie.

            – Pas d’inquiétude, dit la mère restée dans le couloir, il est bien trop trouillard pour faire quoi que ce soit.

Il est bien plus orgueilleux que trouillard et cède facilement à la provocation. Mais elle est sûre qu’il ne tirera pas : les cartouches sont planquées quelque part, elle seule sait où. Alors, autant en revenir au poing. Il enlève sa grosse montre en laiton et or et la pose sur le marbre de la table de nuit. Le bruit sec augure des coups à venir : cette fois, il va taper sans se retenir et la mère lui fait confiance.

            – Enfermez-vous dans vos chambres les enfants, ne sortez pas.

Elle se précipite sur le téléphone, il se précipite sur elle, lui arrache le téléphone des mains. Elle n’appellera personne, il appellera sa maman. Peut-être que ça le calmera s’il parle à la Reine-mère, peut-être qu’il ne cognera plus personne. Il gémira qu’il est une victime, que personne ne l’aime, que tout le monde conspire, qu’elle les a dressés contre lui, que même son fils a levé la main sur lui, qu’on veut lui voler ses meubles, qu’il n’a plus de maison ni de femme ni d’enfants. A l’autre bout, la Reine-mère le consolera et lui dira qu’elle lui prépare déjà sa chambre et une bonne bouteille de whisky.

Après, il faut dormir. Un sommeil lugubre les prendra tous. Le lendemain matin, à la première heure, il partira. La mère exigera qu’il ait disparu avant que les enfants soient levés. Mais avant, il demandera à voir son fils, le parricide.

Dernière rencontre sur le gravier devant le portail. Le père fera pitié : ratatiné dans sa Mini Austin, pas rasé, pas coiffé, bouffi, misant ses dernières bribes de superbe dans une phrase étrange :

            – Bientôt, tu marcheras dans mes chaussures.

Le fils n’aura pas le temps de réprimer un rire que la Mini Austin aura déjà remonté l’impasse. En face de chez eux, le stade municipal accueillera un match de coupe régionale de football. Des avants-centres ventripotents réclameront le ballon en faisant de grands gestes. Il parait que c’est la vie.

            – Je vous promets, dira la mère en servant le petit déjeuner à ses enfants, que nous allons partir d’ici le plus vite possible.

Quelque chose à faire

Au départ je voulais instiller un soupçon de merveilleux dans une journée banale. Je me suis souvenu de ma mauvaise manière de lire par dessus l’épaule de mes voisins et voisines de métro, et les mots ont fait le reste. Le thème des relations entre un père et son fils est advenu sans que je le convoque. La lassitude de vivre et l’injonction de réussir sa vie sont des échos perdus qui parfois se répondent.  La phrase que je cite au début de la nouvelle est adaptée d’un classique de la littérature latine : L’âne d’or ou Les Métamorphoses d’Apulée.

Dans le métro, les trémulations de la rame me bercent. Je suis mieux ici que dehors. J’ai trouvé une place assise mais il ne faut pas que je m’endorme. Si je laisse mon rêve béant, n’importe qui y plongera la main.

Ma voisine est une vieille dame stricte : manteau beige, foulard rouge, chignon, grosses lunettes. Elle feuillette un livre dont les chapitres s’intitulent : Des années d’attente, L’amour de sa vie, Un dédale de rues. Son index glisse sur cette phrase : Dès que la nuit se dissipe et que le soleil apporte une journée nouvelle, je me tire à la fois du sommeil et du lit, toujours curieuse et avide au plus haut point de connaître tout ce qui existe de rare et d’étonnant. Nous arrivons à la station Liberté. Un afflux de passagers nous oblige à nous lever. La vieille dame fait disparaître son livre dans un sac lie-de-vin. Derrière l’épaule d’un gaillard, elle me regarde avec des yeux de chouette. Privée de son livre, c’est en moi qu’elle veut lire à présent : la journée nouvelle, je la parcours comme un âne bâté de pensées trop lourdes et sans jamais lever l’encolure. Avant que nous ne détournions le visage, je remarque ses boucles d’oreilles à l’effigie de la lune et du soleil.

A la station Egalité, la rame se vide. La vieille dame est emportée par le flux. En me rasseyant, je revois les grands yeux noirs qui semblaient m’intimer l’ordre de faire quelque chose. Mais quoi ?

Je descends à Fraternité. Le quai est un dortoir d’hommes et de femmes enroulés dans des couvertures terreuses, trop exténués pour mendier. Dehors, le soleil est éblouissant. Je ne suis pas ici par hasard. Je me souviens de mon père qui se morfond dans son appartement, à deux rues de là. Sa télévision crache en permanence des matchs de foot de championnats lointains. Le nom des joueurs est imprononçable. J’allais le voir : lui faire ses courses, l’obliger à sortir, lui payer un café dans les jardins de l’île. En traversant l’avenue de la Vérité Nue, je me pose à voix haute cette question :

– Mais que veux-tu que je fasse ?

Mon regard se voile et je ne vois pas le vélo qui me bouscule en faisant tinter sa sonnette. Un pas de côté et j’évite à peine le scooter d’un livreur de pizzas pour flancher sur le capot d’une grosse voiture aux vitres teintées. Ça klaxonne pour que je déguerpisse mais je suis à la renverse. Une chouette traverse le ciel et va se poser au sommet de la volute en fer forgé de la station de métro.

– Que faut-il que je fasse, vraiment ?

Je me redresse le cœur battant et rejoins le trottoir. J’aurais pu mourir. Mon crâne aurait pu se fracasser et un flot de grisaille se serait échappé pour glisser jusqu’à l’égout. Je marche d’un pas hasardeux jusqu’au magasin du Bon Samaritain qui avale et vomit sans cesse des touristes avides de tout.

Coincé entre deux mastodontes de standing, l’immeuble de mon père est étroit et mal crépi. Il n’y a pas d’ascenseur et il habite au sixième étage. D’habitude, il y a toujours un voisin pour m’alpaguer dans l’escalier et se plaindre des incivilités de mon père – il hurle de joie à deux heures du matin, il regarde des vidéos porno avec le son, il salope le hall avec ses chaussures boueuses – mais cette fois personne. Ce sont plutôt les verrous qui tournent, de palier en palier, à mon passage.

En m’approchant de sa porte, j’entends sa télé qui gronde. Encore un match couperet pour la tête ou la queue d’un championnat. Comme j’ai la clé, j’entre. Je fais les trois pas que je redoute jusqu’au salon. Je le vois de dos dans son fauteuil. Sa tête chauve penche sur le côté, jambes et bras sont étendus et la télécommande tient en équilibre dans le creux de ses doigts. Un jour, je devrai savoir quoi faire.

– Ça c’est un match de bonhommes ! s’écrie-t-il en sursautant.

Comme d’habitude, je toque sur le guéridon, je l’embrasse sans lui boucher la vue et j’ouvre la fenêtre en grand. Ce n’est pas la peine que j’essaie de lui parler avant la mi-temps. Il tolère à peine que je fasse des commentaires car j’ai des pieds carrés et je n’y connais rien. Les Young Asinians, en blanc et noir, mènent trois buts à deux face aux Big Bad Bulls, en rouge. Les phases de jeu sont entrecoupées de plans rapprochés sur des jolies supportrices qui saluent la caméra quand elles se découvrent sur l’écran géant du stade.  Dans les gradins, un âne secoue joyeusement ses longues oreilles. Ça me fait rire mais pas mon père qui est toujours pour les rouges quand une équipe porte cette couleur. Oublieux des consignes, je plaisante :

– Papa, regarde. Il y a un âne dans le stade.
– C’est homme déguisé en âne. La mascotte des blanc et noir.
– C’est important ce match ?
– Demi-finale de la coupe de la ligue néo-zélandaise.
– Tu veux que je te fasse un café ?

Il grogne en agitant la main. Dans la cuisine, j’ouvre également la fenêtre – quand j’étais enfant, je devais grimper sur l’évier pour découvrir la mer immobile des toits de zinc – puis je change le sac poubelle. Le pot de café est presque vide. Je ne trouve pas les filtres. Les tasses sont toutes gluantes parmi la vaisselle sale. Autant de raisons valables pour l’inviter à sortir. Soudain, il est là, dans l’encadrement de la porte, toujours aussi massif. Le match doit être fini.

– Ces antipodiens ne savent pas jouer. Le foot c’est un sport pour les latins.
– Ça te dirait de prendre un café en terrasse ?
– Et toi, qu’est-ce que tu veux faire ?

Comme il est à contre-jour, je ne vois pas son visage. A-t-il son sourire ironique qui, autrefois, me faisait plus mal qu’une paire de gifles ? Est-il accablé par sa vie avachie depuis son deuxième divorce ? Est-il un esthète du ballon rond, qui regrette, encore et toujours, l’épopée de l’Euro 84 ?

Puisque je marche à ses côtés dans la rue, mon père a refusé de prendre sa canne. Sa main pèse lourd sur mon épaule. Il est trop gros, il a le souffle court. Il s’est affublé de son écharpe élimée rouge aux lettres blanches : you never walk alone. C’est sans doute une illusion mais j’ai l’impression que les passants s’écartent. Nous n’allons pas jusqu’à l’île. Nous nous échouons sur le vieux quai au milieu des touristes, au café du Bonheur. Nous ne voyons pas le fleuve mais le toit vitré des bateaux-mouches qui glissent et passent sans discontinuer. Derrière, la cathédrale est à moitié cachée par un échafaudage.

– Alors, qu’est-ce que tu fais en ce moment ?

Mon père m’a pris de vitesse : le premier qui demande des nouvelles de l’autre le met dans l’embarras. Il faudra éluder ou mentir a minima.

– Je vais changer d’appart. C’est trop petit chez moi.
– Cherche d’abord un vrai travail et trouve-toi une femme.

Je me souviens de sa femme qui m’appelait en pleurs pour me dire qu’il était insupportable, que c’était l’homme de sa vie mais qu’elle allait partir et de ma mère qui lui arrachait le pistolet des mains avant de le mettre à la porte. Même s’il y a vingt ans d’écart entre les deux ruptures, je les associe comme résultant d’une même scène : les deux femmes quittant et chassant mon père du même appartement où aucune d’entre elles n’a vécu.

La serveuse apporte deux cafés gourmands. Elle est si belle que nous la dévisageons sans retenue : ovale parfaite du visage, chevelure brune et libre, grands yeux bleus en amande et un sourire émanant de tout son corps pour nous dire à quel point elle aime être en vie.

Le café est tiède, les gâteaux rassis. La main de mon père tremble en portant la tasse à ses lèvres. Derrière lui, des ombres tournoient au sommet de la cathédrale : des rapaces en chasse, attirés par les kébabs plutôt que par les pigeons. Je me suis promis de lui parler de sa santé, de lui proposer de l’accompagner chez le cardiologue mais quelque chose m’en empêche. Je n’arrive même pas à le regarder en face. La terrasse bourdonne d’un bonheur multilingue et tout le monde se prend en photo. La belle serveuse accepte volontiers les selfies avec des hommes bedonnants qui rosissent de plaisir. Alors que mon père radote son vieux rêve de tour du monde des stades mythiques, je vois scintiller quelque chose entre les pavés au pied de la table voisine.

– Macarena… Anfield…San Siro…Olympiastadion

Pendant qu’il continue sa litanie, je vais ramasser cette étoile intrigante : une boucle d’oreille en forme de soleil. Je remémore le regard de la vieille dame du métro. Elle est peut-être ici, attablée près de nous, plongée dans la lecture de son livre. Je ne peux m’empêcher de parcourir la terrasse du regard, de chercher parmi les clients qui porte un manteau beige et un foulard rouge, qui lit un livre, qui a la lune mais pas le soleil. Personne, évidemment.

Dans le café sombre, il y a aucun client. La serveuse est seule au bar, la tête penchée sur un livre. Je la contemple tout mon saoul. Sa chevelure forme un rideau de soie brune qui s’écarte autour du front. Son visage est pâle. Une grimace de concentration tord ses lèvres vers la gauche et creuse une fossette. Une rose est tatouée sur son poignet. Quand elle relève la tête, nous sommes tous deux embarrassés. Elle ferme brusquement son livre – Les métamorphoses – et je demande l’addition. Elle ne porte pas de boucles d’oreilles.

Sur le chemin du retour, je suis le remorqueur de mon père. Il bougonne qu’il a trop chaud mais il refuse d’enlever son écharpe. Je redoute la montée des six étages. Il va falloir faire d’interminables pauses, emprunter des chaises aux voisins du deuxième et du quatrième. Il va me dire qu’il n’est plus bon à rien, qu’il vaut mieux le laisser crever. Au lieu de le rassurer, je vais le rabrouer, lui intimer l’ordre de garder son souffle. Et il faudra encore que je redescende pour lui faire les courses.

C’est à peu près ce qui se passe sauf qu’il refuse que je demande quoi que ce soit aux voisins et s’assoit sur les marches malgré la difficulté de se relever. Enfin, nous voici chez lui. Il se laisse tomber dans son fauteuil. En prenant la télécommande, il me dit d’une voix rauque :

– Une si belle femme. Ça faisait si longtemps. Depuis ta mère.

A la superette, je fais les achats habituels pour qu’il tienne une semaine. La musique d’ambiance est particulièrement déplacée : une chanson des années soixante-dix qui nous dit de vivre d’air pur et d’eau fraîche comme l’oiseau. Les autres consommateurs n’y prennent pas garde ou bien ils sourient en se remémorant un doux souvenir. En passant à la caisse, j’entends un battement d’ailes et je sens une caresse légère sur mon crâne. J’ai déjà vu des moineaux voltiger dans les travées d’un supermarché mais il est impossible qu’un chouette niche ici. Je m’apprête à me renseigner auprès du vigile mais sa haute stature et son visage d’onyx m’en dissuadent.

Je marche dans la rue, j’ai les bras chargés, je porte des provisions. Voilà ce que je fais aujourd’hui. Devant l’immeuble de mon père, il me vient une idée :  retourner au bar, m’approcher d’elle. Si la conversation s’engage, nous pourrions échanger nos prénoms et elle me révélera le secret de sa rose tatouée.

Il n’a pas dû s’apercevoir de mon absence. Il est prostré devant sa télé éteinte, l’écharpe sur les genoux. Il respire amplement, sans accroc. Ses yeux sont ouverts mais son regard est tourné vers des souvenirs anciens, d’avant ma naissance peut-être. Le plus vite possible, je range les courses, lui prépare ses médicaments, mets une part de lasagnes dans le micro-ondes, pose un verre d’eau sur le guéridon. Je ne vais pas l’embrasser.

– Je t’appelle ce soir et je reviens quand tu veux.

Il soulève la main et la laisse retomber mollement sur l’accoudoir. Ce geste me délivre. Je claque la porte, je dévale les escaliers mais dans le hall, une intuition (ou la honte) me fait ralentir. Une voisine entre à ce moment. Elle porte un manteau beige et d’épaisses lunettes mais ce n’est pas elle. Son regard est fuyant une fois le bonsoir lâché du bout des lèvres. Quand elle est passée, je sors le soleil miniature de ma poche. Il luit au bout de mes doigts malgré l’absence de sa sœur contraire. Dans la rue, le jour décline lentement et il commence à faire froid. Avant la tombée de la nuit, il me reste quelque chose à faire.