Julia

Une nouvelle pour celles et ceux qui ont le sentiment (même la certitude) de se sentir différent.es des autres. La narratrice  est si éloignée de moi qu’il m’a fallu ressentir à chaque mot ou presque cette différence pour pouvoir porter sa voix :

Des herbes hautes jusqu’à ma taille, la haie de ronces qui s’écarte sans que je la touche et, après la traversée des ombres, la grande maison au fond du jardin : ma mère m’envoyait payer le loyer à la propriétaire.

– Tu diras à la vieille qu’on complétera plus tard, la semaine prochaine, dès qu’on pourra.

Bien sûr, je n’allais rien dire du tout. Sur l’allée de graviers qui longeait la maison aux murs de pierres de rouille, mes pas étaient de plus en plus courts et mon cœur cognait comme s’il voulait sortir. J’avais si peur.
Depuis la fin du printemps, nous habitions dans un petit pavillon préfabriqué au fond d’une impasse dans un village de la très lointaine banlieue. Notre pelouse pelée était une parcelle reléguée d’une grande propriété décrépie. Je ne sais même plus comment nous étions arrivées là, ma mère et moi. Comme toujours, il n’y avait que nous deux, ici ou ailleurs, le temps qu’on pourrait tenir.
Après les marches du perron et la porte d’entrée gardée par des torsades de fer forgé, ma peur se mua en mécanique froide qui me faisait agir par gestes saccadés, parce qu’il le fallait. Je vérifiai l’enveloppe du loyer, je poussai la porte grinçante, j’entrai dans la maison et j’allai là où elle m’attendait. Le vestibule et le petit salon étaient surchargés de meubles et d’objets, chacun porteur d’une noirceur intrigante mais je ne m’attardai pas car toujours elle savait m’accueillir :

– Approchez jeune fille, ne mettez pas ma patience à l’épreuve.

La voix n’était pas si forte mais distincte et impérative. Pourtant, quand je passai dans le grand salon, ce n’était plus sa voix mais ses yeux luisant dans la pénombre près de la grande fenêtre, qui m’invitaient à m’asseoir en face d’elle sur une banquette de piano pelée. Ratatinée dans un fauteuil vert sombre avec accoudoirs et oreilles cloutées, la propriétaire ressemblait à un vieux lézard attentif, au visage blanc comme la craie et aux yeux bleus étincelants.
Quand elle poussait vers moi un verre de lait et une assiette de biscuits disposés sur un guéridon, je savais que je devais poser en échange l’enveloppe à côté de l’assiette et, bien sûr, la remercier, porter le verre à mes lèvres, grignoter un biscuit malgré ma crainte d’être empoisonnée non par sorcellerie mais parce que le biscuit était rance et le lait un peu aigre.  Cette fois-là comme les autres, je n’étais pas obligée de tout boire ni même de finir le premier biscuit. Son regard se détacha vite de moi. Elle baissa les paupières, vérifia le contenu de l’enveloppe et ses lèvres minces acérèrent les mots :

–  Ce n’est pas assez, ma chère Julia, vous le savez très bien, vous n’êtes plus une enfant. Vous comprenez les choses, vous commencez à prendre des formes. Vous vous doutez bien que votre figure de joli caramel ne m’apitoie pas. Aucune minauderie ne vaut remise indéfinie. Je loue le petit pavillon pour en retirer de l’argent et la somme convenue avec votre mère doit m’être remise intégralement chaque mois. Pas la moitié, pas les trois-quarts, intégralement. Attention, Julia. Si dans une semaine vous et votre mère n’avez pas réglé votre situation, je vous ferai jeter sur les routes.
Il fallait la croire. Nous avions déjà éprouvé le pouvoir d’autres propriétaires excédés par notre pauvreté. C’était très simple : un soir la clé n’entrait plus dans la serrure et nos affaires étaient amoncelées sur le trottoir.

*

Le soir, ma mère m’écouta à peine. Elle connaissait la litanie des menaces. Tous les créanciers avaient la même. Il n’y avait que les chiffres qui changeaient. Alors que je sentais que j’aurais dû me taire, je murmurai, honteuse :

– Elle m’a aussi parlé de mon corps, que je devais comprendre à cause de ça.

Ma mère qui finissait la vaisselle s’adossa à l’évier. Elle me demanda d’une voix tremblante :

– Quoi ça ? Qu’est-ce qu’elle a dit exactement ?
– Rien. Elle a parlé de mes formes. Elle a dit que tu m’envoyais pour l’apitoyer.

Ma mère, cette jolie petite femme toujours avenante, devint par la magie de la colère une boule d’énergie en fusion. Ses poings se crispèrent. Son index se dressa pour prendre à témoin les murs et le plafond. Les grossièretés sortirent comme crapauds de sa bouche. Elle jurait d’aller régler son compte à cette vieille peau. Elle ne voulait pas dire la trucider ou même régler le solde de nos dettes mais l’agonir d’injures et de vagues menaces en quelques secondes avant de partir au travail.  Plus tard, blottie sous ma couette, j’entendais l’explosion des « Vieille conne ! Vieille peau ! » qui se superposait aux voix sucrées des boys bands de la télé. Mais je savais que chaque colère de ma mère s’équilibrait par une tendresse. Quand je me réveillerai le lendemain matin, je trouverais mon jus de multi-fruits vitaminés et mes céréales sur la table basse avec un post-it sur le paquet pour me dire d’être sage, de ne pas m’inquiéter et un « Je t’aime » entouré d’un cœur.

*

De tous les amants de ma mère, Luigi était sans doute le moins pire. Celui qui me parlait vraiment, me souriait vraiment et n’approchait jamais trop près. Il n’était pas très beau – grand, vieux et chauve – mais joyeux et attentionné. Amoureux, peut-être. Ma mère et lui s’entendaient bien. Souvent, ils disparaissaient pour de longues promenades où je n’avais pas ma place. Mais je savais qu’il ne pouvait pas vivre avec nous : il était marié, il avait des enfants adultes. Quand le dimanche soir, sa grosse voiture disparaissait au bout de notre rue, ma mère ne paraissait ni triste ni en colère mais heureuse et pleine d’énergie.

*

La vieille avait dû être payée rubis sur l’ongle car tout l’été se passa sans aucune expulsion. J’étais même dispensée d’aller porter le loyer. Ma mère s’en chargeait. Ce n’était plus un problème pour elle car elle avait trouvé un bon travail en ville. Elle faisait visiter des appartements neufs qui se vendaient comme des petits pains, disait-elle. Du mardi au dimanche, elle se levait tôt et rentrait tard, complètement épuisée. Le lundi, elle dormait ou somnolait ou téléphonait à Luigi. Comme c’était le début des grandes vacances, je pouvais rester seule à la maison. Ça ne me gênait pas, j’avais l’habitude. Je m’occupais du ménage et des courses. Désormais, il y avait toujours de l’argent dans le porte-monnaie sur le frigo et même des billets glissés dans les pages roses du dictionnaire, au cas où.
J’allais à pied à la supérette, trainant derrière moi un cabas à roulettes tout neuf, orange et horrible. Je détestais qu’on me voie avec. Pourtant, je ne connaissais personne au village. Je baissais la tête quand je passais à la caisse même si les caissières me regardaient à peine. Je détestais encore plus le reflet des vitrines de la grande rue car la vieille avait raison : mon corps changeait. Les renflements de mes mamelons commençaient à frotter contre mes brassières et mes tee-shirts. Mon visage était moins rond. Mes tresses terminées par des petits coquillages me plaisaient moins. Je voulais mes cheveux libres. Je savais que, peu à peu, mes hanches allaient s’élargir et ma taille s’affiner. La dernière étape de la fin de l’enfance serait les règles. Ma mère m’avait déjà tout expliqué tout en me disant que j’avais de la chance car sa mère à elle ne l’avait pas prévenue. Quand c’était arrivé, elle avait cru qu’elle allait mourir. Les moqueries de sa mère lui avaient percé le cœur.

*

J’avais pris l’habitude de cette solitude estivale. Comme je dormais dans le canapé du salon – la seule chambre était celle de ma mère – j’étais réveillée vers six heures par un rayon de soleil qui venait de la salle de bains pour toucher mon visage. Ce n’était pas une caresse, c’était un ordre. Le jour exigeait ma participation pour s’accomplir.
Je ne restais pratiquement pas à l’intérieur. Je prenais mon petit-déjeuner sur la terrasse, allongée sur un drap de bain, le téléphone à mes côtés, le fil tiré au maximum. Ma mère m’appelait vers neuf heures. J’avais besoin d’entendre le son de sa voix et j’étais fière de la rassurer sur ma capacité à rester seule sans faire de bêtises. Même si je m’estimais trop grande pour les attendrissements, j’espérais que la litanie de ses « Bisous partout » sortirait du combiné pour s’enrouler autour de mon cou. Ensuite, s’il n’y avait ni courses ni ménage à faire, je restais dans le jardin pour jouer même s’il s’agissait surtout de rêver à voix haute.
J’essayais d’enfanter un monde à mes ordres. J’étais tour à tour Super Julia, la reine Julia, Captain Julia, présidente Julia, commissaire Julia et je résolvais toutes les énigmes, je punissais tous les crimes, je gagnais toutes les batailles. Pourtant, mes créatures étaient muettes et translucides, sans répondant et sans esquive. Je n’arrivais plus à les faire vivre comme avant. Mes jeux ne duraient que quelques minutes. Mon imagination n’avait plus la force de transformer un buisson en palais et une motte de terre en volcan. Je voulais faire autre chose de moi-même.

*

Un matin, je traversais à nouveau la haie pour pénétrer dans le parc de la propriétaire. Je n’avais plus aucune raison d’être là pourtant j’avançais dans la pénombre du parc boisé qui avait des allures de palais végétal en ruine. La frontière avec la lumière était toute proche. J’entendais les bruits joyeux d’un repas de famille. La curiosité s’aiguisait sur la peur.  Je voulais en savoir plus. Il y avait le rire grave d’un homme, les protestations amusées d’une femme, les éclats aigus des enfants, le cliquetis de la vaisselle, l’eau qui cascadait de la carafe, les verres entrechoqués. C’était sans doute des gens heureux mais leur musique m’était étrangère. Avec ma mère, nous prenions nos repas à la cuisine en écoutant la radio, sans vraiment se parler ni rire. Quand parfois Luigi nous emmenait à la Pizzeria du village, lui et ma mère roucoulaient sans s’occuper de moi et je m’efforçais d’écouter le chanteur d’ambiance qui enchainait les romances italiennes sur une petite estrade à côté du bar. Je n’avais jamais fait partie d’une tablée où le bonheur est le plat principal.
Pour rester cachée, je passais de buisson en buisson dans la partie ombreuse du parc. La grande maison était à ma gauche, méconnaissable avec ses fenêtres ouvertes au rez-de-chaussée et des rideaux blancs gonflés hors des embrasures. Les convives étaient tout proches. Je voulais les épier sans être découverte mais une odeur de pommes caramélisées qui émanait de la maison me poussa à l’imprudence. Je posais un pied sur la pelouse ensoleillée et fit quelques pas de côté pour apercevoir, ne serait-ce qu’en bout de table, un demi-visage heureux. Mais alors que j’étais une intruse totalement visible et à découvert, une voix affolée de femme me figea sur place :

– Mon Dieu, la tatin !

Elle déboula à quelques mètres de moi sans me voir, traversa la pelouse et s’engouffra dans la maison. Je restai une ou deux minutes tétanisée, fixant la porte entrebâillée par où la femme n’allait pas tarder à ressortir. J’émergeai de ma stupeur non pour m’enfuir mais pour avancer les bras ballants, le cœur battant, vers les marches du perron.
Elle apparut blonde et souriante les mains chargées d’un plateau : petites assiettes, gâteau fumant et bombe de crème Chantilly. Elle ne m’avait pas encore vue alors que j’étais en face d’elle. Elle descendait les marches en interpelant sa famille attablée sur une terrasse :

– Les garçons, venez m’aider. Occupez-vous de la glace.

Puis nos regards se croisèrent et elle poussa un cri. Bien sûr, elle lâcha le plateau. Comme il était en argent, il ne brisa pas. Mais la tarte tatin se répandit et se morcela sur les marches du perron. Ahurie, je découvris la bombe de crème Chantilly dans mes mains tandis que la femme avait rattrapé les assiettes.
La vieille propriétaire me sauva en disant à sa fille, la femme blonde, que j’étais son invitée surprise. Elle me plaça en bout de table, en face d’elle, tandis que de part et d’autre se tenaient les parents et deux garçons. Quand elle me présenta à sa famille comme Julia la jolie effrontée locataire du petit pavillon, je baissai les yeux et rougis – et rougis encore en me sentant rougir. Mais je ne savais pas ce qui me dérangeait le plus : être jolie, effrontée ou locataire.
La femme s’appelait Françoise, l’homme Michel, les deux garçons Loïc et Olivier. Ils formaient une famille avec le même regard curieux pointé dans ma direction. Peut-être envisageaient-ils de me choisir comme dessert à la place de la tarte tatin qui ressemblait à une terre ocre, morcelée au milieu de la table. La femme et moi (passées la stupeur et les présentations, elle avait insisté pour que je l’appelle par son prénom et m’avait même serré la main en souriant alors que le désastre était encore à nos pieds) nous avions ramassé les morceaux sans rien perdre et tenté de reconstituer le dessert du mieux possible. L’homme (lui voulait carrément qu’on se tutoie alors qu’il était plus vieux que Luigi, plus gros, plus chauve mais avec d’épaisses lunettes) pensait me mettre à l’aise et m’instruire en pérorant sur la recette de la tarte tatin qui était née d’un incident du même genre et que donc, grâce à mon apparition, je venais d’inventer une nouvelle recette, celle de la tarte Julia délicieuse entre toutes.
Sous l’ombre verte de la terrasse, je picorais ma part de tarte surmontée d’un tourbillon neigeux de crème Chantilly. J’étais trop impressionnée pour apprécier le dessert. La femme s’était éclipsée pour revenir avec un pot de glace à la vanille. Elle modula pour chacun de jolis boules beiges grâce à une cuillère spéciale. J’essayai de garder les morceaux le plus longtemps possible en bouche pour ne pas avoir à parler. Mais peut-être était-il malpoli de lambiner parmi une famille où je n’avais pas de place ?
Encore une fois, la vieille qui ne mangeait pas et nous regardait tous m’épingla :

– Je ne vous vois plus Julia. J’appréciais tant vos visites. Il faudra revenir.
– C’est qu’elle doit être surmenée, ironisa l’homme en se tordant le cou pour mieux me reluquer. Mais je me demande ? Que peut bien faire une belle plante comme toi de ses journées ? Se prélasser ? Se faire belle ?

Sa femme le fusilla du regard et lui conseilla de me laisser tranquille. Je commençai à regretter d’être venue. Pour une fois que j’étais avec une famille, je n’arrivais pas à percer le secret de leur bonheur d’être ensemble.
Les garçons m’observaient en silence. Olivier avait l’air un peu plus vieux que moi. C’était un grand brun osseux et acnéique avec d’affreux petits poils noirs au-dessus de la lèvre supérieure. Je sentais une grande hostilité de sa part. il voulait sans doute que je disparaisse mais n’osait pas me regarder en face. Au contraire, Loïc, plus jeune, maigrelet avec une tête ronde aux cheveux ébouriffés, me dévisageait sans retenue, la bouche ouverte. Il en oubliait de manger, trop surpris de découvrir qu’il existât quelqu’un d’autre en dehors de sa famille. C’était presque doux de plonger dans ses yeux bleus qui n’avaient ni malice ni défiance. Même si J’avais l’impression d’être à peine humaine pour lui et qu’il devait vérifier d’une manière ou d’une autre que je n’étais pas un mirage.
Le père crut bien faire en tapant dans ses mains pour rompre le charme. Il ordonna à Olivier de faire manger son petit frère. L’ainé s’exécuta avec brusquerie. Il enfourna un grand morceau de tarte dans la bouche de Loïc puis une cuillerée de glace surmontée de crème Chantilly. Loïc se mit à mâcher mécaniquement, en laissant couler de la glace aux commissures de ses lèvres. Je compris alors que ce petit garçon n’était peut-être pas tout à fait ordinaire et comme je me sentais moi-même différente parmi eux, je me dis que j’avais trouvé un allié autour de cette table.

*

En rentrant, j’eus la surprise de trouver ma mère et Luigi à la maison. Ils buvaient un verre de vin blanc, assis sur le rebord de la dalle de béton qui faisait office de terrasse. La guitare de ma mère était posée à côté d’elle. C’était la première fois depuis des années qu’elle l’avait sortie de son étui. Je ne me souvenais pas l’avoir vu en jouer ni même entendu chanter depuis que j’étais petite. C’était pourtant sa vie avant moi.
Luigi me salua en levant son verre dans ma direction. Ma mère avait sa main posée sur son bras. Elle m’annonça dans la même phrase qu’elle avait pris trois jours de congés, que Luigi venait d’arriver, qu’il resterait avec nous pour le week-end et qu’elle avait un cadeau pour moi dans ma chambre. Le cadeau était étalé sur mon lit : deux soutiens-gorges blanc pêche avec de fines rayures orangées. J’allais pouvoir laisser tomber les brassières.

– Essaie-les, me dit ma mère qui m’avait suivie. Je les ai pris sans armatures pour que tu sois bien. Les prochains, on ira les acheter ensemble.

Je ramassai un soutien-gorge et m’enfermai dans la salle de bains. J’allumai le néon au-dessus du miroir et je me déshabillai complètement. Voilà, j’avais des seins. Mon corps avait changé. Mes aisselles et mon pubis étaient poilus. J’avais grandi.

J’entendis ma mère toquer à la porte :

– Je peux entrer ?

J’enfilai ma culotte en vitesse puis le soutien-gorge. L’attache obéit aussitôt à mes doigts. Je déverrouillai et ma mère se glissa derrière moi :

– Alors ? Laisse-moi voir. Tu es très mignonne ma Julia. Ça te va très bien.

Ses mots étaient sincères, son visage un peu moins. J’étais devenue aussi grande qu’elle. Quand on se regardait toutes les deux, il était difficile de nous deviner mère et fille. Ce n’était pas seulement à cause de la couleur de nos peaux – elle, blanche porcelaine et moi marron clair – ni de nos chevelures si dissemblables – elle aux longues soies brunes tombant parfaitement sur ses épaules et moi avec mes tresses toutes simples – non, c’était en nous. Elle s’efforçait d’être vive et joyeuse chaque jour pour un jour de plus. Moi j’étais perplexe : je ne savais jamais ce que je devais penser ni ce que je devais dire. Nous étions pourtant ensemble face au miroir.
Ce soir-là, j’eus beaucoup de mal à m’endormir. La nuit était chaude. Je me tournais et retournais dans le canapé-lit. Ma mère et Luigi étaient encore dehors. J’entendais leurs voix sans distinguer les mots. Leurs rares silences étaient ponctués d’accords de guitare. Ils étaient proches mais je ne pouvais pas les voir à cause des persiennes baissées. Je les imaginais se tenant par la main et regardant vaguement la masse sombre de la haie au fond du jardin. Je commençais à somnoler quand ils rentrèrent. Je n’avais pas besoin d’entrouvrir les cils pour savoir que ma mère allait se pencher sur moi. Luigi lui parlait à l’oreille. Elle lui répondait en chuchotant. Ils continuaient une longue conversation qui avait duré toute la soirée. Les mots s’immisçaient en moi comme une prémonition.

– Ça fait bizarre de se sentir libre après tant d’années.
– Qu’est-ce que tu vas faire ?
– Je ne sais pas. Je vais sans doute commencer par chercher un endroit.

*

Le lendemain, malgré l’appel du soleil, je restai couchée le plus longtemps possible. Au petit matin, j’avais vu Luigi traverser le séjour un verre de lait à la main. Il était en caleçon. Son ventre poilu dépassait de son tee-shirt. Il trainait les pieds, il se cognait aux meubles. Je ne voulais pas qu’il vive avec nous. Je ne voulais pas de lui. Il prenait trop de place.
La voix joyeuse de ma mère me réveilla en sursaut quelques heures plus tard :

– On va au marché ma chérie. Lève-toi, profite de la journée. Le temps est magnifique.

J’évitais de lui répondre, même de la regarder. Je n’émergeai des draps que lorsque j’entendis la voiture sortir de la cour. Je venais de replier le canapé-lit quand la sonnerie de la porte retentit. Personne ne venait jamais nous voir. Luigi n’avait pas besoin de sonner. Ma mère l’attendait devant la maison, parfois même au coin de la rue. Je fermai mon pyjama et m’approchai de la porte. Je découvris qu’il n’y avait pas d’œilleton. La sonnerie insista. En me traitant de froussarde, je pris une grande inspiration et me décidai à ouvrir.
C’était Loïc, mon allié de la table de la famille. Dès qu’il me vit, il agrippa ma manche et me tira dehors de toutes ses forces, sous le soleil brutal. Déjà nous avions traversé la pelouse et touché la haie. Loïc sautait comme un cabri et faisait des écarts. J’aurais pu me débattre mais je me laissais entrainer par ce petit garçon ébouriffé qui mettait tant de force et de rire dans cette invitation que je me sentais gagnée par la curiosité. Nous ralentîmes dans la partie la plus sombre du parc : un bosquet d’arbustes autour d’un grand marronnier. Nous n’avions échangé ni une parole ni un regard. Notre seule complicité était l’unisson de nos respirations saccadées. Il me lâcha pour s’approcher d’une échelle de corde fixée à une branche latérale de l’arbre. Avec des mouvements lents et graciles, il y grimpa, se rétablit sur la branche, enlaça le tronc et commença l’escalade.
Je le voyais peu à peu disparaître. Il ne m’avait pas invitée à le suivre mais peut-être était-ce la seule chose à faire. J’étais pieds nus, en pyjama. Dans cette pénombre, je commençais à avoir froid. J’entendis là-haut un ululement d’appel alors, sans plus réfléchir, je mis le pied sur le premier barreau de l’échelle de cordes.
A califourchon sur la branche, je m’accrochai au tronc. J’appelai Loïc plusieurs fois. Un froissement de feuillages me répondit. Les branches étaient des sentiers verticaux qui m’invitaient à grimper mais je devais choisir le bon chemin. J’hésitai, j’avais un peu peur. Je ne pouvais convoquer aucune de mes héroïnes imaginaires pour m’aider et Loïc était si haut que je ne le voyais pas. Mais j’avançais. Mes pieds nus contre l’écorce s’appuyaient quand elle était douce et refusaient le contact avec les aspérités trop rugueuses. Peu à peu, je pris de l’assurance et de la hauteur. Je commençai à voir le toit marron de notre pavillon à moitié mangé par la mousse et flanqué de la maigre antenne de télé qui penchait sur le côté. En m’élevant encore, je m’aperçus que les autres maisons du quartier étaient toutes coquettes comparées à la nôtre, avec des rideaux de couleurs vives et des jardins pleins de fleurs. Pourtant, encore plus-haut, en surplombant le quadrillage pavillonnaire qui semblait n’avoir pas de fin, je sentis une tristesse de prisonnière m’envahir. Mais pour mon réconfort, je chevauchais une branche épaisse, le dos contre le tronc, protégée par l’enclos du feuillage. Quelque chose tapota ma tête : Loïc était perché juste au-dessus de moi. Il me souriait de tout son être. Nous partagions le bonheur du refuge.
Mais un bruit de moteur en contre bas nous menaça aussitôt. Loïc fit la grimace et se boucha les oreilles. Affolée, je regardai vers le sol. Le bruit s’approchait et peut-être allait-il nous abattre. Olivier le grand frère apparut à nos pieds tenant par les poignées une longue débroussailleuse en action qu’il balançait latéralement au pied des arbres. Il était vêtu d’un tee-shirt rouge, d’un short rouge, d’une casquette rouge, de grosses chaussures. Il scandait à tue-tête des paroles – high way to hell ! –  qui s’accordaient aux hurlements de sa machine.
Arrivé presque à notre verticale, le vacarme s’arrêta mais un grésillement persistait. Olivier posa la débroussailleuse contre le tronc et ôta sa casquette. Il baissa les écouteurs d’un walkman qui était accroché à l’arrière de son short, examina longuement l’échelle de corde puis leva la tête. Malgré la multitude des branches et l’épaisseur du feuillage, nos regards se croisèrent. Je me sentis comme percée par une flèche. L’autre cible était Loïc. Dès qu’il le débusqua, il nous hurla dessus :

– Bande de débiles ! Qu’est-ce que vous foutez là-haut ? Descendez tout de suite. Tu veux que mon frère se casse la gueule ? Tu veux qu’il meure ?

Ses paroles provoquèrent en moi de tels tremblements que je fus incapable de bouger. Loïc aussi était sidéré. Son regard semblait retranché dans un recoin secret que son grand frère ne pourrait jamais atteindre.
La suite fut honteuse : Olivier me rejoignit et me fit descendre en mêlant les indications de sureté et les insultes. Je n’étais qu’une emmerdeuse de négresse, Je n’avais rien à faire ici, sa grand-mère aurait dû nous virer depuis longtemps, je devais dégager et retourner dans mon trou.
A peine avais-je touché le sol que je déguerpis. Arrivée chez nous, je m’enfermai dans la salle de bains et me mis à pleurer tout en refusant mes larmes. Pourquoi je devrais pleurer ? Je n’avais rien fait de mal. Je n’étais pas une négresse. J’étais métisse, marron clair, beige foncé, pas noire. Ma peau était bien plus belle que la sienne avec ses boutons dégueulasses. Je n’habitais pas dans un trou mais dans une maison. J’étais invitée et Loïc n’allait pas tomber de l’arbre, il n’allait pas mourir à cause de moi.  On n’était pas débiles. Olivier avait tout gâché. C’était lui le débile.
Je pris une douche fraiche pour me calmer. Dans mon placard, je choisis de beaux vêtements satinés et pailletés et mon soutien-gorge. En retournant dans le salon, je m’aperçus que la porte était grande ouverte. Une ombre se projetait sur le carrelage. Olivier se dandinait sur le palier, les joues rouges et le front en sueur. Comme je marchais sur son ombre, il bredouilla :

– Excuse-moi pour tout à l’heure. Je ne pensais pas ce que j’ai dit. Je ne suis pas raciste. J’ai eu tellement peur quand j’ai vu Loïc dans l’arbre. Il est déjà tombé et je ne dois pas le laisser seul. Il est trop vulnérable. Mes parents sont à l’hôpital avec ma grand-mère. On est que tous les deux et c’est moi qui dois m’occuper de lui.

Loïc se tenait derrière Olivier. Il souriait comme il m’avait souri dans l’arbre mais il ne regardait que l’épaule de son frère. Je n’avais pas de goût pour la vengeance, ou pas assez. Pourtant, Olivier était à ma merci. Il attendait ma sentence ou ma clémence la tête baissée, dégoulinant de sueur, la peau rose parsemée de brins d’herbes, des oreilles aux mollets. Si je faisais la paix, c’était uniquement pour qu’ils déguerpissent avant que ma mère et Luigi ne rentrent du marché.

– Tu peux venir cet après-midi, proposa-t-il piteusement.
– Pourquoi tu m’invites ? Vous n’êtes même pas chez vous dans cette maison.
– Ma grand-mère sera d’accord. Elle t’aime bien, on dirait.
– Pourquoi, je viendrais ? Elle me fait peur ta grand-mère.

Olivier ne sut que répondre. Derrière Loïc piétinait d’impatience. Il était temps d’abréger :

– Attendez-moi au pied de l’arbre, après le repas. Je viendrai peut-être.
– Alors ? Tu m’excuses ? demanda Olivier en s’essuyant le front avec le dos de sa main.
– Partez maintenant. Mes parents vont arriver.

Je voulus rectifier. Ce n’était pas mes parents car Luigi n’était pas mon père ni même mon beau-père. Mais je n’en eus pas le temps. La voiture manœuvrait déjà pour entrer dans la cour. Je fis un geste suppliant aux garçons pour qu’ils partent mais Olivier ne bougea pas. Il attendait l’absolution. Heureusement, Loïc l’entraina vers la haie avec la même poigne et la même rapidité qu’il avait eu avec moi un peu plus tôt.

*

– Parle-moi de mon père.

Ma mère cessa immédiatement son babillage et me dévisagea. Luigi se concentra sur sa part de quiche. Elle chercha à poser sa main sur la mienne. J’eus un moment de recul mais pas assez rapide car déjà elle me touchait.

– Qu’est-ce qui se passe ma chérie ? Je t’ai déjà tout dit.

Au fil des années, ma mère pensait avoir bien fait les choses en m’expliquant qu’elle avait rencontré Abdou à Paris, en faisant la queue pour un concert des Touré Kounda, un groupe de musiciens sénégalais qui avait eu du succès en France dans les années 1980. Ils s’étaient parlés, ils s’étaient revus, ils s’étaient plus et m’avaient faite. Il était parti, j’étais née. Je n’avais rien de lui, pas même une photo ni un nom de famille ni un endroit à pointer sur la carte d’Afrique. Je ne savais même pas s’il était Sénégalais comme les musiciens du groupe.
Luigi déploya sa grande carcasse et passa dans la cuisine, son assiette vide à la main. Je l’entendis poser l’assiette dans l’évier, ouvrir la porte-fenêtre, marcher dans la cour, déverrouiller le coffre de sa voiture.  En face de moi, ma mère était livide, par ma faute. Elle ravala sa salive et me regarda avec une tendresse mécanique.

– Qu’est-ce que tu veux que je te dise ?
– Je viens d’où ?
– De mon ventre. De ma jeunesse. De l’amour, surtout. Ton père était beau et tendre et nous nous sommes aimés. Très peu de temps mais c’est inoubliable. Quand je te vois sourire, il revient vers moi. Tu es gracieuse comme lui, Julia. Tu es une enfant de l’amour, c’est tout ce qui compte.
–  Mais lui, il venait de quel pays ?
– Du Sénégal ou plutôt de Casamance. Je n’en sais pas plus. Toi, tu es une petite Française.
– Quand est-ce qu’on ira le voir ?
– Tu iras un jour, peut-être.  Quand tu seras plus grande. Mais je ne pourrais pas t’aider. Je ne connaissais pas sa famille. On avait des amis en commun mais c’était il y a longtemps. J’ai changé de vie depuis. Grâce à toi.
– Mais il sait que j’existe au moins ?
– Julia, ma chérie, il n’y a que toi et moi depuis le début. Mais la vie est longue. Vous vous rencontrerez un jour, j’en suis sûre. Peut-être que dans son cœur, il t’attend.

J’avais dégagé ma main, reculé ma chaise. Ma mère attendait de moi quelque chose mais je ne pouvais pas venir l’embrasser, passer un bras autour de son cou et lui dire que je l’aimais plus que tout au monde et pour toute la vie. Même si c’était vrai. Même si nous le savions toutes les deux.
Un barouf dans la cuisine nous signala le retour de Luigi. Il apparut dans le séjour avec un parasol jaune canari coincé sous le bras. La pointe du manche trainait sur le carrelage en grinçant affreusement. Il balançait par la ficelle un carton à gâteaux. Il nous déclara en arborant un grand sourire :

– On va prendre le dessert sur la terrasse.

Ma mère se leva et se précipita vers lui. Il se passait quelque chose entre eux qui m’échappait mais je comprenais l’essentiel. Ils étaient ensemble et j’étais seule. Nous ne serions jamais trois.

*

L’échelle de corde avait été enlevée. J’espérais apercevoir le visage espiègle de Loïc à travers les branches ou l’entendre rire et ululer pour exciter ma curiosité mais il n’y avait personne. Le marronnier était vide, le bosquet bourdonnant de moustiques. L’ombre verte qui m’englobait me mettait mal à l’aise. Il fallait que j’en sorte. Sans aucune peur d’être chassée désormais, je pouvais m’approcher de la grande maison car j’étais invitée par les garçons.
Olivier m’attendait assis sur la balustrade du perron, coiffé, gominé, propre et présentable avec un pantalon beige à pince, un polo marine et des chaussures bateau. Sans rien me dire, il ouvrit grand la porte.
Le vestibule et le petit salon étaient encombrés de cartons. Dans la cuisine immense et sombre, la mère s’activait devant une table surchargée de bouteilles, de boites de conserves, de paquets de riz, de pâtes, de gâteaux. Elle les triait en s’exaspérant quand elle découvrait leur date de péremption et les déplaçait d’un bout à l’autre de la table, comme si elle reconstituait la maquette d’une ville. Elle m’accueillit comme une vieille connaissance, m’embrassa, me demanda des nouvelles de ma mère, se plaignit d’un travail qui n’en finissait pas, houspilla son fils pour qu’il s’occupe de son invitée. Olivier haussa les épaules mais obéit : il se contorsionna pour ouvrit le frigo et récupéra une brique de jus d’orange puis il me fit signe de le suivre et m’entraina dans l’escalier.
Les marches étaient recouvertes d’une moquette cramoisie au motif de grandes fleurs. La rampe de bois tremblait sous ma paume.

– Ils veulent vendre la maison, m’expliqua Olivier à voix basse. Il ne faut pas le dire à ma grand-mère.

Les fleurs de la moquette s’ouvraient aussi dans le couloir du premier étage. Je n’étais jamais venue ici. Je n’avais jamais pénétré les secrets d’une vieille maison, ceux qui se trament dans les étages et dans les chambres.
Au bout du couloir, une fenêtre diffusait l’éblouissante lumière du jour. Il me fallut quelques secondes pour apercevoir une silhouette centauresque et entendre un grincement régulier. Loïc était juché sur un vélo d’appartement et pédalait de toutes ses forces, tête baissée sur le guidon. A notre approche, il sauta de la selle et se glissa derrière une porte. Nous le rejoignîmes.
La première chose que je vis en entrant dans la pièce fut le grand édredon rouge sur le lit. Je fus immédiatement attirée par la couleur profonde, intense, moirée. C’était comme un territoire chaleureux qui donnait envie de le rejoindre. Loïc dut le comprendre car il me tira par la manche et s’assit avec moi sur le bord du lit. A son signal – un grand sourire –  nous basculâmes dans le rouge de l’édredon comme des plongeurs dans la mer. Les cloches de l’enfer nous ramenèrent à la chambre. Olivier était accroupi devant une chaine hifi. Il venait d’y insérer un disque d’AC/DC, son groupe du moment, et commençait à basculer la tête d’avant en arrière à mesure que le son montait. Je n’écoutais pas ce genre de musique. A la maison, il n’y avait pas de disques mais il m’arrivait de me pâmer devant des émissions de variété sirupeuses. Dès les premières mesures, Loïc se mit à pousser des cris stridents d’excitation. Debout sur le lit, il mimait des riffs de guitare tandis qu’Olivier s’était lancé dans un play-back aphone avec une brosse à cheveux en guise de micro. Les deux frères étaient front contre front et vivaient à fond leur délire. C’était facile de voir un vrai micro, une vraie guitare électrique, des vrais musiciens arrogants et rebelles. Bien sûr, ils ne faisaient pas attention à moi mais j’étais tout de même heureuse d’assister à leur rituel. J’essayai de retenir l’instant – la musique et les corps –, de ne rien oublier.
Mais ça ne pouvait pas durer : leur mère entra dans la chambre avec un regard outré. Elle tenait trois verres empilés. Olivier éteignit la musique tandis que Loïc continua un instant de jouer de sa guitare invisible.

– Qu’est-ce que c’est que ce boucan ? Je vous entends d’en bas. Je vous rappelle que votre grand-mère se repose dans la chambre à côté. Olivier, c’est à toi de montrer l’exemple. Tu as une invitée, je te rappelle. Tu ne lui as même pas servi à boire.

Elle ramassa la brique de jus d’orange qui trainait par terre et disposa les verres sur une table basse. Dès que les trois verres furent remplis, les frères se précipitèrent et en vidèrent deux d’un trait.

– Ces garçons, soupira-t-elle en me tendant le dernier verre. J’aurais dû avoir une jolie fille comme toi.

Je me levai, mue par un réflexe d’éducation (ne pas boire ni manger sur un lit) et remerciai. Le jus était glacé. Tous me regardaient boire. Je remerciai encore en rendant mon verre.

– Ta mère a de la chance, me dit-elle avec un regard d’envie.

Elle se tourna vers ses fils :

– Faites un jeu, soyez calmes. Fais dessiner ton frère, Olivier. C’est important qu’il dessine. Je ne veux pas avoir à remonter. Pense un peu à ta grand-mère. Elle est très fatiguée. Il faut qu’elle dorme.

Pour la contrarier, une voix nette et ironique traversa les murs :

– Je ne dors pas et je suis en pleine forme.

La mère leva les yeux au ciel et soupira bruyamment. Elle quitta la chambre en claquant la porte. Ses pas furieux dans le couloir provoquèrent un fou-rire nerveux chez les deux frères et moi, par contagion, je commençai à sourire.

*

Loïc était assis en tailleur à la table basse et traçait des bâtons de couleurs sur une feuille blanche. Olivier, accroupi à sa gauche, lui tendait, un à un, les feutres qu’il venait de prendre dans un grand pot et de décapuchonner. J’étais à sa droite, une ramette de papier A4 sur les genoux, et je posais une nouvelle feuille sur la table quand Loïc avait fini un dessin. C’était une organisation efficace. Loïc dessinait vite. Il peuplait les feuilles de toutes les couleurs qui étaient à sa disposition avec une prédilection pour le vert. Je ne sais pas comment un dessin puis deux puis trois puis tous se sont retrouvés sur le lit. C’est peut-être moi qui ait posé le premier pour voir l’effet du fond rouge autour des traits multicolores. En plissant les yeux, en détachant le regard, j’observais la vibration des couleurs entre elles. J’avais l’impression que Loïc avait donné vie à des êtres singuliers qui allaient rejoindre les particules dansantes de la lumière.

– Qu’est-ce que tu veux faire maintenant ? me demanda Olivier en ramassant les dessins pour signifier l’arrêt de l’activité.

Je regardai autour de moi. Ce n’était pas une chambre d’enfant mais de visiteurs, surchargée de gros meubles, de vieilles valises, de couvertures pelucheuses dans des housses en plastique. Une malle était posée sur une armoire.

– Qu’est-ce qu’il y a dedans ?

Olivier ne savait pas. Il se haussa sur la pointe des pieds pour la descendre. Elle tomba presque dans mes bras. Nous l’ouvrîmes ensemble. Elle était vide, tapissée d’un papier beige à liseré or. Comme nous étions penchés pour inspecter les recoins – une carte, une lettre, un message codé ? – nous entendîmes un flash dans notre dos. Loïc venait de nous prendre en photo avec un appareil polaroïd qui déroula aussitôt le papier sensible. Tandis qu’Olivier et moi nous regardions apparaître par lente magie nos dos courbé, Loïc appuya encore sur le déclencheur avec un rire qui vint en même temps que le flash. Ce fut le signal d’un jeu de poses et de prises entre Loïc et Olivier. Chacun son tour, chasseur-chassé, ils grimaçaient, gonflaient leurs joues, retroussaient leur nez, roulaient des yeux, se transformaient en chien, en singe, en ours. Les photos sortaient une à une de l’appareil, un peu humides et collantes, fragiles. Je les prenais avant qu’elles tombent à terre (les deux frères obnubilés par le jeu ne se préoccupaient pas du résultat) et les posais sur la table basse le temps qu’elles sèchent et se révèlent.
Quand enfin Olivier me tendit l’appareil, je fus intimidée. Je n’avais sans doute pas droit à la même insouciance qu’eux. Je n’étais pas chez moi ni en famille. Je n’étais même pas leur amie. Olivier me prévint qu’il ne restait presque plus de papier sensible dans le polaroid, de quoi prendre une seule photo. Une seule ? Je voulais qu’elle soit spéciale. L’appareil était encombrant, anguleux, difficile à tenir.  Pourtant, je sus immédiatement que je n’aurais aucun problème à l’utiliser : il m’obéirait.
Je devais avoir l’air grave car ils comprirent qu’ils ne devaient plus faire de grimace. Je regardai une première fois dans le viseur et leur demandai de se rapprocher l’un de l’autre. Je fus frappé par leur ressemblance seulement à ce moment. Ils avaient les mêmes grands yeux étonnés (marrons pour Olivier, bleus pour Loïc), les mêmes joues pleines, le même nez en trompette, les mêmes épaules larges. Ils souriaient à l’excès comme on devait leur demander sur les photos de famille et attendaient, figés, le déclic. Mais je n’étais pas satisfaite. Je voulais qu’ils vivent et qu’ils posent en même temps. Je les fis asseoir sur le bord du lit. Aussitôt Loïc s’allongea. Olivier l’imita avec réserve.

– Mettez-vous torse nu, ordonnai-je.

Mon autorité me surprit. Ils pouvaient se braquer, se moquer, me congédier même, mais ils obéirent sans protester. Olivier enleva son polo puis le tee-shirt de Loïc.  Je voulais voir l’effet de leur blancheur sur l’édredon rouge. Est-ce que comme pour les dessins de Loïc, une vibration particulière allait naitre ? Je voulais voir la différence entre le corps osseux, presque adulte d’Olivier et celui plus menu, plus fragile de Loïc. Je voulais que leurs corps fraternels se frôlent mais que leurs regards révèlent des mondes intérieurs totalement différents. Ils se prirent par la main alors que je ne leur avais rien demandé. C’était le geste qui fallait. Le soleil disparut derrière des nuages. J’appuyai. J’arrachai aussitôt la photo qui sortait de l’appareil.
Après, j’eus honte. Je me débarrassai de l’appareil sur le lit. Olivier se rhabilla en évitant mon regard. Tandis que l’image apparaissait entre mes mains, il jeta les autres polaroids dans la corbeille, rassembla les dessins de son petit frère et les descendit à sa mère. Loïc s’était endormi, roulé en boule. Je rabattis l’édredon sur lui et quittai la chambre.

*

Je n’avais plus envie de rester dans cette vieille maison. Je l’entendais grincer et gémir de tous ses murs, de toutes ses fenêtres, de toutes ses boiseries. Au sommet de l’escalier, une voix m’arrêta. C’était la propriétaire qui avait deviné mon pas.

– Julia, ma petite chérie, venez me voir avant de partir.

Je n’étais pas sa petite chérie. Elle le savait comme moi, comme elle savait que je ne résistais pas à son intonation.

– Venez, chère demoiselle. Je suis si seule dans ma chambre.

Elle dit encore plusieurs fois « Venez » comme pour me guider jusqu’à elle. Je revins alors sur mes pas, posai ma main sur une porte et elle s’ouvrit.

– J’espère que vous les menez par le bout du nez, ces deux balourds. Il n’y a que ça à faire avec les hommes.

Elle était minuscule dans un grand lit, adossée à plusieurs oreillers. Ses cheveux dénoués se répandaient sur ses épaules et diffusaient leur grisaille dans la pièce : le lit, le sol, les murs, le haut plafond, même l’air paraissaient gris. Mais au cœur de cette tristesse les yeux bleus de la vieille femme avaient un éclat irrésistible. Il y avait autre chose d’effrayant et de fascinant qui retenait mon regard : un tuyau transparent passait sous son nez pour lui donner de l’oxygène. J’avais déjà vu ce dispositif à la télé mais jamais en vrai, sur le visage d’une vieille femme, comme dernière chance de survie.

Elle s’aperçut de mon regard :

– N’ayez pas peur de moi, Julia. Les temps ont changé. Vous êtes superbe et je suis à plaindre. Ce petit tuyau me donne un sursis alors qu’il vous reste une vie entière.

Elle m’invita à m’asseoir sur le bord du lit mais je préférai la chaise à son chevet. Sans rien dire, elle désigna la photo alors que j’essayai de la dissimuler derrière mon dos car je sentais que j’avais fait une chose interdite même si l’interdiction demeurait mystérieuse.

– C’est étrange, je reconnais à peine mes petits-enfants, dit-elle en plissant les paupières devant la photo que je tenais devant elle. C’était pourtant il y a un instant. J’ai entendu le déclencheur.

Elle essaya de se redresser, de saisir mon bras. J’aurais pu l’éviter très facilement tant elle était faible mais je me laissai faire. Sa main était légère et douce alors que je m’attendais à ce qu’elle soit dure et froide.

– Cette maison, me dit-elle, je l’ai tellement aimée. J’ai cru que c’était toute ma vie. Mais aujourd’hui, je ne l’aime plus. Je sais qu’ils veulent la vendre mais ça m’est égal. Ils devront attendre encore un peu. Que pensez-vous de cela, Julia ? On aime et on n’aime plus. Les maisons ou les gens, c’est pareil. Ça vous arrive aussi ?

La seule personne que j’aimais était ma mère et je savais déjà que cet amour ne devrait jamais rompre.

– Je suis trop jeune, murmurai-je.
– Trop jeune pourquoi ? Aimer, ne plus aimer ? Pour savoir qui vous êtes et ce que vous voulez ? Allons, Julia. Vous êtes différente, vous êtes intelligente et vous savez déjà.

Je dégageai mon bras et me levai pour partir. Je ne savais pas si j’étais intelligente mais je savais que j’étais différente. Le regard des autres me le disait sans cesse. Je savais que j’attendais quelque chose, quelque chose d’imminent et à ma portée mais je ne savais pas si je pourrais le reconnaitre et le saisir.

– Ne partez pas encore, Julia. Je vais vous donner un conseil de vieille femme que je tiens d’une autre femme : la mère de mon défunt mari. Le jour de mon mariage, elle m’a dit ceci : pour avancer dans la vie, il n’y a que deux chemins, celui du bonheur et celui de la vérité. Gare à celles qui cherchent la vérité sur le chemin du bonheur et le bonheur sur le chemin de la vérité. Bien sûr, j’ai haussé les épaules. C’était une bourgeoise triste et désœuvrée. Je croyais qu’elle n’avait rien à m’apprendre. Maintenant, je me dis que j’ai eu tort. Mais vous Julia, vous êtes jeune et perspicace. Ne vous trompez pas.

Je ne voulais plus l’entendre. J’étais debout. J’allais partir.  Je traversais la grisaille. J’avançais vers la porte, poussée par la respiration tenue et déchirante de la vieille femme. Je n’avais rien compris à ces conseils pourtant ils commençaient déjà à germer en moi.

Olivier et Loïc m’attendaient dans le couloir. A voir leurs visages interrogateurs, je compris qu’ils avaient écouté à la porte, sans grand succès.

– Alors ? me demanda Olivier. Qu’est-ce qu’elle a dit ?
– Rien de spécial. Mais elle sait que vous allez vendre la maison.
– Elle sait toujours tout.

Loïc me saisit par la manche et m’entraina pour une cavalcade dans l’escalier. Arrivés en bas, nous traversâmes en trombe le rez-de-chaussée, l’enfilade des pièces qui sentaient le moisi malgré les fenêtres ouvertes. Le soleil m’attendait sur le perron et je frémis de bonheur en sentant sa chaleur me pénétrer par tous les pores de la peau. J’avais besoin de lumière. Je voulais qu’elle ne me quitte jamais. J’étais entièrement dévolue à la caresse du soleil. Loïc me dévisageait bouche bée. Puis, soudain, il me lâcha et courut dans le jardin en poussant des cris de joie en direction des arbres.

Olivier arriva ensuite. Il me tendit une enveloppe kraft.

– De la part de ma grand-mère. La photo est à l’intérieur.

Il avait encore une chose à dire qui ne pouvait plus attendre :

– Pour ce matin, tu me pardonnes ?
– Et toi ? Tu te pardonnes ?
– Presque, me dit-il dans un soupir.
– Alors, moi aussi.

Nous n’allions pas nous faire trois bises pour nous quitter. A ma grande surprise, je vis apparaître ma mère du fond du jardin. Elle était vêtue d’une nouvelle robe blanche à liseré rouge, de nouvelles chaussures à talons rouges. Un papillon d’argent brillait à son cou. Elle était si belle.

– Nous allons partir, me dit-elle. Dis au revoir à ton camarade.

Olivier me fit un petit signe. La lueur de son regard me le rendit plus sympathique qu’une après-midi passée avec lui. Je lui fis un clin d’œil (je savais les faire) pour qu’il ne dise plus de bêtises et qu’il veille sur son frère.
Bras-dessus, bras-dessous avec ma mère, nous nous éloignâmes. Mais au lieu d’aller vers le portail qui séparait la propriété de la zone pavillonnaire, nous obliquâmes à droite, vers la terrasse. Je ne fus même pas surprise d’y trouver Luigi attablé avec les parents d’Olivier et de Loïc. Ils venaient de prendre l’apéritif. Les verres étaient vides. Ils avaient grignoté des olives et des cubes de fromage.
Dès qu’il nous vit, Luigi se leva. Comparé au balourd qui se trouvait en face de lui, je le trouvais plus qu’acceptable. Ou bien, je commençais à m’habituer à lui. Les parents se levèrent aussi et nous accompagnèrent jusqu’au trottoir. Là, ils nous souhaitèrent une bonne soirée et nous serrèrent la main, même à moi.
Nous nous retrouvâmes à marcher sur la chaussée car le trottoir était trop étroit pour nous trois. J’étais toujours collée à ma mère. Luigi se tenait un peu à l’écart. Les rues étaient vides. Le ciel commençait à pâlir. L’air était encore doux et le silence facile à vivre. Peu à peu, Luigi se rapprocha et prit la main de Maman. Je savais déjà ce qu’ils allaient m’annoncer.

 

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Je t’attendais

Une nouvelle sur les retrouvailles d’un homme et de sa fille après une longue absence :

Je ne suis pas une bonne personne mais qu’est-ce que ça peut faire ? De moi, il n’y a rien à dire. J’ai passé trente-six ans de ma vie au service état-civil d’une ville de la banlieue sud de Paris. J’ai enregistré des naissances, des mariages et des morts. J’ai établi des papiers pour que des personnes de chair, de rêves et de sang puissent justifier leur existence. Je ne suis pas si mauvais, non plus. Les gens ne me tournent pas tous le dos. Ma fille tente de s’approcher de moi. Elle fait l’effort de donner beaucoup plus qu’elle a reçu : j’ai disparu pendant son enfance. Sa mère avait raison . Je n’étais pas fiable. Je buvais trop, je fumais trop. Je végétais dans mon petit studio. Je ne payais pas toujours la pension. Je n’organisais pas mes week-ends de garde et encore moins les vacances. Je ne savais pas quoi faire avec une enfant.
– Elle n’a pas besoin d’un père comme toi. Reste à l’écart.
Après la mort de sa mère, Anaïs m’a appelé. On s’est donné rendez-vous un soir au café de la mairie. Je l’ai reconnue de loin. Elle ressemble à sa mère : la même raideur dans le haut du buste, les mains posées à plat sur la table, cette fixité dans le regard. A mon approche, elle s’est levée. Elle n’a pas douté une seconde. Nous nous sommes serrés l’un contre l’autre. Un vertige inconnu m’a saisi. Je me suis agrippé à elle. J’ai senti ma gorge se nouer mais mes yeux sont restés secs.
Ça a été difficile pour elle de prononcer le mot Papa, même de me tutoyer, mais elle ne pouvait s’empêcher de me dévisager, entre espoir et soupçon. J’ai tenté de la rassurer :
– Appelle-moi comme tu veux. Ou ne m’appelle pas. Mais raconte-moi un peu ta vie.
Ma fille est brillante : elle est agrégée de lettres et enseigne dans un lycée prestigieux à Paris. Elle donne aussi des cours d’alphabétisation pour une association qui aide les réfugiés. Avec l’argent hérité de sa mère, elle a acheté un petit appartement dans le douzième arrondissement. Elle avait l’apport mais elle doit payer un crédit pendant quinze ans. Je ne saurai rien de ses rêves, de ses regrets – trop tôt. Maintenant, c’est mon tour.
– Qu’est-ce qui a changé, me demande-t-elle et ses yeux m’ordonnent de ne pas mentir.
– Je ne bois plus. Je ne fume plus. Je vis seul.
Je ne lui dis pas que c’est l’alcool qui ne veut plus de moi. La moindre goutte me rend malade. J’ai du diabète. Je lui parle de mon départ en retraite dans trois semaines. Je cherche encore quelque chose d’intéressant dans ma vie mais je ne trouve rien alors je lui dis que je regrette d’avoir été un mauvais père.

La fois suivante, je l’appelle du travail pour qu’elle m’aide à acheter un nouveau portable. J’ai perdu l’ancien il y a longtemps et je ne l’ai pas remplacé. On se retrouve un samedi après-midi devant le magasin, près de la mairie. Elle a l’air heureuse de me voir. Le vendeur (un stagiaire ou un apprenti) est très jeune. Il me parle lentement, comme à un demeuré. Peut-être parce que je veux le forfait le moins cher et le modèle le plus simple. Pas besoin d’internet ou de caméra, il n’y aura qu’un seul numéro à l’intérieur. Il insiste. Anaïs se tient en retrait. Une troisième personne nous observe au fond du magasin : la responsable qui évalue la prestation de son vendeur.
Ensuite nous allons m’inscrire à la bibliothèque, un bâtiment circulaire d’un seul tenant, en verre et acier, à trois stations de tramway de chez moi. J’ai le justificatif de domicile dans une poche, un peu d’argent dans l’autre. La jeune femme de l’accueil est souriante, enjouée. Mais ce n’est pas à moi qu’elle parle. Elle fait l’inscription sans m’adresser un regard. Anaïs et elle, en grande conversation, sont comme deux sœurs également belles et jeunes. Je laisse mes papiers sur le bureau et commence à dériver entre les rayons. Un étourdissement m’oblige à m’asseoir. C’est de plus en plus fréquent, pourtant je prends mon traitement. Le canapé en cuir noir est large et confortable. Je m’aperçois qu’il y en a cinq autres dispersés parmi les allées et sur chacun d’entre eux une vieille ou un vieux attend sans rien faire, sinon regarder les toits de la ville à travers les parois vitrées.
Anaïs me rejoint, s’assied à mes côtés et me donne ma carte. Son visage exprime une joie et une plénitude enfantines.
– Les bibliothèques, les librairies et les théâtres sont les plus beaux endroits du monde, déclare-t-elle en faisant un geste ample du bras vers les rayonnages.
Je la trouve un peu pompeuse et intello mais cela m’amuse. Je la taquine en répliquant :
– Les bars aussi, c’est bien.
Elle pourrait me clouer sur place et me rappeler que j’y ai perdu ma famille mais elle préfère ne pas. Elle a quelque chose à me dire. Sa main agace le lobe de son oreille droite ornée d’une étoile noire. Sa mère avait le même geste. Elle hésite, regarde devant elle puis se lance à voix basse :
– Tu sais, peut-être qu’un jour tu trouveras un de mes livres, ici.
– Tu écris ?
– je ne suis pas encore publiée. Enfin, pas vraiment. Quelques poèmes dans une revue en ligne. Mais je travaille sur un roman. Depuis deux ans. Je n’avançais plus mais depuis qu’on s’est revu j’écris tous les jours.
– Et ça parle de quoi ?
– De nous : toi, moi, Maman. Mais pas vraiment. Ça parle des souvenirs qui surgissent, que l’on contourne, que l’on creuse, comme des blocs avec des fissures. N’importe qui pourra s’y retrouver, j’espère.
– Et le titre ?
– Je ne sais pas. Je déciderai à la fin.
Je la félicite et je l’autorise. Elle peut écrire ce qu’elle veut sur moi. Je ne corrigerai pas par-dessus son épaule. Je n’aurai sans doute pas le beau rôle : un fantôme énigmatique, un regard injecté de sang, une main agrippée à un verre vide – un personnage. J’ai essayé trois fois d’être rédacteur et je n’ai pas réussi. Ma fille est écrivaine et professeure agrégée de Lettres.
– C’est un peu grâce à toi, me dit-elle. Quand j’étais petite, juste avant que tu partes, tu me lisais des poèmes tous les soirs. Pas des histoires pour enfants mais des poèmes qui te plaisaient. Maman n’aimait pas trop. Ton préféré parlait d’un loup. J’ai gardé le livre : une anthologie.
Je me souviens de ce vieux bouquin que j’avais récupéré dans la boutique de mon père, après sa mort. J’étais adolescent. Je voulais quelque chose de lui, un objet qu’il avait touché. Il gardait toujours un livre sous le comptoir, pour se cultiver entre deux clients, comme il disait. Un ticket déchiré faisait office de marque-pages : La mort du loup d’Alfred de Vigny. Mon père était un commerçant modeste et silencieux. Il ne se plaignait jamais. Il avait dû se reconnaitre dans ce poème lugubre que je lisais à ma fille de huit ans.
– Tu crois qu’ils l’ont ici, dis-je en me relevant avec précaution.
Nous déambulons dans le rayon littérature. L’anthologie de mon père n’y est pas. Mon regard flotte au dos des livres. Je ne connais aucun auteur.
– Je lirai ton roman quand il sera publié.
– Ce n’est pas sûr. On verra.
Un vacarme emplit soudain le bâtiment : une dizaine d’adolescents vient de faire irruption. Ils jouent aux caïds qui défient la culture officielle. Leurs armes sont les mugissements, les rires forcés, les pets, les rots, la bousculade, les roulements d’épaules, les froncements de sourcils. Une à une, les bibliothécaires viennent à leur rencontre. Elles s’efforcent d’être souriantes, les appellent par leurs prénoms, leur demandent de sortir. Les jeunes s’esclaffent mais reculent quand elles avancent. Ça ressemble à une chorégraphie.

Quand mon nouveau portable vibre le dimanche suivant, je ressens une grande gratitude : elle m’appelle. Elle veut savoir comment je vais, si j’ai besoin de quelque chose. Je sors à peine du lit. Je ne fais rien de spécial.
– Ça va te paraître étrange, me dit-elle. Mais je m’inquiète. Tu n’avais pas l’air en forme la dernière fois. Tu marches si lentement.
Je lui avoue mon diabète, de type B. je récite ma leçon sur la maladie avec ce que je peux mettre de désinvolture dans la voix :
– Tout est sous contrôle. J’ai un traitement. Je fais attention à ce que je bois et à ce que je mange. Je suis suivi par une spécialiste à l’hôpital.
Je ne lui parle pas de la dernière consultation, quand la doctoresse (une africaine qui ne peut pas exercer dans son pays) m’a parlé de dialyse. Mes reins sont foutus aussi. Mon sang m’empoisonne. Elle m’a conseillé d’en discuter avec ma famille. Elle m’a fait comprendre qu’il ne fallait pas trop tarder. J’ai rendez-vous le mois prochain.
– Ça te dirait qu’on se voit. Aujourd’hui ? Plus tard ?
Nous sommes tous les deux pris de court par ma proposition. Le silence qui suit ne m’inquiète pas. Qu’elle prenne tout son temps pour s’approcher encore un peu ou s’éloigner pour de bon.
– Samedi prochain. Devant la bibliothèque.
Il n’est pas encore question que j’aille chez elle.

Je ne me suis pas rué sur internet pour savoir ce qu’est une dialyse. J’ai résisté un jour, deux jours, trois jours puis je me suis décidé. Au premier étage de la bibliothèque, il y a six ordinateurs qui forment l’espace numérique, près de la baie vitrée, face à l’arrêt de tramway. Je leur tourne le dos pour regarder la rue. C’est un spectacle aussi intéressant que celui des écrans. Sur les trottoirs et sous l’auvent, des gens attendent leur tramway en fumant, en papotant, en consultant leur téléphone, en écoutant leur musique. Le tramway arrive – ils montent, ils descendent – puis repart. D’autres gens marchent sur les trottoirs, seuls ou en groupe, parlent ou se taisent, sont heureux ou tristes, savent ou ne savent pas que le temps s’écoule.
L’effroi me saisit en voyant la photo de cet homme au bras tendu, perforé de tuyaux signalés en rouge et bleu, qui livre son sang à une machine pour qu’elle lui rende débarrassé des scories que les reins ne peuvent plus filtrer. Et comme il sourit au rituel de purification considérant que ses jours méritent d’être prolongés. Quelque chose en moi refuse : je ne veux pas que d’immenses aiguilles percent mes veines et mes artères. Je n’accorde aucune confiance à cette machine massive ni à ses opératrices masquées. Je ne veux pas passer des après-midis et des soirées entières à mendier un sang nouveau ni à me persuader que je dois absolument voir le printemps suivant car quelqu’un ne supporte pas l’idée que je puisse mourir. J’ai peur, tout simplement.
Je termine ma session et je sors. Anaïs m’attend sur le parvis de la bibliothèque. En la voyant, je ne peux réfréner un sourire que je masque aussitôt de ma main. Mes dents sont grises. Elle m’embrasse : un baiser qu’elle a décidé à la dernière seconde après y avoir pensé longtemps pendant le trajet jusqu’ici. Mais il ne faut pas en faire un grand événement sinon ça ne se reproduira plus. Je lui rends son baiser et nous marchons jusqu’au parc municipal. Il fait chaud sous le soleil. L’empreinte de ses lèvres sur ma joue a déjà séché.

En cette fin d’après-midi, le parc est surtout peuplé d’oiseaux et d’enfants. Mais il y a quelques vieilles personnes qui tiennent leur place sur les bancs et ne la lâcheront qu’à la fermeture. Nous nous asseyons sur la pelouse centrale bordée de marronniers en fleurs. J’essaie de calmer mon essoufflement mais ce n’est pas facile. Anaïs ne peut s’empêcher de guetter mes faiblesses et son regard soucieux m’embarrasse.
– J’ai quelque chose pour toi, me dit-elle.
Elle pose un livre sur mes genoux : l’anthologie de poésie française de mon père. Je suis aussitôt désolé. Ce n’est qu’un vieux bouquin fripé, à la couverture déchirée, aux pages jaunies. Je revois mon père derrière son comptoir, cerné de pots de peinture, en train de lire la préface, un crayon à la main. Il entoure les mots qu’il comprend mal afin d’en vérifier plus tard le sens dans le dictionnaire qu’il m’a offert pour mon entrée au lycée.
– Je le croyais perdu ou plutôt jeté.
– Un jour, j’étais adolescente, je suis descendue à la cave et j’ai fouillé dans le carton de tes affaires. Je l’ai reconnu tout de suite. Je l’ai caché dans mon placard pendant des années et aujourd’hui je te le rends.
Je regarde les frondaisons des marronniers. Les fleurs blanches se détachent et tapissent le sol des allées. Les enfants les piétinent sans les voir sauf un garçon de cinq ou six ans qui s’occupe à les ramasser. Il tient une poignée de fleurs qu’il inspecte attentivement pour ensuite les rejeter toutes, sauf deux ou trois qu’il considère comme un trésor. Puis, à croupetons, il s’approche d’un amas de brindilles devant lequel il pose les fleurs. Enfin, il assemble les brindilles, les enchevêtre et les dresse comme pour en faire une pyramide. C’est un travail méticuleux et difficile. La pyramide s’effondre souvent. Mais après plusieurs tentatives, elle tient. Alors, il prend les fleurs blanches et les insère au sommet de son ouvrage qui devient une œuvre. Il recule, satisfait, puis fait volte-face et traverse la pelouse en courant. Anaïs et moi, nous nous apercevons de notre intérêt mutuel pour le travail de l’artiste.
– A ton avis, pourquoi a-t-il fait ça près de l’allée où les gens passent. N’importe qui peut le détruire, sans même s’en rendre compte.
– C’est le seul endroit, m’explique ma fille. Il faut que ça parle à tous, que ce soit vu par tous. Ce n’est pas pour lui qu’il l’a fait mais pour nous.
L’enfant a disparu et l’ombre des arbres nous frôle. Les artistes se comprennent.
– Merci pour le livre. Je ne conserve jamais rien chez moi. Ce sera ma première relique.
– J’aimerai savoir où tu habites, me dit soudainement Anaïs mais elle rectifie aussitôt : j’ai besoin de voir où tu habites.
Nous marchons lentement. Nous remontons la grande avenue qui mène à Paris et s’en éloigne. Anaïs est vigoureuse mais elle ralentit à mon pas. Je ne suis pas gêné à l’avance par le désordre qu’elle découvrira dans mon studio. Elle a compris que je suis un vieux célibataire qui fait rarement le ménage et n’ouvre jamais sa fenêtre. Mais, à ses côtés, je ne peux m’empêcher de penser que cet après-midi est en train de devenir des mots et des phrases qui tôt ou tard seront versés dans son livre. Elle a besoin de voir où je vis pour son livre, pas pour mieux me connaitre. Ou bien elle a besoin de mieux me connaitre pour son livre et son livre est la chose la plus importante pour elle en ce moment.

J’ai dit oui pour la dialyse. La doctoresse m’informe que tous les patients finissent par l’accepter. J’écoute à peine ses explications. J’ai vu tellement de vidéos que j’ai l’impression de tout savoir.  Face caméra, la plupart des malades insiste sur le bien-être qu’ils ressentent quand la séance s’achève, quand le sang est propre et l’avenir radieux. La jeune doctoresse au beau visage rond et sombre, au regard à la fois bienveillant et distant ne me demande pas pourquoi, ni même pour qui, j’ai accepté. Parce que j’ai une fille de trente ans qui vient de me reconnaitre et que je veux reconnaitre et parce que je suis un homme ordinaire qui n’est protégé que par la peau de la routine. De tous les témoignages, un seul me taraude : cet homme, ce bourgeois, à peu près de mon âge, assis dans un grand canapé avec un chat ronronnant à ses côtés. Il affirme que la durée de la séance est l’occasion d’une réflexion profonde, d’une plongée en soi. A son regard brillant derrière des petites lunettes dorées, je comprends qu’il aime l’exercice. Malgré les erreurs et les impasses, sa vie est un chemin de sagesse. La mienne serait plutôt un couloir sombre puis obscur puis opaque. La doctoresse s’aperçoit que je ne l’écoute pas mais ça la fait sourire. Elle pense me rassurer en me disant :
– Ne craignez rien. Tout va bien se passer. Vous verrez grandir vos petit-enfants.

Dans le métro, j’ai le cœur battant. Anaïs m’invite à boire un verre dans son quartier. Elle me laisse une chance de venir chez elle. Station après station, je me répète ce qu’il faut que je fasse et que je ne fasse pas : m’intéresser à elle mais ne pas être intrusif, parler de moi mais ne pas me plaindre, répondre sans détour à ses questions sur ma fuite, l’alcool et même sur sa mère sans feindre l’amnésie, être sincère, être soi, ne pas faire semblant de ne pas savoir qui je suis.
Elle m’attend au pied de l’escalier du métro. Je suis immédiatement fier de sa beauté, de son élégance : une robe claire, des belles chaussures à talons, des anneaux d’or aux oreilles, les lèvres rouges, les paupières sombres, des épaules rondes, des jambes fines et musclées, toute la vitalité d’une jeune femme qui aime la vie. Mais ce ne peut être pour moi qu’elle s’est faite belle. Nous allons dans un café qui sert des infusions et des smoothies.
– Un truc de bobos, me dit-elle un peu dédaigneuse alors que je m’aperçois qu’elle y a ses habitudes : le barman barbu et tatoué lui fait la bise et me serre la main.
Je suis assis sur une chaise d’écolier, Anaïs sur un fauteuil rouge. Nous sirotons des thés glacés. L’endroit est dépareillé avec soin. Au-dessus du bar, une inscription au pochoir sur une plaque de bois proclame : Nowhere else. L’endroit est peuplé de trentenaires penchés sur leur téléphone ou leur tablette. Est-ce qu’ils font semblant ou se sentent-ils vraiment importants ? je me concentre sur ma chope où surnagent glaçons et feuilles de menthe. Anaïs semble méfiante, le regard en retrait. Elle doit regretter de m’avoir invité. Nous ne sommes plus des étrangers mais pas encore des intimes. Et si je faisais un geste vers elle ?
Elles bombent la poche de mon pantalon depuis que je suis sorti de chez moi. Je n’étais pas sûr de les lui donner et je ne sais comment m’expliquer mais j’espère qu’elle comprendra. En me tortillant, je sors mes clés et les pose sur la table. Elle les regarde éberluée : deux clés, un passe magnétique. Comment ai-je pu croire que le geste serait suffisamment éloquent ?
– Maintenant que tu sais où j’habite, j’aimerais que tu aies un double. Je suis malade, je peux faire un malaise, avoir besoin d’aide. Et si je meurs, tu auras des choses à faire.
J’insiste, pousse les clés à côté de son verre mais je comprends, à la crispation de sa main sur le bord de la table, qu’elle ne veut pas. Alors je conchie mes résolutions du trajet et tente de l’apitoyer. Je raconte la dialyse comme une épreuve terrible qui me pend au nez. J’exagère la longueur des aiguilles, la durée des séances. J’invente des défaillances dans le protocole. J’anticipe l’humiliation de la mendicité du sang. Tandis que je parle, je sens mon visage s’échauffer. Ma voix monte et les autres clients nous observe. Minérale, Anaïs me toise. C’est le dédain qui la fait parler :
– Tu étais où quand Maman était malade ?
Je finis par m’épuiser. Je bois mon thé d’un trait – une douceur écœurante. Je reprends mes clés et recule ma chaise. Je n’irai pas chez elle aujourd’hui.

Je suis retourné à la mairie une seule matinée pour mon pot de départ. Je n’ai pas songé à déroger à cette tradition. Tout le monde est là – la cheffe de service, les rédacteurs, les agents, les vacataires – et m’applaudit quand j’entre dans la salle de repos. J’écoute le discours, j’accepte les bons d’achat en cadeau, je remercie, je lève le verre de l’amitié sans le boire, je souris, j’embrasse des visages, je serre des mains. Je me détache de ces collègues qui vont continuer à faire tourner la boutique sans moi. Je promets de revenir très vite, en touriste, en voisin. Nous faisons tous semblant d’y croire.

J’ai pris l’habitude d’aller à la bibliothèque. Je commence toujours par l’espace numérique, les ordinateurs. Mes recherches sont sans espoir donc acharnées. Je veux lire les poèmes qu’Anaïs a publiés sur internet. A son nom, je ne trouve rien, pas même une photo. A celui de sa mère qu’elle a pu prendre comme pseudonyme, je tombe sur une quantité de personnes, parfois loin dans le monde, qui sont consultante en communication, guérisseuse, paysanne, ingénieure mais aucune autrice, écrivaine, poétesse, professeure.  Je change alors ma façon de chercher et demande à la bibliothécaire de l’étage si elle connait des revues de poésie en ligne. Comme un instant avant, elle tapotait son téléphone, je la dérange. Elle le retourne sur le bureau et me répond :
– Il y en a autant qu’il y a de poètes.
– Et combien y a-t-il de poètes ?
– Un nombre infini : il en nait chaque jour et les vieux ne disparaissent jamais.
Mon air abattu l’amuse. Elle m’emmène dans le rayon littérature, devant un présentoir où plusieurs revues beiges ou grises, très sérieuses sans doute, sont dressées. Je la remercie, elle me tourne le dos et retourne à sa place. Je reste un long moment immobile et stupide puis je pars sans avoir rien emprunter.

J’appelle plusieurs fois Anaïs. Elle ne répond pas et je ne laisse aucun message. Je finis par me dire qu’elle ne veut pas s’encombrer. Après s’être approchée de moi, elle a compris que je ne comblerais aucun vide.

A chaque visite au parc, je fais le tour de la pelouse centrale, tête basse. Il me faut plusieurs visites et plusieurs tours avant de comprendre que je cherche la pyramide de brindilles du petit artiste. Bien sûr, il n’en reste aucune trace et j’ai oublié l’endroit où il l’a érigée. Puis je relève la tête : il me semble plus important de retrouver l’enfant. Je m’assieds sur un banc que je partage avec un couple de vieilles personnes aux mains enlacées. J’observe les enfants qui courent sur la grande pelouse, crient, font des roulades, se bagarrent, se câlinent. Il est peut-être parmi eux mais comment savoir ? Aucun ne ramasse de brindilles ou de fleurs. D’ailleurs, les marronniers n’ont plus de fleurs mais des feuilles, vert tendre. La frondaison est comme un rideau ondoyant et murmurant l’instant même.

Un jour, il a fallu que je tende le bras, que j’accepte la douleur des longues aiguilles qui entrent dans ma veine et mon artère, que je vois le sang circuler, que je côtoie la grosse machine. Depuis, j’y vais toutes les deux semaines. J’emmène l’anthologie de mon père mais je lis très peu. Après deux poèmes, je somnole. Les mots glissent sur moi et je ne les retiens pas.
Nous sommes cinq ou six, pas toujours les mêmes, souvent des hommes vieux. Après un bref salut général, chacun va à sa place, sur son lit, près de sa machine. Je me retrouve souvent au fond de la salle. Ainsi, je vois les autres malades et le personnel qui entre et sort dans la pièce. Ce n’est jamais la même infirmière qui s’occupe de moi. Ça m’est égal. Je ne parle à personne et personne ne se parle. Chacun est en soi, pense à sa vie ou surtout pas. L’attente est moins redoutable que je le craignais. Je ne sombre pas dans un gouffre d’angoisse et de culpabilité.  Je me soumets au flux et au reflux du sang.
Parmi nous, parfois, quelqu’un chantonne. Sa mélopée se mêle au bourdon de la machine avec la langueur d’une vague finissante. Quand la séance s’achève, nous sommes plein de vigueur et même plein d’espoir. Samia, cette jeune femme menue aux yeux sombres, si belle, toujours maquillée et parfumée, assure que la greffe de reins est pour bientôt. Elle est en tête de la liste d’attente.
– Nous n’allons pas mourir, dit-elle en observant son visage dans un petit miroir. Nous sommes là pour vivre.

Porté par le tramway puis le métro, je retourne au bar où nous avons bu un verre avec Anaïs. Je retrouve le désordre attentionné, les sièges dépareillés, l’inscription Nowhere else au mur mais le barman a changé ou bien il s’est rasé la barbe et n’a gardé que la moustache. Je m’assieds à la même place, sur la même chaise d’écolier et je commande un thé glacé. C’est le milieu de l’après-midi. Je suis le seul client. Une chanson brésilienne (je comprends le mot tristesse) me tient compagnie. Je regarde les gens qui marchent dans la rue, surtout les femmes, les plus jeunes. Je reste un long moment figé par mon regard qui trop embrasse et ne retient personne. L’après-midi passe. Le barman est remplacé par un homme plus âgé. La salle se remplit peu à peu. Je comprends au regard courroucé du vieux que je suis assis depuis trop longtemps et que je dois partir.
Dans la touffeur de la ville, je frissonne. Une suée froide me nimbe du front aux chevilles. Même si la journée se termine, je trouve qu’il est trop tôt pour reprendre le métro vers ma banlieue. Je marche sur l’allée centrale d’un long boulevard. L’éclairage m’aveugle. Il n’y a aucune obscurité malgré la nuit. J’étais un mauvais homme. J’avais l’alcool venimeux. Je vomissais des insultes pour souiller celles qui m’aimaient encore un peu. Combien de fois les ai-je traitées de putes et de salopes, mère et fille ? Combien de fois mes poings ont parlé ? Combien de fois ma rage a saccagé l’appartement ? Combien de fois ai-je claqué la porte le plus fort possible pour revenir deux heures plus tard, gémissant comme un chien ? Jusqu’au jour où il a fallu vraiment partir.
Je croise beaucoup d’hommes qui me ressemblent : qui dérivent, cherchent ou fuient quelque chose ou quelqu’un à grands enjambées raides. J’arrive à un carrefour où la ville exulte. Tout apparait d’un coup : les voies du métro aérien où les trains passent en grinçant, les brasseries chargées jusqu’au trottoir de touristes flanqués de leurs valises, un théâtre au parvis assailli d’un public impatient de rire et d’applaudir, un stand de fête foraine où l’on gagne des peluches en tirant à la carabine sur des ballons en cage, une pharmacie encore ouverte, rutilante de lumière, des vendeurs à la sauvette qui fourguent des petits chiens robots dressés sur leurs pattes arrière et des gens, hommes et femmes, grains de la foule, qui ont une vie à vivre ce soir, une vie où je peux me glisser. La joie d’en être me fait sourire et tituber. Le ciel et le sol se renversent comme retournés par fantaisie. Mes jambes se dérobent et mon front cogne contre le trottoir.

Des yeux bruns d’une grande candeur cerclés de fines lunettes : un jeune homme en blouse blanche me tend un verre d’eau que je bois goulument. Je recouvre mes sens à la pharmacie, assis sur une chaise entre les paquets de couches et les déambulateurs. Il me demande mon nom, mon prénom et le jour de la semaine pour vérifier que je suis bien avec lui. Comme mes réponses sont correctes, il hèle sa collègue, une forte pharmacienne au visage abrupte qui me pointe du doigt :
– Vous n’êtes pas raisonnable de vous promener à cette heure, dans ce quartier. Vous ne bougez pas d’ici tant que qu’on est pas venu vous chercher.
– Personne ne viendra, murmurai-je.
– Votre fille arrive. Je viens de l’appeler.
J’aperçois alors mon portable, loin devant moi sur un comptoir. Les deux blouses blanches me délaissent tandis qu’entre une superbe femme, vêtue de strass et de paillettes. Ils m’oublient déjà. Mon cas est réglé. Peu à peu, je reprends conscience : j’ai honte d’avoir attiré l’attention. Quelqu’un m’a ramassé sur le trottoir et m’a amené jusqu’ici, sans doute aidé par quelqu’un d’autre. Les pharmaciens m’ont soigné (j’ai un pansement au-dessus de l’œil droit) et ont appelé Anaïs. Je me relève tandis qu’ils répètent inlassablement à la cliente en strass leur refus de délivrer un médicament sans ordonnance. Je sors et je m’enfuis. Ce n’est pas possible qu’elle me voit dans cet état.

Longtemps, j’espère un signe de la part d’Anaïs. Peut-être va-t-elle m’écrire une lettre formidable de style et de colère pour me dire qu’elle ne veut plus avoir affaire à moi ? Ou me renvoyer mon téléphone à mes frais ? Peut-être qu’elle va venir ?
Le parvis de la bibliothèque est un endroit où je passe mes après-midis, désormais. Je m’assieds sur le rebord d’un bac à plantations en faisant attention que ma présence ne perturbe pas le fonctionnement des portes automatiques. Si Anaïs doit apparaître se sera ici, où nous nous sommes déjà retrouvés. Je me doute que mon attente est vaine mais je la prolonge longtemps après l’heure de fermeture. Ce serait trop bête que je parte et qu’une minute après elle arrive.
Personne ne fait attention à moi. Je suis à l’ombre d’un petit érable. J’ai une bouteille d’eau et l’anthologie de mon père. Je lis La mort du loup et je ne comprends pas. Mourir et souffrir sans parler, je m’aperçois que c’est impossible. Malgré mon insignifiance, j’attends encore quelque chose.
Un jour, la menace d’un orage me fait entrer dans le bâtiment.  Il n’y a presque personne à l’intérieur. Je monte à l’étage et m’assieds dans un canapé. Par les baies vitrées, je vois les nuages qui enflent, s’assombrissent et se compriment. L’air s’alourdit et l’oppression me touche. J’espère le tonnerre et pourtant je sursaute à son fracas. L’éclair immédiat, si proche, me terrifie et me soulage car il annonce le tambour routinier de la pluie : un déluge dru, serré, que je vais observer du bon côté de la vitre. La rue est criblée de traits verticaux, comme les barreaux d’une prison liquide, et submergée par des nappes d’eau ondoyante. L’auvent de l’arrêt de tramway n’offre aucune protection aux passants qui se réfugient sous des porches, dans des magasins ou ici, à la bibliothèque. Ils et elles se dispersent dans tous les étages et bientôt je ne suis plus seul près de la vitre. Les conversations de la rue reprennent à l’abri. Près de moi, cette femme dit à une autre que ça va trop loin, qu’elle ne peut plus le supporter, qu’il faut qu’il dégage.
D’autres personnes arrivent encore. Les bibliothécaires approchent et je me trouve cerné par une foule trempée qui contemple le déluge qu’elle évite. Les paroles se rétractent en murmure, les conversations s’éteignent, les gestes pour se sécher le visage et arranger sa coiffure se suspendent. Le silence nous tient le temps que la pluie cesse. Et elle cesse. Peu à peu, le ciel blanchit, les nuages s’écartent pour qu’apparaisse le bleu. C’est le signal de la reprise.
Chacun et chacune sursaute et déguerpit et, comme les autres, je ne peux tenir en place. Me voici dehors, grisé par l’odeur humide qui émane de la rue. Je rentre chez moi à pied, l’esprit lavé de tout malheur et de tout bonheur au moins pour aujourd’hui.
Cette sérénité dure le temps du trajet. Dans le hall de mon immeuble, je ressens une légère angoisse qui peut se transformer bientôt en joie ou en tristesse. J’ouvre ma boite aux lettres. J’y trouve une grande enveloppe matelassée. Je la déchire : un livre, son livre. Son prénom, mon nom. La dédicace est une adresse, son adresse. Le titre est écrit pour moi seul : Je t’attendais.

Le mariage

Une nouvelle qui parle d’un solitaire au milieu d’une fête :

Était-ce par gentillesse ou par lâcheté qu’il finissait toujours par faire quelque chose qui ne lui plaisait pas ? Comme d’aller dans un endroit bruyant, rempli d’inconnus qui font la fête : un mariage, celui de son demi-frère, loin de chez lui, en Bretagne. Ou un peu de lassitude et une indifférence à lui-même ? Qu’importe ce qu’il aimait ou détestait, il avait dit oui à sa mère et il irait.
Dans la berline louée pour l’occasion, il s’était assis à l’arrière et avait passé le trajet le front contre la vitre à se morfondre tandis que les nuages s’amoncelaient vers l’ouest. Il ne savait pas si c’était sa mauvaise humeur qui les avait rassemblés là-haut ou si c’était leur présence qui le rendait maussade.
– Je ne demande qu’une chose, lui avait dit sa mère en se tournant vers lui à la barrière de péage, soit un peu aimable, ne te met pas à l’écart.
– Laisse-le tranquille, avait dit son beau-père qui depuis de nombreuses années avait pris la molle habitude de prendre sa défense. Il est comme ça.
Dans la cour de la ferme, deux cross-overs crottés jusqu’aux rétroviseurs étaient garés : la belle-famille de son demi-frère. Il s’était chargé des bagages tandis que sa mère et son beau-père claquaient des bises à leurs homologues, un couple de paysans en retraite. Cécile, la future mariée, petit oiseau attentif derrière le rempart de ses parents, avait un peu attendu avant de s’approcher puis s’était lancée avec brusquerie dans l’embrassade. Sur le seuil de la véranda était apparu Théo – leur fils ! – avec un sourire de maitre de maison. Il avait invité tout ce monde à entrer comme s’il était déjà chez lui.
Être aimable, parler du voyage, se plaindre de la circulation, refuser du vin, boire du café, manger des tartines et des crêpes, assis sur un banc à la grande table de la grande salle, se prétendre fatigué, évoquer le besoin de repos pour préparer le grand jour, voilà tout ce qu’il ne savait pas dire. Mais personne ne lui en avait tenu rigueur. Les homologues n’avaient jamais croisé son regard, même en remplissant son bol de café ou en poussant vers lui une tranche de pain. Sans doute Théo les avait prévenus de cette fatalité : chaque famille a son sauvage, il faut faire avec.

Un groupe d’hommes et quelques femmes piétinaient devant le parvis : celles et ceux qui, quelque soit les circonstances, n’entraient jamais dans une église. Cela avait provoqué quelques engueulades. Des bigotes exaspérées avaient levé les yeux au ciel. Mais tout le monde savait que cela faisait partie du folklore et qu’à la fin on se retrouverait à la mairie. A la sortie, une petite foule se pressait autour de Théo et Cécile. Les mariés étaient radieux comme on peut s’y attendre et vêtus comme il faut l’être : lui raidi dans un costume anthracite avec un gilet brodé pour la touche bretonne, elle alanguie dans une vaporeuse robe blanche. Ils tenaient un gros bouquet de fleurs roses étranglé dans du papier vert. Les téléphones étaient brandis bien haut pour déchiqueter un petit morceau de ce grand bonheur.
– Participe un peu ! Souris ! Qu’est-ce que ça te coûte ?
– Mais laisse-le tranquille !
Pour aller jusqu’à la mairie, il n’y avait qu’une place à traverser. La noce y allait à pas lents comme pour siroter le bonheur de vivre et admirer les vieilles maisons, les vieilles pierres, les vieilles poutres, les vieilles enseignes de ce village qui, chaque année, concourait pour être élu le plus beau du pays.  Il était dans les derniers, il ne regardait rien, il baissait la tête. Soudain, quelqu’un saisit sa main. Il se retourna. Personne. Pourtant, il ne demandait que ça : être retenu en arrière puis entrainé très loin des autres.

Dans la salle des fêtes qui ressemblait à un gros coffre en bois retourné, les tables du banquet étaient disposées en U avec, bien sûr, en point de mire les deux mariés. Le plan de table l’avait placé à une extrémité du U, dans le coin des jeunes, loin de sa mère qui siégeait à la table d’honneur. Il était juste à côté des portes battantes que serveuses et serveurs allaient pousser toute la soirée à la volée, les bras chargés de boissons et boustifailles. Autour de lui riaient la nouvelle génération de la belle-famille : cousins et cousines qui avaient grandi et évolué ensemble, de garnements au nez crotté, à adolescents gothiques puis étudiants d’écoles d’ingénieurs et de commerce.
Il n’y avait pas de musiciens mais une sono constituée de trois enceintes, dont une juste derrière lui. Dans un recoin de la salle, une station d’accueil était posée sur une table basse et trois adolescents chargés de maquiller l’ambiance se chamaillaient pour y enfoncer leur téléphone chargé de playlists élaborées pour l’occasion. Il attendait le moment où il pourrait s’éclipser sans que sa mère ne s’en aperçoive. Il ne la voyait pas mais il l’entendait rire : une stridence qu’il percevait particulièrement et qui accompagnait chaque gorgée, chaque bouchée car, pour oublier son ennui d’être là, il s’empiffrait de viande en sauce, de patates rissolées et éclusait de grands verres de vin rouge et de soda noir.
Il pressentit un danger quand l’affreuse techno de fond s’arrêta et qu’un micro sans-fil vola de main en main jusqu’aux lèvres humides du père de la mariée. Après le compliment menaçant adressé au jeune marié (tu es un voleur habile, je te laisse mon trésor mais tu as intérêt à le chérir sinon), vint la chanson à boire. Théo devait porter son verre au frontibus, au nasibus, au mentibus, au ventribus, au sexibus et glou et glou et glou. Théo fit bonne figure, s’exécuta et désigna son beau-père qui s’exécuta. Bientôt, ce serait son tour, pour son bien, pour l’inclure à la fête. Il fallait fuir.

Il se trompa de toilettes et entra chez les femmes. L’endroit semblait vide. Face au miroir, il se trouva laid (les veines gonflées d’un dégoût épais) mais sans doute moins laid que ceux qui s’acharnait à faire la fête à côté. Ou plutôt ceux-là étaient si heureux, si pleins de bonnes victuailles et de bons rires qu’ils étaient jolis à voir dans leur excessive gaité tandis que lui, qui refusait d’en être, était souillé par leur bonheur.
Il découvrit un visage à côté du sien : une jeune femme, la trentaine, se regardait aussi. Elle était grande, brune, cheveux courts, vêtue d’une robe noire. Sa peau était très pale, ses lèvres très rouges. Elle faisait comme s’il n’était pas là. Il recula, bredouilla, sortit.
Dans le couloir, il s’adossa au mur. Il était ivre. Il n’avait pas l’habitude de l’alcool. La nausée était dans sa gorge. Elle augmentait quand il se dirigeait vers la salle mais diminuait quand il se tournait vers l’office. Bravant les allées et venues des serveuses et serveurs, il entra dans cette toute petite pièce à l’arrière de la salle des fêtes au moment où tintaient des fours à micro-ondes posés sur un plan de travail. A côté de l’évier, la cour apparaissait par une porte ouverte à deux battants. Une camionnette frigorifique était garée juste devant. Deux jeunes employés, presque des enfants, en sortaient précautionneusement de complexes paysages comestibles, roses et verts, posés sur des plats en inox. Les employés se figèrent quelques secondes, le temps qu’il traverse l’office et sorte.
Près de la camionnette, il la retrouva. Elle était au téléphone, hochait la tête comme pour enregistrer les instructions d’un supérieur. D’un coup d’œil, elle s’aperçut de sa présence et se tourna vers lui après avoir masqué le téléphone dans ses mains :
– Vous cherchez du travail ? demanda-t-elle. Je manque de bras.
Malgré l’ivresse, il perçut l’ironie dans sa voix. Elle entra à l’office sans attendre sa réponse et tança les jeunes employés qui lambinaient et faisait tout de travers.
– Je la connais, se dit-il. Elle a déjà pris part dans ma vie.

Il s’éloigna encore, traversa la cour, la rue, la place. Il avançait pour se sentir mieux. Chaque pas, chaque inspiration lui redonnait un peu de calme et beaucoup de tristesse. Il était cerné de maisons mignonnes et inquiétantes à force d’embellissement et de mise en valeur par l’éclairage public. L’ombre, la saleté, la moisissure n’y avaient aucune prise. Les fuyards n’y trouvaient pas refuge. Il se dit que sa mère avait déjà remarqué son absence et envoyé plusieurs textos brefs, en lettres capitales. Heureusement, son téléphone était resté dans son blouson, aux vestiaires.
Il s’en souvenait à présent. C’était l’ancienne petite amie de son demi-frère. C’était d’abord pour elle que Théo était parti en Bretagne. Il l’avait vu pleurer sur le palier de l’appartement de sa mère. C’était il y a quatre ou cinq ans, quand Théo n’y habitait presque plus et que lui n’y était pas encore retourné vivre. Il passait récupérer des livres, elle partait. Elle avait les cheveux plus longs, les joues plus rondes. Il était un jeune critique plein d’avenir. Son regard d’égarée s’était accroché au sien quelques secondes, avant la plongée dans l’escalier. Elle s’appelait Anna ou Sophie ou Marie.
Il était assis sur un banc en pierres cerné par un massif d’hortensias rouges. Il savait qu’il allait retourner au mariage mais il le ferait par étapes de quelques dizaines de mètres. Il entendait des clameurs, des puissants refrains en français et en breton. Une chanson entonnée a capella par un cœur d’hommes l’attira. Il se souvenait d’un barde barbu que Théo écoutait en boucle et de paroles qu’il trouvait parfois belles, parfois ridicules : Par chance mais aussi par vouloir… Je dors  en Bretagne ce soir…Dans la beauté…Les mots se gonflaient de trémolos orgueilleux. A peine la chanson était-elle finie qu’un riff puissant s’approcha de lui. Ça ne venait pas de la salle des fêtes mais de la rue. Dès les premières notes, il s’imagina Michael Jackson, cintré dans son perfecto rouge, qui virevoltait dans un couloir. Il ne fallait pas se battre, ne pas tomber dans le piège, ne pas jouer au macho, qu’importe qui a raison ou tort, va-t’en. Beat it ! La camionnette approcha, hurlante. Elle était au volant, Anna ou Sophie ou Marie. Elle connaissait les paroles par cœur et les articulait pour lui. C’était la même femme qu’il y a cinq ans mais avec une vitalité implacable. Avant la fin du play-back, elle éteignit la musique et baissa la vitre :
– J’ai vraiment besoin d’aide pour apporter le dessert, lui dit-elle. Vous venez ?
A défaut de disparaître, il pouvait faire une virée.

Ils n’allèrent pas très loin, dans une zone industrielle faite de cinq ou six hangars et la sortie du village. Ils n’eurent pas le temps de parler. Sans doute, elle ne le reconnaissait pas. Mais au moment où elle commençait une marche arrière pour se garer contre le quai d’un entrepôt, elle le détrompa :
– Peut-être qu’avec toi j’aurais moins souffert, si j’avais su que tu étais là. Maintenant, ils se regardaient dans la camionnette au moteur éteint, à peine éclairé par un réverbère. Est-ce qu’elle lui reprochait quelque chose ?
– On ne s’est croisé que deux fois, finit-il par dire. Quelques instants seulement.
– Dis plutôt qu’on s’est frôlé. J’étais amoureuse de Théo à l’époque. Je ne voyais que lui. On s’en fout maintenant, c’est du passé.
Avant d’entrer dans l’entrepôt, elle lui saisit le bras :
– Ne dis rien à mon mari. Ce mariage, c’est notre premier gros contrat.
Il remarqua seulement à ce moment qu’elle portait une alliance.
Le mari était un gaillard aux sourcils blonds, en habit de pâtissier avec une toque sur la tête. Sa poignée de main était écrasante. Il ne s’étonna pas de le voir avec sa femme et tout de suite lui confia un téléphone pour qu’il les prenne en photo devant leur chef d’œuvre. Derrière lui, sur un chariot roulant, s’élevait une pièce montée à trois étages, blanche et rose, avec des parois en nougatine. Mari et femme s’immobilisèrent de chaque côté. Il brandissait une cuillère en bois et souriait très sérieusement. Elle tenait deux figurines d’amoureux scellés ensemble, deux petits soldats de l’amour, qu’elle s’apprêtait à poser au sommet du gâteau avec un regard complice vers l’objectif. Il ne leur fut d’aucun secours pour le chargement dans la camionnette. A force de travailler ensemble, ils connaissaient les gestes. Tout de même, ils lui confièrent les figurines de mariés. A lui l’honneur de parachever la pièce montée avant son entrée dans la salle des fêtes.

Son demi-frère l’attendait sur la place du village, en bras de chemise. Son gilet brodé resplendissait comme une attraction touristique. Il courut derrière la camionnette jusqu’aux portes de l’office et l’apostropha dès qu’il put :
– Où étais-tu passé ? Maman et Bernard s’inquiètent.
Empourpré comme un gros bébé, Théo semblait perdu, réellement inquiet. Il ne s’était même pas aperçu qu’elle était là, juste à côté, à l’office, avec son mari, ou bien il s’efforçait de faire comme si elle n’existait pas et, déjà, ses forces s’épuisaient. Devant ce visage anxieux, il s’égaya. Un début de fantaisie le touchait. Il allait participer à la fête, sourire, parler. Sa mère serait satisfaite.
– Retourne à ta place, dit-il à Théo. Le dessert arrive. Il faut que tu sois avec Cécile pour couper le gâteau.
Puis, il brandit les figurines :
– Regarde comme vous êtes beaux ! J’attends que tu sois assis pour vous poser au sommet. Dépêche-toi !
Le visage de Théo devint livide. Ses yeux s’agrandirent comme ceux d’un enfant perdu. La moindre ironie lui faisait mal. Il n’avait aucun don pour la feinte. A chaque fois qu’il la verrait, il regretterait.
Devant ce désarroi, il joua au grand frère, accompagna le jeune marié à travers l’office, le long couloir, les portes battantes. Le couple et leurs employés s’affairaient sans les voir. Tête contre tête, les frères observaient la noce à travers le hublot. La joie semblait ralentie. Les convives se faisaient des confidences et des plaisanteries chuchotées. A la table d’honneur, leur mère arrangeait la coiffure de la mariée, impassible comme une reine. Son regard bleu semblait égaré mais peut-être se raviverait-il quand Théo franchirait le seuil de la salle. Il posa une main entre les omoplates de son demi-frère et le poussa vers le mariage.

Un cadeau

Une des origines de cette nouvelle vient d’une erreur d’interprétation. Je croyais que l’expression américaine : « Nope » était une forme contractée de « No hope » (pas d’espoir) alors que c’est juste une façon familière de dire non. J’imaginais, pourtant, ces quatre lettres tatouées sur des phalanges, comme un slogan nihiliste. J’y tenais tellement que, malgré l’erreur, je me suis lancé. Il y a aussi une scène dans un film vu récemment (Suite armoricaine de Pascale Breton) dans laquelle une universitaire revient à Rennes où elle a grandi. Un soir, elle offre un verre à une ancienne camarade qui est devenue si pauvre et si perdue qu’elle survit dans le vagabondage. Elles n’ont presque rien à se dire. Leurs souvenirs sont confus. A la fin de la scène, la vagabonde extorque à l’universitaire le manteau qu’elle vient d’acheter dans une boutique chic. Je me suis aussi inspiré des trajectoires entraperçues quotidiennement, de ces vies anonymes qui nous entourent, de ce vif désir de vie si souvent étouffé par d’épaisses routines et d’une pierre qui traine sur mes étagères depuis longtemps :

C’est lui qui m’a reconnu. J’ai sursauté quand il a prononcé mon nom et appelé à l’aide alors que les vigiles le viraient du magasin. Pour moi, il n’était qu’un zonard de plus qui se faisait prendre la main dans le sac à voler des canettes de bière et des gâteaux.
– Jérôme, au secours !
Sa main s’est accrochée à mon épaule alors que je remplissais le frigo de yaourts de soja. Je me suis retourné. Nos regards se sont croisés, pas très longtemps, une seconde. Je n’ai vu qu’un visage broussailleux et un regard suppliant. Juste après, je suis parti en pause. Un café puis un autre pour me persuader qu’on ne se connaissait pas. Il avait juste lu mon prénom sur mon badge. Ce serait facile à expliquer si le manager me convoquait. Je suis retourné bosser et j’ai pensé au quatre lettres entraperçues sur ses phalanges quand il m’a agrippé : HOPE ou peut-être DOPE. Si je faisais fonctionner ma mémoire, je finirais par le reconnaître comme il m’avait reconnu.

Le soir, après vingt heures, il m’attendait près du grillage. Comment avait-il fait pour savoir que je passais toujours par derrière alors que les autres sortaient par la porte principale du magasin ? Derrière l’entrepôt, il y a un semblant de jungle qui porte des détritus de toutes sortes comme des fruits vénéneux. Il était accroupi. Son regard vacillait, bleu, très pale. J’ai vu une étoile noire tatouée sur sa pommette droite.
– T’as quelque chose à boire ? J’ai soif.
Il m’a tendu la main et je l’ai tiré de là.
Les trois syllabes de son nom me sont revenues – Anglester – mais pas son prénom. J’ai sorti de mon sac à dos la petite bouteille d’eau que j’emporte toujours au travail. Il a bu avidement, gorge déployée (Anglester, la terreur du lycée) puis a jeté la bouteille par-dessus le grillage en s’écriant d’une voix éraillée :
– Quelle ville de merde ! Quel endroit de merde !
Nous avons marché jusqu’à l’arrêt de bus. Il commençait à faire nuit. Face à nous, la masse sombre de la montagne était tranchée en diagonale par une ligne de lumière. Est-ce que c’était lui ? J’avais le souvenir d’un garçon massif et teigneux comme un pitbull et je côtoyais un roquet tremblant.
– Maintenant j’ai faim. Donne-moi quelque chose.
Je lui ai proposé de l’inviter quelque part, de partager avec lui un repas chaud, assis sur des sièges confortables. Il a ricané et s’est accroché à mon bras en clopinant.

Tous les restaurants de la ville nous ont refusé, même les pizzerias et les kebabs. On s’est retrouvé à la cafétéria de la place de la République, un retour ironique à notre quartier général de l’adolescence qui était devenu depuis des années un endroit déclassé et triste. Il a pris deux sandwiches triangle, poulet, salade, mayonnaise (il n’y avait plus que ça) et une bière. Moi, juste un café. Après s’être assis, on s’est dévisagé quelques secondes mais ni lui ni moi ne soutenait le regard de l’autre. J’ai fini par poser une question en désignant son poing gauche :
– Qu’est-ce qu’il y a écrit ?
D’abord, il l’a caché dans l’autre main puis me l’a montré :
– Aucun espoir, NOPE. Qu’est-ce que tu croyais ? Que j’allais passer ma vie ici à ramper comme vous tous.
Il a croqué ses sandwiches en deux bouchées chacun et bu sa bière d’un trait, sans laisser échapper une miette ou un trait de mousse. Il avait encore faim et soif. Je suis allé lui acheter la même chose. Tandis que je payais, j’ai vu qu’il fouillait dans mon sac à dos. Il a sorti mon gilet de travail  et mon badge et les a jetés sur la table. En retournant près de lui, je me suis aperçu qu’il puait comme quelqu’un qui ne s’est pas lavé depuis plusieurs jours, qui ne s’est pas regardé dans un miroir depuis plusieurs semaines, quelqu’un qui a oublié la densité de ses muscles, la chaleur de son ventre, la fragilité de sa peau depuis plusieurs mois ou même plusieurs années. Cette odeur de fleuve mort qui ne pouvait révulser personne ici à part moi (la cafétéria était vide, le serveur avait déserté la caisse), je l’ai laissé me pénétrer car j’attendais qu’elle ravive des images, des mots.
– Comment ça se fait que tu te souviennes de moi ? lui ai-je demandé en poussant vers lui la deuxième bière.
Il m’a regardé. Ses cicatrices m’ont regardé : une horizontale sous l’œil gauche ; une verticale, bombée comme une petite montagne, au milieu du front ; une courbe, comme une virgule, en travers de sa lèvre supérieure. Il a eu un rictus qui ont dévoilé des dents pourries.
– Tu écris toujours de la poésie ?
Un soir à l’étude, je fignolais un poème d’amour pour personne (attendre rimait avec tendre) en octosyllabes. Retardataire, comme toujours, Il avait traversé l’allée en faisant tinter ses attaches de Doc Martins. Au passage, il avait pris ma feuille et a commencé à déclamer (voix perchée, efféminée, factice accent du sud) ce qu’il avait titré : Ma petite bouse d’amour. Et tous les autres de rire et le rire de s’amplifier de seconde en seconde. Pétrifié, je sentais battre mon sang qui m’intimait l’ordre : plus jamais, plus jamais, plus jamais, plus jamais.
– J’ai arrêté.
Sur la table, il a pris mon badge et se l’est épinglé sur la poitrine – Jérôme en rouge sur le kaki de sa veste déchirée – puis a empoigné le verre de bière. J’ai revu une bagarre jouée comme un happening.
– Et toi, la musique ?
Exceptionnellement, le proviseur avait autorisé un concert dans le réfectoire. Je m’étais glissé dans le fond de la salle. Devant moi, les autres bavardaient en attendant que ça commence. Six tables sanglées ensemble servaient de scène. Il y avait deux enceintes, trois micros, quatre musiciens dont Armel, le chanteur, beau ténébreux des terminales. Son groupe s’appelait Noir quelque chose. Anglester gesticulait au premier rang. Il ne faisait pas partie du groupe mais aucun événement ne pouvait avoir lieu au lycée sans qu’il y fasse une entrée ou une sortie fracassante. Au milieu de la première chanson, il était monté sur scène et avait donné des coups de pied dans la batterie, avait arraché une guitare des mains d’un binoclard terrorisé pour la lancer dans le public. Après la stupeur, il s’était fait jeter bas par Armel qui lui hurlait « Arrête ! », des sanglots dans la voix.
– De la musique, de la vraie, j’en ai fait beaucoup. Dans les squats, dans les forêts, au pied des volcans. Pas des concerts de merdeux mais des communions de chants et de danses qui duraient plusieurs jours, jusqu’à l’épuisement. C’était beau, c’était la vie.
– Armel, il est gendarme maintenant. Il a deux enfants.
Bien sûr, il ne m’écoutait pas. Repu, il a commencé à s’assoupir sans s’endormir vraiment. Il s’est redressé d’un coup, jetant des brefs regards autour de lui. Je n’étais qu’un élément du décor. Il s’est levé en maugréant et a titubé vers les toilettes. Pendant un moment, j’ai envisagé de déguerpir. Tant pis pour le badge : je ne risquerai rien à le déclarer perdu. Mais j’ai hésité trop longtemps. Il était déjà de retour et nous sommes sortis ensemble.

Après quelques secondes dans la nuit froide, Anglester m’a demandé de l’héberger ou de lui payer une chambre d’hôtel. J’ai refusé et il m’a insulté, me traitant, de rat, de rapiat, de radin. Mais à voix basse, presque en chantonnant car c’est une litanie qu’il connaissait par cœur à force qu’on lui dise non pour tout ou presque. Comme il avait beaucoup de mal à avancer (il boitait des deux pieds) nous sommes entrés dans un square proche de la place et assis sur un banc juste en face des jeux. Le toboggan et les portiques multicolores semblaient des hologrammes vacillants.
– Pourquoi tu es revenu ?
– J’ai une fille, Estelle. Elle vit dans le Sud. C’est bientôt son anniversaire. Par ici, quelqu’un me doit du fric. Mais il a disparu. Avec ce fric, j’allais la voir. C’est foutu maintenant.
J’ai aussitôt sorti mon porte-monnaie et lui ai tendu cinq euros. Comme il avait toujours mon badge sur la poitrine, j’ai eu l’impression de me faire l’aumône. Il a raflé le billet.
– Il m’en faut plus. Je veux faire un cadeau à ma fille. Elle va avoir seize ans.
J’ai commencé à deviner une histoire triste : l’amour dans un squat, la mère qui disparait, la gamine placée en famille d’accueil, un père zonard qui a toujours une enfance de retard et qui court après une fille qui ne veut pas le voir. Il s’est penché vers moi non pour chercher un réconfort mais pour tirer sur la bretelle de mon sac à dos.
– Laisse-moi l’essayer.
Comme j’ai refusé, une colère l’a saisi et, debout devant le toboggan, gesticulant comme une marionnette aux fils emmêlés, il nous a engueulé, moi et tous les autres :
– Vous avez peur de quoi putain ? Qu’est-ce que vous avez donc à perdre ? Vos minuscules vies de merde ? Vos petits jobs qui vous étranglent ? vous sentez que la vie est là. Et vous restez juste à côté. Je suis en vie moi tu comprends. J’essaie ton sac à dos, c’est tout !

Anglester n’était plus une terreur. Il me faisait presque rire. J’étais plus fort que lui, en meilleure santé, sans aucune fêlure visible.  Je pouvais lui prêter mon sac. S’il s’enfuyait avec, je le rattraperai. Il a poussé un soupir d’aise en l’enfilant et quand il a fini d’ajuster les sangles, il m’a fait un grand sourire d’enfant.
– Je te l’achète. C’est pour ma fille.
J’ai cru qu’il allait me redonner le billet de cinq euros. Mais Anglester n’était pas un filou. Il a extirpé d’une poche une pierre oblongue, couleur rouille, d’une dizaine de centimètres de long.
– C’est une fusée de volcan, plus vieille que toutes les vies réunies, un puissant talisman né d’une colère de la Terre. Avec ça sur toi, tu sais que tu n’es rien et tu es libre.
J’ai pris la pierre et j’ai tout de suite su que ma main n’attendait qu’elle. Avec ça, je pouvais marteler, écraser, briser, creuser, graver n’importe quoi, presque rien ou me perdre en contemplant les stries de ce crachat minéral. La pierre prendrait mes questions sans jamais y répondre et mes regards sans jamais les refléter et mes faiblesses sans jamais les raffermir.

Anglester est parti. Je me suis aperçu de rien. Sur la première marche du toboggan, j’ai trouvé mon gilet de travail et mon badge. Sans doute, il est déjà en route pour le Sud. Il a un sac à dos à offrir à sa fille, sauf s’il l’échange en chemin contre quelque chose de plus utile.

Slawomir Mrozek

Sławomir_Mrożek_1960

Récemment, j’ai relu avec plaisir les nouvelles de Slawomir Mrozek, un dessinateur et écrivain polonais, né en 1930, qui a donné le meilleur de son œuvre en pleine Guerre Froide, alors que son pays subissait une dictature communiste. L’arme de résistance de Mrozek, c’est l’absurdité comme miroir moqueur d’une réalité implacable et brutale. Dans cette nouvelle très courte (Mrozek était maitre en brièveté), on sent tout le poids d’une menace guerrière prompte à éclater. Le plus petit incident peut déclencher de grandes catastrophes. Il serait rassurant de lire ce texte et d’en rire en se disant que les tensions guerrières appartiennent au passé. Mais ce serait un leurre. Que ferait le petit Jong-Un si le petit Donald lui piquait son jouet ?

Politique intérieure

Le petit Jasiek prit le jouet du petit Zdzisiek. Zdzisiek alla sa plaindre auprès de son grand frère. Le grand frère de Zdzisiek se rendit sur le champ dans la cour et donna un coup de pied à Jasiek. Jasiek courut jusqu’à l’usine d’eaux gazeuses où travaillait son grand frère et l’informa du coup de pied reçu.  Pas plus tard que dans la soirée du même jour, le frère de Zdzisiek fut copieusement tabassé.

Le père de ce frère copieusement tabassé était l’ami du propriétaire de l’usine d’eaux gazeuses où travaillait l’auteur de la tabassée. Le frère de Jasiek reçut sa lettre de licenciement. Mais sa tante était employée aux cuisines chez la belle-sœur de la femme du directeur du secteur de l’industrie de biens d’équipement : le propriétaire de l’usine d’eaux gazeuses se vit donc retirer sa licence.

Le neveu du propriétaire de l’usine d’eaux gazeuses travaillait dans la police secrète. Le directeur du secteur de l’industrie de biens d’équipement fut incarcéré.  Le voïvode, cousin germain du directeur incarcéré estima que c’était une provocation et intervint dans la capitale.

Le gouvernement, redoutant l’influence croissante de la police, s’assura le soutien de l’armée et démit de ses fonctions le ministre des Affaires étrangères. L’influence de l’armée alla en augmentant.

En dépit de l’action énergique du gouvernement, Zdzisiek ne put récupérer son jouet, qui demeura entre les mains de Jasiek.

Mais Jasiek n’en profita pas longtemps. Il se le fit prendre par Jozio qui avait un frère dans la première division blindée.

 

L’arbre, nouvelles, Éditions Noir sur Blanc

mrozek

 

Fraternité

Une nouvelle inspirée d’un souvenir ténu. J’ai inventé tout ce qui manque pour que l’essentiel soit dit :

L’enfant s’endort sur les jambes de sa mère. Ils sont à l’arrière d’une voiture.  Deux vieilles personnes aux énormes silhouettes (grand-oncle et grand-tante) sont à l’avant. Ils vont loin, très loin, à la campagne C’est sa mère, il en est sûr. Cela fait sept ans, plusieurs enfances, qu’il ne l’a pas vue mais il l’a reconnue tout de suite quand elle s’est penchée sur lui pour l’embrasser.
– Nous allons voir ton frère pour sa communion. C’est arrangé avec ton père.

A la faveur d’une accalmie entre les divorcés, le père a consenti à laisser son fils à son ex-femme pour le week-end. La nouvelle compagne du père y est pour quelque chose. C’est une pacificatrice qui a su plaider la cause de la fraternité entre des garçons séparés. Les deux femmes se sont entendues pour les détails : les vêtements de rechange, le carnet de santé, un cadeau pour le grand frère. Il a choisi lui-même le dernier album d’Astérix, repéré dans la vitrine du libraire et l’a payé avec son argent de poche. Le père ne s’est occupé de rien. Il a autre chose à faire, le monde à conquérir. L’enfant ne sait pas si c’est une bonne nouvelle ce voyage. Il n’est ni impatient ni heureux mais il veut bien faire : retrouver sa mère, célébrer son grand frère.

Le samedi matin à sept heures, il est sur le perron de la maison bourgeoise. Il porte sa valise. La nouvelle compagne est à ses côtés, une main sur son épaule. Son père est resté couché pour ne pas avoir à parler à son ex. Une poignée de mains entre les deux femmes, une bise rapide et ils sont partis.

Au début, il se tient raide sur la banquette et regarde droit devant lui l’oreille rouge et épaisse de ce vieil oncle inconnu, la route noire, les talus. Sa mère ne parle pas, ne le touche pas. Elle attend sans doute qu’il s’approche. Peu à peu, à cause de l’ennui qui commence et de la fatigue due à un réveil trop matinal, il somnole. Son front touche l’épaule de sa mère. Elle porte un chemisier en soie. Le contact est doux et apaisant. Son torse se penche et sa tête va reposer sur les jambes de sa mère. Il dort tout le voyage. Quand la voiture s’arrête, il s’éveille. Ils sont arrivés à la campagne.

Dans la cuisine profonde, toute une famille est rassemblée. La sienne puisqu’ils sont accueillis avec des cris de joie. Il fait très chaud. Cela sent la nourriture : la viande rôtie, les pommes de terre rissolées, la vinaigrette. Autour d’une longue table, il y a un grand-père et une grand-mère (ses grands-parents), un oncle et une tante (la sœur de sa mère et son mari). Le vieil oncle et la vieille tante (le frère de son grand-père et sa femme) prennent déjà leur aise et enlèvent leurs manteaux.

La grand-mère, petite femme affairée et inquiète, ouvre et referme le frigo, enclenche la lumière du four pour surveiller la cuisson d’un plat. Elle houspille le grand-père pour qu’il prenne les bagages de sa fille et de son petit-fils. Le grand-père, grand jovial, s’exécute tout en riant. Sitôt arrivé, l’enfant se sent seul car sa mère s’est détachée de lui pour embrasser chaque personne dans la pièce avant de monter à l’étage pour voir son premier fils. Les adultes s’approchent ensemble et se penchent vers lui, lui ébouriffent les cheveux, s’extasient de sa croissance, évoquent en se contredisant la dernière fois qu’ils l’ont vu. Puis, ils posent tous la même question, l’un après l’autre :
– Moi, tu me reconnais ?
La politesse fait déjà partie de ses armes de défense alors il répond en détournant le regard :
– Je crois que oui.

Une cavalcade d’enfants qui descendent un escalier interrompt les retrouvailles. Parmi eux déboulent son grand frère, son cousin et sa cousine, tous biens habillés, costume et cravate pour les garçons, robe longue et col en dentelle pour sa cousine. Les cheveux sont coiffés, aplatis sur le front. Ils ont les joues rouges. Ils sont excités. Pendant un court instant, les enfants ne s’aperçoivent pas de sa présence. Il peut les observer, son frère surtout. Il n’a que douze ans mais déjà sa carrure est impressionnante. Son visage exprime une ardeur de vivre si rayonnante que c’est vers lui que les adultes se tournent désormais. La réunion de famille est en son honneur.

Enfin leurs regards se croisent. L’enfant sourit timidement. Son grand frère traverse la pièce et le serre dans ses bras. Les adultes s’extasient. L’étreinte dure longtemps. Elle lui procure un regain de force et de joie. Il se sent capable de parler et de rire, de jouer avec ses cousins, d’être malicieux avec les adultes, d’être un enfant comme il faut l’être pour ne décevoir personne.

Le repas est interminable. Il est assis à côté de la vieille tante, si grosse qu’elle déborde de son siège. Sa mère est à l’autre bout de la table, juste à côté de son grand frère. Sa cousine, qui est face à lui, le dévore du regard. Elle lance ses pieds sous la table pour le toucher mais ses jambes sont trop courtes. Soudain, une main tiède sur sa joue : sa grand-mère le caresse tout en proposant aux enfants d’aller jouer au jardin tant qu’il fait beau. Ils prendront leur dessert plus tard. Les trois autres acceptent aussitôt.

Le jardin est étroit, contenu par deux hauts murs de briques rouille. Au fond, il y a un saule pleureur avec des branches qui trainent au sol et forment comme une chevelure de géant d’un vert éteint.  Grand frère, cousin, cousine s’y cachent mais lui se tient à distance. Comme ils l’appellent, il finit par approcher. Ils font un jeu très simple. La cousine lui explique : il faut traverser à tour de rôle le rideau des fines branches, sans parler, les yeux ouverts. Alors que les trois autres se lassent vite et délaissent le saule pour une brouette rangée près de la remise, il continue de traverser les branches, de passer de l’intérieur de l’arbre à l’extérieur où il découvre sans cesse le jardin, les murs de briques, la maison austère de ses grands-parents.

Après le repas du soir, la famille est moins nombreuse. Le vieil oncle et la vieille tante ainsi que les parents des cousins sont partis dormir à l’hôtel du village. Assis dans un fauteuil en osier, il regarde son grand frère chahuter avec son cousin dans la cuisine. Sa mère s’approche. Elle semble prendre son élan avant de lui parler. Elle lui dit d’aller dans la salle de bains pour se mettre en pyjama et se brosser les dents. Il est saisi d’angoisse. Où va-t-il dormir ? Qui partagera sa chambre ?

Le soir, le couloir du premier étage le terrorise – le parquet grince, la fenêtre du fond grelotte, les fleurs du papier peint se hérissent de griffes et de dents pointues – mais il avance. Quand il sort de la salle de bains, il est propre, sa bouche est fraiche, ses cheveux sont coiffés. Son pyjama de velours bleu n’a pas un pli de travers. Sa mère qui l’attendait devant la porte le prend par la main et l’emmène dans une petite chambre qu’il va partager avec sa cousine. Les deux grands garçons dormiront au grenier. Il est bien décidé à affronter la nuit et n’avoir peur de rien. La chambre est un réduit entre deux grandes pièces avec des parois vitrées occultées par des rideaux cramoisis. La tête ébouriffée de sa cousine émerge d’une grande couverture à l’effigie de Mickey et Minnie suspendus en pleine danse. La cousine a un grand sourire en les voyant arriver. Elle réclame déjà une histoire et sa mère en souriant lui en promet deux. Il comprend aussitôt que sa mère connait sa cousine mieux que lui et qu’elle n’a aucune gêne à la câliner et à l’embrasser.  Son lit est haut. Un énorme édredon vert-bronze le recouvre. Dès qu’il se glisse entre les draps, il se sent englouti. Seule la voix de sa mère qui raconte le Petit Poucet le maintient à la surface. Il connait l’histoire par cœur. Il n’écoute pas les mots mais sa mère. La voix est plus tendre qu’un baiser ou qu’une caresse. C’est aussi pour lui qu’elle parle.

*

Il fait très froid dans cette église. La cérémonie de communion est si monotone que même le curé, un gros rougeaud, à l’air de s’ennuyer. La seule chose intéressante à voir, c’est l’entrée des communiants, une douzaine de garçons intimidés et fiers, vêtus en aubes blanches. Son frère dépasse d’une tête tous les autres. Il lui a fait un clin d’œil en passant près de lui.

Le midi, la famille est à nouveau au complet. Ils s’apprêtent à déjeuner dans la salle à manger et non plus dans la cuisine. Une jeune femme du village est employée pour faire le service. La belle vaisselle étincelle sur la table. Tout le monde est très gai et parle fort. L’enfant se demande où il devra s’asseoir. Sa mère le prend à l’écart et lui dit que c’est le moment de donner son cadeau. Leurs bagages sont déjà au pied de l’escalier. Il sort la bande dessinée de la poche latérale de sa valise, regarde une dernière fois la couverture : Obélix se frise les moustaches devant l’entrée de sa carrière de menhirs. Il se précipite pour être le premier à offrir un cadeau à son grand frère. En plus de la bande dessinée, son grand frère a reçu une montre, une canne à pêche, une bible, un pull. Il a embrassé et remercié tout le monde mais lui, il le serre encore dans ses bras.

Après le repas, encore plus long et plus copieux que celui de la veille – les adultes jettent de grande quantité de viandes et d’alcools dans leurs bouches –  il y a un moment de calme. La servante est rentrée chez elle. Les adultes et même les cousins se sont assoupis. A l’autre bout de la table, son grand frère lui fait signe de le rejoindre. Ils se lèvent ensemble et traversent la cuisine qui est en grand désordre et ruine de nourriture figée. En ouvrant la porte de derrière, son grand frère lui dit :
– Viens, on va à la pêche tous les deux.

Dans la remise, ils récupèrent un seau en plastique et une canne à pêche, pas celle du cadeau mais une autre rafistolée avec de l’adhésif noir. Ils chaussent des bottes en caoutchouc. Les siennes sont un peu grandes mais il s’en fiche. Ils passent par le fond du jardin. Le mur est moins haut derrière le saule. Au-delà, il y a une ruelle. Son grand frère lui fait la courte-échelle. Il s’assied sur le fait recouvert de tuiles. La maison lui parait moins grande, moins effrayante.  Quand les autres sortiront de leur léthargie, ils auront disparu.

Son grand frère connait le bon endroit pour prendre des brochets, là où la rivière du pays et large et calme. Il faut sortir du village, prendre un chemin de terre, marcher longtemps. Il fait très beau. Ils ont chaud et leurs cœurs battent fort. Un peu avant la rive, il y a un pré inondé par une crue récente avec une eau calme et miroitante entre les herbes. Un ponton de bois enjambe l’eau plus opaque et tortueuse de la rivière.
Son grand frère lui tend le seau et lui explique :
– le pré est plein de petites grenouilles. Tu les attrapes et tu les mets dedans avec un peu d’eau au fond. Puis tu me les apportes. Elles serviront d’appât pour les brochets.

Pendant que son grand frère s’installe sur le ponton et déploie sa canne à pêche, il entre dans le pré.  Au premier pas, sa botte droite est ventousée. Il récupère la botte et, en clopinant, rejoint le talus.
– Enlève tes bottes, lui crie son grand frère.

Marcher pieds nus dans cette eau calme lui procure une douce sensation. Il s’enfonce à peine, respire calmement. Il est comme un animal en chasse. Les petites grenouilles sont partout, vertes, minuscules, à peine plus grosses que son pouce. Il piège les premières en puisant un peu d’eau. Les autres ne sont pas farouches et se laissent attraper sans peine. En quelques minutes, il remplit le seau et va le porter à son grand frère qui lui ordonne de les jeter par dessus le ponton.

A peine les grenouilles surnagent-elles dans la rivière, qu’apparaissent de toutes parts les dos zébrés de poissons énormes. Leurs gueules pleines de petites dents pointues s’acharnent sur les grenouilles qui disparaissent en quelques secondes. C’est un spectacle effrayant mais l’enfant ne ressent aucune compassion. Il retourne aussitôt dans le pré pour remplir son seau. Une fois plein, il retourne au ponton et le vide dans la rivière pour la même hécatombe. Ainsi toute l’après-midi mais son grand frère a beau lancer et relancer sa ligne, il ne prend aucun poisson.
– Il faut rentrer, finit-il par dire en repliant sa canne, remet tes bottes.
L’enfant s’exécute à contre-cœur. Il jette de toutes ses forces un caillou dans le pré. L’impact fait sursauter une douzaine de grenouilles.

Le trajet du retour lui semble plus court. Le chemin est dans l’ombre. Il a un peu froid. Ce soir, il sera rentré. Il dira au revoir à sa mère et l’embrassera. Il retrouvera son père et la nouvelle femme. Il devra raconter quelque chose. Mais pour l’instant, il revient de la pêche avec son grand frère. Ils sont à la campagne. Son grand frère lui laisse porter la canne à pêche. Il a passé un bras autour de son cou.

Bonsoir, jolis Messieurs.

Une nouvelle inspirée de souvenirs avec trois couples, à trois âges différents qui s’aiment, se supportent ou se séparent dans un vieil immeuble de la banlieue parisienne. Dès que j’écris un mot, je modèle et je recompose le fourbi de la mémoire. Rien n’est vraiment vrai ni tout à fait faux. C’est pourquoi il est inutile de trier le bon grain du réel de l’ivraie de l’invention.

Culotte, porte-jarretelles, soutien-gorge : des dessous en dentelle noire séchaient sur la corde à linge dans la cour. Nous avions une nouvelle voisine.

Avant son arrivée, dans notre vieil immeuble peuplé de vieilles personnes, nous étions les plus jeunes. Tous se plaignaient de nos ébats et de nos fêtes : trop de bruit, de joie, de jouissance. Au rez-de-chaussée, un couple de cerbères minuscules (moins d’un mètre soixante chacun) nous avait à l’œil. L’homme et la femme se relayaient pour nous entreprendre et nous embarrasser dans chaque recoin des parties communes. Devant la porte de la cave, l’homme qui fleurait l’eau de Cologne, nous faisait, goguenard, des allusions plombières : « Avec vous on entend bien grincer les tuyaux ». Devant les boites aux lettres, la femme à la bouche molle et aux yeux alanguis nous prévenait des conséquences de nos enthousiasmes sur le sommeil de la fille des autres voisins du rez-de-chaussée, une mongolienne de vingt-cinq ans obèse et avenante. Tous les matins, elle émergeait de sa fenêtre, débordant de la balustrade, pour dire bonjour aux passants dans la rue.

Quand c’était trop pour eux – pour nous jamais assez – les vieux cerbères montaient ensemble en tapant des pieds dans les escaliers et tambourinaient à notre porte puis redescendaient outrés, en couvant un bouillon de colère d’où éclataient les bulles police, indécence, dégueulasse.

Mais ils finirent par nous laisser tranquilles, lui surtout. Un soir, ma compagne était rentrée tout excitée après une longue journée de travail. Hilare, elle m’avait dit :

– Tu ne devineras jamais qui j’ai vu au magasin ?

Alors qu’elle agençait la vitrine, elle était tombée nez à nez avec notre voisin du dessous qui bécotait une autre vieille que la sienne en lui promettant sans doute de lui offrir des froufrous. Leurs regards s’étaient croisés – elle moqueuse à l’intérieur, lui atterré dans la rue –, il n’avait même pas pu prendre la tangente, tétanisé par découverte de sa double vie. Depuis, il nous évitait et même sa femme légitime se contentait de nous toiser, les bras plein de linge, quand nous la croisions dans la cour.

Puis, la petite est née. Nous nous sommes calmés. Quand elle avait du mal à faire ses nuits, personne ne se plaignait, ni la dépressive du troisième, ni l’infirmier du deuxième, ni nos chers cerbères du rez-de-chaussée droit, ni l’aimable mongolienne du rez-de-chaussée gauche. Au contraire, tous s’extasiaient au passage de la petite dans sa poussette. Nous avions même droit d’utiliser la moitié de la corde à linge pour faire sécher les innombrables pièces de layette aux couleurs pastel.

Entre deux machines, nous nous interrogions sur la vie de nos vieux voisins :

– Ils n’ont jamais eu d’enfants, pourquoi ?
– Il n’a pas voulu ou elle n’a pas pu.
– C’est peut-être elle qui n’a pas voulu.
– Non, c’est lui. J’en suis sûre. C’est un vieil égoïste. Il multiplie les conquêtes, paniqué à l’idée de ne plus séduire.

Moi aussi, je devenais égoïste. Je n’avais pas donné le bain à la petite alors qu’il était tard et que ma compagne avait eu une journée de dingue au magasin. Je ne m’impliquais pas assez dans notre projet de déménagement pour sortir enfin de ce réduit. Je n’avais d’autres ambitions que de regarder le temps passer en faisant des galipettes le plus souvent possible.

La nouvelle voisine avait une vingtaine d’années. Je savais qu’elle était très belle même si je l’avais à peine croisée. Quand elle montait à l’étage, sa chevelure blonde, toujours libre, attirait mon regard. Elle avait emménagé au-dessus de chez nous. L’infirmier avait pris sa retraite et était parti.

Elle vivait seule mais un homme venait souvent la voir, un grand brun ténébreux et furtif. C’était son baby, son honey. Elle était sa beauté, sa fleur. Ils faisaient l’amour avec beaucoup de modulations qui explosaient dans le rauque et l’aigu. L’immeuble entier grinçait à leur rythme mais personne ne venait les réprimander. Nous étions battus à plates coutures dans l’expressivité mais cela nous faisait sourire.

Au fil des semaines, les visites de l’homme s’espacèrent. Quand il était là, des discussions sourdes, ponctuées d’éclats de voix, nous faisaient lever les yeux au plafond. Les modulations semblaient plus plaintives.

– Elle pleure, à cause de lui.
– Ou bien c’est lui qui pleure. Ou bien ils pleurent ensemble.
– Non, elle pleure seule. D’ailleurs, il s’en va. Ecoute.

On entendait grincer l’escalier. Puis jaillissait une musique joyeuse destinée, elle en était sûre, à masquer le désarroi. Il revenait deux jours plus tard et ils refaisaient l’amour avec fougue ou bien c’était le calme plat pendant plusieurs semaines.

Une nuit, alors que nous dormions tous, une voix féminine, claire et puissante, me réveilla en sursaut :

– Dégage. Ne me touche pas. Sors de chez moi.

Mon rêve était gris et confus. Je n’avais pas envie de me rendormir. Je suis allé voir la petite. Jolie comme un cœur, elle suçotait ses orteils, les yeux grands ouverts. Elle sourit en me voyant approcher.

– Ce n’est pas toi qui me vire. C’est moi qui part.

Une porte claqua. La petite sursauta et commença à pleurer. J’essayai de la calmer en posant ma main sur sa poitrine et en chantonnant : « Bateau sur l’eau ».Elle se laissa bercer et finit par s’endormir. Je trainai un peu dans notre chambre-salon-cuisine. Le canapé-lit occupait presque tout l’espace. Tournée vers le mur, ma compagne ronflait légèrement. Elle avait raison. L’appartement était trop petit. Nous ne pouvions pas tenir très longtemps à trois dans trente mètres carrés. Demain, je commencerais de sérieuses recherches. Ma résolution fut rythmée par un bruit qui cascadait de l’escalier et s’échouait dans notre appartement. Le bruit résonnait de plus en plus, s’amplifiait, devenait martèlement et voix :

– Ouvre. Je t’en supplie. Ouvre.

Il n’était pas descendu et attendait sur le palier qu’elle cède. Comme elle restait intraitable, il s’énervait, tambourinait. L’immeuble entier commençait à protester. Des voix de voisins excédés s’élevèrent. Quelques portes se déverrouillèrent. Je craignais que la petite se réveillât à nouveau.

Ma compagne alluma la lumière de chevet. Ebouriffée et hagarde, elle regarda autour d’elle et comprit très vite la situation. En se rencognant, elle me dit :

– Vas-y. Fais-le sortir. Demain, je me lève tôt.

J’enfilai un jean, un tee-shirt. Dans l’escalier, j’étais seul. Les voisins demeuraient prudemment chez eux. Je montai et surpris l’homme éconduit au moment où il levait le poing. Il me jeta un bref regard avant de donner une série de coups sur la porte. En prenant une voix ferme et plus ironique que je le voulais, je lui dis d’arrêter. Dans une même phrase, je plaçai les mots police, tapage nocturne, plainte, procès, graves ennuis. Mais il me considéra comme un solliciteur importun ou même un insecte. La minuterie se mit à clignoter puis la lumière s’éteignit. Dans l’obscurité, je lui proposai mon aide : si nous tambourinions à deux, elle céderait peut-être. Il soupira. A tâtons, je rallumai et découvris son visage. Il était plus vieux que moi, ridé et voûté. Il m’expliqua qu’il voulait par-dessus tout rentrer chez lui mais qu’elle détenait ses clés de voiture.

– Appelez la police, dit-il d’une voix lasse. Ça m’est égal. Ils la forceront à ouvrir.

Je tentai une médiation. En prenant à témoin la porte close, je proposai la chose suivante : il sortait de l’immeuble, je restais là, elle m’ouvrait, me donnait les clés de voiture, je les lui remettais et tout le monde retournait se coucher.

Il fut d’accord et descendit jusqu’au rez-de-chaussée. A mon tour, je frappai à la porte. J’appelai à la raison et au sommeil des jeunes et des vieux mais une voix butée me répondit :

– Je veux entendre la porte du bas claquer. Je veux le voir dans la rue.

Je promis de faire mon possible et descendis sans trop y croire. Figé dans le hall, l’éconduit ne voulait pas bouger. Il s’estimait dans son droit et apostrophait les vieux cerbères en robes de chambre qui avaient risqué un orteil sur leur paillasson :

– Détention de clés de voiture, vous vous rendez compte !

Ma mission tournait mal. L’immeuble entier s’exaspérait. Les paliers se remplissaient de redresseurs de torts, qui réclamaient, la tête penchée au-dessus de la rambarde, l’intervention des forces de l’ordre. Alors que je remontai parlementer, je fus arrêté par ma compagne, tout à fait réveillée et même enjouée :

– C’est incroyable. La petite dort comme une bienheureuse.

Puis, elle me donna ses instructions :

– Tu emmènes le type, dehors. Moi, je parle à la fille. Dans un quart d’heure, on est au lit.

Tandis qu’elle montait l’escalier, je tendis l’oreille. Que pourrait-elle dire de si convaincant ? Je la savais capable d’utiliser sa voix persuasive de vendeuse mais surtout de choisir son camp :

– Emma, ouvrez-moi. J’ai un moyen infaillible de vous débarrasser de ce connard.

Ainsi, elle s’appelait Emma. Et elle ouvrit sa porte.

En pleine nuit, dans la rue, nous étions trois : moi, l’éconduit et le vieux cerbère qui avait jugé que sa présence en robe de chambre était indispensable.

Ce n’était pas une sérénade. Nous n’avions pas de mandoline. Pourtant, nous guettions la fenêtre. Pour nous distraire, celle du rez-de-chaussée s’ouvrit et apparut, radieuse dans sa vaste chemise blanche, l’aimable mongolienne qui nous chantonna :

– Bonsoir, Jolis Messieurs, bonsoir.

Un grand sourire illuminait sa face de lune. A tour de rôle, nous lui répondîmes. Puis, la fenêtre du deuxième s’ouvrit et deux voix de femmes lancèrent en cœur :

– Va chercher, connard.

Je ne vis pas l’orbe du jet mais j’entendis le cliquetis du choc. Quelques instants après, nous inspections la chaussée, les trottoirs, les caniveaux, entre et sous les véhicules garés devant l’immeuble à la recherche des clés de voiture. Ni moi ni le vieux cerbère n’avions pensé à retourner nous coucher, comme si le repos n’adviendrait qu’une fois la rupture achevée. Les lampadaires éclairaient suffisamment la rue pour nous persuader que les clés n’y étaient pas. D’après la trajectoire que calculait à voix haute le vieux, elles étaient tombées dans le jardin du pavillon d’en face et justement il gardait les clés de ces voisins partis la veille en vacances. Du trottoir à chez lui, il fit l’aller-retour en une minute.

Le vieux cerbère ouvrit le portail noir du pavillon et nous nous mîmes en quête. J’étais posté à la lisière d’une maigre pelouse et d’un rang de buissons nains. L’éconduit fouillait du bout du pied une allée de graviers et le cerbère promenait partout au sol le faisceau d’une torche. Jamais on ne l’y reprendrait se jurait l’un. Il y a tant et tant de femmes à séduire salivait l’autre. Et moi, je ne pensais à rien, sinon à mon lit.

Au-delà du portail, sur l’autre trottoir, s’élevait notre vieil immeuble. Un à un ou couple par couple, les voisins retournaient se coucher. Leurs portes se reverrouillaient mais deux fenêtres restaient ouvertes. J’entendais les voix légères d’Emma et de ma compagne qui tressaient des volutes de confidences inaudibles mais je me doutais qu’il s’agissait désormais d’être maîtresse de sa vie, forte et indépendante.

Alors que mes jambes commençaient à s’ankyloser, ma main toucha un anneau métallique qui retenait des clés. Je me redressai malgré les fourmillements et brandis le trophée. C’était la fin de l’aventure pour nous. Mais nous n’allions pas nous séparer sans entendre une dernière fois la voix chantante de la mongolienne dans la nuit :

– Bonsoir, jolis Messieurs, bonsoir.