Fontaine illicite

Il y a quelques jours, une canicule écrasait la banlieue parisienne et menait la vie dure aux citadins cernés par le béton. Dans les quartiers les plus populaires, des geysers d’eau froide jaillissaient parfois des trottoirs. C’étaient des bouches d’incendie forcées à la main par des habitants en manque de fraicheur et à peine détournées de leur fonction puisqu’elles éteignaient l’incendie sans flamme d’une journée étouffante. Très vite, une polémique est née. D’un côté, on fustigeait l’incivilité des banlieusards qui détérioraient les bornes et commettaient un immense gâchis d’eau. De l’autre, on dénonçait le mépris de classe des tenants de l’ordre qui eux habitaient les beaux quartiers et avaient les moyens de se rafraîchir. Lorsque j’ai vu jaillir l’eau d’une bouche d’incendie près de mon travail, j’ai surtout été frappé par la joie jusqu’au délire des gens qui profitaient de cette fontaine illicite. Les enfants, bien sûr, étaient les plus ravis. Je me suis dit que toutes les leçons de morale ne pèseront jamais lourd face à un pur bonheur et un grand soulagement. Et j’y ai trouvé matière à écrire ceci :

Sonnet caniculaire

Plus de trente-cinq degrés et c’est la canicule.
La ville s’envenime de déodorants.
Les peaux sont boursouflées, les tatouages suintent.
L’ombre se rétrécit et se réserve aux riches.

Les arbres poussiéreux ont une crise d’asthme.
Leur souffle est lacéré de particules fines.
Un boa de chaleur resserre ses anneaux.
Les immeubles brûlants ont des sortes de spasmes

qui font sortir les gens, une clé à la main.
Ils craquent le débit de la bouche d’incendie.
Un geyser d’eau glacée gicle sur le trottoir.

Les enfants enfiévrés grelottent de bonheur.
Leurs souvenirs auront un prisme d’arc-en-ciel.
Le soleil croustille comme une grosse chips.

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Le même bateau, le même radeau

L’autre jour, en sortant d’un centre commercial, je me suis retrouvé sur une passerelle qui enjambe une voie rapide et mène à une station de métro. l’endroit, qui dessert également le parvis d’un cinéma multiplexe, était bondé. Les gens allaient et venaient et ne remarquaient même pas les vendeurs de gadgets, les mendiants et les annonciateurs d’un royaume céleste. J’avais l’impression d’un concentré d’humanité que, mentalement, je pouvais isoler pour lui (et nous) donner un destin commun. Si la passerelle venait à se détacher et à s’effondrer dans le vide, nous serions tous sur le même bateau. Ou le même radeau. Bien sûr, nous y sommes déjà.

La passerelle

Aller, venir, vaquer
du trop plein à la vacuité,
du grand vide à la vidange
qui dégringole dans l’égo :
un peu de dignité que diable
sur la passerelle déglinguée
qui relie les cœurs blindés
au reste du monde étrange.

Dans le pays rafistolé
tenir, subir, rester
à l’affût de la folie douce
qui encourage le complot
d’aveugles irrésolus à voir :
ça fait tanguer dans le noir
sur la passerelle du paquebot
tétanisé qui prend l’eau.

Salir, détruire, nier
jusqu’à l’existence même
de nos jumeaux déguenillés.
Que faire si on se ressemble
trop pour se rassembler ?
Sur la passerelle qui tremble
de toute nos vies, de tous nos membres :
un trop plein d’égo à vider.

La passerelle détachée
pirouette sans se retourner
dans le gouffre de nos vies pleines :
un peu de dignité quand même,
il n’y a rien à regretter.
Qu’avons-nous fait pour nous comprendre ?
Où sont passés nos rêves étranges ?
Pleurer, gémir, tomber.

La nécropole

A la veille de la Toussaint, voici un texte qui parle des vivants et des morts d’hier et d’aujourd’hui. Ce n’est pas une fiction. Les inexactitudes, s’il y en a, sont fortuites. Et je me repens par avance des exagérations qui y seront décelées :

La nécropole

Au deuxième étage de la médiathèque, il y a une vue plongeante sur le parc municipal où se trouve le chantier du métro Grand Paris Express. Les pelouses du parc ont été rognées de quelques centaines de mètres carrés pour y construire la station que le site de la Société du Grand Paris représente comme une ellipse blanche, une forme aux courbes fuyantes difficilement descriptible. En regardant par la baie vitrée derrière le rayon science-fiction, je vois une tractopelle qui monte un remblai avec détermination comme si la machine était douée d’une volonté propre alors que je sais bien que quelqu’un la conduit. Le chantier est entouré d’une palissade ajourée de trois fenêtres grillagées pour que les passants puissent constater l’avancement des travaux. Mais personne ne s’arrête. Je suis sans doute le seul à observer le chantier et, dans cette position, je me remémore mes jeux d’enfant bâtisseur dominant un château de sable ou de lego et taraudé de pulsions : d’un geste je pouvais détruire ce que j’avais patiemment construit. Mais je ne suis plus un enfant, je n’ai aucun pouvoir.

C’est alors que je remarque une femme en contre-bas. Elle est à quatre pattes sur la terre nue dans une enclave à peine plus grande qu’elle. Elle porte, par-dessus ses vêtements, un gilet orange fluorescent. Munie d’une truelle, elle dégage la terre de l’enclave. Parfois, elle pose la truelle pour un pinceau et époussette quelque chose que je ne vois pas. C’est une archéologue qui effectue les fouilles réglementaires tandis qu’à quelques dizaines de mètres la tractopelle déblaie et remblaie des mètres cubes de terre. Ce qui me frappe c’est qu’au même moment et au même endroit deux humains, archéologue et conducteur d’engin, effectuant presque les mêmes gestes, travaillent pour le passé et le futur. Ils m’offrent le spectacle des dimensions du temps et me font prendre conscience de l’instabilité de l’instant, semblable à un promontoire qui se détruit sous nos pieds tandis qu’un autre se crée juste devant nous pour qu’on s’y réfugie.

Curieuse sans doute de ma contemplation, une femme s’approche et me côtoie. Agée d’une quarantaine d’années, c’est une habituée de la médiathèque.

– Elle a trouvé quelque chose ? me demande-t-elle en pointant du menton l’archéologue.

Comme si la question améliorait nos regards, nous distinguons dans la terre meuble les limites de plusieurs constructions. Une juxtaposition de quadrilatères nous indique que des découvertes sur le passé viennent d’être faites.

– Si elle a trouvé quelque chose, je veux dire quelque chose de très ancien, ils ne vont pas pouvoir construire le métro ici ?

Mais le travail de la tractopelle nous confirme qu’une station de métro sera bien construite. Ma voisine trouve dommage que des traces du passé disparaissent, ou plutôt redisparaissent, sitôt après leur mise à jour. Je ne sais pas quoi lui répondre mais je me doute que la conservation du patrimoine n’est pas la préservation totale de tous les vestiges. Il faut choisir entre passé, présent et avenir et mettre les pieds sur le bon promontoire. La station de métro qui dans six ou sept ans va sortir de terre porte dès sa conception le statut de vestige qui sera dans les siècles à venir oublié, conservé ou détruit. La femme me laisse avec cette dernière question obsessionnelle  :

– Est-ce qu’au moins on sait ce qu’elle a trouvé ?

En contrebas, l’archéologue, concentrée sur son travail, doit s’en douter. Le conducteur de l’engin va peut-être se renseigner en fin de journée. Moi, j’attendrai une semaine avant de savoir en consultant le site du journal Le Parisien.

Il s’agit d’une nécropole datée entre le 3ème et le 8ème siècle rassemblant plusieurs dizaines de corps. Elle a vraisemblablement été construite à l’emplacement d’un temple antique (romain, celte ou gallo-romain) à un endroit sacré qui relie le monde des morts à celui des divinités. Mais outre la nécropole et la station de métro, plusieurs autres usages ont été faits de cet endroit.

Après l’ensevelissement de la nécropole sous le limon des jours, des arbres ont poussé puis ils ont été abattus pour qu’à la place des légumes y soient cultivés. Ce champ qui fut actif pendant plusieurs siècles et qui tirait son rendement des entrailles d’un cimetière fut transformé au 18ème siècle en jardin d’agrément d’un hôtel particulier. Un grand bourgeois qui rêvait de noblesse y laissa sa fortune et ses descendants ruinés revendirent au début du 19ème siècle l’hôtel à un pépiniériste.  J’imagine que dans le parc, le pépiniériste cultiva des fleurs réputées pour leur éclat car, comme les légumes avant elles, elles profitaient de l’aura des morts. Dans l’hôtel particulier, je sais qu’il entreposa ses semis. Guerres, ruptures, faillites furent des signes du début de l’ère moderne : l’hôtel tomba en ruines. Le parc fut acquis avec des parcelles attenantes au 19ème siècle par un notable philanthrope qui en fit un jardin municipal.   A la fin du 20ème siècle, la municipalité racheta l’hôtel et la transforma en médiathèque, celle où je tiens pour regarder le chantier du métro et où je travaille depuis quelques années.

Mais il y a d’autres constructions mentales qu’on ne peut découvrir à la truelle et au pinceau : les rumeurs. Elles construisent l’imaginaire d’une ville et en font sa réputation. Le chantier du métro n’a pas manqué de les susciter. La plus alarmiste annonçait la suppression totale du parc municipal pour laisser place à la station de métro. Je l’ai entendue sous le panneau même où toutes les étapes des travaux étaient indiquées. Une fois le chantier achevé, les pelouses détruites seront replantées et les arbres arrachés seront remplacés. Il suffisait de lever la tête et de lire mais la rumeur est bien plus persuasive qu’une annonce officielle. La plus intéressante (en tous cas, elle me plaisait bien) faisait déboucher un couloir du métro dans les murs de la médiathèque. La culture et les transports ne faisaient plus qu’un. En exagérant – ce qui est permis à une rumeur – les tunneliers auraient transpercés les fondations de la médiathèque et les rames auraient pu faire arrêt aux rayons poésie, bandes dessinées ou musiques du monde. Enfin cette rumeur, entraperçue sur internet : le parc, la médiathèque et même toute la ville reposent sur une immense nécropole de plusieurs milliers de morts qui nourrissent avec une patience de l’au-delà nos espoirs, nos désirs, nos rêves de vivants persuadés que leur quart d’heure de gloire va venir. Si l’archéologue commence à ramasser un os, ce sont des milliers qui vont suivre. L’effondrement de tous nos rêves serait alors à craindre.

Mais ce ne sont que des rumeurs. La réalité, il suffit de la regarder par la fenêtre : le chantier avance, la vie continue.