Sept tankas particuliers

Sept tankas particuliers issus d’une série en cours de sept-cent-soixante-dix-sept. Si jamais je parviens à terminer ce chemin, je pourrais prendre du recul et trouver une cohérence dans l’accumulation des ces courts poèmes si difficiles à faire. Mais je n’en suis qu’au début. Un début qui ne veut pas finir…

 

35
je suis pris au piège
une ruse du silence
m’oblige à me taire

je brise un à un mes mots
leur suc sur mes mains ruisselle

40
la faim et l’exil
au pays des ventres pleins
et des grands principes

ils ont condamné un homme
pour un morceau de fromage

65
la danse au travail
des ouvrières ailées
m’a fait réfléchir

les abeilles sont la ruche
qui n’est rien sans les abeilles

73
j’ai trouvé la force
de me trainer jusqu’au parc
où vivent les arbres

je soumets ma solitude
à l’ombre immense du cèdre

79
à travers la ville
avec mes poches trouées
mes semelles minces

du vieux temps que j’étais prince
il me reste des chansons

87
avant l’amnésie
j’ai su ce qu’il fallait dire
pour parler vraiment

j’ai vécu dans le langage
des cailloux sur le chemin

91
vivre sous le seuil
de pauvreté du langage
avec deux cent mots

tous les cortèges qui passent
ne seront jamais nommés

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Une eau qui n’a pas de fond

Deux poèmes où l’écriture est aussi fuyante que l’eau. Je ne peux pas saisir ce qui me pousse à écrire. L’inspiration ne veut rien dire pour moi. Il y a un mot puis un autre puis encore un autre et la réalité se dérobe et je plonge dans une eau qui n’a pas de fond :

J’oublie tout

Dès que j’écris j’oublie
ce que je viens de vivre :
tout se transforme
en péripéties cursives
où les aléas prennent
des reliefs d’épopée.

Dès que je dors j’oublie
ce que je viens d’écrire :
la grande marée des rêves
efface toute la page
où les mots s’accrochent
moins que des coquillages.

Dès que je m’éveille j’oublie
ce qui vient des rêves :
le sel du jour m’assigne
tout un travail à faire
qui s’incruste en moi
pour que je l’écrive.

Chaloir

Peu me chaut, peu te chaut,
mais que peut bien chaloir
la chaloupe chargée
de six tonneaux de chaux
qu’un chaland nonchalant
hâle sur un canal noir ?
L’eau est tellement profonde
là où s’échouent les mots.

Ces six tonneaux de chaux
dans la nuit étouffante
pour blanchir les murs
d’une vie sans histoire,
n’est-ce pas la chaleur
qui te manque et te hante ?
Ou bien c’est autre chose,
dans le fond peu me chaut.

Tous les chalands s’en fichent :
chavirèrent et chutèrent.
Par le fond les six ploufs
ne réveillèrent guère
que d’obscurs poissons
qui ne goûtent la chaux
ni les tonneaux ni la chaloupe
ni rien d’autre qui leur chaut

et surtout pas les mots.

 

Presque un imposteur

Je ne saurais dire à quel moment de ma vie l’écriture a pris une telle importance pour moi. Pendant l’enfance ou l’adolescence, sans doute. Pourtant l’écriture (surtout l’écriture de poèmes) s’accompagne de doutes qui m’amènent à me considérer presque comme un imposteur. Pour moi et pour les autres, suis-je écrivain ? Suis-je poète ? Je n’en suis pas sûr. Vais-je continuer très longtemps à écrire ? J’en suis certain. Les deux poèmes à suivre sont nés de cet état paradoxal :

Vocation

Au mitan des années mil-neuf-cent-quatre-vingt
j’avais passé le bac, je ne savais que faire
pour vivre de ma vie, m’approcher de quelqu’un,
être aimé, pourquoi pas, pour ce que j’aimais faire.

Ma mère adoptive avait une vie à vivre
elle aussi : Tu ne peux pas rester dans ta chambre
à choisir des mots comme si tu étais libre.
Tu trouveras un avenir avant décembre.

Tout était incertain dans la banlieue lointaine.
Les hangars s’étalaient, dressant leurs oriflammes.
J’arpentais lentement les berges de la Seine.
En décembre se fermeraient mes états d’âme.

Quand le moment venait, je rentrais sans un bruit.
Les mots devaient sortir avant qu’il soit trop tard.
Tu sais, l’armée tient permanence à la mairie.
L’avenir en soldat ? Demain nous irons voir.

Pour mon bien en voiture et sans l’ombre d’un doute :
grâce à eux tu auras une formation
continue. Elle éclata un pneu sur la route.
J’ignorais jusqu’au sens du mot vocation.

Mon père dit : Tu ne seras pas commandant
ni général. Viens me voir avant de partir
dit celle que j’aurais dû appeler Maman.
J’avais paraphé pour cinq ans sans contredire.

Avant le grand départ, il restait quelques jours
pour fermer mes cahiers, abandonner l’espoir
De ce que j’aimais faire. Étais-ce sans retour ?
J’avais peur en soldat de ne plus rien vouloir.

J’avais donné rendez-vous au Forum des Halles
à un camarade de mon ancien lycée
qui écouta si peu mon dilemme et brutal
coupa court. Il avait l’amour à étudier.

Chacun se laissait entrainer par son tumulte.
C’était une époque où il fallait entreprendre
et réussir sa vie. J’avais si peu le culte
du succès que je ne pouvais pas le comprendre.

Pourtant je me disais : je deviendrai viril.
Au moins après cinq ans brillera la présence
d’un homme, d’un vrai, dont la manie puérile
d’écrire restera assignée à l’enfance.

Mais l’enfance a tenu et je ne savais pas
en montant dans le train à la gare de Mantes
que manier un fusil, pomper, marcher au pas
ne seraient être des purges assez puissantes.

Ou bien plus simplement je n’étais pas moi-même
sans trouver quelques mots, planqué dans ma couchette,
à aligner bien vite, à prétendre poème
pour faire de mon corps le début d’un poète.

Je ne devrais pas être poète

Je ne devrais pas être poète
Je ne connais rien de ce monde
Je n’endure pas les souffrances
Je ne goûte pas les félicités
Je n’entends pas les chants de la nature
Je ne vibre pas à l’énergie des villes
Je ne sais pas dire le temps présent
Je ne porte pas témoignage du passé
Je ne parle au nom de personne
Personne n’espère ma parole
Je ne transmets pas la vie dans mes mots
Je doute de la puissance des mots
Je ne lis pas ce que j’écris à voix haute
J’évite de parler de ce que j’écris
Je ne considère pas ce que j’écris comme une œuvre sur laquelle je travaille
Je ne sais pas pourquoi j’écris et n’ai pas envie de le savoir
Je me sens fautif et diminué quand je passe plusieurs jours sans écrire
Si par extraordinaire on me qualifie de poète, j’ai l’impression qu’on parle
De quelqu’un d’autre

Peut mieux faire (parties 1 et 2)

Il y a quelques mois, je me suis souvenu de mes années de pensionnat dans un collège religieux de bonne renommée de la banlieue parisienne. J’ai commencé à rédiger quelques pages mais très vite je me suis rendu compte que j’y mettais beaucoup de fiction : j’inventais des personnages, je réarrangeais des situations et même le narrateur qui, en principe, était moi me semblait très éloigné de ce que je suis (ou crois être) aujourd’hui. J’ai  alors pris conscience que la mémoire est un processus qui travestit avec sincérité l’exactitude des faits. J’ai pourtant continué à écrire des choses pas tout à fait fausses ni tout à fait vraies sur ce que j’avais vécu il y a presque quarante ans entre ces prestigieux murs. J’ai fait en sorte que personne ne puisse se reconnaître, pas même moi dont le personnage principal porte le nom. Pourtant c’est bien de mon expérience qu’est issu ce texte dont je propose ici les deux premiers chapitres (sur neuf) :

1 – Un attaché case bleu-ciel

Je suis entré dans l’adolescence en traversant une grande pelouse. Mon père marchait à ma droite et portait ma valise. De ma main gauche, je trimballais un attaché-case bleu-ciel. Devant nous, se dressait le bâtiment principal d’un collège de jésuites. L’attaché-case, c’était pour faire sérieux, presque adulte : fini le cartable à bretelles avec la poche de devant pour le goûter et les trésors. A bientôt quatorze ans, je devais prendre conscience que je faisais partie de la classe supérieure, ces cinq pour cent de gens qui savent, comprennent et agissent m’expliquait mon père en serrant sa main sur mon épaule. Ce collège sur les hauteurs de Passy était celui de l’élite. Les fils (et non les filles) d’émirs, de rois, de grands commis de l’État, de capitaines d’industrie et d’avocats internationaux allaient être mes camarades, et ce serait normal. Il ne fallait pas que j’aie honte de mes origines -mon grand-père boucher, mon père petit patron- car j’avais réussi le concours des boursiers. Au vrai, je l’avais raté mais un désistement avait permis mon repêchage in extremis. Parmi les mauvais, j’étais le moins mauvais. On me laissait donc une petite chance.
La rentrée avait débuté trois jours auparavant. Les élèves avaient déjà fait connaissance. Des clans s’étaient formés. Les réputations de bravoure et de lâcheté étaient déjà établies. Comme j’allais être pensionnaire, je devrais me faire une place parmi cette caste de petits durs qui avait ses rites, ses plaisirs et ses secrets.
Après plusieurs contrôles au secrétariat, un employé nous escorta jusqu’au bureau du Frère Directeur. Il reçut d’abord mon père. J’attendais, assis sur une banquette étroite dans une alcôve attenant au bureau. J’observais les caissons de bois aux murs et au plafond, tout en creux et bosses, pointes et arêtes et j’entendais à travers la cloison mon père qui demandait au Frère Directeur d’être particulièrement sévère avec moi (pour mon bien) car j’étais un doux rêveur qui pouvait, à tout moment, décoller du sol et s’envoler.
Le Frère Directeur me terrorisa tout de suite. C’était un athlète au regard bleu vide, au sourire froid et aux cheveux ras. Au revers de sa veste luisait un petit crucifix.  Son bureau était comme lui : impeccable et écrasant, à l’agencement étudié pour impressionner quiconque était convoqué dans cette vaste pièce : des fauteuils profonds, une interminable table cirée, une bibliothèque pleine de vieux livres et une haute double fenêtre donnant sur le parc et la grande pelouse. Il me broya la main en me disant de l’appeler « très cher frère ».  Puis il me demanda si j’étais triste d’être éloigné de ma famille durant la semaine. A cet instant, j’étais encore un enfant qui tentait de deviner ce qu’espérait l’adulte.  Je ne voulais pas non plus faire de peine à mon père qui était figé sur son siège, impressionné par le décor qui lui rappelait, sans doute, ses années de pension.
Après un temps de réflexion, je répondis :
– Oui Très Cher Frère, mes parents vont me manquer.
– C’est inutile, élève Faucher. L’éloignement forgera votre caractère. Vous apprendrez la discipline et le goût de l’effort. Songez que vous serez en famille du vendredi soir au lundi matin. Ainsi l’éloignement ne durera que trois jours et sera profitable à tous.
Il fallait que je m’habitue, désormais, à être voussoyé et seulement appelé par mon nom de famille.
Le Très Cher Frère Directeur m’escorta jusqu’en classe. Au détour d’un couloir mon père m’avait abandonné pour poser ma valise au secrétariat et retourner à sa voiture. Il avait hâte de repartir à l’assaut des affaires.
En traversant la cour des sixièmes-cinquièmes puis celle des quatrièmes, le Très Cher Frère Directeur était fier de me décrire le monde clos qu’il régentait : les quarante-quatre hectares de superficie (« comme le Vatican ! »), les bâtiments, les dortoirs, les réfectoires, les terrains de sport couverts et découverts, la piscine, la salle de cinéma, le parc boisé et bien sûr, face à nous, la chapelle avec ses cinq flèches, au-dessus du bâtiment des quatrièmes, assez vaste pour accueillir tous les élèves d’une division et leurs familles. Comme c’était l’heure de la récréation, la cour était pleine de garçons qui s’immobilisaient à notre passage en criant : « Bonjour Très Cher Frère ! ». Il se rengorgeait et fendait la foule, un sourire mince aux lèvres, alors que j’avais peine à le suivre avec mon attaché-case qui brinquebalait contre ma jambe.
Au bout de l’un de ces interminables couloirs qui font battre le cœur des cancres, nous arrivâmes devant la classe de quatrième quatre. Le Très Cher Frère Directeur frappa et entra. Aussitôt, toutes les chaises reculèrent, tous les élèves se levèrent et le professeur, un vieillard en blouse grise, fut frappé d’immobilité au moment où il allait écrire sur le tableau. Tandis que le Très Cher Frère me poussait sur l’estrade avant de parler au professeur, je sentais mon ventre se tordre et mes jambes trembler. Je détestais l’épreuve que doit subir tout nouveau : se tenir debout devant trente élèves scrutateurs qui me criblaient déjà de leur curiosité, devoir dire mon nom à voix claire face aux visages moqueurs de ces étrangers avec qui je devrais pactiser. Tout cela était bien pire que de dormir loin de ma famille pendant trois jours.
Une fois le Très Cher Frère parti et les élèves rassis, le professeur me tendit une feuille de papier et m’envoya au dernier rang en me disant :
– Sortez vos affaires, remplissez-moi cette fiche, ne vous faites pas remarquer.
J’obéis. Je ne demandais pas mieux que de passer inaperçu mais le bruit sec des loquets de mon attaché-case fit se tourner quelques têtes et suscita des moues condescendantes. Elles visaient ce morceau de plastique à la couleur insupportable dans cet endroit où l’insouciance renvoyait pour chacun et pour tous à de lointains souvenirs.

2 – La monnaie disciplinaire

Pour mon retour, mes parents avaient concocté un repas spécial : poulet rôti, frites, mousse au chocolat et Coca-cola. Mes trois petites sœurs, un peu jalouses de l’attention dont j’étais l’objet, s’étaient radoucies en voyant arriver le plat fumant de frites. Grâce à moi, elles allaient pouvoir s’empiffrer. Mais ces délices avaient une contrepartie : je devais raconter ma demi-semaine. Pendant un instant, je fus fier d’être le centre de la famille et je fanfaronnais la bouche pleine. J’expliquais que tout était nouveau et difficile mais que grâce à mon intelligence et ma bravoure, je m’en sortais sans problème.
Pourtant, je savais que ces trois premiers jours avaient été calamiteux. Chaque professeur s’ingéniait à pointer mes insuffisances.  Dès le deuxième cours, le professeur de sciences, un petit porc-épic à lunettes rondes, s’était approché en douce de mon pupitre et y avait donné un grand coup de règle pour me faire sursauter. Puis, il m’avait interrogé sur le système solaire puisque, d’après lui, je me complaisais à vagabonder dans la lune.  Le professeur de maths, Frère Jean (à appeler « Cher frère » et non pas « Très cher frère ») avait le même regard bleu vide que son supérieur. L’essentiel de son cours constituait à nous promettre de nous mater avant même que quiconque ose se rebeller. Il déclara à toute la classe en me pointant du doigt qu’il n’encaissait pas les petits sourires en coin.  Le professeur d’espagnol était un vieux volcan ratatiné en perpétuelle irruption de postillons et de moulinets de bras. Avec lui, il fallait ânonner en chœur et surtout en rythme les premiers mots d’une langue que je ne comprenais pas. La professeure d’anglais, immobile comme un insecte rare cloué au tableau, s’intéressait aux mouvements de mes lèvres et au positionnement de ma langue contre les dents. Mon professeur principal qui m’avait réceptionné le premier jour enseignait le français, l’histoire, la géographie. C’étaient mes matières préférées mais je me sentais tellement nul parmi ces gosses de riches qui levaient tous la main avant même qu’il ait fini de poser sa question, que je trouvais plus prudent de me recroqueviller en attendant que l’heure passe.
En récréation, à la cantine, à l’étude, au dortoir, je m’ingéniais à être insignifiant. L’immensité des salles, les quadrillages infinis des pupitres et des lits, la hauteur des plafonds, les tablées interminables, les sanitaires collectifs où les bruits des tuyauteries humaines et mécaniques se mêlaient et s’amplifiaient contribuaient à réduire ma petite personne à presque rien mais ce n’était pas assez pour qu’on me laisse tranquille. Le vendredi après-midi après le dernier cours de maths, je fus coincé par six élèves dans un renfoncement de la cour. C’étaient des pensionnaires, tous anciens du collège depuis la sixième, tous bien coiffés et habillés comme des petits messieurs. Comme je baissais la tête, je me vis cerné par douze mocassins à glands. A tour de rôle, ils me sermonnèrent :
– Faucher, tu es trop nul. Tu n’écoutes rien, tu n’écris rien, tu ne dis rien. Si tu ne fais pas d’efforts, tu seras viré.  Ici, on n’a pas de pitié pour les médiocres et les prolétaires.
« Prolétaires » était la pire insulte réservée aux boursiers. N’en déplaise à mon père, je n’étais pas comme eux ni à leur niveau. Ces six gamins promis aux plus hautes fonctions étaient conscients de leurs privilèges. S’ils ne pouvaient changer l’exception charitable qui permettait aux plus méritants éléments de la populace d’accéder à leur collège, ils n’allaient pas se gêner pour m’écraser de leur mépris.
En sortant de table, mon ventre commença à me tourmenter. Ce n’était dû ni à ma gloutonnerie ni à mes fanfaronnades, mais parce que je sentais poindre une peur nouvelle qui me prendrait désormais à chaque fois que je penserai au collège : bientôt, je devrai y retourner. Les moments les plus heureux seraient toujours gâchés par ce poison et le poison serait adouci par l’habitude de la survie.
– Même si c’est dur, pense à ton avenir, me disait mon père. C’est important de sortir d’une bonne école. Les meilleurs viennent de là.
– Comment veux-tu qu’il pense à son avenir, rétorquait ma mère. C’est encore un gamin.
– Je m’occupe de l’éducation de mon fils, assénait mon père pour éviter tout débat.
Car ma mère n’était pas ma mère. Elle avait le droit de laver et d’étiqueter mon linge, d’acheter mes fournitures scolaires, de remplir les formulaires du secrétariat du collège mais pas de prendre de décisions à mon endroit ni même de les discuter. Je l’appelais « Maman » parce qu’elle m’écoutait, me parlait et me rassurait depuis que j’avais six ans mais je savais ou je croyais savoir que ma vraie mère vivait à Paris une autre vie.
La veille de mon retour au collège, j’étais dans le salon de l’appartement familial occupé à découper des rectangles de carton vert et à y écrire mon nom, mon prénom et ma classe. Je fabriquais la monnaie disciplinaire du collège : le tilt.  A ma mère qui repassait et pliait mon linge avant de le mettre dans ma valise, j’expliquais qu’au collège, je devrai toujours en avoir sur moi car n’importe quel adulte pouvait m’en réclamer en échange et réprimande d’une action interdite. Il n’y avait pas d’impunité pour l’insolence, il fallait la payer en tilts. Même si c’était l’adulte qui fixait le barème selon son humeur, j’avais établi un tarif. Ne pas se ranger assez vite : un tilt ; lever les yeux au lieu de les baisser : deux à trois tilts ; répondre avec insolence : trois à cinq tilts ; mentir, injurier, se battre : cinq à dix tilts ; ne pas avoir de tilts sur soi : vingt tilts et une paire de gifles. Chacun de ces tilts valait un point de comportement qui était décomptés en négatif sur le livret bihebdomadaire. Les mentions allaient du « Très bien » au « Très insuffisant » et j’allais connaître tous les degrés de cette notation.

Quelques secondes après le réveil

Que reste-t-il d’un rêve quelques secondes après le réveil ? Le sourire d’un inconnu au visage un peu familier, quelques mots qui s’estompent comme des silhouettes fugitives, une impression de déjà-vu oppressante. Dès lors, l’écriture est une falsification nécessaire pour que le jour commence vraiment :

Le mauvais restaurant

Dans un restaurant vide,
devant une assiette vide,
j’attends pour commander.
Les tables sont dressées, les nappes sont rigides.
Tous les plats du menu sont incompréhensibles.
Même dans l’aquarium, les poissons sont figés.

Le serveur approche lentement, en trainant les pieds.
Il a l’air si las, si fatigué.
Son visage est froissé, quadrillé par les rides.
Je n’en peux plus de ce service.
Toute ma vie ne suffira pas
à vous faire avaler
vos remords et vos vices.
Finissez votre assiette par pitié.

C’est bien à moi qu’il parle.
Les poissons ont repris leur ronde de l’ennui.
Comment faire pour la remplir, l’assiette vide,
et quelle partie de moi devrais-je vomir et avaler ?
Il est si grand, si voûté, penché sur moi et prêt à rompre,
que je n’ose le contrarier.
Ne me décevez pas, par pitié.

Il m’entraine dans la cuisine,
un long soupir à chaque pas.
Quel bordel d’assiettes sales :
des hautes piles fragiles
baignent dans l’eau souillée.
Pourquoi n’arrivez-vous pas à faire comme les autres ?
Soudain, c’est le vacarme :
une équipe de supporters,
corne de brume, grosse gaité,
débarque pour fêter la victoire
de je ne sais quelle équipe
contre leurs ennemis jurés.
Vous allez voir comme c’est simple.

Mais je ne peux rien voir :
cloitré dans la cuisine dégueulasse
je commence à laver les assiettes
une par une, à l’eau froide,
avec une vieille éponge,
une par une, je les essuie avec un chiffon humide,
une par une, je les pose sur le passe-plat
où le serveur ragaillardi les prend et les envoie
à la figure des clients braillards.
Mais les piles ne diminuent jamais
et les assiettes reviennent sales
aussi vite qu’elles sont parties,
pleines de traces brunes
qui semblent la conséquence
des ces élégies pour des rois qui font trop vibrer, merci,
de ces hymnes où on est les plus forts, évidemment,
de ces énormes rires ponctués de po popopopopopo,
de ces chansons où l’on encule les perdants.

Combien d’assiettes et de chansons ? Je ne saurais dire.
Je mesure le temps à la fatigue de mes bras
et quand je vois mon visage dans l’eau sale
je ne reconnais pas ces bouffissures et ces rides.
Tout finit par finir : Écoutez ce silence. Ils sont partis.
Mais je n’entends rien d’autre que le tambour
de mon sang dans mes tempes.

Allongés sur le sol, au milieu de la salle,
une cigarette pour deux,
aspirons
longuement
la fumée
âcre,
pensive.
Alors, cette première journée ?
Le plafond danse et les fissures
vont s’élargissant quand je les regarde.
Vous verrez : ce n’est pas un mauvais restaurant
mais les clients sont difficiles.
Il reste une assiette vide à votre table.
Vous la remplirez avant de fermer.
Moi, je peux dormir tranquille.

Le serveur s’est levé,
si grand, si voûté, si fatigué,
S’est dirigé vers la porte
en grommelant le temps qu’il lui reste.
C’est à mon tour de travailler
dans ce mauvais restaurant où je ferai office.
Les poissons ont repris leur attente immobile.

Vraiment étrange

J’ai souvent remarqué qu’étrangement, je me reconnais peu dans mes poèmes. Ils viennent de moi, sont souvent écrits à la première personne mais j’ai l’impression qu’ils parlent de quelqu’un d’autre. Quelqu’un qui se sert de moi pour dire ce que j’écris. Pourtant c’est bien moi l’auteur : j’ai choisi et agencé les mots, le rythme et la mélodie. Et ces poèmes me parlent à peine. Vraiment étrange…

 

Je n’est pas tout à fait un autre

Tous ces poèmes qui disent je,
tous ces je qui sont quelqu’un d’autre,
presque moi-même mais quelqu’un d’autre,
ces quelqu’un d’autre qui jouent un jeu
qui me fait passer pour un autre
presque à mes propres yeux
pour mieux entrer dans quelqu’un d’autre
pour le connaître sans savoir
quels sont les risques de l’enjeu :
je du poème, je du lecteur jouent un jeu
pour s’immiscer dans quelqu’un d’autre,
presque le même et presque un autre.
Personne ne sait qui est ce je.

Compromission

Il ne faut pas trop se connaitre
pour s’aventurer dans la nuit.
Parmi les mots lequel est traitre
et détourne ce que je dis ?

Ferme ta bouche aux deux visages,
l’un bienheureux, l’autre contrit.
Méfie-toi des paroles sages
tandis que folie te vomit.

Il ne faut pas se compromettre
avec le soi qui trop gémit.
Aucun mot ne pourra admettre
tout le bonheur que je supplie.

Tu ne sais pas d’où vient la rage
de ce feu qui est mal nourri
et la douceur de ton naufrage
clos les propos si tard compris.

 

Ce n’est pas si facile

Souvent, je pense qu’il vaut mieux que j’arrête d’écrire. Ce que j’arrive à dire est toujours en deçà de ce que j’aperçois. Il y a tant de bons livres à lire (et de bons films à voir et de belles musiques à entendre) et si peu de temps pour le faire qu’il est préférable que je pose mon stylo. Quand je me déçois ainsi, je ressens aussi une grande bouffée d’orgueil due à ma lucidité sur mes petits écrits. Mais heureusement et malheureusement, cela ne dure jamais très longtemps. Ne rien faire, se taire, ce n’est pas si facile. Reconnaître et accepter ses limites non plus.

Un naufrage

Je ne sauverai rien de mes années de sable.
Je me suis enfoncé dans des rêves quelconques :
avoir une maison pleine de domestiques,
faire danser des sourds, éblouir des aveugles
qui savent mieux que moi le voyage aux abîmes.

Mon ombre et mon reflet m’ont longtemps trahi.
Je me croyais fichu de dire ce qui est
et n’est pas mais devrait être : vivre en poète.
Je voudrais oublier ces trois mots impossibles.
Qu’ils s’effacent des mémoires et que je sombre.

L’eau du puits est glacée. L’obscurité m’avale.
Ce bonheur qui me frôle avec ses mains habiles
ne me retiendra pas. Qu’adviendrait-il de moi
si j’ignorais la voix profonde qui m’attire
sans répit vers le bas ? Je vomirais ce monde.

Je ne serai pas seul, nous serons tous sauvés.
Ces grands penseurs à part et ces artistes rares
ont cru que leur échec serait leur plus belle œuvre.
Mais c’est difficile de s’arracher à soi
sans se rater. Cela se mérite un naufrage.