Bonsoir, jolis Messieurs.

Une nouvelle inspirée de souvenirs avec trois couples, à trois âges différents qui s’aiment, se supportent ou se séparent dans un vieil immeuble de la banlieue parisienne. Dès que j’écris un mot, je modèle et je recompose le fourbi de la mémoire. Rien n’est vraiment vrai ni tout à fait faux. C’est pourquoi il est inutile de trier le bon grain du réel de l’ivraie de l’invention.

Culotte, porte-jarretelles, soutien-gorge : des dessous en dentelle noire séchaient sur la corde à linge dans la cour. Nous avions une nouvelle voisine.

Avant son arrivée, dans notre vieil immeuble peuplé de vieilles personnes, nous étions les plus jeunes. Tous se plaignaient de nos ébats et de nos fêtes : trop de bruit, de joie, de jouissance. Au rez-de-chaussée, un couple de cerbères minuscules (moins d’un mètre soixante chacun) nous avait à l’œil. L’homme et la femme se relayaient pour nous entreprendre et nous embarrasser dans chaque recoin des parties communes. Devant la porte de la cave, l’homme qui fleurait l’eau de Cologne, nous faisait, goguenard, des allusions plombières : « Avec vous on entend bien grincer les tuyaux ». Devant les boites aux lettres, la femme à la bouche molle et aux yeux alanguis nous prévenait des conséquences de nos enthousiasmes sur le sommeil de la fille des autres voisins du rez-de-chaussée, une mongolienne de vingt-cinq ans obèse et avenante. Tous les matins, elle émergeait de sa fenêtre, débordant de la balustrade, pour dire bonjour aux passants dans la rue.

Quand c’était trop pour eux – pour nous jamais assez – les vieux cerbères montaient ensemble en tapant des pieds dans les escaliers et tambourinaient à notre porte puis redescendaient outrés, en couvant un bouillon de colère d’où éclataient les bulles police, indécence, dégueulasse.

Mais ils finirent par nous laisser tranquilles, lui surtout. Un soir, ma compagne était rentrée tout excitée après une longue journée de travail. Hilare, elle m’avait dit :

– Tu ne devineras jamais qui j’ai vu au magasin ?

Alors qu’elle agençait la vitrine, elle était tombée nez à nez avec notre voisin du dessous qui bécotait une autre vieille que la sienne en lui promettant sans doute de lui offrir des froufrous. Leurs regards s’étaient croisés – elle moqueuse à l’intérieur, lui atterré dans la rue –, il n’avait même pas pu prendre la tangente, tétanisé par découverte de sa double vie. Depuis, il nous évitait et même sa femme légitime se contentait de nous toiser, les bras plein de linge, quand nous la croisions dans la cour.

Puis, la petite est née. Nous nous sommes calmés. Quand elle avait du mal à faire ses nuits, personne ne se plaignait, ni la dépressive du troisième, ni l’infirmier du deuxième, ni nos chers cerbères du rez-de-chaussée droit, ni l’aimable mongolienne du rez-de-chaussée gauche. Au contraire, tous s’extasiaient au passage de la petite dans sa poussette. Nous avions même droit d’utiliser la moitié de la corde à linge pour faire sécher les innombrables pièces de layette aux couleurs pastel.

Entre deux machines, nous nous interrogions sur la vie de nos vieux voisins :

– Ils n’ont jamais eu d’enfants, pourquoi ?
– Il n’a pas voulu ou elle n’a pas pu.
– C’est peut-être elle qui n’a pas voulu.
– Non, c’est lui. J’en suis sûre. C’est un vieil égoïste. Il multiplie les conquêtes, paniqué à l’idée de ne plus séduire.

Moi aussi, je devenais égoïste. Je n’avais pas donné le bain à la petite alors qu’il était tard et que ma compagne avait eu une journée de dingue au magasin. Je ne m’impliquais pas assez dans notre projet de déménagement pour sortir enfin de ce réduit. Je n’avais d’autres ambitions que de regarder le temps passer en faisant des galipettes le plus souvent possible.

La nouvelle voisine avait une vingtaine d’années. Je savais qu’elle était très belle même si je l’avais à peine croisée. Quand elle montait à l’étage, sa chevelure blonde, toujours libre, attirait mon regard. Elle avait emménagé au-dessus de chez nous. L’infirmier avait pris sa retraite et était parti.

Elle vivait seule mais un homme venait souvent la voir, un grand brun ténébreux et furtif. C’était son baby, son honey. Elle était sa beauté, sa fleur. Ils faisaient l’amour avec beaucoup de modulations qui explosaient dans le rauque et l’aigu. L’immeuble entier grinçait à leur rythme mais personne ne venait les réprimander. Nous étions battus à plates coutures dans l’expressivité mais cela nous faisait sourire.

Au fil des semaines, les visites de l’homme s’espacèrent. Quand il était là, des discussions sourdes, ponctuées d’éclats de voix, nous faisaient lever les yeux au plafond. Les modulations semblaient plus plaintives.

– Elle pleure, à cause de lui.
– Ou bien c’est lui qui pleure. Ou bien ils pleurent ensemble.
– Non, elle pleure seule. D’ailleurs, il s’en va. Ecoute.

On entendait grincer l’escalier. Puis jaillissait une musique joyeuse destinée, elle en était sûre, à masquer le désarroi. Il revenait deux jours plus tard et ils refaisaient l’amour avec fougue ou bien c’était le calme plat pendant plusieurs semaines.

Une nuit, alors que nous dormions tous, une voix féminine, claire et puissante, me réveilla en sursaut :

– Dégage. Ne me touche pas. Sors de chez moi.

Mon rêve était gris et confus. Je n’avais pas envie de me rendormir. Je suis allé voir la petite. Jolie comme un cœur, elle suçotait ses orteils, les yeux grands ouverts. Elle sourit en me voyant approcher.

– Ce n’est pas toi qui me vire. C’est moi qui part.

Une porte claqua. La petite sursauta et commença à pleurer. J’essayai de la calmer en posant ma main sur sa poitrine et en chantonnant : « Bateau sur l’eau ».Elle se laissa bercer et finit par s’endormir. Je trainai un peu dans notre chambre-salon-cuisine. Le canapé-lit occupait presque tout l’espace. Tournée vers le mur, ma compagne ronflait légèrement. Elle avait raison. L’appartement était trop petit. Nous ne pouvions pas tenir très longtemps à trois dans trente mètres carrés. Demain, je commencerais de sérieuses recherches. Ma résolution fut rythmée par un bruit qui cascadait de l’escalier et s’échouait dans notre appartement. Le bruit résonnait de plus en plus, s’amplifiait, devenait martèlement et voix :

– Ouvre. Je t’en supplie. Ouvre.

Il n’était pas descendu et attendait sur le palier qu’elle cède. Comme elle restait intraitable, il s’énervait, tambourinait. L’immeuble entier commençait à protester. Des voix de voisins excédés s’élevèrent. Quelques portes se déverrouillèrent. Je craignais que la petite se réveillât à nouveau.

Ma compagne alluma la lumière de chevet. Ebouriffée et hagarde, elle regarda autour d’elle et comprit très vite la situation. En se rencognant, elle me dit :

– Vas-y. Fais-le sortir. Demain, je me lève tôt.

J’enfilai un jean, un tee-shirt. Dans l’escalier, j’étais seul. Les voisins demeuraient prudemment chez eux. Je montai et surpris l’homme éconduit au moment où il levait le poing. Il me jeta un bref regard avant de donner une série de coups sur la porte. En prenant une voix ferme et plus ironique que je le voulais, je lui dis d’arrêter. Dans une même phrase, je plaçai les mots police, tapage nocturne, plainte, procès, graves ennuis. Mais il me considéra comme un solliciteur importun ou même un insecte. La minuterie se mit à clignoter puis la lumière s’éteignit. Dans l’obscurité, je lui proposai mon aide : si nous tambourinions à deux, elle céderait peut-être. Il soupira. A tâtons, je rallumai et découvris son visage. Il était plus vieux que moi, ridé et voûté. Il m’expliqua qu’il voulait par-dessus tout rentrer chez lui mais qu’elle détenait ses clés de voiture.

– Appelez la police, dit-il d’une voix lasse. Ça m’est égal. Ils la forceront à ouvrir.

Je tentai une médiation. En prenant à témoin la porte close, je proposai la chose suivante : il sortait de l’immeuble, je restais là, elle m’ouvrait, me donnait les clés de voiture, je les lui remettais et tout le monde retournait se coucher.

Il fut d’accord et descendit jusqu’au rez-de-chaussée. A mon tour, je frappai à la porte. J’appelai à la raison et au sommeil des jeunes et des vieux mais une voix butée me répondit :

– Je veux entendre la porte du bas claquer. Je veux le voir dans la rue.

Je promis de faire mon possible et descendis sans trop y croire. Figé dans le hall, l’éconduit ne voulait pas bouger. Il s’estimait dans son droit et apostrophait les vieux cerbères en robes de chambre qui avaient risqué un orteil sur leur paillasson :

– Détention de clés de voiture, vous vous rendez compte !

Ma mission tournait mal. L’immeuble entier s’exaspérait. Les paliers se remplissaient de redresseurs de torts, qui réclamaient, la tête penchée au-dessus de la rambarde, l’intervention des forces de l’ordre. Alors que je remontai parlementer, je fus arrêté par ma compagne, tout à fait réveillée et même enjouée :

– C’est incroyable. La petite dort comme une bienheureuse.

Puis, elle me donna ses instructions :

– Tu emmènes le type, dehors. Moi, je parle à la fille. Dans un quart d’heure, on est au lit.

Tandis qu’elle montait l’escalier, je tendis l’oreille. Que pourrait-elle dire de si convaincant ? Je la savais capable d’utiliser sa voix persuasive de vendeuse mais surtout de choisir son camp :

– Emma, ouvrez-moi. J’ai un moyen infaillible de vous débarrasser de ce connard.

Ainsi, elle s’appelait Emma. Et elle ouvrit sa porte.

En pleine nuit, dans la rue, nous étions trois : moi, l’éconduit et le vieux cerbère qui avait jugé que sa présence en robe de chambre était indispensable.

Ce n’était pas une sérénade. Nous n’avions pas de mandoline. Pourtant, nous guettions la fenêtre. Pour nous distraire, celle du rez-de-chaussée s’ouvrit et apparut, radieuse dans sa vaste chemise blanche, l’aimable mongolienne qui nous chantonna :

– Bonsoir, Jolis Messieurs, bonsoir.

Un grand sourire illuminait sa face de lune. A tour de rôle, nous lui répondîmes. Puis, la fenêtre du deuxième s’ouvrit et deux voix de femmes lancèrent en cœur :

– Va chercher, connard.

Je ne vis pas l’orbe du jet mais j’entendis le cliquetis du choc. Quelques instants après, nous inspections la chaussée, les trottoirs, les caniveaux, entre et sous les véhicules garés devant l’immeuble à la recherche des clés de voiture. Ni moi ni le vieux cerbère n’avions pensé à retourner nous coucher, comme si le repos n’adviendrait qu’une fois la rupture achevée. Les lampadaires éclairaient suffisamment la rue pour nous persuader que les clés n’y étaient pas. D’après la trajectoire que calculait à voix haute le vieux, elles étaient tombées dans le jardin du pavillon d’en face et justement il gardait les clés de ces voisins partis la veille en vacances. Du trottoir à chez lui, il fit l’aller-retour en une minute.

Le vieux cerbère ouvrit le portail noir du pavillon et nous nous mîmes en quête. J’étais posté à la lisière d’une maigre pelouse et d’un rang de buissons nains. L’éconduit fouillait du bout du pied une allée de graviers et le cerbère promenait partout au sol le faisceau d’une torche. Jamais on ne l’y reprendrait se jurait l’un. Il y a tant et tant de femmes à séduire salivait l’autre. Et moi, je ne pensais à rien, sinon à mon lit.

Au-delà du portail, sur l’autre trottoir, s’élevait notre vieil immeuble. Un à un ou couple par couple, les voisins retournaient se coucher. Leurs portes se reverrouillaient mais deux fenêtres restaient ouvertes. J’entendais les voix légères d’Emma et de ma compagne qui tressaient des volutes de confidences inaudibles mais je me doutais qu’il s’agissait désormais d’être maîtresse de sa vie, forte et indépendante.

Alors que mes jambes commençaient à s’ankyloser, ma main toucha un anneau métallique qui retenait des clés. Je me redressai malgré les fourmillements et brandis le trophée. C’était la fin de l’aventure pour nous. Mais nous n’allions pas nous séparer sans entendre une dernière fois la voix chantante de la mongolienne dans la nuit :

– Bonsoir, jolis Messieurs, bonsoir.

Le meilleur endroit pour lire

Avec un souvenir, on peut parfois faire une histoire à condition de tout inventer. Ce qui est étonnant avec l’écriture c’est que « je » n’est jamais tout à fait soi ni tout à fait autre, comme un décalage fantomatique qui trouve sa place dans la fiction :

Le métro sort du tunnel, je sens le soleil sur ma joue. Ce n’est presque rien. La rame tremble, ma vie tremble. La vitre est sale. Le soleil ravive une braise. En contre-bas, la double-voie le long du fleuve est surchargée de voitures. Bientôt le tunnel va ravaler la rame.

Je me souviens que j’étais en formation quelque part dans un grand campus. Nous étions une trentaine d’adultes dans une grande salle sonore (j’entends les murmures inquiets des stagiaires) et nous devions faire des efforts pour nous réadapter à la modernité. Contre un mur (peinture beige, granuleuse et brillante) ronronnaient quatre ordinateurs aux écrans noirs où clignotaient des curseurs verts. A cette époque, j’étais triste et fragile et j’avais grand besoin de solitude. Le simple fait d’être au milieu d’un groupe (surtout ne pas en faire partie) m’oppressait. Le matin, en entrant dans la salle, je disais bonjour sans regarder personne et c’était à peu près tout. Pendant les cours, je me planquais à l’intérieur de moi pour ne pas être interrogé. La prof, une grosse dame souriante qui nous encourageait en frappant dans ses mains, m’avait ignoré dès le premier jour.

A la pause, je sortais du bâtiment tandis que le reste du groupe se précipitait pour faire la queue à la cantine. J’étais désorienté au milieu de ces vastes pelouses occupées par des groupes de jeunes gens bruyants. Nuages et soleil, je me souviens que le temps était changeant. Il y avait du vent que j’affrontais de face. C’était peut-être le début du Printemps. J’avais un livre en poche, un crayon pour l’annoter, une pomme. Je cherchais le meilleur endroit pour lire.

J’avais repéré à l’arrière d’un bâtiment, près d’un quai de déchargement, un recoin de béton ensoleillé, à l’abri du vent. Très vite, je m’installais, je croquais ma pomme puis sortais mon livre et mon crayon. Je n’avais que quarante-cinq minutes pour être tranquille. Je plongeais, comme on dit, dans la lecture et c’était le livre qui se déployait en moi. Alors que mot à mot, ligne à ligne, j’abandonnais mes tristesses, je me sentais plus vivant et plus calme, comme habité par un souffle paisible.

Quand elle s’est approché de moi, ma plénitude s’est aussitôt recroquevillée. Je me croyais seul et elle était là. Elle me souriait pour me signifier à la fois sa bienveillance et son attente de ma réaction. Elle était en stage avec moi, peut-être même ma voisine de table. Elle m’avait suivi. Elle avait de grands yeux noirs. Elle était menue et s’avançait avec précaution (je ne suis pas dangereux) jusqu’à toucher le recoin du quai où j’avais trouvé refuge. Autour du cou, elle portait un foulard aux motifs floraux orangés. Son visage rond était pale avec de lèvres minces et un grain de beauté sur la joue gauche. Je me suis décalé un peu et elle s’est assise à mes côtés.

Très vite, j’ai jeté mon trognon de pomme, rangé mon crayon et refermé mon livre. Je ne voulais pas passer pour un intello qui médite à l’écart. Je sais que je suis un idiot. Je sentais mon cœur battre. Je voulais me lever et partir mais je ne pouvais pas bouger. Nous étreignions tous deux le bord du quai. J’avais envie de poser ma main sur la sienne. Elle portait une fine bague rouge. Le livre était entre nous. La couverture montrait la silhouette d’un homme perdu sur une grande plage. Elle connaissait l’auteur.

– C’est vraiment bien ce qu’il écrit. J’ai lu celui d’avant.

Comme sa voix me revient, je me souviens de ses cheveux bruns, mi-longs et de son prénom : Hélène. Elle ôta son foulard tandis que je bredouillais quelque chose. Hélène aux cheveux bruns, aux yeux noirs, à la voix claire. Elle n’était pas comme moi. Elle parlait pendant les cours, riait même. Les hommes cherchaient son contact, lui offraient des cafés. Elle se débrouillait très bien avec les ordinateurs. La prof la citait souvent en exemple.

Après quelques secondes, je m’aperçus de ma fascination : je la contemplais. La tête légèrement basculée en arrière, elle profitait du soleil. Soudain, elle me fit face, me fixa sans ciller mais toujours souriante. Je n’arrivais pas à détourner le regard.

– Tu ne manges jamais avec nous. Tu nous snobes ?

Une grande chaleur m’envahit. Je me récriais d’une voix enrouée puis feutrée qui n’allait guère plus loin qu’au bord de mes lèvres. Elle était belle. Des images pornographiques se dressèrent entre nous : nous baisions debout, à la sauvette, là, dans le renfoncement du quai et nos visages étaient vides.

Je voulus rempocher mon livre mais elle l’avait pris. Elle lisait la quatrième de couverture. Elle avait senti mon désir déjà évanoui et l’avait dissipé comme un fantasme inconsistant qui ne pouvait l’atteindre. J’ai cru entendre un petit soupir. De déception ? De mépris ?

Il y avait un grand peuplier devant nous au coin du bâtiment. Ses branches fines, dressées vers le ciel, se tordaient sous les bourrasques. Prendre sa main, la porter à mes lèvres. Elle m’avait à peine regardé mais c’était plus que quiconque depuis des mois. Elle me rendit le livre avant de se relever et de partir. Sa silhouette fut comme emportée par le vent et irradiée par le soleil.

Le métro vient d’entrer dans le tunnel et la braise s’est éteinte. Aujourd’hui ma vie est simple. Chaque matin, je commence la traversée du jour jusqu’au soir et chaque soir je me perds dans le sommeil.

Une chose et son contraire

Entre le pessimisme gai, l’aquoibonisme maussade et l’optimisme satisfait, je ne sais pas choisir. Je devrais m’écarter de tous les mots en « isme » qui sont les épuisettes des sensations et des idées : l’essentiel fuite au travers. Pourtant, très souvent, Je passe de  l’un à l’autre.  Je comprends puis je récuse les désespérés et les stoïques, les illuminés et les ombrageux,  les dégoûtés et les amoureux de la vie. Alors quand je fais un poème pour dire que le bonheur ne devrait pas être écrit, je ne peux m’empêcher d’en faire illico un autre pour dire un peu le contraire :

1
Mais pourquoi écrivent-ils
ces gens qui aiment la vie ?
Mais de quoi parlent-ils
dans leur langue discrète ?
Quelle blessure couvrent-ils
avec leur beau sourire ?
Quelle chanson est cruelle
au point de les dédire ?
Et quand ils en appellent
à l’amour absolu,
pourquoi sont-ils terrés
dans leurs tout petits trous
à se boucher les yeux,
les oreilles et le nez ?
Mais pourquoi perdent-ils
leur temps à supplier ?
S’ils aiment tant la vie,
que ne vont-ils la vivre
sans jamais regretter ?
Le jour sera toujours
assis à leur côté.

2
Alors, tu viens ?
Tu viens dans mes draps d’ombre.
C’est l’heure de se coucher,
de sombrer dans la mare,
de tomber dans le puits.
Je n’attends plus que toi
pour m’en aller d’ici.
Cette vie est trop pleine,
ses arêtes sont trop vives
et les gens sont trop lourds.

Attends, j’arrive.
ça n’a l’air de rien
mais j’ai encore l’espoir
que la lumière me touche
avant de te rejoindre.
Je n’ai pas peur du noir
mais je préfère la vie
pleine de gens dans mon genre:
complétement abrutis
mais décidés d’y croire.

Un peu d’introspection ne nuit pas

En écrivant, on parle souvent avec soi-même. Il n’est même pas nécessaire de bien se connaître, au contraire. le monologue s’invente mot à mot sur le papier ou sur l’écran. Tant qu’on peut garder la distance qui évite à la fois l’autosatisfaction et l’autoflagellation, les surprises sur soi sont possibles. C’est tout l’enjeu de l’introspection.

La rue du dernier poème

Seul dans la ville pluvieuse,
je me protège de moi-même.
Ma joie d’en être est sérieuse.
Est-il ici quelqu’un qui s’aime

au point d’avoir le sentiment
d’avoir toujours fait le bon geste,
sans réfléchir, au bon moment,
avec la bonté manifeste ?

Ça tambourine sous mon crane
des gouttelettes de remords.
Hier brûlant la joie profane
je n’ai pas vu l’homme qui dort,

je n’ai pas croisé le regard
de la mendiante accroupie.
J’étais perdu dans mon brouillard
mais aujourd’hui j’en suis sorti

pour me précipiter ailleurs
mais je suis toujours dans ma peau.
je tourne en rond et je me leurre
en croyant maîtriser mes mots.

La ville est l’exacte réplique
du dédale de mes absences.
Plongé dans un état critique
j’aimerais perdre connaissance

pour me réveiller au soleil
dans le jardin du premier jour.
C’était simple mais sans pareil.
La vie n’avait aucun atour.

Si je suis ici détrempé
dans la rue du dernier poème,
c’est pour demain recommencer
à oublier d’être moi-même.

Trois moments de la journée

Pour se sortir de la banalité du quotidien, il faut partir à la recherche de grains de folie qui parfois vous font croire que la vie est extraordinaire. Le terreau des jours est beaucoup plus fertile qu’on ne le croit. J’ai réussi à y faire pousser ces trois poèmes vivaces pour dire trois moments de la journée :

1
D’un petit déjeuner je fais une aventure :
je bois mon café mais c’est lui qui m’avale,
dans le tourbillon noir j’attrape mon téléphone,
j’appelle les secours mais personne ne répond
alors je touche le fond, le désespoir m’apaise,
il n’y a pas de raison pour que la tasse se vide
et pourtant je vacille au bord de tes lèvres
entrouvertes, assoiffées comme une sépulture.

2
Comment fut ta journée ?
Elle fut, elle fuit, elle fume.

Y a-t-il quelque chose à retenir ?
Rien de fait, rien de su, laisse courir.

Comment faire pour l’oublier ?
Tout brûle dans la boite à images.

Demain, un jour est-il prévu ?
Déjà prêt, déjà vu mais à vivre.

3
Qu’est-ce que tu aimes dans ton métier ?
Inspirer, expirer
et nager à contre-courant
dans le flot de la journée.

Et le soir venu, changer de métier :
être le démolisseur de la réalité
avec un tout petit marteau
pour réduire en sable
un énorme rocher.

Plaisir coupable

Dans mes moments de frustration, il me faut un responsable de mon triste sort. Je veux dire quelque d’autre que moi. Inutile d’accuser les êtres chers, il suffit de regarder dans sa chambre et de s’en prendre à ceux qui n’ont pas la parole : les objets. C’est une méthode grotesque et injuste mais qui soulage. Et puis cela permet d’écrire sur l’impossibilité d’écrire :

Plaisir coupable

Misère de misère,
je n’arrive pas à écrire
et je n’arrive pas à vivre.
La faute aux objets ?

Un vieil attrape-rêves
aux plumes empoussiérées
n’a rien retenu
de ma vie secrète.

Un sachet de thé
desséché dans la tasse
me rappelle un délice
sitôt évaporé.

Un galet volé
orphelin de rivage
refuse obstinément
de me raconter une histoire.

Trois tubes de gouache
jamais ouverts
ont débouté ma plainte
d’une vie trop grise.

Un plan de Paris
toujours sur la table
me dit à chaque page
que la ville m’ignore.

Des affaires de piscine
sur le radiateur
signalent mon aversion
à toucher le fond.

Ils me narguent et le temps passe.
La complainte est un plaisir
coupable quand j’y pense,
misère de misère.

Le métro et les piranhas

Pour écrire un poème de métro, il faut prendre le métro et de quoi écrire. Quand le métro roule, on cherche ses mots, quand il s’arrête à la station, on les écrit. De station en station, le poème se fait. Descendu sur le quai, on écrit le dernier vers, sauf en cas de correspondance. Le deuxième tronçon du trajet, devient alors la deuxième strophe. C’est très simple. C’est le poète Jacques Jouet qui a inventé cela pour l’Oulipo. Voici mon dernier poème de métro :

Pour éviter un flocon de neige

Pour éviter un flocon de neige
je plonge sous la terre.
Le soleil est sur les affiches,
les murs sont couleur miel
et des braises de paroles
rougeoient dans les wagons.
Dehors, il fait si froid
que personne ne sait
comment finir l’hiver
autrement que glaçon.
Le souterrain n’est plus
la punition du jour
mais le dernier endroit
pour se tenir au chaud.

Les musiciens font leur travail
qui est de déchirer les cœurs.
Au détour d’un couloir ils essayent
d’ensorceler le voyageur.
Bien sûr, personne ne s’arrête.
Le cœur est à l’abri dans sa cage.
Pour conjurer un mauvais sort
certains jettent une pièce
et passent au large.

A propos de métro, je viens de découvrir un poème de l’écossais Edwin Morgan que l’on devrait afficher dans toutes les rames pour dissuader les malotrus de se précipiter sur les places assises :

 Les piranhas du métro (traduction de Francis Combes)

Vous a-t-on déjà dit
que dans chaque métro
il y a un siège spécial
avec un petit trou dedans
et sous le siège
un réservoir plein de piranhas
qui n’ont pas été nourris
depuis assez longtemps ?
Du fait de la trémulation des rames
les poissons deviennent très agités
et finissent pas sauter hors du siège.
Les squelettes
des infortunés voyageurs
ainsi récupérés
fournissent une somme honnête
au service des transports
pendus, bien loin de là,
dans les facultés de médecine.

Edwin Morgan