Quelques secondes après le réveil

Que reste-t-il d’un rêve quelques secondes après le réveil ? Le sourire d’un inconnu au visage un peu familier, quelques mots qui s’estompent comme des silhouettes fugitives, une impression de déjà-vu oppressante. Dès lors, l’écriture est une falsification nécessaire pour que le jour commence vraiment :

Le mauvais restaurant

Dans un restaurant vide,
devant une assiette vide,
j’attends pour commander.
Les tables sont dressées, les nappes sont rigides.
Tous les plats du menu sont incompréhensibles.
Même dans l’aquarium, les poissons sont figés.

Le serveur approche lentement, en trainant les pieds.
Il a l’air si las, si fatigué.
Son visage est froissé, quadrillé par les rides.
Je n’en peux plus de ce service.
Toute ma vie ne suffira pas
à vous faire avaler
vos remords et vos vices.
Finissez votre assiette par pitié.

C’est bien à moi qu’il parle.
Les poissons ont repris leur ronde de l’ennui.
Comment faire pour la remplir, l’assiette vide,
et quelle partie de moi devrais-je vomir et avaler ?
Il est si grand, si voûté, penché sur moi et prêt à rompre,
que je n’ose le contrarier.
Ne me décevez pas, par pitié.

Il m’entraine dans la cuisine,
un long soupir à chaque pas.
Quel bordel d’assiettes sales :
des hautes piles fragiles
baignent dans l’eau souillée.
Pourquoi n’arrivez-vous pas à faire comme les autres ?
Soudain, c’est le vacarme :
une équipe de supporters,
corne de brume, grosse gaité,
débarque pour fêter la victoire
de je ne sais quelle équipe
contre leurs ennemis jurés.
Vous allez voir comme c’est simple.

Mais je ne peux rien voir :
cloitré dans la cuisine dégueulasse
je commence à laver les assiettes
une par une, à l’eau froide,
avec une vieille éponge,
une par une, je les essuie avec un chiffon humide,
une par une, je les pose sur le passe-plat
où le serveur ragaillardi les prend et les envoie
à la figure des clients braillards.
Mais les piles ne diminuent jamais
et les assiettes reviennent sales
aussi vite qu’elles sont parties,
pleines de traces brunes
qui semblent la conséquence
des ces élégies pour des rois qui font trop vibrer, merci,
de ces hymnes où on est les plus forts, évidemment,
de ces énormes rires ponctués de po popopopopopo,
de ces chansons où l’on encule les perdants.

Combien d’assiettes et de chansons ? Je ne saurais dire.
Je mesure le temps à la fatigue de mes bras
et quand je vois mon visage dans l’eau sale
je ne reconnais pas ces bouffissures et ces rides.
Tout finit par finir : Écoutez ce silence. Ils sont partis.
Mais je n’entends rien d’autre que le tambour
de mon sang dans mes tempes.

Allongés sur le sol, au milieu de la salle,
une cigarette pour deux,
aspirons
longuement
la fumée
âcre,
pensive.
Alors, cette première journée ?
Le plafond danse et les fissures
vont s’élargissant quand je les regarde.
Vous verrez : ce n’est pas un mauvais restaurant
mais les clients sont difficiles.
Il reste une assiette vide à votre table.
Vous la remplirez avant de fermer.
Moi, je peux dormir tranquille.

Le serveur s’est levé,
si grand, si voûté, si fatigué,
S’est dirigé vers la porte
en grommelant le temps qu’il lui reste.
C’est à mon tour de travailler
dans ce mauvais restaurant où je ferai office.
Les poissons ont repris leur attente immobile.

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Vraiment étrange

J’ai souvent remarqué qu’étrangement, je me reconnais peu dans mes poèmes. Ils viennent de moi, sont souvent écrits à la première personne mais j’ai l’impression qu’ils parlent de quelqu’un d’autre. Quelqu’un qui se sert de moi pour dire ce que j’écris. Pourtant c’est bien moi l’auteur : j’ai choisi et agencé les mots, le rythme et la mélodie. Et ces poèmes me parlent à peine. Vraiment étrange…

 

Je n’est pas tout à fait un autre

Tous ces poèmes qui disent je,
tous ces je qui sont quelqu’un d’autre,
presque moi-même mais quelqu’un d’autre,
ces quelqu’un d’autre qui jouent un jeu
qui me fait passer pour un autre
presque à mes propres yeux
pour mieux entrer dans quelqu’un d’autre
pour le connaître sans savoir
quels sont les risques de l’enjeu :
je du poème, je du lecteur jouent un jeu
pour s’immiscer dans quelqu’un d’autre,
presque le même et presque un autre.
Personne ne sait qui est ce je.

Compromission

Il ne faut pas trop se connaitre
pour s’aventurer dans la nuit.
Parmi les mots lequel est traitre
et détourne ce que je dis ?

Ferme ta bouche aux deux visages,
l’un bienheureux, l’autre contrit.
Méfie-toi des paroles sages
tandis que folie te vomit.

Il ne faut pas se compromettre
avec le soi qui trop gémit.
Aucun mot ne pourra admettre
tout le bonheur que je supplie.

Tu ne sais pas d’où vient la rage
de ce feu qui est mal nourri
et la douceur de ton naufrage
clos les propos si tard compris.

 

Ce n’est pas si facile

Souvent, je pense qu’il vaut mieux que j’arrête d’écrire. Ce que j’arrive à dire est toujours en deçà de ce que j’aperçois. Il y a tant de bons livres à lire (et de bons films à voir et de belles musiques à entendre) et si peu de temps pour le faire qu’il est préférable que je pose mon stylo. Quand je me déçois ainsi, je ressens aussi une grande bouffée d’orgueil due à ma lucidité sur mes petits écrits. Mais heureusement et malheureusement, cela ne dure jamais très longtemps. Ne rien faire, se taire, ce n’est pas si facile. Reconnaître et accepter ses limites non plus.

Un naufrage

Je ne sauverai rien de mes années de sable.
Je me suis enfoncé dans des rêves quelconques :
avoir une maison pleine de domestiques,
faire danser des sourds, éblouir des aveugles
qui savent mieux que moi le voyage aux abîmes.

Mon ombre et mon reflet m’ont longtemps trahi.
Je me croyais fichu de dire ce qui est
et n’est pas mais devrait être : vivre en poète.
Je voudrais oublier ces trois mots impossibles.
Qu’ils s’effacent des mémoires et que je sombre.

L’eau du puits est glacée. L’obscurité m’avale.
Ce bonheur qui me frôle avec ses mains habiles
ne me retiendra pas. Qu’adviendrait-il de moi
si j’ignorais la voix profonde qui m’attire
sans répit vers le bas ? Je vomirais ce monde.

Je ne serai pas seul, nous serons tous sauvés.
Ces grands penseurs à part et ces artistes rares
ont cru que leur échec serait leur plus belle œuvre.
Mais c’est difficile de s’arracher à soi
sans se rater. Cela se mérite un naufrage.

Une écriture semi-automatique

J’ai écrit ce texte très vite, comme s’il s’agissait de relater un rêve avant qu’il ne disparaisse. Je suis tenté de dire que c’est une écriture semi-automatique, libre et guidée,  surtout après la première strophe qui donnait le ton pour le reste du texte. Ce que je contrôlais, c’était le nombre de vers par strophe (6) et le nombre de strophes (4). Le leitmotiv de l’adresse s’est imposé à moi. Je ne sais pas expliquer pourquoi. Quant au dernier vers, il s’est détaché lui-même de la dernière strophe. C’est peut-être lui qui contient mon adresse.

Mon adresse

Donnez-moi mon adresse.
Je patauge dans une ville sombre
où toutes les plaques de rues ont été arrachées.
Un policier chevauche une jument noire.
Il dit qu’il en plus que marre des suicides puérils des poètes.
Partout dix centimètres d’eau glacée.

J’ai oublié mon adresse.
C’est sans doute parce que je bouge sans cesse.
J’aimerais m’endormir et me réveiller toujours au même endroit.
Le policier s’éloigne au petit trot.
Les muscles de la jument ont l’air de clignoter.
Le clapotis des sabots me berce.

Rendez-moi mon adresse.
L’eau est montée si vite : jusqu’aux hanches.
Je crois que je suis perdu dans la ville de ma naissance.
Au troisième étage d’un immeuble d’angle
une femme s’apprête à me dire quelque chose
mais une main la tire en arrière.

Reprenez mon adresse.
Jusqu’aux oreilles, jusqu’aux narines.
Je m’agrippe à une petite branche
qui dépasse de la grille d’un square.
Une table dérive à ma rencontre.
Je m’y jette comme un désespéré

qui se débarrasse de son désespoir.

Trois choses sur l’écriture

C’est une activité étrange, rarement gratifiante, souvent insatisfaisante qui m’occupe depuis de nombreuses années. Pourquoi écrire ? Comment écrire ? A quoi bon ? Ces trois textes sont l’amorce d’une réponse.

1

Je n’ai pas l’angoisse de la page blanche. J’ai l’angoisse de la fatigue, du dégoût, de la faiblesse qui rendraient mon regard sec et mes mains inutiles. Je sais que je n’écris pas grand-chose dans un monde submergé de mots sans vie. Je ne dresse que des petits barrages contre une marée d’équinoxe. Cela retarde à peine la submersion. Mais ce geste compte pour beaucoup dans ma vie. Cela me permet de rester digne. Nous sommes des milliers à faire de même.

2

Le plus dur en écriture, c’est de commencer. De rien à un petit quelque chose, avec abnégation. Ensuite, il faut continuer malgré l’intuition de l’insignifiance qui mène toujours à l’abandon. L’abandon n’est que momentané. Le soulagement qui en découle également car on finit toujours par reprendre avec de bonnes résolutions comme : ne pas penser au résultat final, ne rien en espérer ou se faire confiance. Enfin, il faut finir. Il faut toujours finir malgré l’amertume d’y avoir cru. Quand les étapes de ce processus sont franchies, on peut commencer à oublier. C’est agréable l’oubli mais ça ne dure pas. A un moment ou à un autre on y repense. A force d’y repenser, on se relit tout en sachant que la relecture est une torture. Le seul moyen de l’apaiser est de corriger. La correction est une vengeance contre soi qui remet à plus tard le moment pénible où on se promet de ne plus jamais écrire tout en réfrénant l’envie de recommencer.

3

Je plonge et je le sais : je vais devoir me débattre dans l’eau sale de la réalité. Ce que disent les gens, je ne comprends pas. Les infamies au nom du ciel, je ne comprends pas. La haine brûlante versée comme poix, je ne comprends pas. Il n’y a rien à comprendre, ce n’est que la vraie vie complétement fausse puisque la vérité est submergée par les immondices. Quand je me croyais indemne, je me racontais des choses que je pensais fausses mais qui étaient vraies. Les mots qui sortaient de ma bouche ordonnaient un récit. C’était la vérité même. Mais c’était avant que je plonge, avant que je me débatte dans l’eau souillée et les débris. Si j’ai de la chance pendant cette débâcle, je trouverai un promontoire et je grimperai dessus. Quelques centimètres suffisent pour que je recommence à me raconter des histoires.

 

Un poème s’échappe

Souvent, un poème s’échappe. J’écris un mot puis deux puis trois et me voilà lancé pour dire quelque chose que je découvre au fur et à mesure. Je ne sais pas à qui s’adresse ce poème ni quels regrets il découvre. Mais puisqu’il vient de moi, il me dit quelque chose que je partage ici dans l’espoir d’y voir, peut-être, un peu plus clair :

Une douceur cruelle

Souviens-toi on faisait
Nos petits coups en douce
Le monde était parfait
Et on apprenait tous
A l’aimer tel qu’il est

Le monde était par terre
A la moindre secousse
On mordait la poussière
Et on avait la frousse
Sans trop savoir y faire

Souviens-toi on buvait
De terribles paroles
La haine distillait
Le plus mauvais alcool
Qui n’enivrait jamais

Le monde était parti
Et la jeunesse folle
Dégoupillait sa vie
Mais restait à l’école
Nous étions incompris

Souviens-toi on croyait
Qu’il ne fallait plus croire
Ce qui nous surplombait
Tombait de son perchoir
Et on le piétinait

Le monde était partout
Sauf dans nos regards
On évitait les fous
Sauf dans les miroirs
Qui nous parlaient de nous

Souviens-toi on crachait
A la gueule des sages
Tous les mots qu’ils disaient
Etaient de vils messages
Qui les défiguraient

Le monde était partie
D’un immense chantage
Qui n’avait pas de prix
On mentait sur nos âges
Pour rester en sursis

Souviens-toi on fuyait
Sans réussir la belle
Partout où on allait
On s’éloignait du ciel
La terre nous tenait

Le monde était ailleurs
La certitude est telle
Qu’elle semblait un leurre
Une douceur cruelle
Cachée à l’intérieur

Le blog s’arrête pour quelques semaines. Merci d’être passé par là.

 

777 tankas

Depuis quelques temps, j’écris des tankas, ces brefs poèmes d’inspiration japonaise qui déploient trente-et-une syllabes et pas une de plus. La concision est difficile mais j’apprécie l’exercice qui toujours m’apprend quelque chose. Il me semble que ces poèmes sont des échappées qui découvrent des états que je ne soupçonnais pas ressentir. Je me suis promis d’écrire sept-cent-soixante-dix-sept  tankas mais c’est davantage un horizon qu’un objectif. Cela me prendra des années et c’est très bien ainsi. les tankas à suivre sont sélectionnés parmi mes premiers essais et numérotés comme autant d’étapes jusqu’au sept-cent-soixante-dix-septième.

4
Je reviens chez moi
il n’y a rien à attendre
le jour s’amenuise

le bambou à la fenêtre
occupe toute la place

16
la fête commence
ou bien elle continue
je passe à côté

la maison me parait vide
le jardin est une jungle

24
féal de la nuit
je romps mon engagement
envers ma maitresse

les yeux grands ouverts, je pars
à la recherche du jour

30
laissez-moi ici
dans ce pays de lenteur
où le temps s’épuise

s’il ne reste rien de moi
c’est que la vie m’a aimé

47
la parole en l’air
vole comme un papillon
au dessus du feu

elle englobe la lumière
et enchante le silence

57
espoir, désespoir
chant d’appel et de rejet
comme à l’équinoxe

la vague qui me submerge
vient d’une mer intranquille

66
tous les jours, toujours
devant la boulangerie
des enfants mendient

ils prennent ce qu’on leur donne
et gardent la tête haute

Si vous souhaitez en savoir plus sur l’histoire du tanka, c’est par ici.