William Cliff

william Cliff

Sur une étagère de ma bibliothèque municipale préférée, j’ai découvert un livre de William Cliff. Il s’agit de Amour perdu aux éditions du Dilettante. William Cliff est un poète belge né en 1940 et qui utilise principalement l’alexandrin. Pourtant, sa poésie n’est pas académique. Elle est sensible, égotique, parfois crue et fétichiste et profondément marqué par une vie amoureuse homosexuelle. William Cliff est attiré par des jeunes garçons mais ce n’est pas un prédateur cynique. Dans le poème à suivre, il vibre d’une inquiétude d’amoureux transi qui préfère imaginer la chaleur et la tendresse d’une vraie relation après le sexe plutôt que d’être confronté aux désillusions du réel. William Cliff est un poète à part. Dans les anthologies, il est souvent classé dans la catégorie des solitaires. Il me touche par sa sincérité et par sa fidélité à ce qui importe vraiment pour lui : l’amour des hommes.

Longs cheveux

J’aime tes longs cheveux (c’est devenu si rare !),
j’aime ta jeunesse (belle et primesautière),
j’aime tes fesses, tes seins, ta peau un peu flasque
puisque c’est ta nature et tu n’y peux rien faire.

Tes longs cheveux bouclés sont embêtants parfois
quand ils viennent devant et collent à nos lèvres,
n’empêche ils sont charmants, comme tes mains, tes bras,
tes jambes, tes pieds, tes lunettes, tes paupières.

Ta verge n’est pas très forte ni très tendue
mais délicieuse à prendre, à aimer à reprendre,
dommage que je n’aie peur que tu ne voies mon âge
sinon je te prierais de revenir chez moi.

Nous dormirions ensemble, enlacés peau à peau,
nous entendrions la respiration de nos torses,
nous aimerions la chaleur de nos corps, nos mains
ne se lasseraient pas ne nous aimer l’un l’autre.

Au matin nous nous donnerions de gros baisers,
tu aurais du café pour tremper tes tartines,
tu partirais avec un beau sourire aux lèvres,
la lumière du ciel brillerait sur ton être.

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Vivre sans nostalgie

Après l’heure d’hiver, le jour des morts : il faut se souvenir donc, et regretter. Les temps révolus se nimbent d’un halo d’or. Les paroles, en traversant le temps, s’adoucissent. Les lieux les plus banals deviennent sacrés. Les disparus, qui se sont arrachés à nous, reviennent sans cesse, nuit et jour, dans les rêves et les pensées. Pourtant, je crois bon que les disparus disparaissent vraiment, que la nostalgie perde son goût de miel et que l’ivresse du passé devienne insupportable. C’est sans doute impossible : vivre sans nostalgie n’est pas à ma portée. Ces trois poèmes sont comme trois tentatives échouées d’écarter un souvenir.

1
Une légende

C’était une légende des années soixante :
les mains sur le volant de la décapotable,
il contournait la côte. La mer miroitante
murmurait que toujours il serait à la table

où des jetons d’amour, de gloire et de fortune
allaient s’accumuler. Les braises de la fête
rougeoieraient à jamais. Le soleil est la lune
comme anneaux à ses doigts marqueraient ses conquêtes.

La vitesse folle de sa vie de flambeur
le faisait décoller de la route idéale.
Il misait sur l’ivresse et récoltait la peur
de ses mains qui tremblaient : fin de la martingale.

Quand les années soixante ont perdu l’équilibre,
la légende a plongé dans le dernier virage.
La table s’est vidée. Les conquêtes sont libres.
la mer s’est refermée sur les gens de son âge.

2
Un spectre

La nuit, au début, il venait me voir
avec ses yeux flottants, ses mains vaporeuses.
Il disait qu’il avait pris tellement de coups
dans sa vie et si peu donné, qu’il n’espérait
plus rien, pas même le repos.

Il se penchait au-dessus de mon lit
et j’étais paralysé. Tu n’as pas changé,
c’est étrange et même anormal, disait-il.
Est-ce que tu as vécu au moins ?
Mais je ne pouvais pas répondre.

Par instant, son visage s’illuminait.
Je me persuadais que c’était un sourire
comme il n’en avait plus eu avec moi
depuis son départ. Pourtant, je savais bien
qu’aucune joie ne pouvait advenir.

Au matin, je sentais une caresse glacée
sur mon front suivie d’une grande tristesse.
Son visage commençait à s’effacer.
J’essayais de lui dire, je l’implorais
de ne plus revenir, jamais.

3
Moment donné

A un moment donné, sans doute à l’aube,
je me suis réveillé la tête lourde.
J’étais allongé sur un banc, près du port,
habillé d’un jogging épais mais les pieds nus.
J’ai essayé de me redresser mais j’étais si épuisé
que je me suis rendormi aussitôt.

Dans mon rêve, des gens pressés passaient près de moi.
A un moment donné, une jeune femme brune très maigre
s’est assise sur moi et a regardé les bateaux.
Je sentais son corps anguleux s’enfoncer dans mon ventre.
Au bout de quelques minutes, elle est repartie.

Plus tard, un des vigiles du port m’a secoué
et m’a ordonné de déguerpir.
A un moment donné, il a rapproché son col de blouson de sa bouche
et a signalé ma présence à son supérieur.
Alors je me suis levé et j’ai commencé à marcher.
J’avais chaud, j’avais soif, ma bouche était sèche.
Mes pieds me faisaient souffrir à chaque pas.

Ce n’est pas si facile

Souvent, je pense qu’il vaut mieux que j’arrête d’écrire. Ce que j’arrive à dire est toujours en deçà de ce que j’aperçois. Il y a tant de bons livres à lire (et de bons films à voir et de belles musiques à entendre) et si peu de temps pour le faire qu’il est préférable que je pose mon stylo. Quand je me déçois ainsi, je ressens aussi une grande bouffée d’orgueil due à ma lucidité sur mes petits écrits. Mais heureusement et malheureusement, cela ne dure jamais très longtemps. Ne rien faire, se taire, ce n’est pas si facile. Reconnaître et accepter ses limites non plus.

Un naufrage

Je ne sauverai rien de mes années de sable.
Je me suis enfoncé dans des rêves quelconques :
avoir une maison pleine de domestiques,
faire danser des sourds, éblouir des aveugles
qui savent mieux que moi le voyage aux abîmes.

Mon ombre et mon reflet m’ont longtemps trahi.
Je me croyais fichu de dire ce qui est
et n’est pas mais devrait être : vivre en poète.
Je voudrais oublier ces trois mots impossibles.
Qu’ils s’effacent des mémoires et que je sombre.

L’eau du puits est glacée. L’obscurité m’avale.
Ce bonheur qui me frôle avec ses mains habiles
ne me retiendra pas. Qu’adviendrait-il de moi
si j’ignorais la voix profonde qui m’attire
sans répit vers le bas ? Je vomirais ce monde.

Je ne serai pas seul, nous serons tous sauvés.
Ces grands penseurs à part et ces artistes rares
ont cru que leur échec serait leur plus belle œuvre.
Mais c’est difficile de s’arracher à soi
sans se rater. Cela se mérite un naufrage.

Un sonnet pour Brautigan

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Il y a quelques mois, j’ai acheté L’œuvre poétique complète bilingue de Richard Brautigan aux Éditions du Castor Astral : C’est tout ce que j’ai à déclarer. J’ai tout de suite retrouvé le joyeux et léger désespoir qui caractérise cet américain particulier. Brautigan est pour moi un exemple d’artiste libre, sensible, attentif à la vie dans ses manifestations les plus banales. Pour le dire plus simplement, Brautigan était un poète dans sa vie et dans ses textes. J’ai eu l’idée d’écrire un sonnet d’hommage en m’inspirant de sa vie aventureuse et tragique ( il a eu une enfance très difficile et, malgré la reconnaissance, il s’est suicidé à l’âge de 48 ans) et de son œuvre. Toute la substance de mon poème, je l’ai presque entièrement puisée dans ce gros livre que je n’arrête pas de lire et que je conseille à tous.

Sonnet pour Richard Brautigan

Il n’était pas loin d’être un fameux détective
en manque d’une balle ou de son revolver.
Si les chats se frottaient aux jambes du poète
c’est parce qu’il nourrissait sa famille en pêchant.

Quand il avait trop faim, il jetait des cailloux
dans les vitres des magasins : enfin l’asile
rempli de pauvres fous et de doux présages.
mais n’exagérons rien : un haïku boiteux

trouve toujours sa cible. Il rencontra sa femme
tandis qu’il comptait les corbeaux dans le désordre.
Il était le chouchou et le bourreau des truites.

Il avait sauvé du vent quelques souvenirs.
Il jouait au badminton dans son appartement.
Ses mots vont rester comme des amis intimes.

Fontaine illicite

Il y a quelques jours, une canicule écrasait la banlieue parisienne et menait la vie dure aux citadins cernés par le béton. Dans les quartiers les plus populaires, des geysers d’eau froide jaillissaient parfois des trottoirs. C’étaient des bouches d’incendie forcées à la main par des habitants en manque de fraicheur et à peine détournées de leur fonction puisqu’elles éteignaient l’incendie sans flamme d’une journée étouffante. Très vite, une polémique est née. D’un côté, on fustigeait l’incivilité des banlieusards qui détérioraient les bornes et commettaient un immense gâchis d’eau. De l’autre, on dénonçait le mépris de classe des tenants de l’ordre qui eux habitaient les beaux quartiers et avaient les moyens de se rafraîchir. Lorsque j’ai vu jaillir l’eau d’une bouche d’incendie près de mon travail, j’ai surtout été frappé par la joie jusqu’au délire des gens qui profitaient de cette fontaine illicite. Les enfants, bien sûr, étaient les plus ravis. Je me suis dit que toutes les leçons de morale ne pèseront jamais lourd face à un pur bonheur et un grand soulagement. Et j’y ai trouvé matière à écrire ceci :

Sonnet caniculaire

Plus de trente-cinq degrés et c’est la canicule.
La ville s’envenime de déodorants.
Les peaux sont boursouflées, les tatouages suintent.
L’ombre se rétrécit et se réserve aux riches.

Les arbres poussiéreux ont une crise d’asthme.
Leur souffle est lacéré de particules fines.
Un boa de chaleur resserre ses anneaux.
Les immeubles brûlants ont des sortes de spasmes

qui font sortir les gens, une clé à la main.
Ils craquent le débit de la bouche d’incendie.
Un geyser d’eau glacée gicle sur le trottoir.

Les enfants enfiévrés grelottent de bonheur.
Leurs souvenirs auront un prisme d’arc-en-ciel.
Le soleil croustille comme une grosse chips.

L’ivresse du silence

220px-Étienne_Carjat,_Portrait_of_Charles_Baudelaire,_circa_1862                                                       Charles Baudelaire par Etienne Carjat (1862)

Il y a presque 150 ans mourait Charles Baudelaire, le premier de poètes modernes. En 1869, 2 ans après sa mort, paraissait « Le spleen de Paris », recueil de texte d’un genre nouveau dont la définition est contenue dans le sous-titre : « Petits poèmes en prose ». Le 33ème de ces textes a pour titre : « Enivrez-vous ». Pour Baudelaire, l’unique question est celle de l’ivresse, quelle que soit la substance, pour ne pas sentir peser « l’horrible fardeau du temps ». Il abusa toute sa vie de substances intellectuelles et charnelles et il en mourut. En 1866, alors qu’il termine une calamiteuse série de conférences littéraires et artistiques en Belgique, il est foudroyé par une attaque cérébrale en visitant une église. Frappé d’aphasie, il est rapatrié en France et ne prononcera plus un mot jusqu’à sa mort le 31 aout 1867. Sa dernière ivresse fut peut-être celle du silence. Une réclusion dans laquelle il se noya pour échapper définitivement à l’horrible fardeau.

Après le célèbre poème en prose, je propose une simple variation en vers sur le thème du silence et de l’ivresse.

ENIVREZ-VOUS

Il faut être toujours ivre. Tout est là : c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.
Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous.
Et si quelquefois, sur les marches d’un palais, sur l’herbe verte d’un fossé, dans la solitude morne de votre chambre, vous vous réveillez, l’ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est ; et le vent, la vague, l’étoile, l’oiseau, l’horloge, vous répondront : « Il est l’heure de s’enivrer ! Pour n’être pas les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous ; enivrez-vous sans cesse ! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise ».

Petit poème en prose 33,
Charles Baudelaire

L’unique question

Je me suis enivré puisqu’il fallait le faire
Avec ce fluide froid qui tant vous exaspère :
Le silence, l’arme des manipulateurs
De haute substance et de faible valeur.

Mes lèvres se sont soudées en un temps record.
Vocalises fusées qui refluent sans effort
Et explosent tandis que vous vous dégrisez
En lisant les pensées, centimètres carrés

Au bout de la ficelle de votre infusette.
J’ai peine à croire que vous fussiez pompette.
Et de quoi peut-on l’être dans ce monde-là ?
De corps ? D’idées ? D’utopie maigre et d’argent gras ?

Je préfère me taire et que mes mots s’effacent.
L’alcool que j’ai choisi ne laisse pas de traces
Et perpétue l’oubli qui marche à reculons.
Qui peut reformuler l’unique question ?

Aux artistes

Je me souviens d’une scène d’un film d’Arnaud Desplechin  : Esther Kahn. Dans un  petit appartement, trois enfants allongés en travers d’un lit rêvent de leur avenir : l’un veut être riche, l’autre cherchera un bon mari et Esther hésite puis déclare qu’elle veut être vengée. Ce sera elle l’artiste de la famille. La vie est si décevante : elle a tant promis et si peu tenue que seule une vie supplémentaire pourra combler les manques de la première. Pour cela,  il faudra tourner le dos à la grande vie réelle pour en établir une autre, inventée, plus grande encore et conforme à ses désirs. Peu importe qu’Esther soit une bonne ou une mauvaise artiste, elle vivra vraiment. Elle sera vengée. Les artistes ne peuvent accepter la vie telle qu’elle est. Certains espèrent enchanter le monde, d’autres veulent échapper au flot glacial de la vie quotidienne. Certains réussissent aux yeux des autres et selon leur désir intime. D’autres, malgré toutes les tentatives pour créer un objet ou un geste hors du commun échouent à sauver leur vie. C’est en pensant à eux que j’ai écrit ce poème :

Sonnet d’artiste

J’avais écrit mon nom d’artiste sur le mur
à quelques centimètres au-dessus du lit.
Ce n’était pas un rêve et j’étais presque sûr
d’avoir trouvé le sort qui sauverait ma vie.

Presque n’est pas assez. A quoi servent mes mains ?
Je n’avais que le nom et le lit est rompu.
L’incantation sincère du papier peint
ne m’a pas épargné, n’a rien sauvé non plus.

Des déménagements, des ratés successifs
– comment as-tu fait pour y croire un seul instant ? –
masqués en réussite ou en échappatoire

m’ont jeté dans la vie mais j’ai gardé à vif
l’illusion d’être quelqu’un de différent
et pour y renoncer il est déjà trop tard.