Un sonnet pour Brautigan

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Il y a quelques mois, j’ai acheté L’œuvre poétique complète bilingue de Richard Brautigan aux Éditions du Castor Astral : C’est tout ce que j’ai à déclarer. J’ai tout de suite retrouvé le joyeux et léger désespoir qui caractérise cet américain particulier. Brautigan est pour moi un exemple d’artiste libre, sensible, attentif à la vie dans ses manifestations les plus banales. Pour le dire plus simplement, Brautigan était un poète dans sa vie et dans ses textes. J’ai eu l’idée d’écrire un sonnet d’hommage en m’inspirant de sa vie aventureuse et tragique ( il a eu une enfance très difficile et, malgré la reconnaissance, il s’est suicidé à l’âge de 48 ans) et de son œuvre. Toute la substance de mon poème, je l’ai presque entièrement puisée dans ce gros livre que je n’arrête pas de lire et que je conseille à tous.

Sonnet pour Richard Brautigan

Il n’était pas loin d’être un fameux détective
en manque d’une balle ou de son revolver.
Si les chats se frottaient aux jambes du poète
c’est parce qu’il nourrissait sa famille en pêchant.

Quand il avait trop faim, il jetait des cailloux
dans les vitres des magasins : enfin l’asile
rempli de pauvres fous et de doux présages.
mais n’exagérons rien : un haïku boiteux

trouve toujours sa cible. Il rencontra sa femme
tandis qu’il comptait les corbeaux dans le désordre.
Il était le chouchou et le bourreau des truites.

Il avait sauvé du vent quelques souvenirs.
Il jouait au badminton dans son appartement.
Ses mots vont rester comme des amis intimes.

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Fontaine illicite

Il y a quelques jours, une canicule écrasait la banlieue parisienne et menait la vie dure aux citadins cernés par le béton. Dans les quartiers les plus populaires, des geysers d’eau froide jaillissaient parfois des trottoirs. C’étaient des bouches d’incendie forcées à la main par des habitants en manque de fraicheur et à peine détournées de leur fonction puisqu’elles éteignaient l’incendie sans flamme d’une journée étouffante. Très vite, une polémique est née. D’un côté, on fustigeait l’incivilité des banlieusards qui détérioraient les bornes et commettaient un immense gâchis d’eau. De l’autre, on dénonçait le mépris de classe des tenants de l’ordre qui eux habitaient les beaux quartiers et avaient les moyens de se rafraîchir. Lorsque j’ai vu jaillir l’eau d’une bouche d’incendie près de mon travail, j’ai surtout été frappé par la joie jusqu’au délire des gens qui profitaient de cette fontaine illicite. Les enfants, bien sûr, étaient les plus ravis. Je me suis dit que toutes les leçons de morale ne pèseront jamais lourd face à un pur bonheur et un grand soulagement. Et j’y ai trouvé matière à écrire ceci :

Sonnet caniculaire

Plus de trente-cinq degrés et c’est la canicule.
La ville s’envenime de déodorants.
Les peaux sont boursouflées, les tatouages suintent.
L’ombre se rétrécit et se réserve aux riches.

Les arbres poussiéreux ont une crise d’asthme.
Leur souffle est lacéré de particules fines.
Un boa de chaleur resserre ses anneaux.
Les immeubles brûlants ont des sortes de spasmes

qui font sortir les gens, une clé à la main.
Ils craquent le débit de la bouche d’incendie.
Un geyser d’eau glacée gicle sur le trottoir.

Les enfants enfiévrés grelottent de bonheur.
Leurs souvenirs auront un prisme d’arc-en-ciel.
Le soleil croustille comme une grosse chips.

L’ivresse du silence

220px-Étienne_Carjat,_Portrait_of_Charles_Baudelaire,_circa_1862                                                       Charles Baudelaire par Etienne Carjat (1862)

Il y a presque 150 ans mourait Charles Baudelaire, le premier de poètes modernes. En 1869, 2 ans après sa mort, paraissait « Le spleen de Paris », recueil de texte d’un genre nouveau dont la définition est contenue dans le sous-titre : « Petits poèmes en prose ». Le 33ème de ces textes a pour titre : « Enivrez-vous ». Pour Baudelaire, l’unique question est celle de l’ivresse, quelle que soit la substance, pour ne pas sentir peser « l’horrible fardeau du temps ». Il abusa toute sa vie de substances intellectuelles et charnelles et il en mourut. En 1866, alors qu’il termine une calamiteuse série de conférences littéraires et artistiques en Belgique, il est foudroyé par une attaque cérébrale en visitant une église. Frappé d’aphasie, il est rapatrié en France et ne prononcera plus un mot jusqu’à sa mort le 31 aout 1867. Sa dernière ivresse fut peut-être celle du silence. Une réclusion dans laquelle il se noya pour échapper définitivement à l’horrible fardeau.

Après le célèbre poème en prose, je propose une simple variation en vers sur le thème du silence et de l’ivresse.

ENIVREZ-VOUS

Il faut être toujours ivre. Tout est là : c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.
Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous.
Et si quelquefois, sur les marches d’un palais, sur l’herbe verte d’un fossé, dans la solitude morne de votre chambre, vous vous réveillez, l’ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est ; et le vent, la vague, l’étoile, l’oiseau, l’horloge, vous répondront : « Il est l’heure de s’enivrer ! Pour n’être pas les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous ; enivrez-vous sans cesse ! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise ».

Petit poème en prose 33,
Charles Baudelaire

L’unique question

Je me suis enivré puisqu’il fallait le faire
Avec ce fluide froid qui tant vous exaspère :
Le silence, l’arme des manipulateurs
De haute substance et de faible valeur.

Mes lèvres se sont soudées en un temps record.
Vocalises fusées qui refluent sans effort
Et explosent tandis que vous vous dégrisez
En lisant les pensées, centimètres carrés

Au bout de la ficelle de votre infusette.
J’ai peine à croire que vous fussiez pompette.
Et de quoi peut-on l’être dans ce monde-là ?
De corps ? D’idées ? D’utopie maigre et d’argent gras ?

Je préfère me taire et que mes mots s’effacent.
L’alcool que j’ai choisi ne laisse pas de traces
Et perpétue l’oubli qui marche à reculons.
Qui peut reformuler l’unique question ?

Aux artistes

Je me souviens d’une scène d’un film d’Arnaud Desplechin  : Esther Kahn. Dans un  petit appartement, trois enfants allongés en travers d’un lit rêvent de leur avenir : l’un veut être riche, l’autre cherchera un bon mari et Esther hésite puis déclare qu’elle veut être vengée. Ce sera elle l’artiste de la famille. La vie est si décevante : elle a tant promis et si peu tenue que seule une vie supplémentaire pourra combler les manques de la première. Pour cela,  il faudra tourner le dos à la grande vie réelle pour en établir une autre, inventée, plus grande encore et conforme à ses désirs. Peu importe qu’Esther soit une bonne ou une mauvaise artiste, elle vivra vraiment. Elle sera vengée. Les artistes ne peuvent accepter la vie telle qu’elle est. Certains espèrent enchanter le monde, d’autres veulent échapper au flot glacial de la vie quotidienne. Certains réussissent aux yeux des autres et selon leur désir intime. D’autres, malgré toutes les tentatives pour créer un objet ou un geste hors du commun échouent à sauver leur vie. C’est en pensant à eux que j’ai écrit ce poème :

Sonnet d’artiste

J’avais écrit mon nom d’artiste sur le mur
à quelques centimètres au-dessus du lit.
Ce n’était pas un rêve et j’étais presque sûr
d’avoir trouvé le sort qui sauverait ma vie.

Presque n’est pas assez. A quoi servent mes mains ?
Je n’avais que le nom et le lit est rompu.
L’incantation sincère du papier peint
ne m’a pas épargné, n’a rien sauvé non plus.

Des déménagements, des ratés successifs
– comment as-tu fait pour y croire un seul instant ? –
masqués en réussite ou en échappatoire

m’ont jeté dans la vie mais j’ai gardé à vif
l’illusion d’être quelqu’un de différent
et pour y renoncer il est déjà trop tard.

Aux oubliés

Je dédie ce poème aux personnes qui, dans les familles, sont destinées à être oubliées : pièces rapportées de secondes noces, amours des secrets mal gardés, parents lointains et honteux, ceux qui sortent du cadre, ceux qui s’éloignent, ceux qui disparaissent :

Sonnet de l’ex-femme

Il était cultivé, intelligent, gentil
et presqu’insupportable à moins de divorcer.
Mais comment renoncer à l’homme de sa vie ?
Le jour de sa mort, elle détenait les clés.

Les enfants inconnus ne savaient pas quoi faire
sauf prendre des papiers et des photographies.
Personne n’a parlé : ni regret ni colère.
Elle espérait, après, partir très loin d’ici.

Elle seule savait où disperser les cendres :
une plage en contre-bas du fort de Calvi.
Elle lui avait donné un peu d’équilibre.

A la fin, il avait peut-être pu comprendre
qu’il lui devait beaucoup mais que c’était fini.
Il était temps pour lui, pour elle, d’être libres.

Pour traverser l’hiver

Un poème de printemps pour traverser l’hiver :

Sonnet du fleuve

La dernière fois que nous étions près d’un fleuve
– je veux dire un vrai fleuve où plongent les oiseaux –
nous n’avions aucun mot, nos pensées étaient neuves.
J’écoutais le rappel de nos cœurs sans tempo.

Je voulais dans l’instant que le temps nous traverse.
J’avais lâché ta main. J’effilochais les mots.
Les secondes savaient. J’attendais que me perce
ton regard affolé qui ricochait sur l’eau.

Chacun a son miroir : pour le fleuve les nuages,
pour les oiseaux le ciel et pour moi quelques mots
de ta bouche assoiffée. Sauras-tu reconnaître

dans un sursaut du temps la seconde de trop ?
Le fleuve est arrêté mais le ciel se dégage.
Nous marcherons partout où nous pourrons renaître.

Jacques Roubaud

 


Ode à la ligne 29 des autobus parisiens de Jacques Roubaud

J’aimerais partager ici le plaisir d’une lecture. Il s’agit d’un livre de poésie : Ode à la ligne 29 des autobus parisiens par Jacques Roubaud aux Éditions Attila. Jacques Roubaud est un membre éminent de l’Oulipo, mouvement de contrainte et de libération de l’imaginaire. Si son collègue Jacques Jouet a inventé la règle du poème de métro, Jacques Roubaud lui est inspiré par une ligne de bus qui parcourt d’ouest en est la ville de Paris. Les contraintes littéraires qu’il s’impose (il parle de cahier des charges) sont au nombre de dix-huit. Je cite les quatre premières :

Cahier des charges

i L’ode est un poème compté rimé (disposition généralement plate), divisé en strophes. Chaque strophe correspond à une étape dans le trajet de la ligne 29, telle qu’elle fonctionnait en janvier 2005. […]

ii Les vers sont des alexandrins classiques d’une espèce particulière : ils sont « typographiquement » classiques. Ils ont deux hémistiches de chacun six syllabes métriques, séparés par un intervalle, toujours le même, de cinq espaces toujours marqué, même si cela implique de couper un mot en deux.

iii les sixièmes positions de chaque vers sont toujours marquées. Cela entraine la « promotion » de certains « e muets » non élidés présents en ces positions.

iv les « e muets » interdits par « la règle de Malherbe » sont quelquefois notés élidés

Le but de cette réglementation poétique est bien sûr le plaisir d’évocation, d’écriture, de lecture et même de composition du livre qui a été confiée à des étudiants en typographie de l’école Estienne de Paris. Les couleurs, les retraits de texte, l’emploi d’espace pour marquer les hémistiches, les mots qui riment visuellement et phonétiquement font danser les strophes sur les pages. Les alexandrins de Jacques Roubaud éclatent de drôlerie, d’érudition mais aussi de classicisme, une fois qu’on a pris connaissance des dix-huit conditions de leur écriture. Pour l’exemple, voici un extrait :

Strophe vingt-deux
de l’arrêt DAUMESNIL – DIDEROT
à l’arrêt RAMBOUILLET.

Mon inspirati-on     s’est montré’ vacillante
Boulevard Diderot     il n’est rien qui m’enchante
L’avenu’ Daumesnil     est longue, je n’y voi
Rien de bien excitant     pour ma muse, pourquoi
Devrais-je me forcer     à lui trouver des charmes ?
Je l’ai suivie à pied,     en 29, sous les larmes
De la plui’ « quand septembre     en larmes revenait »
(Hugo, contemplations),     aux soleils de juillait

Ou encore cette « Amende honorable » à la fin du livre :

je dois faire aujourd’hui     amende hhonorable
dans mon od’j’écrivi     zerreur impardonnable
« Conducteur » au lieu de     machiniste. en un buss
C’est ainsi qu’on doit dir’     pa zautrement. en pluss
On ne doit pas non plus     traiter de « machinistes »
Ceux qui dans le métro     propulsent sur les pistes
Des rails les rames fort     bondé-es d’usagers
Excuses je leur doi     zaussi. combien léger
Fus-je dans mon ardeur     à composer le pwème
De la ligne vingt-neuf.     les mots qu’ainsi l’on sème
Trop précipitamment     sur la page, souvent
Sans pré-méditation     parfois même en rêvant
Ont le triste penchant     d’introduire des bourdes
Minuscules des fois     mais des fois pas mal lourdes
Je me repends, je me     repens, je me repends
Et bientôt repenti     beaucoup mieux je me sens

En hommage, je n’ai pu m’empêcher de trousser un sonnet très simple qui j’espère donnera envie de lire ce livre et même, pourquoi pas, de s’essayer à l’exercice :

Sonnet-hommage à Jacques Roubaud et à son ode à la ligne 29 des autobus parisiens

Pour ceux que potentiellement l’ouvroir fascine
je célèbre ici l’ode signée Roubaud Jacques
qui magnifie un bus où il usa son jean
mais surtout son esprit pour extirper du vrac

des pensées qui roulent la quintessence des signes
et pour les agencer en couleurs – ça m’épate ! –
avec virtuosité mais je me sens indigne
d’évoquer à l’arrêt ce qui se carapate

estampillé vingt-neuf (numéro d’une ligne
de transport parisien) et devient la machine
à culbuter les mots pour l’oulipien qui craque

l’allumette du sens près de la gazoline
et flambe le lecteur dont les neurones clignent :
Roubaud conduit un bus qui jamais ne se rate.