Presque un imposteur

Je ne saurais dire à quel moment de ma vie l’écriture a pris une telle importance pour moi. Pendant l’enfance ou l’adolescence, sans doute. Pourtant l’écriture (surtout l’écriture de poèmes) s’accompagne de doutes qui m’amènent à me considérer presque comme un imposteur. Pour moi et pour les autres, suis-je écrivain ? Suis-je poète ? Je n’en suis pas sûr. Vais-je continuer très longtemps à écrire ? J’en suis certain. Les deux poèmes à suivre sont nés de cet état paradoxal :

Vocation

Au mitan des années mil-neuf-cent-quatre-vingt
j’avais passé le bac, je ne savais que faire
pour vivre de ma vie, m’approcher de quelqu’un,
être aimé, pourquoi pas, pour ce que j’aimais faire.

Ma mère adoptive avait une vie à vivre
elle aussi : Tu ne peux pas rester dans ta chambre
à choisir des mots comme si tu étais libre.
Tu trouveras un avenir avant décembre.

Tout était incertain dans la banlieue lointaine.
Les hangars s’étalaient, dressant leurs oriflammes.
J’arpentais lentement les berges de la Seine.
En décembre se fermeraient mes états d’âme.

Quand le moment venait, je rentrais sans un bruit.
Les mots devaient sortir avant qu’il soit trop tard.
Tu sais, l’armée tient permanence à la mairie.
L’avenir en soldat ? Demain nous irons voir.

Pour mon bien en voiture et sans l’ombre d’un doute :
grâce à eux tu auras une formation
continue. Elle éclata un pneu sur la route.
J’ignorais jusqu’au sens du mot vocation.

Mon père dit : Tu ne seras pas commandant
ni général. Viens me voir avant de partir
dit celle que j’aurais dû appeler Maman.
J’avais paraphé pour cinq ans sans contredire.

Avant le grand départ, il restait quelques jours
pour fermer mes cahiers, abandonner l’espoir
De ce que j’aimais faire. Étais-ce sans retour ?
J’avais peur en soldat de ne plus rien vouloir.

J’avais donné rendez-vous au Forum des Halles
à un camarade de mon ancien lycée
qui écouta si peu mon dilemme et brutal
coupa court. Il avait l’amour à étudier.

Chacun se laissait entrainer par son tumulte.
C’était une époque où il fallait entreprendre
et réussir sa vie. J’avais si peu le culte
du succès que je ne pouvais pas le comprendre.

Pourtant je me disais : je deviendrai viril.
Au moins après cinq ans brillera la présence
d’un homme, d’un vrai, dont la manie puérile
d’écrire restera assignée à l’enfance.

Mais l’enfance a tenu et je ne savais pas
en montant dans le train à la gare de Mantes
que manier un fusil, pomper, marcher au pas
ne seraient être des purges assez puissantes.

Ou bien plus simplement je n’étais pas moi-même
sans trouver quelques mots, planqué dans ma couchette,
à aligner bien vite, à prétendre poème
pour faire de mon corps le début d’un poète.

Je ne devrais pas être poète

Je ne devrais pas être poète
Je ne connais rien de ce monde
Je n’endure pas les souffrances
Je ne goûte pas les félicités
Je n’entends pas les chants de la nature
Je ne vibre pas à l’énergie des villes
Je ne sais pas dire le temps présent
Je ne porte pas témoignage du passé
Je ne parle au nom de personne
Personne n’espère ma parole
Je ne transmets pas la vie dans mes mots
Je doute de la puissance des mots
Je ne lis pas ce que j’écris à voix haute
J’évite de parler de ce que j’écris
Je ne considère pas ce que j’écris comme une œuvre sur laquelle je travaille
Je ne sais pas pourquoi j’écris et n’ai pas envie de le savoir
Je me sens fautif et diminué quand je passe plusieurs jours sans écrire
Si par extraordinaire on me qualifie de poète, j’ai l’impression qu’on parle
De quelqu’un d’autre

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Une assemblée

Il y a deux ans, la Place de la République à Paris était occupée nuit et jour par des personnes qui, par la parole, voulaient refaire le monde. Ils et elles rejetaient notre société et se constituaient en assemblée. Peu leur importait ce qu’ils ou elles étaient auparavant, seul comptait le collectif, le discours, l’essaim bruissant des mots qui féconderaient (peut-être) une vie meilleure. Je suis admiratif de cette utopie et pourtant un peu perplexe. Ce mouvement si généreux me semble loin de moi. J’ai le tort de ne pas entrevoir les utopies et d’apprécier les individus. Avec ce poème, j’ai tenté d’imaginer les sentiments de l’un des membres de cette assemblée spontanée, façon de dire ma fascination et mon respect pour ce mouvement qui se nommait « Nuit debout » :

Sonnet de l’insoumis

Il buvait et crachait l’amertume du monde,
préparait les concours des fonctions publiques.
Assis, la main levée, place des Républiques,
tout était à changer dans la Babel immonde.

Son grand-père ouvrier luttait vaille que vaille.
Souvent la dignité exige qu’on se batte.
Sa mère l’éleva seule. Elle enseignait les maths
pour l’enfant des rupins qui jamais ne travaillent.

En Latine Amérique, il vécut la vraie vie
où le peuple est debout et se veut insoumis.
Même l’amour là-bas embellit la douleur.

Il en est revenu tandis que d’autres partent.
Ici, il n’y a rien à la place du cœur.
Sa mère va l’aider à trouver un appart.

La réalisatrice Mariana Otero a participé à ce mouvement et l’a filmé pendant plusieurs semaines. Son film s’intitule L’assemblée et montre avec justesse la création de cette parole collective.

Comme des serviteurs

Il parait que bientôt les robots seront parmi nous comme des serviteurs à la mémoire infaillible. Notre chair sera augmentée de soupçons électroniques qui se logeront sous notre peau et dans notre rétine. Dès maintenant des objets, dont les noms m’échappent toujours, s’essayent à l’intelligence et la confrontent à notre bêtise. Difficile de savoir qui sortira vainqueur de ce combat. J’en suis resté aux prémisses quand les humains sont encore persuadés que ces objets sont à leur service. Et je me suis permis ces quatre poèmes pour dire ces relations entre le conflit et l’union :

1 Globe rouleur

Il est globe toujours mais plus vraiment trotteur
Depuis qu’il est juché sur ce truc à roulettes,
Les deux pieds bien calés. Mais qui le manipule ?

L’équilibre précaire est une cordelette
Tendue entre deux mouvements de la pendule
Qui décompte sa vie : un tour de roue et meurt.

Impossible à dire le nom de ce bidule.
Un moyen de transport pour courir la planète
Sans jamais la fouler. Est-ce un globe-rouleur ?

2 Le danseur et l’exosquelette

Pour se faire du gras un danseur technophobe
A accepté comme élève un exosquelette
As du déhanchement mais pas de la chaloupe :

Toujours il lui manquera la chair guillerette
Que d’usage il entoure. Sitôt le danseur soup-
Çonne son élève de lui dérober son job.

Entre deux pliés, il mijote une entourloupe
A percussions d’os que tous les gogos gobent.
Voyez-vous ça : un numéro de castagnettes.

3 Robot-poète

Cet inventeur amant des mots mais incapable
D’écrire un vers a conçu un robot-poète
Qui débite du pied et passe l’aspirateur.

Ça fonctionne, c’est pratique, ça époussète
La poésie moutonnière qui trop se leurre,
Parce qu’on l’aime, sur son mystère insaisissable

Disséqué par un algorithme ravageur.
Mais à trousser les mots alignés sur la table
Froide, on reste inventeur sans devenir poète.

4 Tâtonneur connecté

Les verres connectés d’un tâtonneur total
Qui doute à vue et veut savoir si vous y êtes
Lui permettent de croire au-delà de lui-même.

Les données s’affichent. Sans en perdre une miette
Lumineuse, il voudrait tant vous dire : je t’aime.
Si un cœur brille juste avant vos lèvres pâles

Il oubliera les mots qu’il faut et quand bien même
Il est et reste un tatillon sentimental.
Ôtez-lui ses carreaux. Commencera la fête.

Juste apercevoir

Je dédie ce poème à cet homme croisé un jour dans le métro. Il lisait un livre avec une telle concentration, malgré la foule de l’heure de pointe, que rien autour de lui ne pouvait le distraire. Ce n’est qu’en quittant la rame que j’ai découvert le titre de son livre, trois mots que je me suis approprié. Les gens passionnés, capables de donner un sens, même futile, à leur vie m’ont toujours intéressé. Ils ou elles ont l’air de détenir un secret que je ne veux pas percer mais juste apercevoir :

Victoire dans les échecs

Pour ne voir qu’une calvitie et des lunettes
et par-dessus d’autres têtes, le coin d’un livre,
je me haussais, je me penchais. Le métro-ivre
nous convoyait, chacun pour soi, comme des bêtes.

Victoire dans les échecs

Pourquoi lui, ici, plutôt qu’une jolie femme,
un couple d’amoureux ou un vieillard sénile
obsédés par le feu de leur écran tactile ?
Parce qu’il était seul à lire dans la rame.

Victoire dans les échecs

Il se tenait très droit, ignorant la présence
des autres passagers courbés sur leur abîme,
amas de pions perdus d’une partie intime,
devant moi, intouchable, isolé par l’absence.

Victoire dans les échecs

Des flèches dessinées sur la page de gauche,
des carrés noirs et blancs et des schémas tactiques
qu’il apprenait par cœur comme pour un cantique.
Il adorait ce jeu autant qu’une débauche.

Victoire dans les échecs

C’était peut-être un don, sa façon d’être ailleurs
que dans le souterrain d’une vie contredite.
Il retenait pour lui la sagesse interdite
ou bien espérait-il être un joueur meilleur ?

Victoire dans les échecs

Je ne comprenais pas les efforts de cet homme
pour traquer les secrets des célèbres parties.
Quelque soit l’échiquier la défaite est subie.
Il en tirait sans doute un plaisir minimum.

Victoire dans les échecs

Persuadé de pratiquer le plus noble art,
il préparait des coups pour contrer la routine.
Tous les maitres ont perdu contre des machines.
Le métro ne remue que d’atones histoires.

Victoire dans les échecs

Et s’il avait raison ? Un aveu de faiblesse
ne l’empêchait jamais de remporter des mises,
de prolonger le jeu jusqu’à la fin promise.
Il a fermé son livre : Victory in chess.

Victoire dans les échecs.

 

William Cliff

william Cliff

Sur une étagère de ma bibliothèque municipale préférée, j’ai découvert un livre de William Cliff. Il s’agit de Amour perdu aux éditions du Dilettante. William Cliff est un poète belge né en 1940 et qui utilise principalement l’alexandrin. Pourtant, sa poésie n’est pas académique. Elle est sensible, égotique, parfois crue et fétichiste et profondément marqué par une vie amoureuse homosexuelle. William Cliff est attiré par des jeunes garçons mais ce n’est pas un prédateur cynique. Dans le poème à suivre, il vibre d’une inquiétude d’amoureux transi qui préfère imaginer la chaleur et la tendresse d’une vraie relation après le sexe plutôt que d’être confronté aux désillusions du réel. William Cliff est un poète à part. Dans les anthologies, il est souvent classé dans la catégorie des solitaires. Il me touche par sa sincérité et par sa fidélité à ce qui importe vraiment pour lui : l’amour des hommes. Voici l’un de ses poèmes :

Longs cheveux

J’aime tes longs cheveux (c’est devenu si rare !),
j’aime ta jeunesse (belle et primesautière),
j’aime tes fesses, tes seins, ta peau un peu flasque
puisque c’est ta nature et tu n’y peux rien faire.

Tes longs cheveux bouclés sont embêtants parfois
quand ils viennent devant et collent à nos lèvres,
n’empêche ils sont charmants, comme tes mains, tes bras,
tes jambes, tes pieds, tes lunettes, tes paupières.

Ta verge n’est pas très forte ni très tendue
mais délicieuse à prendre, à aimer à reprendre,
dommage que je n’aie peur que tu ne voies mon âge
sinon je te prierais de revenir chez moi.

Nous dormirions ensemble, enlacés peau à peau,
nous entendrions la respiration de nos torses,
nous aimerions la chaleur de nos corps, nos mains
ne se lasseraient pas ne nous aimer l’un l’autre.

Au matin nous nous donnerions de gros baisers,
tu aurais du café pour tremper tes tartines,
tu partirais avec un beau sourire aux lèvres,
la lumière du ciel brillerait sur ton être.

Vivre sans nostalgie

Après l’heure d’hiver, le jour des morts : il faut se souvenir donc, et regretter. Les temps révolus se nimbent d’un halo d’or. Les paroles, en traversant le temps, s’adoucissent. Les lieux les plus banals deviennent sacrés. Les disparus, qui se sont arrachés à nous, reviennent sans cesse, nuit et jour, dans les rêves et les pensées. Pourtant, je crois bon que les disparus disparaissent vraiment, que la nostalgie perde son goût de miel et que l’ivresse du passé devienne insupportable. C’est sans doute impossible : vivre sans nostalgie n’est pas à ma portée. Ces trois poèmes sont comme trois tentatives échouées d’écarter un souvenir.

1
Une légende

C’était une légende des années soixante :
les mains sur le volant de la décapotable,
il contournait la côte. La mer miroitante
murmurait que toujours il serait à la table

où des jetons d’amour, de gloire et de fortune
allaient s’accumuler. Les braises de la fête
rougeoieraient à jamais. Le soleil est la lune
comme anneaux à ses doigts marqueraient ses conquêtes.

La vitesse folle de sa vie de flambeur
le faisait décoller de la route idéale.
Il misait sur l’ivresse et récoltait la peur
de ses mains qui tremblaient : fin de la martingale.

Quand les années soixante ont perdu l’équilibre,
la légende a plongé dans le dernier virage.
La table s’est vidée. Les conquêtes sont libres.
la mer s’est refermée sur les gens de son âge.

2
Un spectre

La nuit, au début, il venait me voir
avec ses yeux flottants, ses mains vaporeuses.
Il disait qu’il avait pris tellement de coups
dans sa vie et si peu donné, qu’il n’espérait
plus rien, pas même le repos.

Il se penchait au-dessus de mon lit
et j’étais paralysé. Tu n’as pas changé,
c’est étrange et même anormal, disait-il.
Est-ce que tu as vécu au moins ?
Mais je ne pouvais pas répondre.

Par instant, son visage s’illuminait.
Je me persuadais que c’était un sourire
comme il n’en avait plus eu avec moi
depuis son départ. Pourtant, je savais bien
qu’aucune joie ne pouvait advenir.

Au matin, je sentais une caresse glacée
sur mon front suivie d’une grande tristesse.
Son visage commençait à s’effacer.
J’essayais de lui dire, je l’implorais
de ne plus revenir, jamais.

3
Moment donné

A un moment donné, sans doute à l’aube,
je me suis réveillé la tête lourde.
J’étais allongé sur un banc, près du port,
habillé d’un jogging épais et les pieds nus.
J’ai essayé de me redresser mais j’étais si épuisé
que je me suis rendormi aussitôt.

Dans mon rêve, des gens pressés passaient près de moi.
A un moment donné, une jeune femme brune très maigre
s’est assise sur moi et a regardé les bateaux.
Je sentais son corps anguleux s’enfoncer dans mon ventre.
Au bout de quelques minutes, elle est repartie.

Plus tard, un des vigiles du port m’a secoué
et m’a ordonné de déguerpir.
A un moment donné, il a rapproché son col de blouson de sa bouche
et a signalé ma présence à son supérieur.
Alors je me suis levé et j’ai commencé à marcher.
J’avais chaud, j’avais soif, ma bouche était sèche.
Mes pieds me faisaient souffrir à chaque pas.

Ce n’est pas si facile

Souvent, je pense qu’il vaut mieux que j’arrête d’écrire. Ce que j’arrive à dire est toujours en deçà de ce que j’aperçois. Il y a tant de bons livres à lire (et de bons films à voir et de belles musiques à entendre) et si peu de temps pour le faire qu’il est préférable que je pose mon stylo. Quand je me déçois ainsi, je ressens aussi une grande bouffée d’orgueil due à ma lucidité sur mes petits écrits. Mais heureusement et malheureusement, cela ne dure jamais très longtemps. Ne rien faire, se taire, ce n’est pas si facile. Reconnaître et accepter ses limites non plus.

Un naufrage

Je ne sauverai rien de mes années de sable.
Je me suis enfoncé dans des rêves quelconques :
avoir une maison pleine de domestiques,
faire danser des sourds, éblouir des aveugles
qui savent mieux que moi le voyage aux abîmes.

Mon ombre et mon reflet m’ont longtemps trahi.
Je me croyais fichu de dire ce qui est
et n’est pas mais devrait être : vivre en poète.
Je voudrais oublier ces trois mots impossibles.
Qu’ils s’effacent des mémoires et que je sombre.

L’eau du puits est glacée. L’obscurité m’avale.
Ce bonheur qui me frôle avec ses mains habiles
ne me retiendra pas. Qu’adviendrait-il de moi
si j’ignorais la voix profonde qui m’attire
sans répit vers le bas ? Je vomirais ce monde.

Je ne serai pas seul, nous serons tous sauvés.
Ces grands penseurs à part et ces artistes rares
ont cru que leur échec serait leur plus belle œuvre.
Mais c’est difficile de s’arracher à soi
sans se rater. Cela se mérite un naufrage.