Un demi-rêve dans un demi-sommeil

Que faire de ses mains, de ses doigts, de sa bouche, de son corps dans un monde où la perception du réel est prétendument augmentée et où les possibilités de compréhension sensuelle diminuent ? Je n’ai pas de réponse à cette question qui est sans doute biaisée et sans importance. Mais je propose deux textes (prose et vers) qui m’ont été inspirés par la vue des gens qui touchent leur téléphone et par un demi-rêve dans un demi-sommeil.

1
Il faut que je retienne mes doigts. Tapoter, faire glisser, zoomer, dézoomer, sont des actions viles qui abêtissent mes mains et les rendent inutiles. J’en oublierais presque de caresser et de comprendre. Bientôt, je ne saurai plus porter aucune nourriture à ma bouche ni boire l’eau au creux de mes paumes.
Mon regard devient timide. Je ne redresse plus la tête. L’horizon est enclos dans ma chambre. Le ciel se rapproche sans cesse. Les nuages ont des formes de nuages et les visages sont cadenassés.
J’ai fini par admettre que la prison que je construisais en moi allait être achevée. Avant que la dernière brique n’aveugle le dernier carreau de la dernière fenêtre, je peux encore m’échapper. Le passage est étroit, j’en sortirai écorché. Mais à l’air libre, je pourrai enfin me laisser vivre : mes mains s’ouvriront pour les rencontres et mon regard sera toujours prêt pour la fuite.

2
Doigts de mes mains et dents de ma bouche,
ce soir vous avez quartier libre.
Je m’enfoncerai dans le sommeil
pendant que vous guincherez et aguicherez
moignons et gueules cassées.

Dans le sommeil, sous les lentilles
d’eau qui me rendent invisible,
doigts de mes mains et dents de ma bouche,
je pense souvent à vous qui avez choisi
les aimables fonctions : caresser et sourire.
Mais je ne vous envie pas :
la vie vous accapare.

Tandis que moi, dans la vase du sommeil,
je pénètre et j’oublie tous les soucis
de la gestion des membres.
Les petits conflits ne m’intéressent guère,
la paix des profondeurs non plus.

C’est le voyage que je fais
– tournoyant lentement,
m’enfonçant sans cesse –
qui me distrait.
Quel aimable voyage
sans vous.

Au casque blanc

Dans la Syrie en guerre, un groupe de jeunes hommes tentent de sauver les victimes ensevelies sous les ruines, après les bombardements. Leur équipement est rudimentaire : une pelleteuse, des pioches et des casques blancs qui sont leurs signes distinctifs. A Alep, avant la reprise de la ville par le régime, ils sortent des gravats davantage de restes humains, de bébés morts que de vivants. Souvent, ils meurent ensevelis sous une carcasse d’immeuble qu’un souffle fait s’effondrer. Même si je connaissais leur action, j’ai pris conscience de leur sacrifice dans un film documentaire vu récemment : Les derniers hommes d’Alep de Feras Fayyad. Ce poème a été inspiré par un des personnages du film :

Sonnet du casque blanc

Je ne quitterai pas la ville. Les obus
tombent au hasard, le jour, la nuit, et nous sommes,
tant que nous le pouvons, les derniers des hommes
à rechercher dans les gravats des corps perdus,

déchiquetés qui célébraient chacun la vie.
Au marché, j’ai trouvé de jolis poissons rouges.
Mes enfants jouent au parc. Mais quelque chose bouge
dans le ciel : une explosion, un incendie.

Il faut que j’y retourne avec mon casque blanc
recouvert de la farine de l’outre-tombe.
J’entends quelqu’un gémir. C’est peut-être un vivant

qui n’a pas assez bu l’amertume du monde
ou bien c’est moi qui meurt, sitôt enseveli.
Aucun des dieux n’a pu me dégager d’ici.

Quelque chose d’organique et de têtu

Quelques mots qui reviennent sans cesse se transforment en délire. J’ai beau tenter de  trouver des rythmes et des sons, il y a toujours quelque chose qui m’échappe, quelque chose d’organique et de têtu. Comme si j’essayais de faire un travail impossible : ordonner une folie douce.

Mon délire

Mon délire déborde
et j’ai laissé la bonde
de la nuit dans l’évier
du jour inachevé.
Faut-il que je savoure
la dernière seconde ?

Ou la toute première
à entrer dans la ronde.
Le décor est délire
de chair ensanglantée.
Faut-il s’égosiller
pour partager le monde ?

Chaque goutte qui fuit,
la dernière qui tombe
fait baisser le niveau
d’un délire assoiffé.
Faut-il tirer un trait
quand le vin est immonde ?

Dans le noir primitif
mon délire est la sonde
qui fouille mes journées
passées à regretter.
Faut-il attendre tard
que la vie me réponde ?

le dernier réservoir,
le délire qui fronde,
je l’ai laissé filer
les orifices béés.
Faut-il que le mensonge
au fond des bouches fondent ?

Mes mots sont les premiers
dans le calme qui gronde
à partir au hasard
d’un délire singulier.
Faut-il baiser les mains
de la nuit vagabonde ?

8 poèmes qui n’en finissent pas

En parcourant un ancien cahier, j’ai trouvé plusieurs débuts de poèmes. L’élan m’a manqué pour aller plus loin que les premiers mots. Mais je peux me consoler en espérant que ces poèmes continuent sans moi et que, sans paroles, ils n’en finissent pas :

1
Jamais nous ne saurons ce qu’ils pensent
Ce qu’ils pensent n’est pas nommé pensée
N’est même pas nommé, c’est ce qu’ils sont
Que nous avons été : un souvenir très ancien

2
Je chiais des louis d’or mais je broutais du foin
Jusqu’à mon écorchage, ils m’aimaient comme un dieu

3
Je ne veux plus dormir sur un vieux canapé
Ni dans un lit d’enfant ni dans un grand dortoir
Avec des solitaires qui ronflent dans le noir
Je ne veux plus jamais rester juste à côté
De la fête qui bat comme un cœur vigoureux

4
Ça ira
Ça ira mieux demain
Pourquoi ça devrait aller mieux ?
Demain, je ne suis pas sûr d’y être,
Aujourd’hui, je le porte à bout de bras
Y être, pourquoi faire ? Je veux tant me soustraire
Et allégé mon cœur du poids mort du bonheur
Le bonheur, je ne suis pas sûr d’en être
Je ne comprends rien à ses lois
Qui jamais ne me touchent
Ni me disent : ça va
Ça va mieux
Ça ira

5
J’ai navigué tranquille
Pour limiter les risques
J’ai fait le tour des îles
Pour éviter les isthmes

6
De quel côté allez-vous vivre ?
Dans le désert ou la forêt ?
Ou dans la ville où je suis ivre
De ne pouvoir vous rencontrer

7
Je me leurre, tu te leurres, leurrons-nous
Avant le nouveau jour, dans la nuit accroupie
Je veux croire au miracle, tu veux croire au possible
Quelque chose va sortir de nos divagations
Une seconde, une minute, une heure de sursis
Avant que le jour clair vienne nous laver la face
Et nous forcer à voir ce qui nous fait horreur :
La vérité violée de nos vies amoindries,
Celle qui dit en grinçant que tout est bien fini
Je me sauve, tu te sauves, sauvons-nous

8
Nous aurons des abîmes
Nous aurons des ténèbres
Nous aurons des lointains

Les nuages

Par un jour de Printemps, je me suis fait la réflexion que si une femme ou un homme des temps anciens revenait sur terre, là où il ou elle a vécu, dans mon quartier par exemple, il ou elle ne reconnaîtrait rien. Tout lui semblerait étrange. Il ou elle chercherait dans le paysage un élément familier et ne le trouverait pas. Sauf peut-être dans le ciel, en voyant passer les nuages. Ces objets qui se transforment sans cesse n’ont pas changé depuis des millions d’années. De ce paradoxe, j’ai écrit le poème que voici :

Comme les nuages

Quand ils reviendront
les gens du premier âge,
tout aura changé,
tout sauf les nuages
ces rêves recommencés.

Ils ne reconnaîtront
rien dans le paysage :
les grandes forêts
parmi les nuages
seront devenues fumées.

Ils invoqueront
un panthéon volage
qui les surplombait,
dédaigneux nuages,
sans jamais leur parler.

Et pourtant ils ont
traversé tous les âges
pour nous enchanter,
enfants des nuages
aux souvenirs effacés.

Pourquoi devrait-on
refermer le passage ?
Tout est transformé
comme les nuages,
ces mondes recomposés.

Le meilleur endroit pour lire

Avec un souvenir, on peut parfois faire une histoire à condition de tout inventer. Ce qui est étonnant avec l’écriture c’est que « je » n’est jamais tout à fait soi ni tout à fait autre, comme un décalage fantomatique qui trouve sa place dans la fiction :

Le métro sort du tunnel, je sens le soleil sur ma joue. Ce n’est presque rien. La rame tremble, ma vie tremble. La vitre est sale. Le soleil ravive une braise. En contre-bas, la double-voie le long du fleuve est surchargée de voitures. Bientôt le tunnel va ravaler la rame.

Je me souviens que j’étais en formation quelque part dans un grand campus. Nous étions une trentaine d’adultes dans une grande salle sonore (j’entends les murmures inquiets des stagiaires) et nous devions faire des efforts pour nous réadapter à la modernité. Contre un mur (peinture beige, granuleuse et brillante) ronronnaient quatre ordinateurs aux écrans noirs où clignotaient des curseurs verts. A cette époque, j’étais triste et fragile et j’avais grand besoin de solitude. Le simple fait d’être au milieu d’un groupe (surtout ne pas en faire partie) m’oppressait. Le matin, en entrant dans la salle, je disais bonjour sans regarder personne et c’était à peu près tout. Pendant les cours, je me planquais à l’intérieur de moi pour ne pas être interrogé. La prof, une grosse dame souriante qui nous encourageait en frappant dans ses mains, m’avait ignoré dès le premier jour.

A la pause, je sortais du bâtiment tandis que le reste du groupe se précipitait pour faire la queue à la cantine. J’étais désorienté au milieu de ces vastes pelouses occupées par des groupes de jeunes gens bruyants. Nuages et soleil, je me souviens que le temps était changeant. Il y avait du vent que j’affrontais de face. C’était peut-être le début du Printemps. J’avais un livre en poche, un crayon pour l’annoter, une pomme. Je cherchais le meilleur endroit pour lire.

J’avais repéré à l’arrière d’un bâtiment, près d’un quai de déchargement, un recoin de béton ensoleillé, à l’abri du vent. Très vite, je m’installais, je croquais ma pomme puis sortais mon livre et mon crayon. Je n’avais que quarante-cinq minutes pour être tranquille. Je plongeais, comme on dit, dans la lecture et c’était le livre qui se déployait en moi. Alors que mot à mot, ligne à ligne, j’abandonnais mes tristesses, je me sentais plus vivant et plus calme, comme habité par un souffle paisible.

Quand elle s’est approché de moi, ma plénitude s’est aussitôt recroquevillée. Je me croyais seul et elle était là. Elle me souriait pour me signifier à la fois sa bienveillance et son attente de ma réaction. Elle était en stage avec moi, peut-être même ma voisine de table. Elle m’avait suivi. Elle avait de grands yeux noirs. Elle était menue et s’avançait avec précaution (je ne suis pas dangereux) jusqu’à toucher le recoin du quai où j’avais trouvé refuge. Autour du cou, elle portait un foulard aux motifs floraux orangés. Son visage rond était pale avec de lèvres minces et un grain de beauté sur la joue gauche. Je me suis décalé un peu et elle s’est assise à mes côtés.

Très vite, j’ai jeté mon trognon de pomme, rangé mon crayon et refermé mon livre. Je ne voulais pas passer pour un intello qui médite à l’écart. Je sais que je suis un idiot. Je sentais mon cœur battre. Je voulais me lever et partir mais je ne pouvais pas bouger. Nous étreignions tous deux le bord du quai. J’avais envie de poser ma main sur la sienne. Elle portait une fine bague rouge. Le livre était entre nous. La couverture montrait la silhouette d’un homme perdu sur une grande plage. Elle connaissait l’auteur.

– C’est vraiment bien ce qu’il écrit. J’ai lu celui d’avant.

Comme sa voix me revient, je me souviens de ses cheveux bruns, mi-longs et de son prénom : Hélène. Elle ôta son foulard tandis que je bredouillais quelque chose. Hélène aux cheveux bruns, aux yeux noirs, à la voix claire. Elle n’était pas comme moi. Elle parlait pendant les cours, riait même. Les hommes cherchaient son contact, lui offraient des cafés. Elle se débrouillait très bien avec les ordinateurs. La prof la citait souvent en exemple.

Après quelques secondes, je m’aperçus de ma fascination : je la contemplais. La tête légèrement basculée en arrière, elle profitait du soleil. Soudain, elle me fit face, me fixa sans ciller mais toujours souriante. Je n’arrivais pas à détourner le regard.

– Tu ne manges jamais avec nous. Tu nous snobes ?

Une grande chaleur m’envahit. Je me récriais d’une voix enrouée puis feutrée qui n’allait guère plus loin qu’au bord de mes lèvres. Elle était belle. Des images pornographiques se dressèrent entre nous : nous baisions debout, à la sauvette, là, dans le renfoncement du quai et nos visages étaient vides.

Je voulus rempocher mon livre mais elle l’avait pris. Elle lisait la quatrième de couverture. Elle avait senti mon désir déjà évanoui et l’avait dissipé comme un fantasme inconsistant qui ne pouvait l’atteindre. J’ai cru entendre un petit soupir. De déception ? De mépris ?

Il y avait un grand peuplier devant nous au coin du bâtiment. Ses branches fines, dressées vers le ciel, se tordaient sous les bourrasques. Prendre sa main, la porter à mes lèvres. Elle m’avait à peine regardé mais c’était plus que quiconque depuis des mois. Elle me rendit le livre avant de se relever et de partir. Sa silhouette fut comme emportée par le vent et irradiée par le soleil.

Le métro vient d’entrer dans le tunnel et la braise s’est éteinte. Aujourd’hui ma vie est simple. Chaque matin, je commence la traversée du jour jusqu’au soir et chaque soir je me perds dans le sommeil.

Une chose et son contraire

Entre le pessimisme gai, l’aquoibonisme maussade et l’optimisme satisfait, je ne sais pas choisir. Je devrais m’écarter de tous les mots en « isme » qui sont les épuisettes des sensations et des idées : l’essentiel fuite au travers. Pourtant, très souvent, Je passe de  l’un à l’autre.  Je comprends puis je récuse les désespérés et les stoïques, les illuminés et les ombrageux,  les dégoûtés et les amoureux de la vie. Alors quand je fais un poème pour dire que le bonheur ne devrait pas être écrit, je ne peux m’empêcher d’en faire illico un autre pour dire un peu le contraire :

1
Mais pourquoi écrivent-ils
ces gens qui aiment la vie ?
Mais de quoi parlent-ils
dans leur langue discrète ?
Quelle blessure couvrent-ils
avec leur beau sourire ?
Quelle chanson est cruelle
au point de les dédire ?
Et quand ils en appellent
à l’amour absolu,
pourquoi sont-ils terrés
dans leurs tout petits trous
à se boucher les yeux,
les oreilles et le nez ?
Mais pourquoi perdent-ils
leur temps à supplier ?
S’ils aiment tant la vie,
que ne vont-ils la vivre
sans jamais regretter ?
Le jour sera toujours
assis à leur côté.

2
Alors, tu viens ?
Tu viens dans mes draps d’ombre.
C’est l’heure de se coucher,
de sombrer dans la mare,
de tomber dans le puits.
Je n’attends plus que toi
pour m’en aller d’ici.
Cette vie est trop pleine,
ses arêtes sont trop vives
et les gens sont trop lourds.

Attends, j’arrive.
ça n’a l’air de rien
mais j’ai encore l’espoir
que la lumière me touche
avant de te rejoindre.
Je n’ai pas peur du noir
mais je préfère la vie
pleine de gens dans mon genre:
complétement abrutis
mais décidés d’y croire.