Bonheur de vivre

Quand le printemps est beau, le bonheur de vivre semble une évidence. Les rues sont pleines de gens heureux. On pourrait presque croire que le malheur a disparu. Pourtant, il y a partout, toujours, des gens qui souffrent. C’est en pensant à eux que j’ai écrit ce poème :

L’apesanteur du moment

Hier de visage en visage
Dans les rues de Paris
J’acceptais de vivre
Dans l’apesanteur du moment
Il faisait grand soleil
Le ciel était d’un bleu sans égal
Il y avait partout des gens
Désignés par le bonheur
Je savais les détresses invisibles
J’avais envie de croire en quelque chose
Celle si faible qu’elle ne pouvait sortir
N’était sans doute pas triste
Car elle voyait de sa fenêtre
Les feuilles tendres d’un arbre immuable
Celui qui restait dans son lit
Paralysé par la haine de soi
Avait un moment de répit
Quand la lumière dansante du soleil
Caressait sa peau
Je me disais qu’ils étaient avec moi
D’une manière ou d’une autre
Ils ouvraient leurs mains fragiles
Ils reprenaient espoir
Et je pensais à eux
Dans les rues de Paris
De visage en visage

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Une assemblée

Il y a deux ans, la Place de la République à Paris était occupée nuit et jour par des personnes qui, par la parole, voulaient refaire le monde. Ils et elles rejetaient notre société et se constituaient en assemblée. Peu leur importait ce qu’ils ou elles étaient auparavant, seul comptait le collectif, le discours, l’essaim bruissant des mots qui féconderaient (peut-être) une vie meilleure. Je suis admiratif de cette utopie et pourtant un peu perplexe. Ce mouvement si généreux me semble loin de moi. J’ai le tort de ne pas entrevoir les utopies et d’apprécier les individus. Avec ce poème, j’ai tenté d’imaginer les sentiments de l’un des membres de cette assemblée spontanée, façon de dire ma fascination et mon respect pour ce mouvement qui se nommait « Nuit debout » :

Sonnet de l’insoumis

Il buvait et crachait l’amertume du monde,
préparait les concours des fonctions publiques.
Assis, la main levée, place des Républiques,
tout était à changer dans la Babel immonde.

Son grand-père ouvrier luttait vaille que vaille.
Souvent la dignité exige qu’on se batte.
Sa mère l’éleva seule. Elle enseignait les maths
pour l’enfant des rupins qui jamais ne travaillent.

En Latine Amérique, il vécut la vraie vie
où le peuple est debout et se veut insoumis.
Même l’amour là-bas embellit la douleur.

Il en est revenu tandis que d’autres partent.
Ici, il n’y a rien à la place du cœur.
Sa mère va l’aider à trouver un appart.

La réalisatrice Mariana Otero a participé à ce mouvement et l’a filmé pendant plusieurs semaines. Son film s’intitule L’assemblée et montre avec justesse la création de cette parole collective.

Poètes et poétesses

Je vais déroger à mon habitude d’introduire les poèmes à suivre par une petite explication de textes car je ne sais pas pourquoi je les ai écrits. Ils sont sortis comme ça, l’un à la suite de l’autre. Je ne sais pas ce qu’ils veulent dire et je ne ne suis même pas sûr que les poétesses et poètes en question soient des artistes qui produisent une œuvre. Ce sont des personnes qui sont à la fois parmi nous et en lisière de nos vies. C’est facile de les remarquer mais difficile de les comprendre :

Les poétesses dans les transports

Les poétesses dans les transports
sont la plaie des autres passagers :
toujours à déranger le monde
avec leurs déclamations arrogantes
sur les dédales intérieurs.
Leurs destinations sont différentes.
Elles ne savent jamais où elles vont arriver
ni ce qu’elles vont y faire.
C’est le voyage qui compte, n’est-ce pas ?
et le temps dilaté.
Lors des contrôles de billets
elles échappent aux contrôleurs
et il n’y a rien dans les règlements
pour sanctionner leur dérive.
Mais aucun risque n’est à craindre
elles ne sont pas contagieuses.
Elles vivent pour elles seules.
Elles seules savent qu’elles vivent.
Si elles parlent de travers,
si elles chantent à côté,
c’est très simple de ne pas les entendre.
Il suffit de s’enfoncer des écouteurs dans les oreilles
de mettre la musique bien fort,
de regarder son téléphone,
de simuler le sommeil ou la stupeur
comme souvent dans les transports.

Les poètes à la plage

Les poètes à la plage
que leur maman a trainé là
pour qu’ils prennent le bon air
ont le nez plongé dans des bouquins de mille pages.
Ils ont dix-sept ans, trente-huit ans, cinquante-deux ans,
trois couches de vêtements sous le soleil.
Mais regarde un peu autour de toi :
les jolies femmes qui sautent dans les vagues,
les enfants chéris qui font des châteaux de sable.
Tu aurais pu connaitre ça,
tu peux encore vivre vraiment.
Leur maman se désespère
en fixant l’échine voûtée et la peau blanche.
Mais les poètes refusent de participer
car ils savent :
le miroitement, les nudités,
le vent salé, l’instant présent dans sa violence
les ont toujours rejetés.
Mais jamais à la plage
les poètes ne contredisent leur mère.
Ils font semblant de ne pas entendre
et plongent au plus profond
de leur bouquin de mille pages.

Poème d’un âge lointain

Voici un poème que je redécouvre. Il est si ancien qu’il semble dater d’un autre âge . Un avant qui considérait la vie limitée et sans intérêt. Depuis de grandes découvertes ont été faites : nul n’est le point fixe de l’univers et les limites offrent de grandes richesses de possibilités. Mais j’espère que ce vieux poème  garde  une saveur païenne qui peut encore toucher :

Vie plate

La terre est ronde et ma vie est plate.
Bientôt j’en aurai fait le tour,
Bientôt j’arriverai au bord.
Ma vie est fixe et le soleil tourne autour.

D’anciennes croyances m’ont joué des tours.
Que faire si ma vie se détache ?
Que faire si je perds le contact ?
La vie sur terre est ma seule attache.

Ma tête est pleine et pourtant elle tourne.
Que dire pour sauver la face ?
Que faire face à ce désastre ?
Contre la terre ma vie se fracasse.

Ma vie est vide et le soleil se détourne.
Bientôt, j’avalerai le vide.
Bientôt, je serai dans le doute.
La terre est pleine de vies toujours plates.

Silence et obscurité

Voici deux poèmes qui parlent du besoin de silence et d’obscurité. J’en ai eu l’idée un soir, vers vingt-trois heures, alors que je marchais dans Paris dans des rues trop éclairées. Je longeais les vitrines rutilantes des bijouteries, épiceries fines, boutiques de vêtements, toutes de luxe évidemment et aucune de mystère :

1 Le peuple qui manque à la nuit

Où est le peuple qui manque à la nuit ?
Les rues de Paris sont devenues tristes :
La fête est murmure qui doit se taire,
Le jour n’est jamais mort ni moribond.
Les oiseaux ne savent plus nos chansons.

C’est chacun pour soi qu’on refait le monde
Ou qu’on le détruit mais ce n’est qu’un jeu
Où les autres sont de lointains objets
Qui se croient sujets et rois de leurs chambres.
Où est le peuple qui manque à la nuit ?

Partout les rues ont dévoyé leur tendresse
Pour la surveillance et l’indifférence.
Qui va dans Paris comme un condamné
N’aura nul fantôme dans son cortège,
Nulle obscurité où poser son front.

Où est le peuple qui manque à la nuit ?
Les solitaires vont-ils échapper
Au couperet honteux de la lumière ?
Y a-t-il quelqu’un parmi les vivants
Qui sache encor maudire le matin ?

2 Le refuge

Je veux vivre au pays de l’ombre
Où le sommeil est aboli,
Où les espoirs malgré leur nombre
Ne peuvent illuminer la nuit.

Derrière les hautes folies
Qui sont gardiennes des montagnes.
Jamais personne n’a rempli
Le doux vide qui m’accompagne.

Dans la foulée des arpenteurs
Quand chaque ville est assombrie,
Quand chaque pas éteint la peur
De ne pouvoir être compris.

Je veux vivre très loin d’ici.
Le refuge du solitaire
M’a une nuit été promis
Et je n’ai eu que la lumière.

Comme des serviteurs

Il parait que bientôt les robots seront parmi nous comme des serviteurs à la mémoire infaillible. Notre chair sera augmentée de soupçons électroniques qui se logeront sous notre peau et dans notre rétine. Dès maintenant des objets, dont les noms m’échappent toujours, s’essayent à l’intelligence et la confrontent à notre bêtise. Difficile de savoir qui sortira vainqueur de ce combat. J’en suis resté aux prémisses quand les humains sont encore persuadés que ces objets sont à leur service. Et je me suis permis ces quatre poèmes pour dire ces relations entre le conflit et l’union :

1 Globe rouleur

Il est globe toujours mais plus vraiment trotteur
Depuis qu’il est juché sur ce truc à roulettes,
Les deux pieds bien calés. Mais qui le manipule ?

L’équilibre précaire est une cordelette
Tendue entre deux mouvements de la pendule
Qui décompte sa vie : un tour de roue et meurt.

Impossible à dire le nom de ce bidule.
Un moyen de transport pour courir la planète
Sans jamais la fouler. Est-ce un globe-rouleur ?

2 Le danseur et l’exosquelette

Pour se faire du gras un danseur technophobe
A accepté comme élève un exosquelette
As du déhanchement mais pas de la chaloupe :

Toujours il lui manquera la chair guillerette
Que d’usage il entoure. Sitôt le danseur soup-
Çonne son élève de lui dérober son job.

Entre deux pliés, il mijote une entourloupe
A percussions d’os que tous les gogos gobent.
Voyez-vous ça : un numéro de castagnettes.

3 Robot-poète

Cet inventeur amant des mots mais incapable
D’écrire un vers a conçu un robot-poète
Qui débite du pied et passe l’aspirateur.

Ça fonctionne, c’est pratique, ça époussète
La poésie moutonnière qui trop se leurre,
Parce qu’on l’aime, sur son mystère insaisissable

Disséqué par un algorithme ravageur.
Mais à trousser les mots alignés sur la table
Froide, on reste inventeur sans devenir poète.

4 Tâtonneur connecté

Les verres connectés d’un tâtonneur total
Qui doute à vue et veut savoir si vous y êtes
Lui permettent de croire au-delà de lui-même.

Les données s’affichent. Sans en perdre une miette
Lumineuse, il voudrait tant vous dire : je t’aime.
Si un cœur brille juste avant vos lèvres pâles

Il oubliera les mots qu’il faut et quand bien même
Il est et reste un tatillon sentimental.
Ôtez-lui ses carreaux. Commencera la fête.

Peut mieux faire (parties 1 et 2)

Il y a quelques mois, je me suis souvenu de mes années de pensionnat dans un collège religieux de bonne renommée de la banlieue parisienne. J’ai commencé à rédiger quelques pages mais très vite je me suis rendu compte que j’y mettais beaucoup de fiction : j’inventais des personnages, je réarrangeais des situations et même le narrateur qui, en principe, était moi me semblait très éloigné de ce que je suis (ou crois être) aujourd’hui. J’ai  alors pris conscience que la mémoire est un processus qui travestit avec sincérité l’exactitude des faits. J’ai pourtant continué à écrire des choses pas tout à fait fausses ni tout à fait vraies sur ce que j’avais vécu il y a presque quarante ans entre ces prestigieux murs. J’ai fait en sorte que personne ne puisse se reconnaître, pas même moi dont le personnage principal porte le nom. Pourtant c’est bien de mon expérience qu’est issu ce texte dont je propose ici les deux premiers chapitres (sur neuf) :

1 – Un attaché case bleu-ciel

Je suis entré dans l’adolescence en traversant une grande pelouse. Mon père marchait à ma droite et portait ma valise. De ma main gauche, je trimballais un attaché-case bleu-ciel. Devant nous, se dressait le bâtiment principal d’un collège de jésuites. L’attaché-case, c’était pour faire sérieux, presque adulte : fini le cartable à bretelles avec la poche de devant pour le goûter et les trésors. A bientôt quatorze ans, je devais prendre conscience que je faisais partie de la classe supérieure, ces cinq pour cent de gens qui savent, comprennent et agissent m’expliquait mon père en serrant sa main sur mon épaule. Ce collège sur les hauteurs de Passy était celui de l’élite. Les fils (et non les filles) d’émirs, de rois, de grands commis de l’État, de capitaines d’industrie et d’avocats internationaux allaient être mes camarades, et ce serait normal. Il ne fallait pas que j’aie honte de mes origines -mon grand-père boucher, mon père petit patron- car j’avais réussi le concours des boursiers. Au vrai, je l’avais raté mais un désistement avait permis mon repêchage in extremis. Parmi les mauvais, j’étais le moins mauvais. On me laissait donc une petite chance.
La rentrée avait débuté trois jours auparavant. Les élèves avaient déjà fait connaissance. Des clans s’étaient formés. Les réputations de bravoure et de lâcheté étaient déjà établies. Comme j’allais être pensionnaire, je devrais me faire une place parmi cette caste de petits durs qui avait ses rites, ses plaisirs et ses secrets.
Après plusieurs contrôles au secrétariat, un employé nous escorta jusqu’au bureau du Frère Directeur. Il reçut d’abord mon père. J’attendais, assis sur une banquette étroite dans une alcôve attenant au bureau. J’observais les caissons de bois aux murs et au plafond, tout en creux et bosses, pointes et arêtes et j’entendais à travers la cloison mon père qui demandait au Frère Directeur d’être particulièrement sévère avec moi (pour mon bien) car j’étais un doux rêveur qui pouvait, à tout moment, décoller du sol et s’envoler.
Le Frère Directeur me terrorisa tout de suite. C’était un athlète au regard bleu vide, au sourire froid et aux cheveux ras. Au revers de sa veste luisait un petit crucifix.  Son bureau était comme lui : impeccable et écrasant, à l’agencement étudié pour impressionner quiconque était convoqué dans cette vaste pièce : des fauteuils profonds, une interminable table cirée, une bibliothèque pleine de vieux livres et une haute double fenêtre donnant sur le parc et la grande pelouse. Il me broya la main en me disant de l’appeler « très cher frère ».  Puis il me demanda si j’étais triste d’être éloigné de ma famille durant la semaine. A cet instant, j’étais encore un enfant qui tentait de deviner ce qu’espérait l’adulte.  Je ne voulais pas non plus faire de peine à mon père qui était figé sur son siège, impressionné par le décor qui lui rappelait, sans doute, ses années de pension.
Après un temps de réflexion, je répondis :
– Oui Très Cher Frère, mes parents vont me manquer.
– C’est inutile, élève Faucher. L’éloignement forgera votre caractère. Vous apprendrez la discipline et le goût de l’effort. Songez que vous serez en famille du vendredi soir au lundi matin. Ainsi l’éloignement ne durera que trois jours et sera profitable à tous.
Il fallait que je m’habitue, désormais, à être voussoyé et seulement appelé par mon nom de famille.
Le Très Cher Frère Directeur m’escorta jusqu’en classe. Au détour d’un couloir mon père m’avait abandonné pour poser ma valise au secrétariat et retourner à sa voiture. Il avait hâte de repartir à l’assaut des affaires.
En traversant la cour des sixièmes-cinquièmes puis celle des quatrièmes, le Très Cher Frère Directeur était fier de me décrire le monde clos qu’il régentait : les quarante-quatre hectares de superficie (« comme le Vatican ! »), les bâtiments, les dortoirs, les réfectoires, les terrains de sport couverts et découverts, la piscine, la salle de cinéma, le parc boisé et bien sûr, face à nous, la chapelle avec ses cinq flèches, au-dessus du bâtiment des quatrièmes, assez vaste pour accueillir tous les élèves d’une division et leurs familles. Comme c’était l’heure de la récréation, la cour était pleine de garçons qui s’immobilisaient à notre passage en criant : « Bonjour Très Cher Frère ! ». Il se rengorgeait et fendait la foule, un sourire mince aux lèvres, alors que j’avais peine à le suivre avec mon attaché-case qui brinquebalait contre ma jambe.
Au bout de l’un de ces interminables couloirs qui font battre le cœur des cancres, nous arrivâmes devant la classe de quatrième quatre. Le Très Cher Frère Directeur frappa et entra. Aussitôt, toutes les chaises reculèrent, tous les élèves se levèrent et le professeur, un vieillard en blouse grise, fut frappé d’immobilité au moment où il allait écrire sur le tableau. Tandis que le Très Cher Frère me poussait sur l’estrade avant de parler au professeur, je sentais mon ventre se tordre et mes jambes trembler. Je détestais l’épreuve que doit subir tout nouveau : se tenir debout devant trente élèves scrutateurs qui me criblaient déjà de leur curiosité, devoir dire mon nom à voix claire face aux visages moqueurs de ces étrangers avec qui je devrais pactiser. Tout cela était bien pire que de dormir loin de ma famille pendant trois jours.
Une fois le Très Cher Frère parti et les élèves rassis, le professeur me tendit une feuille de papier et m’envoya au dernier rang en me disant :
– Sortez vos affaires, remplissez-moi cette fiche, ne vous faites pas remarquer.
J’obéis. Je ne demandais pas mieux que de passer inaperçu mais le bruit sec des loquets de mon attaché-case fit se tourner quelques têtes et suscita des moues condescendantes. Elles visaient ce morceau de plastique à la couleur insupportable dans cet endroit où l’insouciance renvoyait pour chacun et pour tous à de lointains souvenirs.

2 – La monnaie disciplinaire

Pour mon retour, mes parents avaient concocté un repas spécial : poulet rôti, frites, mousse au chocolat et Coca-cola. Mes trois petites sœurs, un peu jalouses de l’attention dont j’étais l’objet, s’étaient radoucies en voyant arriver le plat fumant de frites. Grâce à moi, elles allaient pouvoir s’empiffrer. Mais ces délices avaient une contrepartie : je devais raconter ma demi-semaine. Pendant un instant, je fus fier d’être le centre de la famille et je fanfaronnais la bouche pleine. J’expliquais que tout était nouveau et difficile mais que grâce à mon intelligence et ma bravoure, je m’en sortais sans problème.
Pourtant, je savais que ces trois premiers jours avaient été calamiteux. Chaque professeur s’ingéniait à pointer mes insuffisances.  Dès le deuxième cours, le professeur de sciences, un petit porc-épic à lunettes rondes, s’était approché en douce de mon pupitre et y avait donné un grand coup de règle pour me faire sursauter. Puis, il m’avait interrogé sur le système solaire puisque, d’après lui, je me complaisais à vagabonder dans la lune.  Le professeur de maths, Frère Jean (à appeler « Cher frère » et non pas « Très cher frère ») avait le même regard bleu vide que son supérieur. L’essentiel de son cours constituait à nous promettre de nous mater avant même que quiconque ose se rebeller. Il déclara à toute la classe en me pointant du doigt qu’il n’encaissait pas les petits sourires en coin.  Le professeur d’espagnol était un vieux volcan ratatiné en perpétuelle irruption de postillons et de moulinets de bras. Avec lui, il fallait ânonner en chœur et surtout en rythme les premiers mots d’une langue que je ne comprenais pas. La professeure d’anglais, immobile comme un insecte rare cloué au tableau, s’intéressait aux mouvements de mes lèvres et au positionnement de ma langue contre les dents. Mon professeur principal qui m’avait réceptionné le premier jour enseignait le français, l’histoire, la géographie. C’étaient mes matières préférées mais je me sentais tellement nul parmi ces gosses de riches qui levaient tous la main avant même qu’il ait fini de poser sa question, que je trouvais plus prudent de me recroqueviller en attendant que l’heure passe.
En récréation, à la cantine, à l’étude, au dortoir, je m’ingéniais à être insignifiant. L’immensité des salles, les quadrillages infinis des pupitres et des lits, la hauteur des plafonds, les tablées interminables, les sanitaires collectifs où les bruits des tuyauteries humaines et mécaniques se mêlaient et s’amplifiaient contribuaient à réduire ma petite personne à presque rien mais ce n’était pas assez pour qu’on me laisse tranquille. Le vendredi après-midi après le dernier cours de maths, je fus coincé par six élèves dans un renfoncement de la cour. C’étaient des pensionnaires, tous anciens du collège depuis la sixième, tous bien coiffés et habillés comme des petits messieurs. Comme je baissais la tête, je me vis cerné par douze mocassins à glands. A tour de rôle, ils me sermonnèrent :
– Faucher, tu es trop nul. Tu n’écoutes rien, tu n’écris rien, tu ne dis rien. Si tu ne fais pas d’efforts, tu seras viré.  Ici, on n’a pas de pitié pour les médiocres et les prolétaires.
« Prolétaires » était la pire insulte réservée aux boursiers. N’en déplaise à mon père, je n’étais pas comme eux ni à leur niveau. Ces six gamins promis aux plus hautes fonctions étaient conscients de leurs privilèges. S’ils ne pouvaient changer l’exception charitable qui permettait aux plus méritants éléments de la populace d’accéder à leur collège, ils n’allaient pas se gêner pour m’écraser de leur mépris.
En sortant de table, mon ventre commença à me tourmenter. Ce n’était dû ni à ma gloutonnerie ni à mes fanfaronnades, mais parce que je sentais poindre une peur nouvelle qui me prendrait désormais à chaque fois que je penserai au collège : bientôt, je devrai y retourner. Les moments les plus heureux seraient toujours gâchés par ce poison et le poison serait adouci par l’habitude de la survie.
– Même si c’est dur, pense à ton avenir, me disait mon père. C’est important de sortir d’une bonne école. Les meilleurs viennent de là.
– Comment veux-tu qu’il pense à son avenir, rétorquait ma mère. C’est encore un gamin.
– Je m’occupe de l’éducation de mon fils, assénait mon père pour éviter tout débat.
Car ma mère n’était pas ma mère. Elle avait le droit de laver et d’étiqueter mon linge, d’acheter mes fournitures scolaires, de remplir les formulaires du secrétariat du collège mais pas de prendre de décisions à mon endroit ni même de les discuter. Je l’appelais « Maman » parce qu’elle m’écoutait, me parlait et me rassurait depuis que j’avais six ans mais je savais ou je croyais savoir que ma vraie mère vivait à Paris une autre vie.
La veille de mon retour au collège, j’étais dans le salon de l’appartement familial occupé à découper des rectangles de carton vert et à y écrire mon nom, mon prénom et ma classe. Je fabriquais la monnaie disciplinaire du collège : le tilt.  A ma mère qui repassait et pliait mon linge avant de le mettre dans ma valise, j’expliquais qu’au collège, je devrai toujours en avoir sur moi car n’importe quel adulte pouvait m’en réclamer en échange et réprimande d’une action interdite. Il n’y avait pas d’impunité pour l’insolence, il fallait la payer en tilts. Même si c’était l’adulte qui fixait le barème selon son humeur, j’avais établi un tarif. Ne pas se ranger assez vite : un tilt ; lever les yeux au lieu de les baisser : deux à trois tilts ; répondre avec insolence : trois à cinq tilts ; mentir, injurier, se battre : cinq à dix tilts ; ne pas avoir de tilts sur soi : vingt tilts et une paire de gifles. Chacun de ces tilts valait un point de comportement qui était décomptés en négatif sur le livret bihebdomadaire. Les mentions allaient du « Très bien » au « Très insuffisant » et j’allais connaître tous les degrés de cette notation.