Le meilleur endroit pour lire

Avec un souvenir, on peut parfois faire une histoire à condition de tout inventer. Ce qui est étonnant avec l’écriture c’est que « je » n’est jamais tout à fait soi ni tout à fait autre, comme un décalage fantomatique qui trouve sa place dans la fiction :

Le métro sort du tunnel, je sens le soleil sur ma joue. Ce n’est presque rien. La rame tremble, ma vie tremble. La vitre est sale. Le soleil ravive une braise. En contre-bas, la double-voie le long du fleuve est surchargée de voitures. Bientôt le tunnel va ravaler la rame.

Je me souviens que j’étais en formation quelque part dans un grand campus. Nous étions une trentaine d’adultes dans une grande salle sonore (j’entends les murmures inquiets des stagiaires) et nous devions faire des efforts pour nous réadapter à la modernité. Contre un mur (peinture beige, granuleuse et brillante) ronronnaient quatre ordinateurs aux écrans noirs où clignotaient des curseurs verts. A cette époque, j’étais triste et fragile et j’avais grand besoin de solitude. Le simple fait d’être au milieu d’un groupe (surtout ne pas en faire partie) m’oppressait. Le matin, en entrant dans la salle, je disais bonjour sans regarder personne et c’était à peu près tout. Pendant les cours, je me planquais à l’intérieur de moi pour ne pas être interrogé. La prof, une grosse dame souriante qui nous encourageait en frappant dans ses mains, m’avait ignoré dès le premier jour.

A la pause, je sortais du bâtiment tandis que le reste du groupe se précipitait pour faire la queue à la cantine. J’étais désorienté au milieu de ces vastes pelouses occupées par des groupes de jeunes gens bruyants. Nuages et soleil, je me souviens que le temps était changeant. Il y avait du vent que j’affrontais de face. C’était peut-être le début du Printemps. J’avais un livre en poche, un crayon pour l’annoter, une pomme. Je cherchais le meilleur endroit pour lire.

J’avais repéré à l’arrière d’un bâtiment, près d’un quai de déchargement, un recoin de béton ensoleillé, à l’abri du vent. Très vite, je m’installais, je croquais ma pomme puis sortais mon livre et mon crayon. Je n’avais que quarante-cinq minutes pour être tranquille. Je plongeais, comme on dit, dans la lecture et c’était le livre qui se déployait en moi. Alors que mot à mot, ligne à ligne, j’abandonnais mes tristesses, je me sentais plus vivant et plus calme, comme habité par un souffle paisible.

Quand elle s’est approché de moi, ma plénitude s’est aussitôt recroquevillée. Je me croyais seul et elle était là. Elle me souriait pour me signifier à la fois sa bienveillance et son attente de ma réaction. Elle était en stage avec moi, peut-être même ma voisine de table. Elle m’avait suivi. Elle avait de grands yeux noirs. Elle était menue et s’avançait avec précaution (je ne suis pas dangereux) jusqu’à toucher le recoin du quai où j’avais trouvé refuge. Autour du cou, elle portait un foulard aux motifs floraux orangés. Son visage rond était pale avec de lèvres minces et un grain de beauté sur la joue gauche. Je me suis décalé un peu et elle s’est assise à mes côtés.

Très vite, j’ai jeté mon trognon de pomme, rangé mon crayon et refermé mon livre. Je ne voulais pas passer pour un intello qui médite à l’écart. Je sais que je suis un idiot. Je sentais mon cœur battre. Je voulais me lever et partir mais je ne pouvais pas bouger. Nous étreignions tous deux le bord du quai. J’avais envie de poser ma main sur la sienne. Elle portait une fine bague rouge. Le livre était entre nous. La couverture montrait la silhouette d’un homme perdu sur une grande plage. Elle connaissait l’auteur.

– C’est vraiment bien ce qu’il écrit. J’ai lu celui d’avant.

Comme sa voix me revient, je me souviens de ses cheveux bruns, mi-longs et de son prénom : Hélène. Elle ôta son foulard tandis que je bredouillais quelque chose. Hélène aux cheveux bruns, aux yeux noirs, à la voix claire. Elle n’était pas comme moi. Elle parlait pendant les cours, riait même. Les hommes cherchaient son contact, lui offraient des cafés. Elle se débrouillait très bien avec les ordinateurs. La prof la citait souvent en exemple.

Après quelques secondes, je m’aperçus de ma fascination : je la contemplais. La tête légèrement basculée en arrière, elle profitait du soleil. Soudain, elle me fit face, me fixa sans ciller mais toujours souriante. Je n’arrivais pas à détourner le regard.

– Tu ne manges jamais avec nous. Tu nous snobes ?

Une grande chaleur m’envahit. Je me récriais d’une voix enrouée puis feutrée qui n’allait guère plus loin qu’au bord de mes lèvres. Elle était belle. Des images pornographiques se dressèrent entre nous : nous baisions debout, à la sauvette, là, dans le renfoncement du quai et nos visages étaient vides.

Je voulus rempocher mon livre mais elle l’avait pris. Elle lisait la quatrième de couverture. Elle avait senti mon désir déjà évanoui et l’avait dissipé comme un fantasme inconsistant qui ne pouvait l’atteindre. J’ai cru entendre un petit soupir. De déception ? De mépris ?

Il y avait un grand peuplier devant nous au coin du bâtiment. Ses branches fines, dressées vers le ciel, se tordaient sous les bourrasques. Prendre sa main, la porter à mes lèvres. Elle m’avait à peine regardé mais c’était plus que quiconque depuis des mois. Elle me rendit le livre avant de se relever et de partir. Sa silhouette fut comme emportée par le vent et irradiée par le soleil.

Le métro vient d’entrer dans le tunnel et la braise s’est éteinte. Aujourd’hui ma vie est simple. Chaque matin, je commence la traversée du jour jusqu’au soir et chaque soir je me perds dans le sommeil.

Une chose et son contraire

Entre le pessimisme gai, l’aquoibonisme maussade et l’optimisme satisfait, je ne sais pas choisir. Je devrais m’écarter de tous les mots en « isme » qui sont les épuisettes des sensations et des idées : l’essentiel fuite au travers. Pourtant, très souvent, Je passe de  l’un à l’autre.  Je comprends puis je récuse les désespérés et les stoïques, les illuminés et les ombrageux,  les dégoûtés et les amoureux de la vie. Alors quand je fais un poème pour dire que le bonheur ne devrait pas être écrit, je ne peux m’empêcher d’en faire illico un autre pour dire un peu le contraire :

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Mais pourquoi écrivent-ils
ces gens qui aiment la vie ?
Mais de quoi parlent-ils
dans leur langue discrète ?
Quelle blessure couvrent-ils
avec leur beau sourire ?
Quelle chanson est cruelle
au point de les dédire ?
Et quand ils en appellent
à l’amour absolu,
pourquoi sont-ils terrés
dans leurs tout petits trous
à se boucher les yeux,
les oreilles et le nez ?
Mais pourquoi perdent-ils
leur temps à supplier ?
S’ils aiment tant la vie,
que ne vont-ils la vivre
sans jamais regretter ?
Le jour sera toujours
assis à leur côté.

2
Alors, tu viens ?
Tu viens dans mes draps d’ombre.
C’est l’heure de se coucher,
de sombrer dans la mare,
de tomber dans le puits.
Je n’attends plus que toi
pour m’en aller d’ici.
Cette vie est trop pleine,
ses arêtes sont trop vives
et les gens sont trop lourds.

Attends, j’arrive.
ça n’a l’air de rien
mais j’ai encore l’espoir
que la lumière me touche
avant de te rejoindre.
Je n’ai pas peur du noir
mais je préfère la vie
pleine de gens dans mon genre:
complétement abrutis
mais décidés d’y croire.

Nostalgie impossible

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Un poème pour dire une nostalgie impossible : celle d’un département de la France profonde où j’aurais pu passer mon enfance. J’y suis allé il y a quelques mois avec ma mère et le poème s’inspire de ce petit périple :

En Creuse

Dans le torrent les souvenirs,
c’est un jardin où je me perds.
Pourquoi graver les repentirs
à cinq euros le caractère ?

Sur une vidéo tremblante,
j’interroge l’eau qui défile.
Le ciel est bas, comme en attente.
Je vais enfin rompre le fil.

La maison me parait intacte.
Je remonte dans la voiture.
C’était hier et j’en prends acte.
Rien de demain ne me rassure.

Ce n’est plus vraiment un village.
Ils sont tous partis vivre ailleurs.
Mon amoureux du premier âge
n’espère plus rien du bonheur.

Plus aucun camion à maudire :
ils faisaient trembler les fenêtres.
Dans les gravats les souvenirs,
j’ai oublié et c’est peut-être

ça que j’ai du mal à comprendre :
je n’étais pas fait pour y vivre.
Toutes les ruines sont à vendre.
La nostalgie c’est de survivre

alors que les prénoms s’effacent.
Les neufs gradins dans le granit
s’amenuisent. L’ultime trace
c’est l’eau stagnante qui abrite

mon visage au cours d’une marche
dans le bois secret de l’enfance.
Maintenant, je passe sous l’arche.
Je reviendrai pour les vacances.

Nimrod

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Pour échapper un temps aux invectives, à la bêtise, aux mensonges, à la haine, j’ouvre au hasard J’aurais un royaume de bois flotté (Gallimard), l’anthologie poétique de Nimrod, poète tchadien né en 1959 et je lis ce poème en prose, sans doute autobiographique :

« Je hais le graveleux, je hais le mélo. Je rêve de m’en aller flâner sur le fleuve le soir. L’air est salubre et des enfants chantent. J’adore les seins des jeunes filles qui se pâment dans l’air libre. Ainsi devins-je poète – en caressant la toison mouillée d’une fiancée qui fut belle à proportion qu’elle fut laide. Ma fiancée est belle d’amour. Senghor traversait le paysage; peut-être est-ce Baudelaire ? Je maternais la conviction d’appartenir au soleil avec un poème sur le bout de la langue… »

Il n’y a pas d’air plus salubre que celui de la poésie. Et cette salubrité, je la souhaite à tous, même aux affreux qui piétinent la beauté du monde.

Une impression de déjà-vu

En 1993 sortait un film d’Harold Ramis : « Un jour sans fin ». Cela racontait l’histoire d’un arrogant présentateur de la météo (Bill Murray) qui partait en reportage dans une petite ville de province et se trouvait condamné à vivre sans cesse la même journée tandis que, pour tous les autres protagonistes, il s’agissait d’une première fois. Cette impression de déjà-vu me saisit souvent dans les moments les plus insignifiants et dans les grandes occasions de la vie. Certains disent que l’Histoire se répète, que les humains sont d’incorrigibles destructeurs de leurs propres espoirs. Mais celui ou celle qui connaît la fin du film sait aussi qu’il est possible de sortir du sortilège. Il suffit de dépasser son arrogance et de s’intéresser aux autres. C’est la fin heureuse de la fiction et la difficulté du réel.

Un jour sans fin

C’est toujours la même chose :
ce matin je me réveille
comme dans un jour sans fin.

La sonnerie à sept heures,
la blagounette locale,
les yeux hagards, le refrain

serinant qu’il faut refaire
les mêmes gestes qu’hier,
identiques à demain.

Croiser les mêmes passants
perroquets de leur réplique,
au mot près, avec entrain :

Comment se porte le monde ?
Pourquoi devrait-il mourir
guéri alors que tout va bien ?

Si la tempête s’acharne
c’est l’occasion rêvée
de jouer au plus malin.

On misera sur le manque,
on cachera les impairs
de la vie qui ne sait rien.

Pour des lèvres entrouvertes,
l’étreinte recommencée
nous rappellera en vain

comme elles sont périssables
ces toutes premières fois
ignorantes du destin.

Finalement c’est très simple :
tout se rejoue de travers
comme dans un jour sans fin.

L’ivresse du silence

220px-Étienne_Carjat,_Portrait_of_Charles_Baudelaire,_circa_1862                                                       Charles Baudelaire par Etienne Carjat (1862)

Il y a presque 150 ans mourait Charles Baudelaire, le premier de poètes modernes. En 1869, 2 ans après sa mort, paraissait « Le spleen de Paris », recueil de texte d’un genre nouveau dont la définition est contenue dans le sous-titre : « Petits poèmes en prose ». Le 33ème de ces textes a pour titre : « Enivrez-vous ». Pour Baudelaire, l’unique question est celle de l’ivresse, quelle que soit la substance, pour ne pas sentir peser « l’horrible fardeau du temps ». Il abusa toute sa vie de substances intellectuelles et charnelles et il en mourut. En 1866, alors qu’il termine une calamiteuse série de conférences littéraires et artistiques en Belgique, il est foudroyé par une attaque cérébrale en visitant une église. Frappé d’aphasie, il est rapatrié en France et ne prononcera plus un mot jusqu’à sa mort le 31 aout 1867. Sa dernière ivresse fut peut-être celle du silence. Une réclusion dans laquelle il se noya pour échapper définitivement à l’horrible fardeau.

Après le célèbre poème en prose, je propose une simple variation en vers sur le thème du silence et de l’ivresse.

ENIVREZ-VOUS

Il faut être toujours ivre. Tout est là : c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.
Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous.
Et si quelquefois, sur les marches d’un palais, sur l’herbe verte d’un fossé, dans la solitude morne de votre chambre, vous vous réveillez, l’ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est ; et le vent, la vague, l’étoile, l’oiseau, l’horloge, vous répondront : « Il est l’heure de s’enivrer ! Pour n’être pas les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous ; enivrez-vous sans cesse ! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise ».

Petit poème en prose 33,
Charles Baudelaire

L’unique question

Je me suis enivré puisqu’il fallait le faire
Avec ce fluide froid qui tant vous exaspère :
Le silence, l’arme des manipulateurs
De haute substance et de faible valeur.

Mes lèvres se sont soudées en un temps record.
Vocalises fusées qui refluent sans effort
Et explosent tandis que vous vous dégrisez
En lisant les pensées, centimètres carrés

Au bout de la ficelle de votre infusette.
J’ai peine à croire que vous fussiez pompette.
Et de quoi peut-on l’être dans ce monde-là ?
De corps ? D’idées ? D’utopie maigre et d’argent gras ?

Je préfère me taire et que mes mots s’effacent.
L’alcool que j’ai choisi ne laisse pas de traces
Et perpétue l’oubli qui marche à reculons.
Qui peut reformuler l’unique question ?

Le même bateau, le même radeau

L’autre jour, en sortant d’un centre commercial, je me suis retrouvé sur une passerelle qui enjambe une voie rapide et mène à une station de métro. l’endroit, qui dessert également le parvis d’un cinéma multiplexe, était bondé. Les gens allaient et venaient et ne remarquaient même pas les vendeurs de gadgets, les mendiants et les annonciateurs d’un royaume céleste. J’avais l’impression d’un concentré d’humanité que, mentalement, je pouvais isoler pour lui (et nous) donner un destin commun. Si la passerelle venait à se détacher et à s’effondrer dans le vide, nous serions tous sur le même bateau. Ou le même radeau. Bien sûr, nous y sommes déjà.

La passerelle

Aller, venir, vaquer
du trop plein à la vacuité,
du grand vide à la vidange
qui dégringole dans l’égo :
un peu de dignité que diable
sur la passerelle déglinguée
qui relie les cœurs blindés
au reste du monde étrange.

Dans le pays rafistolé
tenir, subir, rester
à l’affût de la folie douce
qui encourage le complot
d’aveugles irrésolus à voir :
ça fait tanguer dans le noir
sur la passerelle du paquebot
tétanisé qui prend l’eau.

Salir, détruire, nier
jusqu’à l’existence même
de nos jumeaux déguenillés.
Que faire si on se ressemble
trop pour se rassembler ?
Sur la passerelle qui tremble
de toute nos vies, de tous nos membres :
un trop plein d’égo à vider.

La passerelle détachée
pirouette sans se retourner
dans le gouffre de nos vies pleines :
un peu de dignité quand même,
il n’y a rien à regretter.
Qu’avons-nous fait pour nous comprendre ?
Où sont passés nos rêves étranges ?
Pleurer, gémir, tomber.