Rien n’est grave

Pour éviter les embouteillages de bons sentiments, je prends un peu d’avance sur les vœux de fin d’année. Je m’adresse surtout à tous ceux que je ne connais pas faute de les fréquenter : les fâcheux, les ronchons, les peureux, les braillards et leurs doubles au féminin. L’écriture me permet de faire ce qu’il est improbable que je fasse un jour dans la vraie vie : les embrasser et les consoler en leur disant que rien n’est grave et que demain tout va s’arranger ou disparaitre.

Nous apprenons à vivre

Bisous pour les fâcheux
qui ne tolèrent pas,
qui ne supportent guère
autre chose qu’eux-mêmes :
le sel est dans leur cœur.

Bisous pour les ronchons
qui se souviennent bien,
qui ont connu bien mieux
comme pain quotidien
que la tartine actuelle.

Bisous pour les peureux
qui toujours voient venir
bien pire que le pire :
nous allons tous mourir
et ce sera justice.

Bisous pour les braillards
supporters d’un soir
de la meilleure équipe
qui saupoudre de miettes
le vide de leurs assiettes.

Bisous à pleine bouche,
deux mil dix-huit approche.
Sororité mes frères,
fraternité mes sœurs,
nous apprenons à vivre.

Après la trêve estivale, voici la trêve hivernale : j’arrête les publications pour quelques semaines mais le blog reste ouvert. Merci à toutes celles et à tous ceux qui sont passés par là.

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Un cadeau

Une des origines de cette nouvelle vient d’une erreur d’interprétation. Je croyais que l’expression américaine : « Nope » était une forme contractée de « No hope » (pas d’espoir) alors que c’est juste une façon familière de dire non. J’imaginais, pourtant, ces quatre lettres tatouées sur des phalanges, comme un slogan nihiliste. J’y tenais tellement que, malgré l’erreur, je me suis lancé. Il y a aussi une scène dans un film vu récemment (Suite armoricaine de Pascale Breton) dans laquelle une universitaire revient à Rennes où elle a grandi. Un soir, elle offre un verre à une ancienne camarade qui est devenue si pauvre et si perdue qu’elle survit dans le vagabondage. Elles n’ont presque rien à se dire. Leurs souvenirs sont confus. A la fin de la scène, la vagabonde extorque à l’universitaire le manteau qu’elle vient d’acheter dans une boutique chic. Je me suis aussi inspiré des trajectoires entraperçues quotidiennement, de ces vies anonymes qui nous entourent, de ce vif désir de vie si souvent étouffé par d’épaisses routines et d’une pierre qui traine sur mes étagères depuis longtemps :

C’est lui qui m’a reconnu. J’ai sursauté quand il a prononcé mon nom et appelé à l’aide alors que les vigiles le viraient du magasin. Pour moi, il n’était qu’un zonard de plus qui se faisait prendre la main dans le sac à voler des canettes de bière et des gâteaux.
– Jérôme, au secours !
Sa main s’est accrochée à mon épaule alors que je remplissais le frigo de yaourts de soja. Je me suis retourné. Nos regards se sont croisés, pas très longtemps, une seconde. Je n’ai vu qu’un visage broussailleux et un regard suppliant. Juste après, je suis parti en pause. Un café puis un autre pour me persuader qu’on ne se connaissait pas. Il avait juste lu mon prénom sur mon badge. Ce serait facile à expliquer si le manager me convoquait. Je suis retourné bosser et j’ai pensé au quatre lettres entraperçues sur ses phalanges quand il m’a agrippé : HOPE ou peut-être DOPE. Si je faisais fonctionner ma mémoire, je finirais par le reconnaître comme il m’avait reconnu.

Le soir, après vingt heures, il m’attendait près du grillage. Comment avait-il fait pour savoir que je passais toujours par derrière alors que les autres sortaient par la porte principale du magasin ? Derrière l’entrepôt, il y a un semblant de jungle qui porte des détritus de toutes sortes comme des fruits vénéneux. Il était accroupi. Son regard vacillait, bleu, très pale. J’ai vu une étoile noire tatouée sur sa pommette droite.
– T’as quelque chose à boire ? J’ai soif.
Il m’a tendu la main et je l’ai tiré de là.
Les trois syllabes de son nom me sont revenues – Anglester – mais pas son prénom. J’ai sorti de mon sac à dos la petite bouteille d’eau que j’emporte toujours au travail. Il a bu avidement, gorge déployée (Anglester, la terreur du lycée) puis a jeté la bouteille par-dessus le grillage en s’écriant d’une voix éraillée :
– Quelle ville de merde ! Quel endroit de merde !
Nous avons marché jusqu’à l’arrêt de bus. Il commençait à faire nuit. Face à nous, la masse sombre de la montagne était tranchée en diagonale par une ligne de lumière. Est-ce que c’était lui ? J’avais le souvenir d’un garçon massif et teigneux comme un pitbull et je côtoyais un roquet tremblant.
– Maintenant j’ai faim. Donne-moi quelque chose.
Je lui ai proposé de l’inviter quelque part, de partager avec lui un repas chaud, assis sur des sièges confortables. Il a ricané et s’est accroché à mon bras en clopinant.

Tous les restaurants de la ville nous ont refusé, même les pizzerias et les kebabs. On s’est retrouvé à la cafétéria de la place de la République, un retour ironique à notre quartier général de l’adolescence qui était devenu depuis des années un endroit déclassé et triste. Il a pris deux sandwiches triangle, poulet, salade, mayonnaise (il n’y avait plus que ça) et une bière. Moi, juste un café. Après s’être assis, on s’est dévisagé quelques secondes mais ni lui ni moi ne soutenait le regard de l’autre. J’ai fini par poser une question en désignant son poing gauche :
– Qu’est-ce qu’il y a écrit ?
D’abord, il l’a caché dans l’autre main puis me l’a montré :
– Aucun espoir, NOPE. Qu’est-ce que tu croyais ? Que j’allais passer ma vie ici à ramper comme vous tous.
Il a croqué ses sandwiches en deux bouchées chacun et bu sa bière d’un trait, sans laisser échapper une miette ou un trait de mousse. Il avait encore faim et soif. Je suis allé lui acheter la même chose. Tandis que je payais, j’ai vu qu’il fouillait dans mon sac à dos. Il a sorti mon gilet de travail  et mon badge et les a jetés sur la table. En retournant près de lui, je me suis aperçu qu’il puait comme quelqu’un qui ne s’est pas lavé depuis plusieurs jours, qui ne s’est pas regardé dans un miroir depuis plusieurs semaines, quelqu’un qui a oublié la densité de ses muscles, la chaleur de son ventre, la fragilité de sa peau depuis plusieurs mois ou même plusieurs années. Cette odeur de fleuve mort qui ne pouvait révulser personne ici à part moi (la cafétéria était vide, le serveur avait déserté la caisse), je l’ai laissé me pénétrer car j’attendais qu’elle ravive des images, des mots.
– Comment ça se fait que tu te souviennes de moi ? lui ai-je demandé en poussant vers lui la deuxième bière.
Il m’a regardé. Ses cicatrices m’ont regardé : une horizontale sous l’œil gauche ; une verticale, bombée comme une petite montagne, au milieu du front ; une courbe, comme une virgule, en travers de sa lèvre supérieure. Il a eu un rictus qui ont dévoilé des dents pourries.
– Tu écris toujours de la poésie ?
Un soir à l’étude, je fignolais un poème d’amour pour personne (attendre rimait avec tendre) en octosyllabes. Retardataire, comme toujours, Il avait traversé l’allée en faisant tinter ses attaches de Doc Martins. Au passage, il avait pris ma feuille et a commencé à déclamer (voix perchée, efféminée, factice accent du sud) ce qu’il avait titré : Ma petite bouse d’amour. Et tous les autres de rire et le rire de s’amplifier de seconde en seconde. Pétrifié, je sentais battre mon sang qui m’intimait l’ordre : plus jamais, plus jamais, plus jamais, plus jamais.
– J’ai arrêté.
Sur la table, il a pris mon badge et se l’est épinglé sur la poitrine – Jérôme en rouge sur le kaki de sa veste déchirée – puis a empoigné le verre de bière. J’ai revu une bagarre jouée comme un happening.
– Et toi, la musique ?
Exceptionnellement, le proviseur avait autorisé un concert dans le réfectoire. Je m’étais glissé dans le fond de la salle. Devant moi, les autres bavardaient en attendant que ça commence. Six tables sanglées ensemble servaient de scène. Il y avait deux enceintes, trois micros, quatre musiciens dont Armel, le chanteur, beau ténébreux des terminales. Son groupe s’appelait Noir quelque chose. Anglester gesticulait au premier rang. Il ne faisait pas partie du groupe mais aucun événement ne pouvait avoir lieu au lycée sans qu’il y fasse une entrée ou une sortie fracassante. Au milieu de la première chanson, il était monté sur scène et avait donné des coups de pied dans la batterie, avait arraché une guitare des mains d’un binoclard terrorisé pour la lancer dans le public. Après la stupeur, il s’était fait jeter bas par Armel qui lui hurlait « Arrête ! », des sanglots dans la voix.
– De la musique, de la vraie, j’en ai fait beaucoup. Dans les squats, dans les forêts, au pied des volcans. Pas des concerts de merdeux mais des communions de chants et de danses qui duraient plusieurs jours, jusqu’à l’épuisement. C’était beau, c’était la vie.
– Armel, il est gendarme maintenant. Il a deux enfants.
Bien sûr, il ne m’écoutait pas. Repu, il a commencé à s’assoupir sans s’endormir vraiment. Il s’est redressé d’un coup, jetant des brefs regards autour de lui. Je n’étais qu’un élément du décor. Il s’est levé en maugréant et a titubé vers les toilettes. Pendant un moment, j’ai envisagé de déguerpir. Tant pis pour le badge : je ne risquerai rien à le déclarer perdu. Mais j’ai hésité trop longtemps. Il était déjà de retour et nous sommes sortis ensemble.

Après quelques secondes dans la nuit froide, Anglester m’a demandé de l’héberger ou de lui payer une chambre d’hôtel. J’ai refusé et il m’a insulté, me traitant, de rat, de rapiat, de radin. Mais à voix basse, presque en chantonnant car c’est une litanie qu’il connaissait par cœur à force qu’on lui dise non pour tout ou presque. Comme il avait beaucoup de mal à avancer (il boitait des deux pieds) nous sommes entrés dans un square proche de la place et assis sur un banc juste en face des jeux. Le toboggan et les portiques multicolores semblaient des hologrammes vacillants.
– Pourquoi tu es revenu ?
– J’ai une fille, Estelle. Elle vit dans le Sud. C’est bientôt son anniversaire. Par ici, quelqu’un me doit du fric. Mais il a disparu. Avec ce fric, j’allais la voir. C’est foutu maintenant.
J’ai aussitôt sorti mon porte-monnaie et lui ai tendu cinq euros. Comme il avait toujours mon badge sur la poitrine, j’ai eu l’impression de me faire l’aumône. Il a raflé le billet.
– Il m’en faut plus. Je veux faire un cadeau à ma fille. Elle va avoir seize ans.
J’ai commencé à deviner une histoire triste : l’amour dans un squat, la mère qui disparait, la gamine placée en famille d’accueil, un père zonard qui a toujours une enfance de retard et qui court après une fille qui ne veut pas le voir. Il s’est penché vers moi non pour chercher un réconfort mais pour tirer sur la bretelle de mon sac à dos.
– Laisse-moi l’essayer.
Comme j’ai refusé, une colère l’a saisi et, debout devant le toboggan, gesticulant comme une marionnette aux fils emmêlés, il nous a engueulé, moi et tous les autres :
– Vous avez peur de quoi putain ? Qu’est-ce que vous avez donc à perdre ? Vos minuscules vies de merde ? Vos petits jobs qui vous étranglent ? vous sentez que la vie est là. Et vous restez juste à côté. Je suis en vie moi tu comprends. J’essaie ton sac à dos, c’est tout !

Anglester n’était plus une terreur. Il me faisait presque rire. J’étais plus fort que lui, en meilleure santé, sans aucune fêlure visible.  Je pouvais lui prêter mon sac. S’il s’enfuyait avec, je le rattraperai. Il a poussé un soupir d’aise en l’enfilant et quand il a fini d’ajuster les sangles, il m’a fait un grand sourire d’enfant.
– Je te l’achète. C’est pour ma fille.
J’ai cru qu’il allait me redonner le billet de cinq euros. Mais Anglester n’était pas un filou. Il a extirpé d’une poche une pierre oblongue, couleur rouille, d’une dizaine de centimètres de long.
– C’est une fusée de volcan, plus vieille que toutes les vies réunies, un puissant talisman né d’une colère de la Terre. Avec ça sur toi, tu sais que tu n’es rien et tu es libre.
J’ai pris la pierre et j’ai tout de suite su que ma main n’attendait qu’elle. Avec ça, je pouvais marteler, écraser, briser, creuser, graver n’importe quoi, presque rien ou me perdre en contemplant les stries de ce crachat minéral. La pierre prendrait mes questions sans jamais y répondre et mes regards sans jamais les refléter et mes faiblesses sans jamais les raffermir.

Anglester est parti. Je me suis aperçu de rien. Sur la première marche du toboggan, j’ai trouvé mon gilet de travail et mon badge. Sans doute, il est déjà en route pour le Sud. Il a un sac à dos à offrir à sa fille, sauf s’il l’échange en chemin contre quelque chose de plus utile.

William Cliff

william Cliff

Sur une étagère de ma bibliothèque municipale préférée, j’ai découvert un livre de William Cliff. Il s’agit de Amour perdu aux éditions du Dilettante. William Cliff est un poète belge né en 1940 et qui utilise principalement l’alexandrin. Pourtant, sa poésie n’est pas académique. Elle est sensible, égotique, parfois crue et fétichiste et profondément marqué par une vie amoureuse homosexuelle. William Cliff est attiré par des jeunes garçons mais ce n’est pas un prédateur cynique. Dans le poème à suivre, il vibre d’une inquiétude d’amoureux transi qui préfère imaginer la chaleur et la tendresse d’une vraie relation après le sexe plutôt que d’être confronté aux désillusions du réel. William Cliff est un poète à part. Dans les anthologies, il est souvent classé dans la catégorie des solitaires. Il me touche par sa sincérité et par sa fidélité à ce qui importe vraiment pour lui : l’amour des hommes.

Longs cheveux

J’aime tes longs cheveux (c’est devenu si rare !),
j’aime ta jeunesse (belle et primesautière),
j’aime tes fesses, tes seins, ta peau un peu flasque
puisque c’est ta nature et tu n’y peux rien faire.

Tes longs cheveux bouclés sont embêtants parfois
quand ils viennent devant et collent à nos lèvres,
n’empêche ils sont charmants, comme tes mains, tes bras,
tes jambes, tes pieds, tes lunettes, tes paupières.

Ta verge n’est pas très forte ni très tendue
mais délicieuse à prendre, à aimer à reprendre,
dommage que je n’aie peur que tu ne voies mon âge
sinon je te prierais de revenir chez moi.

Nous dormirions ensemble, enlacés peau à peau,
nous entendrions la respiration de nos torses,
nous aimerions la chaleur de nos corps, nos mains
ne se lasseraient pas ne nous aimer l’un l’autre.

Au matin nous nous donnerions de gros baisers,
tu aurais du café pour tremper tes tartines,
tu partirais avec un beau sourire aux lèvres,
la lumière du ciel brillerait sur ton être.

Deux poèmes de métro + 1

Ces derniers temps, j’ai délaissé l’exercice oulipien du poème de métro (voir les règles ici). Mais en fouillant un peu, j’en ai retrouvé deux que je propose. Le troisième est une note ancienne griffonnée sans doute après un voyage alors que la station debout et le trop grand nombre de voyageurs m’empêchaient d’écrire :

1
Avancer
(poème de métro : ligne 8, ligne 9)

Une petite suée dans ma petite vie
Un léger retard à mon rendez-vous
Mon dossier complet ? Je vérifie
Je peux encore tenir debout
Et c’est presque un privilège :
Mes mains ne sont pas crevassées
Mes pieds sont dans des chaussures
Ma tête n’est pas ébréchée
Pourtant au bout de la ligne
Quelqu’un me demandera des comptes
Qu’as-tu fait pour rester digne
D’être celui que tu prétends ?
Toujours du bon côté du jour
Jamais accablé par la nuit
Ombres et lumières abolies
Verse ces mots au dossier

Perdu dans les couloirs
Malgré les indications
J’ai rendez-vous au hasard
Des écailles au plafond
Ouvertes comme des fleurs
Larges comme des continents
Menacent de m’accueillir
Sans doute aujourd’hui
Je n’arriverai nulle part
Mais je continue d’avancer.

2
Babel-Paris
(poème de métro : ligne 8, ligne 1)

Ma chemise blanche
Pour ne pas sombrer
Au troisième sous-sol
De ce triste été
Dans une chevelure
Jamais détachée
J’ai perdu espoir
De me replonger
Une femme se maquille
Sans jamais sourire
Son ami s’ennuie
Un chien est assis
Derrière leurs pieds.

Monter et descendre
Les volées de marches
C’est le minimum
Il faut rester digne
Lorsque les registres
Sont tous complets
L’été à Babel
Est si difficile.

3
Cinq mains sur la ligne huit

Métro, cinq mains tiennent la rampe,
tressautent ensemble et s’effleurent.
Une : blanche, massive, poilue, alliance et grosse montre.
Deux : longue, vieil ivoire, oblique, nue et dodue, ongles rouges.
Trois : noire, striée de lignes claires, pouce usé, une bague d’argent du Ténéré.
Quatre : mienne, pâle, osseuse, veineuse et nue.
Cinq : menue, rose, doigts courts, ongles courts, une bague fine, chaton petit cœur.

Vivre sans nostalgie

Après l’heure d’hiver, le jour des morts : il faut se souvenir donc, et regretter. Les temps révolus se nimbent d’un halo d’or. Les paroles, en traversant le temps, s’adoucissent. Les lieux les plus banals deviennent sacrés. Les disparus, qui se sont arrachés à nous, reviennent sans cesse, nuit et jour, dans les rêves et les pensées. Pourtant, je crois bon que les disparus disparaissent vraiment, que la nostalgie perde son goût de miel et que l’ivresse du passé devienne insupportable. C’est sans doute impossible : vivre sans nostalgie n’est pas à ma portée. Ces trois poèmes sont comme trois tentatives échouées d’écarter un souvenir.

1
Une légende

C’était une légende des années soixante :
les mains sur le volant de la décapotable,
il contournait la côte. La mer miroitante
murmurait que toujours il serait à la table

où des jetons d’amour, de gloire et de fortune
allaient s’accumuler. Les braises de la fête
rougeoieraient à jamais. Le soleil est la lune
comme anneaux à ses doigts marqueraient ses conquêtes.

La vitesse folle de sa vie de flambeur
le faisait décoller de la route idéale.
Il misait sur l’ivresse et récoltait la peur
de ses mains qui tremblaient : fin de la martingale.

Quand les années soixante ont perdu l’équilibre,
la légende a plongé dans le dernier virage.
La table s’est vidée. Les conquêtes sont libres.
la mer s’est refermée sur les gens de son âge.

2
Un spectre

La nuit, au début, il venait me voir
avec ses yeux flottants, ses mains vaporeuses.
Il disait qu’il avait pris tellement de coups
dans sa vie et si peu donné, qu’il n’espérait
plus rien, pas même le repos.

Il se penchait au-dessus de mon lit
et j’étais paralysé. Tu n’as pas changé,
c’est étrange et même anormal, disait-il.
Est-ce que tu as vécu au moins ?
Mais je ne pouvais pas répondre.

Par instant, son visage s’illuminait.
Je me persuadais que c’était un sourire
comme il n’en avait plus eu avec moi
depuis son départ. Pourtant, je savais bien
qu’aucune joie ne pouvait advenir.

Au matin, je sentais une caresse glacée
sur mon front suivie d’une grande tristesse.
Son visage commençait à s’effacer.
J’essayais de lui dire, je l’implorais
de ne plus revenir, jamais.

3
Moment donné

A un moment donné, sans doute à l’aube,
je me suis réveillé la tête lourde.
J’étais allongé sur un banc, près du port,
habillé d’un jogging épais mais les pieds nus.
J’ai essayé de me redresser mais j’étais si épuisé
que je me suis rendormi aussitôt.

Dans mon rêve, des gens pressés passaient près de moi.
A un moment donné, une jeune femme brune très maigre
s’est assise sur moi et a regardé les bateaux.
Je sentais son corps anguleux s’enfoncer dans mon ventre.
Au bout de quelques minutes, elle est repartie.

Plus tard, un des vigiles du port m’a secoué
et m’a ordonné de déguerpir.
A un moment donné, il a rapproché son col de blouson de sa bouche
et a signalé ma présence à son supérieur.
Alors je me suis levé et j’ai commencé à marcher.
J’avais chaud, j’avais soif, ma bouche était sèche.
Mes pieds me faisaient souffrir à chaque pas.

Slawomir Mrozek

Sławomir_Mrożek_1960

Récemment, j’ai relu avec plaisir les nouvelles de Slawomir Mrozek, un dessinateur et écrivain polonais, né en 1930, qui a donné le meilleur de son œuvre en pleine Guerre Froide, alors que son pays subissait une dictature communiste. L’arme de résistance de Mrozek, c’est l’absurdité comme envers d’une logique implacable et brutale. Dans cette nouvelle très courte (Mrozek était maitre en brièveté), on sent tout le poids d’une menace guerrière prompte à éclater. Le plus petit incident peut déclencher de grandes catastrophes. Il serait rassurant de lire ce texte et d’en rire en se disant que les tensions guerrières appartiennent au passé. Mais ce serait un leurre. Que ferait le petit Jong-Un si le petit Donald lui piquait son jouet ?

Politique intérieure

Le petit Jasiek prit le jouet du petit Zdzisiek. Zdzisiek alla sa plaindre auprès de son grand frère. Le grand frère de Zdzisiek se rendit sur le champ dans la cour et donna un coup de pied à Jasiek. Jasiek courut jusqu’à l’usine d’eaux gazeuses où travaillait son grand frère et l’informa du coup de pied reçu.  Pas plus tard que dans la soirée du même jour, le frère de Zdzisiek fut copieusement tabassé.

Le père de ce frère copieusement tabassé était l’ami du propriétaire de l’usine d’eaux gazeuses où travaillait l’auteur de la tabassée. Le frère de Jasiek reçut sa lettre de licenciement. Mais sa tante était employée aux cuisines chez la belle-sœur de la femme du directeur du secteur de l’industrie de biens d’équipement : le propriétaire de l’usine d’eaux gazeuses se vit donc retirer sa licence.

Le neveu du propriétaire de l’usine d’eaux gazeuses travaillait dans la police secrète. Le directeur du secteur de l’industrie de biens d’équipement fut incarcéré.  Le voïvode, cousin germain du directeur incarcéré estima que c’était une provocation et intervint dans la capitale.

Le gouvernement, redoutant l’influence croissante de la police, s’assura le soutien de l’armée et démit de ses fonctions le ministre des Affaires étrangères. L’influence de l’armée alla en augmentant.

En dépit de l’action énergique du gouvernement, Zdzisiek ne put récupérer son jouet, qui demeura entre les mains de Jasiek.

Mais Jasiek n’en profita pas longtemps. Il se le fit prendre par Jozio qui avait un frère dans la première division blindée.

 

L’arbre, nouvelles, Éditions Noir sur Blanc

mrozek

 

Cinq tankas de plus

Cinq vers, deux strophes, trente-et-un pieds : un tanka. Je m’essaie depuis quelques mois à l’écriture de ces brefs poèmes d’inspiration japonaise  où  la simplicité est requise. J’ai commencé avec le fol espoir d’en écrire sept-cent-soixante-dix-sept (d’où la numérotation) mais plus le temps passe, plus je me dis que cet horizon ne sera jamais atteint.

19
la nuit me retient
je lui donne ma parole
ce soir je reviens

mais que pèse ma parole
dans le plateau du matin ?

36
toute une journée
dans les plis de la routine
et les yeux baissés

ce matin le ciel fragile
est brisé par ton regard

44
ce jour en échange
d’une fissure dans le mur
dressé jusqu’au ciel

si rien en moi ne s’effondre
comment pourrais-je savoir ?

68
la lune en plein jour
me donne la démesure
des vies à venir

comment peut-on renoncer
à regarder vers le ciel ?

82
un peu de répit
une journée sans écrire
un ciel dégagé

je suis un équilibriste
qui n’a pas trouvé son fil