Poème d’un âge lointain

Voici un poème que je redécouvre. Il est ancien et semble dater d’un autre âge . Un avant qui considérait la vie limitée et sans intérêt. Depuis de grandes découvertes ont été faites : nul n’est le point fixe de l’univers et les limites offrent de grandes richesses de possibilités. Mais j’espère que ce vieux poème  garde  une saveur païenne qui peut encore toucher :

Vie plate

La terre est ronde et ma vie est plate.
Bientôt j’en aurai fait le tour,
Bientôt j’arriverai au bord.
Ma vie est fixe et le soleil tourne autour.

D’anciennes croyances m’ont joué des tours.
Que faire si ma vie se détache ?
Que faire si je perds le contact ?
La vie sur terre est ma seule attache.

Ma tête est pleine et pourtant elle tourne.
Que dire pour sauver la face ?
Que faire face à ce désastre ?
Contre la terre ma vie se fracasse.

Ma vie est vide et le soleil se détourne.
Bientôt, j’avalerai le vide.
Bientôt, je serai dans le doute.
La terre est pleine de vies toujours plates.

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Silence et obscurité

Voici deux poèmes qui parlent du besoin de silence et d’obscurité. J’en ai eu l’idée un soir, vers vingt-trois heures, alors que je marchais dans Paris dans des rues trop éclairées. Je longeais les vitrines rutilantes des bijouteries, épiceries fines, boutiques de vêtements, toutes de luxe évidemment et aucune de mystère :

1 Le peuple qui manque à la nuit

Où est le peuple qui manque à la nuit ?
Les rues de Paris sont devenues tristes :
La fête est murmure qui doit se taire,
Le jour n’est jamais mort ni moribond.
Les oiseaux ne savent plus nos chansons.

C’est chacun pour soi qu’on refait le monde
Ou qu’on le détruit mais ce n’est qu’un jeu
Où les autres sont de lointains objets
Qui se croient sujets et rois de leurs chambres.
Où est le peuple qui manque à la nuit ?

Partout les rues ont dévoyé leur tendresse
Pour la surveillance et l’indifférence.
Qui va dans Paris comme un condamné
N’aura nul fantôme dans son cortège,
Nulle obscurité où poser son front.

Où est le peuple qui manque à la nuit ?
Les solitaires vont-ils échapper
Au couperet honteux de la lumière ?
Y a-t-il quelqu’un parmi les vivants
Qui sache encor maudire le matin ?

2 Le refuge

Je veux vivre au pays de l’ombre
Où le sommeil est aboli,
Où les espoirs malgré leur nombre
Ne peuvent illuminer la nuit.

Derrière les hautes folies
Qui sont gardiennes des montagnes.
Jamais personne n’a rempli
Le doux vide qui m’accompagne.

Dans la foulée des arpenteurs
Quand chaque ville est assombrie,
Quand chaque pas éteint la peur
De ne pouvoir être compris.

Je veux vivre très loin d’ici.
Le refuge du solitaire
M’a une nuit été promis
Et je n’ai eu que la lumière.

Comme des serviteurs

Il parait que bientôt les robots seront parmi nous comme des serviteurs à la mémoire infaillible. Notre chair sera augmentée de soupçons électroniques qui se logeront sous notre peau et dans notre rétine. Dès maintenant des objets, dont les noms m’échappent toujours, s’essayent à l’intelligence et la confrontent à notre bêtise. Difficile de savoir qui sortira vainqueur de ce combat. J’en suis resté aux prémisses quand les humains sont encore persuadés que ces objets sont à leur service. Et je me suis permis ces quatre poèmes pour dire ces relations entre le conflit et l’union :

1 Globe rouleur

Il est globe toujours mais plus vraiment trotteur
Depuis qu’il est juché sur ce truc à roulettes,
Les deux pieds bien calés. Mais qui le manipule ?

L’équilibre précaire est une cordelette
Tendue entre deux mouvements de la pendule
Qui décompte sa vie : un tour de roue et meurt.

Impossible à dire le nom de ce bidule.
Un moyen de transport pour courir la planète
Sans jamais la fouler. Est-ce un globe-rouleur ?

2 Le danseur et l’exosquelette

Pour se faire du gras un danseur technophobe
A accepté comme élève un exosquelette
As du déhanchement mais pas de la chaloupe :

Toujours il lui manquera la chair guillerette
Que d’usage il entoure. Sitôt le danseur soup-
Çonne son élève de lui dérober son job.

Entre deux pliés, il mijote une entourloupe
A percussions d’os que tous les gogos gobent.
Voyez-vous ça : un numéro de castagnettes.

3 Robot-poète

Cet inventeur amant des mots mais incapable
D’écrire un vers a conçu un robot-poète
Qui débite du pied et passe l’aspirateur.

Ça fonctionne, c’est pratique, ça époussète
La poésie moutonnière qui trop se leurre,
Parce qu’on l’aime, sur son mystère insaisissable

Disséqué par un algorithme ravageur.
Mais à trousser les mots alignés sur la table
Froide, on reste inventeur sans devenir poète.

4 Tâtonneur connecté

Les verres connectés d’un tâtonneur total
Qui doute à vue et veut savoir si vous y êtes
Lui permettent de croire au-delà de lui-même.

Les données s’affichent. Sans en perdre une miette
Lumineuse, il voudrait tant vous dire : je t’aime.
Si un cœur brille juste avant vos lèvres pâles

Il oubliera les mots qu’il faut et quand bien même
Il est et reste un tatillon sentimental.
Ôtez-lui ses carreaux. Commencera la fête.

Peut mieux faire (parties 1 et 2)

Il y a quelques mois, je me suis souvenu de mes années de pensionnat dans un collège religieux de bonne renommée de la banlieue parisienne. J’ai commencé à rédiger quelques pages mais très vite je me suis rendu compte que j’y mettais beaucoup de fiction : j’inventais des personnages, je réarrangeais des situations et même le narrateur qui, en principe, était moi me semblait très éloigné de ce que je suis (ou crois être) aujourd’hui. J’ai  alors pris conscience que la mémoire est un processus qui travestit avec sincérité l’exactitude des faits. J’ai pourtant continué à écrire des choses pas tout à fait fausses ni tout à fait vraies sur ce que j’avais vécu il y a presque quarante ans entre ces prestigieux murs. J’ai fait en sorte que personne ne puisse se reconnaître, pas même moi dont le personnage principal porte le nom. Pourtant c’est bien de mon expérience qu’est issu ce texte dont je propose ici les deux premiers chapitres (sur neuf) :

1 – Un attaché case bleu-ciel

Je suis entré dans l’adolescence en traversant une grande pelouse. Mon père marchait à ma droite et portait ma valise. De ma main gauche, je trimballais un attaché-case bleu-ciel. Devant nous, se dressait le bâtiment principal d’un collège de jésuites. L’attaché-case, c’était pour faire sérieux, presque adulte : fini le cartable à bretelles avec la poche de devant pour le goûter et les trésors. A bientôt quatorze ans, je devais prendre conscience que je faisais partie de la classe supérieure, ces cinq pour cent de gens qui savent, comprennent et agissent m’expliquait mon père en serrant sa main sur mon épaule. Ce collège sur les hauteurs de Passy était celui de l’élite. Les fils (et non les filles) d’émirs, de rois, de grands commis de l’État, de capitaines d’industrie et d’avocats internationaux allaient être mes camarades, et ce serait normal. Il ne fallait pas que j’aie honte de mes origines -mon grand-père boucher, mon père petit patron- car j’avais réussi le concours des boursiers. Au vrai, je l’avais raté mais un désistement avait permis mon repêchage in extremis. Parmi les mauvais, j’étais le moins mauvais. On me laissait donc une petite chance.
La rentrée avait débuté trois jours auparavant. Les élèves avaient déjà fait connaissance. Des clans s’étaient formés. Les réputations de bravoure et de lâcheté étaient déjà établies. Comme j’allais être pensionnaire, je devrais me faire une place parmi cette caste de petits durs qui avait ses rites, ses plaisirs et ses secrets.
Après plusieurs contrôles au secrétariat, un employé nous escorta jusqu’au bureau du Frère Directeur. Il reçut d’abord mon père. J’attendais, assis sur une banquette étroite dans une alcôve attenant au bureau. J’observais les caissons de bois aux murs et au plafond, tout en creux et bosses, pointes et arêtes et j’entendais à travers la cloison mon père qui demandait au Frère Directeur d’être particulièrement sévère avec moi (pour mon bien) car j’étais un doux rêveur qui pouvait, à tout moment, décoller du sol et s’envoler.
Le Frère Directeur me terrorisa tout de suite. C’était un athlète au regard bleu vide, au sourire froid et aux cheveux ras. Au revers de sa veste luisait un petit crucifix.  Son bureau était comme lui : impeccable et écrasant, à l’agencement étudié pour impressionner quiconque était convoqué dans cette vaste pièce : des fauteuils profonds, une interminable table cirée, une bibliothèque pleine de vieux livres et une haute double fenêtre donnant sur le parc et la grande pelouse. Il me broya la main en me disant de l’appeler « très cher frère ».  Puis il me demanda si j’étais triste d’être éloigné de ma famille durant la semaine. A cet instant, j’étais encore un enfant qui tentait de deviner ce qu’espérait l’adulte.  Je ne voulais pas non plus faire de peine à mon père qui était figé sur son siège, impressionné par le décor qui lui rappelait, sans doute, ses années de pension.
Après un temps de réflexion, je répondis :
– Oui Très Cher Frère, mes parents vont me manquer.
– C’est inutile, élève Faucher. L’éloignement forgera votre caractère. Vous apprendrez la discipline et le goût de l’effort. Songez que vous serez en famille du vendredi soir au lundi matin. Ainsi l’éloignement ne durera que trois jours et sera profitable à tous.
Il fallait que je m’habitue, désormais, à être voussoyé et seulement appelé par mon nom de famille.
Le Très Cher Frère Directeur m’escorta jusqu’en classe. Au détour d’un couloir mon père m’avait abandonné pour poser ma valise au secrétariat et retourner à sa voiture. Il avait hâte de repartir à l’assaut des affaires.
En traversant la cour des sixièmes-cinquièmes puis celle des quatrièmes, le Très Cher Frère Directeur était fier de me décrire le monde clos qu’il régentait : les quarante-quatre hectares de superficie (« comme le Vatican ! »), les bâtiments, les dortoirs, les réfectoires, les terrains de sport couverts et découverts, la piscine, la salle de cinéma, le parc boisé et bien sûr, face à nous, la chapelle avec ses cinq flèches, au-dessus du bâtiment des quatrièmes, assez vaste pour accueillir tous les élèves d’une division et leurs familles. Comme c’était l’heure de la récréation, la cour était pleine de garçons qui s’immobilisaient à notre passage en criant : « Bonjour Très Cher Frère ! ». Il se rengorgeait et fendait la foule, un sourire mince aux lèvres, alors que j’avais peine à le suivre avec mon attaché-case qui brinquebalait contre ma jambe.
Au bout de l’un de ces interminables couloirs qui font battre le cœur des cancres, nous arrivâmes devant la classe de quatrième quatre. Le Très Cher Frère Directeur frappa et entra. Aussitôt, toutes les chaises reculèrent, tous les élèves se levèrent et le professeur, un vieillard en blouse grise, fut frappé d’immobilité au moment où il allait écrire sur le tableau. Tandis que le Très Cher Frère me poussait sur l’estrade avant de parler au professeur, je sentais mon ventre se tordre et mes jambes trembler. Je détestais l’épreuve que doit subir tout nouveau : se tenir debout devant trente élèves scrutateurs qui me criblaient déjà de leur curiosité, devoir dire mon nom à voix claire face aux visages moqueurs de ces étrangers avec qui je devrais pactiser. Tout cela était bien pire que de dormir loin de ma famille pendant trois jours.
Une fois le Très Cher Frère parti et les élèves rassis, le professeur me tendit une feuille de papier et m’envoya au dernier rang en me disant :
– Sortez vos affaires, remplissez-moi cette fiche, ne vous faites pas remarquer.
J’obéis. Je ne demandais pas mieux que de passer inaperçu mais le bruit sec des loquets de mon attaché-case fit se tourner quelques têtes et suscita des moues condescendantes. Elles visaient ce morceau de plastique à la couleur insupportable dans cet endroit où l’insouciance renvoyait pour chacun et pour tous à de lointains souvenirs.

2 – La monnaie disciplinaire

Pour mon retour, mes parents avaient concocté un repas spécial : poulet rôti, frites, mousse au chocolat et Coca-cola. Mes trois petites sœurs, un peu jalouses de l’attention dont j’étais l’objet, s’étaient radoucies en voyant arriver le plat fumant de frites. Grâce à moi, elles allaient pouvoir s’empiffrer. Mais ces délices avaient une contrepartie : je devais raconter ma demi-semaine. Pendant un instant, je fus fier d’être le centre de la famille et je fanfaronnais la bouche pleine. J’expliquais que tout était nouveau et difficile mais que grâce à mon intelligence et ma bravoure, je m’en sortais sans problème.
Pourtant, je savais que ces trois premiers jours avaient été calamiteux. Chaque professeur s’ingéniait à pointer mes insuffisances.  Dès le deuxième cours, le professeur de sciences, un petit porc-épic à lunettes rondes, s’était approché en douce de mon pupitre et y avait donné un grand coup de règle pour me faire sursauter. Puis, il m’avait interrogé sur le système solaire puisque, d’après lui, je me complaisais à vagabonder dans la lune.  Le professeur de maths, Frère Jean (à appeler « Cher frère » et non pas « Très cher frère ») avait le même regard bleu vide que son supérieur. L’essentiel de son cours constituait à nous promettre de nous mater avant même que quiconque ose se rebeller. Il déclara à toute la classe en me pointant du doigt qu’il n’encaissait pas les petits sourires en coin.  Le professeur d’espagnol était un vieux volcan ratatiné en perpétuelle irruption de postillons et de moulinets de bras. Avec lui, il fallait ânonner en chœur et surtout en rythme les premiers mots d’une langue que je ne comprenais pas. La professeure d’anglais, immobile comme un insecte rare cloué au tableau, s’intéressait aux mouvements de mes lèvres et au positionnement de ma langue contre les dents. Mon professeur principal qui m’avait réceptionné le premier jour enseignait le français, l’histoire, la géographie. C’étaient mes matières préférées mais je me sentais tellement nul parmi ces gosses de riches qui levaient tous la main avant même qu’il ait fini de poser sa question, que je trouvais plus prudent de me recroqueviller en attendant que l’heure passe.
En récréation, à la cantine, à l’étude, au dortoir, je m’ingéniais à être insignifiant. L’immensité des salles, les quadrillages infinis des pupitres et des lits, la hauteur des plafonds, les tablées interminables, les sanitaires collectifs où les bruits des tuyauteries humaines et mécaniques se mêlaient et s’amplifiaient contribuaient à réduire ma petite personne à presque rien mais ce n’était pas assez pour qu’on me laisse tranquille. Le vendredi après-midi après le dernier cours de maths, je fus coincé par six élèves dans un renfoncement de la cour. C’étaient des pensionnaires, tous anciens du collège depuis la sixième, tous bien coiffés et habillés comme des petits messieurs. Comme je baissais la tête, je me vis cerné par douze mocassins à glands. A tour de rôle, ils me sermonnèrent :
– Faucher, tu es trop nul. Tu n’écoutes rien, tu n’écris rien, tu ne dis rien. Si tu ne fais pas d’efforts, tu seras viré.  Ici, on n’a pas de pitié pour les médiocres et les prolétaires.
« Prolétaires » était la pire insulte réservée aux boursiers. N’en déplaise à mon père, je n’étais pas comme eux ni à leur niveau. Ces six gamins promis aux plus hautes fonctions étaient conscients de leurs privilèges. S’ils ne pouvaient changer l’exception charitable qui permettait aux plus méritants éléments de la populace d’accéder à leur collège, ils n’allaient pas se gêner pour m’écraser de leur mépris.
En sortant de table, mon ventre commença à me tourmenter. Ce n’était dû ni à ma gloutonnerie ni à mes fanfaronnades, mais parce que je sentais poindre une peur nouvelle qui me prendrait désormais à chaque fois que je penserai au collège : bientôt, je devrai y retourner. Les moments les plus heureux seraient toujours gâchés par ce poison et le poison serait adouci par l’habitude de la survie.
– Même si c’est dur, pense à ton avenir, me disait mon père. C’est important de sortir d’une bonne école. Les meilleurs viennent de là.
– Comment veux-tu qu’il pense à son avenir, rétorquait ma mère. C’est encore un gamin.
– Je m’occupe de l’éducation de mon fils, assénait mon père pour éviter tout débat.
Car ma mère n’était pas ma mère. Elle avait le droit de laver et d’étiqueter mon linge, d’acheter mes fournitures scolaires, de remplir les formulaires du secrétariat du collège mais pas de prendre de décisions à mon endroit ni même de les discuter. Je l’appelais « Maman » parce qu’elle m’écoutait, me parlait et me rassurait depuis que j’avais six ans mais je savais ou je croyais savoir que ma vraie mère vivait à Paris une autre vie.
La veille de mon retour au collège, j’étais dans le salon de l’appartement familial occupé à découper des rectangles de carton vert et à y écrire mon nom, mon prénom et ma classe. Je fabriquais la monnaie disciplinaire du collège : le tilt.  A ma mère qui repassait et pliait mon linge avant de le mettre dans ma valise, j’expliquais qu’au collège, je devrai toujours en avoir sur moi car n’importe quel adulte pouvait m’en réclamer en échange et réprimande d’une action interdite. Il n’y avait pas d’impunité pour l’insolence, il fallait la payer en tilts. Même si c’était l’adulte qui fixait le barème selon son humeur, j’avais établi un tarif. Ne pas se ranger assez vite : un tilt ; lever les yeux au lieu de les baisser : deux à trois tilts ; répondre avec insolence : trois à cinq tilts ; mentir, injurier, se battre : cinq à dix tilts ; ne pas avoir de tilts sur soi : vingt tilts et une paire de gifles. Chacun de ces tilts valait un point de comportement qui était décomptés en négatif sur le livret bihebdomadaire. Les mentions allaient du « Très bien » au « Très insuffisant » et j’allais connaître tous les degrés de cette notation.

Pierre Morhange

pierre morhange

En rangeant mes affaires, j’ai retrouvé un livre que je n’avais pas lu depuis de nombreuses années. Il s’agit d’une anthologie des poèmes de Pierre Morhange par Franck Venaille parue aux éditions Seghers  (collection Poètes d’aujourd’hui) en 1992. Ce fut un grand plaisir de retrouver ce livre, de relire ces poèmes et ces entretiens et de constater que vingt-six ans après les avoir découverts, j’étais toujours autant touché par cette poésie douloureuse et limpide. Pierre Morhange est né en 1901 et mort en 1972. De son vivant, sa renommée était ténue, limitée à un cercle d’initié.es. Il a fait partie du groupe des surréalistes puis l’a quitté. Il a été communiste, résistant (actif et combattant) puis a quitté le Parti Communiste après la guerre. La découverte de la Shoah l’a horrifié. Pierre Morhange était juif, se sentait juif mais n’avait pas été élevé dans la religion. Il a enseigné la philosophie toute sa vie. Il a vécu à Paris et écrit des poèmes. Dans un excellent article de Gil Pressnitzer paru sur le site Esprits nomades (ici), deux citations de Pierre Morhange m’ont frappé : « La poésie n’est pas un but. La poésie est un moyen. Et la beauté n’est pas un but, elle est un surcroît. Le reste est littérature (bonne ou pas), et non poésie. Un point c’est tout » et « Pour que je fasse des poèmes/ il faut que je souffre/ et j’en fais très souvent. » il cherchait une vérité en souffrant mais au-delà de la souffrance. Comprendre pourquoi la vie est terrible, quotidienne et indéchiffrable occupe toute une vie. C’est une démarche solitaire, loin des étiquettes et des mouvements. Sa poésie parait très spontanée. Il disait écrire ses textes d’un jet après y avoir longtemps pensé. Il y a dans chaque poème que j’ai lu une certaine musicalité, un sens visuel très fort et une tristesse lucide à laquelle je suis sensible.  Pierre Morhange est un poète quasiment inconnu aujourd’hui. Je crains que ses livres soient tous épuisés et introuvables. C’est pourquoi je voudrais partager ici deux poèmes parmi la bonne centaine que compte l’anthologie :

Paris

Avez-vous vu un fils tranquille ramasser au marché
Une petite enfant étrangère, une sarrasine
Qui vendait des citrons sans patente
Sans avoir payé la location de l’asphalte
Où elle s’accroupissait, petite sombre.

Echalote !
Il la conduit. Il a été bon. Il l’a avertie deux fois.
Elle le suit devant les squares et les boutiques
Elle le suit tout le long de la patente
Auprès de tous les yeux patentés, des groins, des museaux patentés

On ne regarde même pas la petite étrangère
Les gens sortent de la messe, ils puent l’humidité catholique
Et vont à la pâtisserie.

Berceuse à Auschwitz

Mon bel enfant en habit bleu
Te voilà bien vêtu de velours angoissant

Mon bel enfant en habit de faim
Je suis le grand nuage où tu cherches du pain

Mon bel enfant en habit de sang
Ta mère ne peut plus te reverser le sien

Mon bel enfant en habit de vers
Ils brillent pour ta mère comme des étoiles

Mon bel enfant en habit de folie
Au crochet de mon cœur vous pendrez ces guenilles

Mon bel enfant en habit de fumée
Vous ne m’avez pas dit si je peux me tourner.

Inverser la ritournelle

Qui ne remplit sa vie d’espoir et de patience ? Il y a toujours quelque chose à attendre, ne serait-ce qu’un peu de considération.  Encore faut-il être digne du regard des autres, présenter son meilleur profil, commercer les confidences. Le but est de se sentir comblé.e, tel qu’on se le serine à longueur de temps. Malgré tout, la tentation est grande d’être déçu.e. Au fil des ans, l’espoir se frelate et devient amertume. Dans les écrans, dans les miroirs, il y a toujours quelqu’un ou quelqu’une qui fredonne que la vie est ratée. Je me permets ici d’inverser la ritournelle et de faire porter toute la responsabilité du ratage à la vie :

Dans le fossé

Je n’ai pas raté ma vie
c’est la vie qui m’a raté.
Elle, roulant impassible
sur la route des regrets.
Moi, gisant dans le fossé.

J’ai failli la réussir.
Est-ce qu’on fond j’y croyais ?
Vacillant, prêt à jaillir,
j’attendais qu’elle défaille
et me sorte du fossé.

Personne à son bord, va-t-elle
traverser le paysage,
l’immensité des remords,
sans prendre son passager,
si je gis dans le fossé ?

Cette vie vide passe,
Je ne sais la regretter.
Qu’ai-je à faire sur la route ?
Je suis parti pour rester
à gésir dans le fossé.

Paris, une fin d’hiver

Le grand plaisir des grandes villes c’est l’observation des gens au moins autant que celles des murs. Parfois dans une foule se distingue une personne que vous êtes seul.e à regarder et peut-être même à comprendre. Il ou elle habite vos pensées, ce qui signifie pour moi que ces pensées vont se transformer un jour en mots sur une feuille de papier. J’ai écrit ces trois poèmes à deux périodes différentes (le premier en 1997, les deux autres récemment) mais chacun résulte d’une rencontre fugace dans les rues de Paris : une bribe de conversation saisie par hasard, la démarche étrange d’un vieil homme, la redécouverte de la lune au-dessus de nous.

1
J’irai là-bas puisque tu me le demandes :
de l’autre côté de la rue Blanche, pas notre quartier.
Je traverserai le marché où des hommes braillards
vendent de la fripe et des montres
dans des allées étroites, surpeuplées.
J’entrerai dans le bâtiment,
je ferai la queue.
Je viderai mon compte : pas mal d’argent.
Beaucoup d’argent comme tu me le demandes.
Je reviendrai avec les billets :
même itinéraire, même terreur.
Sur la table je poserai l’argent.
Pas mal d’argent, c’est ce que tu voulais.
Voilà, je suis revenue, j’ai fait vite.
C’est bien ce que tu voulais ?
C’est bien ça ?

2
Vieil homme noir imposant et lent
aux yeux grands ouverts,
attentif au trajet à faire
dans la foule.
Personne ne remarque :
Grosse bague à chaque doigt,
bandana crasseux sous un chapeau large bord
épinglé de badges et de médailles,
long manteau de fourrure – de vieille bourgeoise ? –
pantalon large, charentaises élimées.
Il ne titube pas, il marche en se balançant.
A chaque instant, on pourrait craindre sa chute
Sur l’esplanade de Beaubourg, une fin d’hiver.

3
Dix-neuf heures, rue du Faubourg Saint-Antoine :
je vois la lune presque pleine
et je la trouve belle encore,
comme cette ville, comme cette rue.
Je marche vite, il fait froid.
Les restaurants se préparent à servir
la gaité et l’oubli.
Je pourrais être ailleurs,
ce serait la même lune dans le même ciel.
Paris continuerait d’avoir
une certaine place dans mon cœur.