Cinq tankas de plus

Cinq vers, deux strophes, trente-et-un pieds : un tanka. Je m’essaie depuis quelques mois à l’écriture de ces brefs poèmes d’inspiration japonaise  où  la simplicité est requise. J’ai commencé avec le fol espoir d’en écrire sept-cent-soixante-dix-sept (d’où la numérotation) mais plus le temps passe, plus je me dis que cet horizon ne sera jamais atteint.

19
la nuit me retient
je lui donne ma parole
ce soir je reviens

mais que pèse ma parole
dans le plateau du matin ?

36
toute une journée
dans les plis de la routine
et les yeux baissés

ce matin le ciel fragile
est brisé par ton regard

44
ce jour en échange
d’une fissure dans le mur
dressé jusqu’au ciel

si rien en moi ne s’effondre
comment pourrais-je savoir ?

68
la lune en plein jour
me donne la démesure
des vies à venir

comment peut-on renoncer
à regarder vers le ciel ?

82
un peu de répit
une journée sans écrire
un ciel dégagé

je suis un équilibriste
qui n’a pas trouvé son fil

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Fraternité

Une nouvelle inspirée d’un souvenir ténu. J’ai inventé tout ce qui manque pour que l’essentiel soit dit :

L’enfant s’endort sur les jambes de sa mère. Ils sont à l’arrière d’une voiture.  Deux vieilles personnes aux énormes silhouettes (grand-oncle et grand-tante) sont à l’avant. Ils vont loin, très loin, à la campagne C’est sa mère, il en est sûr. Cela fait sept ans, plusieurs enfances, qu’il ne l’a pas vue mais il l’a reconnue tout de suite quand elle s’est penchée sur lui pour l’embrasser.
– Nous allons voir ton frère pour sa communion. C’est arrangé avec ton père.

A la faveur d’une accalmie entre les divorcés, le père a consenti à laisser son fils à son ex-femme pour le week-end. La nouvelle compagne du père y est pour quelque chose. C’est une pacificatrice qui a su plaider la cause de la fraternité entre des garçons séparés. Les deux femmes se sont arrangées pour les détails : les vêtements de rechange, le carnet de santé, un cadeau pour le grand frère. Il a choisi lui-même le cadeau -le dernier album d’Astérix, repéré dans la vitrine du libraire – et l’a payé avec son argent de poche. Le père ne s’est occupé de rien. Il a autre chose à faire, le monde à conquérir. L’enfant ne sait pas si c’est une bonne nouvelle ce voyage. Il n’est ni impatient ni heureux mais il veut bien faire : retrouver sa mère, célébrer son grand frère.

Le samedi matin à sept heures, il est sur le perron de la maison bourgeoise. Il porte sa valise. La nouvelle compagne est à ses côtés, une main sur son épaule. Son père est resté couché pour ne pas avoir à parler à son ex. Une poignée de mains entre les deux femmes, une bise rapide et ils sont partis.

Au début, il se tient raide sur la banquette et regarde droit devant lui l’oreille rouge et épaisse de ce vieil oncle inconnu, la route noire, les talus. Sa mère ne parle pas, ne le touche pas. Elle attend sans doute qu’il s’approche. Peu à peu, à cause de l’ennui qui commence et de la fatigue due à un réveil trop matinal, il somnole. Son front touche l’épaule de sa mère. Elle porte un chemisier en soie. Le contact est doux et apaisant. Son torse se penche et sa tête va reposer sur les jambes de sa mère. Il dort tout le voyage. Quand la voiture s’arrête, il s’éveille. Ils sont arrivés à la campagne.

Dans la cuisine profonde comme une caverne, toute une famille est rassemblée. La sienne puisqu’ils sont accueillis avec des cris de joie. Il fait très chaud. Cela sent la nourriture : la viande rôtie, les pommes de terre rissolées, la vinaigrette. Autour d’une longue table, il y a un grand-père et une grand-mère (ses grands-parents), un oncle et une tante (la sœur de sa mère et son mari). Le vieil oncle et la vieille tante (le frère de son grand-père et sa femme) prennent déjà leur aise et enlèvent leurs manteaux.

Un repas de famille se prépare. La grand-mère, petite femme affairée et inquiète, ouvre et referme le frigo, enclenche la lumière du four pour surveiller la cuisson d’un plat. Elle houspille le grand-père pour qu’il prenne les bagages de sa fille et de son petit-fils. Le grand-père, grand jovial, s’exécute tout en riant et parlant à la volée. Sitôt arrivé, l’enfant se sent seul car sa mère s’est détachée de lui pour embrasser chaque personne dans la pièce avant de monter à l’étage pour voir son premier fils. Les adultes s’approchent ensemble et se penchent vers lui, lui ébouriffent les cheveux, s’extasient de sa croissance, évoquent en se contredisant la dernière fois qu’ils l’ont vu. Puis, ils posent tous la même question, l’un après l’autre :
– Moi, tu me reconnais ?
La politesse fait déjà partie de ses armes de défense alors il répond en détournant le regard :
– Je crois que oui.

Une cavalcade d’enfants qui descendent un escalier interrompt les retrouvailles. Parmi eux déboulent son grand frère, son cousin et sa cousine, tous biens habillés, costume et cravate pour les garçons, robe longue et col en dentelle pour sa cousine. Les cheveux sont coiffés, aplatis sur le front. Ils ont les joues rouges. Ils sont excités. Pendant un court instant, les enfants ne s’aperçoivent pas de sa présence. Il peut les observer, son frère surtout. Il n’a que douze ans mais déjà sa carrure est impressionnante. Son visage exprime une ardeur de vivre si rayonnante que c’est vers lui que les adultes se tournent désormais. La réunion de famille est en son honneur.

Enfin leurs regards se croisent. L’enfant sourit timidement. Son grand frère traverse la pièce et le serre dans ses bras. Les adultes s’extasient. L’étreinte dure longtemps. Elle lui procure un regain de force et de joie. Il se sent capable de parler et de rire, de jouer avec ses cousins, d’être malicieux avec les adultes, d’être un enfant comme il faut l’être pour ne décevoir personne.

Le repas est interminable. Il est assis à côté de la vieille tante, si grosse qu’elle déborde de son siège. Sa mère est à l’autre bout de la table, juste à côté de son grand frère. Sa cousine, qui est face à lui, le dévore du regard. Elle lance ses pieds sous la table pour le toucher et déclencher une connivence mais ses jambes sont trop courtes. Soudain, une main tiède sur sa joue : sa grand-mère le caresse tout en proposant aux enfants d’aller jouer au jardin tant qu’il fait beau. Ils prendront leur dessert plus tard. Les trois autres acceptent aussitôt.

Le jardin est étroit, contenu par deux hauts murs de briques rouille. Au fond, il y a un saule pleureur avec des branches qui trainent au sol et forment comme une chevelure de géant d’un vert éteint.  Grand frère, cousin, cousine s’y cachent mais lui se tient à distance. Comme ils l’appellent, il finit par approcher. Ils font un jeu très simple. La cousine lui explique : il faut traverser à tour de rôle le rideau des fines branches, sans parler, les yeux ouverts. Alors que les trois autres se lassent vite et délaissent le saule pour une brouette rangée près de la remise, il continue de traverser les branches, de passer de l’intérieur de l’arbre à l’extérieur où il découvre sans cesse le jardin, les murs de briques, la maison austère de ses grands-parents.

Après le repas du soir, la famille est moins nombreuse. Le vieil oncle et la vieille tante ainsi que les parents des cousins sont partis dormir à l’hôtel du village. Assis dans un fauteuil en osier, il regarde son grand frère chahuter avec son cousin dans la cuisine. Sa mère s’approche. Elle semble prendre son élan avant de lui parler. Elle lui dit d’aller dans la salle de bains pour se mettre en pyjama et se brosser les dents. Il est saisi d’angoisse. Où va-t-il dormir ? Qui partagera sa chambre ?

Le soir, le couloir du premier étage le terrorise – le parquet grince, la fenêtre du fond grelotte, les fleurs du papier peint se hérissent de griffes et de dents pointues – mais il avance. Quand il sort de la salle de bains, il est propre, sa bouche est fraiche, ses cheveux sont coiffés. Son pyjama de velours bleu n’a pas un pli de travers. Sa mère qui l’attendait devant la porte le prend par la main et l’emmène dans une petite chambre qu’il va partager avec sa cousine. Les deux grands garçons dormiront au grenier. Il est bien décidé à affronter la nuit et n’avoir peur de rien. La chambre est un réduit entre deux grandes pièces avec des parois vitrées occultées par des rideaux cramoisis. La tête ébouriffée de sa cousine émerge d’une grande couverture à l’effigie de Mickey et Minnie suspendus en pleine danse. La cousine a un grand sourire en les voyant arriver. Elle réclame déjà une histoire et sa mère en souriant lui en promet deux. Il comprend aussitôt que sa mère connait sa cousine mieux que lui et qu’elle n’a aucune gêne à la câliner et à l’embrasser.  Son lit est haut. Un énorme édredon vert-bronze le recouvre. Dès qu’il se glisse entre les draps, il se sent englouti. Seule la voix de sa mère qui raconte le Petit Poucet le maintient à la surface. Il connait l’histoire par cœur. Il n’écoute pas les mots mais sa mère. La voix est plus tendre qu’un baiser ou qu’une caresse. C’est aussi pour lui qu’elle parle.

*

Il fait très froid dans cette église. La cérémonie de communion est si monotone que même le curé, un gros rougeaud, à l’air de s’ennuyer. La seule chose intéressante à voir, c’est l’entrée des communiants, une douzaine de garçons intimidés et fiers, vêtus en aubes blanches. Son frère dépasse d’une tête tous les autres. Il lui a fait un clin d’œil en passant près de lui.

Le midi, la famille est à nouveau au complet. Ils s’apprêtent à déjeuner dans la salle à manger et non plus dans la cuisine. Une jeune femme du village est employée pour faire le service. La belle vaisselle étincelle sur la table. Tout le monde est très gai et parle fort. L’enfant se demande où il devra s’asseoir. Sa mère le prend à l’écart et lui dit que c’est le moment de donner son cadeau. Leurs bagages sont déjà au pied de l’escalier. Il sort la bande dessinée de la poche latérale de sa valise, regarde une dernière fois la couverture : Obélix se frise les moustaches devant l’entrée de sa carrière de menhirs. Il se précipite pour être le premier à offrir un cadeau à son grand frère. En plus de la bande dessinée, son grand frère a reçu une montre, une canne à pêche, une bible, un pull. Il a embrassé et remercié tout le monde mais lui, il le serre encore dans ses bras.

Après le repas, encore plus long et plus copieux que celui de la veille – les adultes jettent de grande quantité de viandes et d’alcools dans leurs bouches –  il y a un moment de calme. La servante est rentrée chez elle. Les adultes et même les cousins se sont assoupis. A l’autre bout de la table, son grand frère lui fait signe de le rejoindre. Ils se lèvent ensemble et traversent la cuisine qui est en grand désordre et ruine de nourriture figée. En ouvrant la porte de derrière, son grand frère lui dit :
– Viens, on va à la pêche tous les deux.

Dans la remise, ils récupèrent un seau en plastique et une canne à pêche, pas celle du cadeau mais une autre rafistolée avec de l’adhésif noir. Ils chaussent des bottes en caoutchouc. Les siennes sont un peu grandes mais il s’en fiche. Ils passent par le fond du jardin. Le mur est moins haut derrière le saule. Au-delà, il y a une ruelle. Son grand frère lui fait la courte-échelle. Il s’assied sur le fait recouvert de tuiles. La maison lui parait moins grande, moins effrayante.  Quand les autres sortiront de leur léthargie, ils auront disparu.

Son grand frère connait le bon endroit pour prendre des brochets, là où la rivière du pays et large et calme. Il faut sortir du village, prendre un chemin de terre, marcher longtemps. Il fait très beau. Ils ont chaud et leurs cœurs battent fort. Un peu avant la rive, il y a un pré inondé par une crue récente avec une eau calme et miroitante entre les herbes. Un ponton de bois enjambe l’eau plus opaque et tortueuse de la rivière.
Son grand frère lui tend le seau et lui explique :
– le pré est plein de petites grenouilles. Tu les attrapes et tu les mets dedans avec un peu d’eau au fond. Puis tu me les apportes. Elles serviront d’appât pour les brochets.

Pendant que son grand frère s’installe sur le ponton et déploie sa canne à pêche, il entre dans le pré.  Au premier pas, sa botte droite est ventousée. Il récupère la botte et, en clopinant, rejoint le talus.
– Enlève tes bottes, lui crie son grand frère.

Marcher pieds nus dans cette eau calme lui procure une douce sensation. Il s’enfonce à peine, respire calmement. Il est comme un animal en chasse. Les petites grenouilles sont partout, vertes, minuscules, à peine plus grosses que son pouce. Il piège les premières en puisant un peu d’eau. Les autres ne sont pas farouches et se laissent attraper sans peine. En quelques minutes, il remplit le seau et va le porter à son grand frère qui lui ordonne de les jeter par dessus le ponton.

A peine les grenouilles surnagent-elles dans la rivière, qu’apparaissent de toutes parts les dos zébrés de poissons énormes. Leurs gueules pleines de petites dents pointues s’acharnent sur les grenouilles qui disparaissent en quelques secondes. C’est un spectacle effrayant mais l’enfant ne ressent aucune compassion. Il retourne aussitôt dans le pré pour remplir son seau. Une fois plein, il retourne au ponton et le vide dans la rivière pour la même hécatombe. Ainsi toute l’après-midi mais son grand frère a beau lancer et relancer sa ligne, il ne prend aucun poisson.
– Il faut rentrer, finit-il par dire en repliant sa canne, remet tes bottes.
L’enfant s’exécute à contre-cœur. Il jette de toutes ses forces un caillou dans le pré. L’impact fait sursauter une douzaine de grenouilles.

Le trajet du retour lui semble plus court. Le chemin est dans l’ombre. Il a un peu froid. Ce soir, il sera rentré. Il dira au revoir à sa mère et l’embrassera. Il retrouvera son père et la nouvelle femme. Il devra raconter quelque chose. Mais pour l’instant, il revient de la pêche avec son grand frère. Ils sont à la campagne. Son grand frère lui laisse porter la canne à pêche. Il a passé un bras autour de son cou.

Ce n’est pas si facile

Souvent, je pense qu’il vaut mieux que j’arrête d’écrire. Ce que j’arrive à dire est toujours en deçà de ce que j’aperçois. Il y a tant de bons livres à lire (et de bons films à voir et de belles musiques à entendre) et si peu de temps pour le faire qu’il est préférable que je pose mon stylo. Quand je me déçois ainsi, je ressens aussi une grande bouffée d’orgueil due à ma lucidité sur mes petits écrits. Mais heureusement et malheureusement, cela ne dure jamais très longtemps. Ne rien faire, se taire, ce n’est pas si facile. Reconnaître et accepter ses limites non plus.

Un naufrage

Je ne sauverai rien de mes années de sable.
Je me suis enfoncé dans des rêves quelconques :
avoir une maison pleine de domestiques,
faire danser des sourds, éblouir des aveugles
qui savent mieux que moi le voyage aux abîmes.

Mon ombre et mon reflet m’ont longtemps trahi.
Je me croyais fichu de dire ce qui est
et n’est pas mais devrait être : vivre en poète.
Je voudrais oublier ces trois mots impossibles.
Qu’ils s’effacent des mémoires et que je sombre.

L’eau du puits est glacée. L’obscurité m’avale.
Ce bonheur qui me frôle avec ses mains habiles
ne me retiendra pas. Qu’adviendrait-il de moi
si j’ignorais la voix profonde qui m’attire
sans répit vers le bas ? Je vomirais ce monde.

Je ne serai pas seul, nous serons tous sauvés.
Ces grands penseurs à part et ces artistes rares
ont cru que leur échec serait leur plus belle œuvre.
Mais c’est difficile de s’arracher à soi
sans se rater. Cela se mérite un naufrage.

un sonnet du monde flottant

Récemment, ma compagne m’a encouragé à participer à un concours de poésie dans le cadre de la biennale d’art contemporain de Lyon. Il fallait écrire un sonnet. « C’est dans tes cordes », m’a-t-elle dit. Le thème pour faire résonner les cordes était « Les mondes flottants » (c’est aussi celui de la biennale) et la forme se devait d’être classique, rimée, comme au dix-neuvième siècle. Je me suis dit : « Pourquoi pas » et j’ai écrit deux sonnets pour avoir le choix. Je vous propose donc celui que je n’ai pas envoyé, en espérant ne pas m’être trompé :

Monde flottant

Bien sûr, ils ne comprenaient pas les autres
Quand tu lisais leurs rêves le matin.
Ils étaient troublés : les mots incertains
Qu’ils balbutiaient ressemblaient aux nôtres.

Ils ignoraient qu’ils revenaient de loin.
Mais tu savais retenir les ondes
Qui se propageaient dans leurs eaux profondes.
Où fuyait ce monde au bord de tes mains ?

Ils ne connaissaient rien des grands parages
Où tu as coulé. De tous les messages
Qu’ils te confiaient aucun ne disait

Ce qu’il resterait après leurs souffrances.
A présent, si tu devais replonger
Ils ne remarqueraient pas ton absence.

Pour participer il n’est pas trop tard : la date limite de dépôt des poèmes est le 13 octobre 2017. Le concours est ouvert à toutes et à tous, sans limite d’âge et sur tout le territoire francophone. Il faut envoyer son texte par mail avec les coordonnées complètes (Nom, prénom, âge, adresse, e-mail) à poesie@labiennaledelyon.com. Qu’est-ce qu’on gagne ? Le plaisir d’être lu.e par un.e comédien.ne lors d’une soirée à Lyon en décembre.

Ritournelle

Au début, c’est une ritournelle, quelques mots pour lancer la partie, et très vite ces mots me disent qu’il est absurde d’espérer quelque chose. Ce n’est pas forcément grave. Ce n’est pas forcément tragique. Ça n’empêche pas la promenade.

 Ruine intégrale

Tout est écrit rien n’est prévu.
La vie s’ouvre comme une jungle
où nous passons inaperçus.
Même le soleil reste humble.

Rien n’est prévu tout est permis.
Nous nous perdons dans ce dédale
où les crédos sont démolis.
C’est une ruine intégrale.

Tout est permis rien n’est perdu
si nous renonçons à comprendre.
Quand les oiseaux nous chient dessus
à l’évidence il faut se rendre.

Rien n’est perdu tout est fini.
La vie s’arrête au bord du gouffre.
Nous tomberons sans préavis
pourvu que jamais tu ne souffres.

Le pain, le vin et la lumière

Je suis de ceux qui ne savent pas faire la différence entre les remords et les regrets : ce que j’aurais dû faire, ce que j’ai fait à tort. Bien sûr, les dictionnaires et les ami.e.s m’expliquent, avec les mots qu’il faut, le sens les conséquences de l’un et de l’autre. J’avoue que malgré tout je m’y perds. Peut-être parce que je confonds ce que je fais et ce je rêve. Le soir quand je m’endors, remords et regrets se mélangent et sont une nourriture douce et amère pour le voyage du sommeil. Dans ces trois poèmes, la nourriture est faite de mots. A force de les mâcher et de les digérer, il peut se passer de belles choses : le début de la lumière.

1. Le pain des regrets

Je commence mes regrets
je finis mes regrets
j’embrasse mes regrets
aussi longtemps qu’il faut
toute la nuit s’il le faut
j’ajoute ce qu’il faut
la farine pourrie
le mauvais levain
une pincée de sel
ce qu’il me reste d’eau
et je malaxe, je pétris
mes regrets chéris
que je connais si mal
qui me connaissent si bien.
La nuit est si chaude
que mes regrets gonflent
forment une boule craquante
et si appétissante
que je me laisse tenter.
Le pain des regrets
a rempli toute ma chambre
mais c’est lui qui me mange
et pour me digérer
il va falloir attendre
que mes regrets commencent à me regretter.
On se croit toujours plus fort qu’on est.

2. Le vin des remords

Verse-moi quelques gouttes
noires, épaisse nuit
qui a tourné à l’aigre
ravines qui débordent
le vin des remords est resté.

Toute une vie à sec
les saisons achevées
la soif de tout faire
en travers de la gorge
le vin des remords est passé.

A rouler sous la table
bourré de coups du sort
parmi les vomissures
de ce qui fut gâché
le vin des remords est cuvé.

Verse-moi la bouteille
que la nuit soit entière
degré après degré
je descends dans l’estime
que le vin des remords a noyé.

3. Nuages de ténèbre

Mangez de la ténèbre, ça alourdit.
Des pans de ciel entier, trempez, sucez !
Des nuages meringués, croquez ! teintés de gris,
sans remords.

On vous poursuit, pour digérer c’est difficile
– tremblez ! marchez ! – de pardonner tel crime.
mais restez accroupi : ça alourdit le crime.

Vous dites : pitié ! On vous traque à la trace mais

génuflexions, regrets sont inutiles.
On vous traduit – mais le verdict est inutile –
injustement car grâce à vous le jour se lève :
vous avez chié de la lumière.

Un sonnet pour Brautigan

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Il y a quelques mois, j’ai acheté L’œuvre poétique complète bilingue de Richard Brautigan aux Éditions du Castor Astral : C’est tout ce que j’ai à déclarer. J’ai tout de suite retrouvé le joyeux et léger désespoir qui caractérise cet américain particulier. Brautigan est pour moi un exemple d’artiste libre, sensible, attentif à la vie dans ses manifestations les plus banales. Pour le dire plus simplement, Brautigan était un poète dans sa vie et dans ses textes. J’ai eu l’idée d’écrire un sonnet d’hommage en m’inspirant de sa vie aventureuse et tragique ( il a eu une enfance très difficile et, malgré la reconnaissance, il s’est suicidé à l’âge de 48 ans) et de son œuvre. Toute la substance de mon poème, je l’ai presque entièrement puisée dans ce gros livre que je n’arrête pas de lire et que je conseille à tous.

Sonnet pour Richard Brautigan

Il n’était pas loin d’être un fameux détective
en manque d’une balle ou de son revolver.
Si les chats se frottaient aux jambes du poète
c’est parce qu’il nourrissait sa famille en pêchant.

Quand il avait trop faim, il jetait des cailloux
dans les vitres des magasins : enfin l’asile
rempli de pauvres fous et de doux présages.
mais n’exagérons rien : un haïku boiteux

trouve toujours sa cible. Il rencontra sa femme
tandis qu’il comptait les corbeaux dans le désordre.
Il était le chouchou et le bourreau des truites.

Il avait sauvé du vent quelques souvenirs.
Il jouait au badminton dans son appartement.
Ses mots vont rester comme des amis intimes.