Bonsoir, jolis Messieurs.

Une nouvelle inspirée de souvenirs avec trois couples, à trois âges différents qui s’aiment, se supportent ou se séparent dans un vieil immeuble de la banlieue parisienne. Dès que j’écris un mot, je modèle et je recompose le fourbi de la mémoire. Rien n’est vraiment vrai ni tout à fait faux. C’est pourquoi il est inutile de trier le bon grain du réel de l’ivraie de l’invention.

Culotte, porte-jarretelles, soutien-gorge : des dessous en dentelle noire séchaient sur la corde à linge dans la cour. Nous avions une nouvelle voisine.

Avant son arrivée, dans notre vieil immeuble peuplé de vieilles personnes, nous étions les plus jeunes. Tous se plaignaient de nos ébats et de nos fêtes : trop de bruit, de joie, de jouissance. Au rez-de-chaussée, un couple de cerbères minuscules (moins d’un mètre soixante chacun) nous avait à l’œil. L’homme et la femme se relayaient pour nous entreprendre et nous embarrasser dans chaque recoin des parties communes. Devant la porte de la cave, l’homme qui fleurait l’eau de Cologne, nous faisait, goguenard, des allusions plombières : « Avec vous on entend bien grincer les tuyaux ». Devant les boites aux lettres, la femme à la bouche molle et aux yeux alanguis nous prévenait des conséquences de nos enthousiasmes sur le sommeil de la fille des autres voisins du rez-de-chaussée, une mongolienne de vingt-cinq ans obèse et avenante. Tous les matins, elle émergeait de sa fenêtre, débordant de la balustrade, pour dire bonjour aux passants dans la rue.

Quand c’était trop pour eux – pour nous jamais assez – les vieux cerbères montaient ensemble en tapant des pieds dans les escaliers et tambourinaient à notre porte puis redescendaient outrés, en couvant un bouillon de colère d’où éclataient les bulles police, indécence, dégueulasse.

Mais ils finirent par nous laisser tranquilles, lui surtout. Un soir, ma compagne était rentrée tout excitée après une longue journée de travail. Hilare, elle m’avait dit :

– Tu ne devineras jamais qui j’ai vu au magasin ?

Alors qu’elle agençait la vitrine, elle était tombée nez à nez avec notre voisin du dessous qui bécotait une autre vieille que la sienne en lui promettant sans doute de lui offrir des froufrous. Leurs regards s’étaient croisés – elle moqueuse à l’intérieur, lui atterré dans la rue –, il n’avait même pas pu prendre la tangente, tétanisé par découverte de sa double vie. Depuis, il nous évitait et même sa femme légitime se contentait de nous toiser, les bras plein de linge, quand nous la croisions dans la cour.

Puis, la petite est née. Nous nous sommes calmés. Quand elle avait du mal à faire ses nuits, personne ne se plaignait, ni la dépressive du troisième, ni l’infirmier du deuxième, ni nos chers cerbères du rez-de-chaussée droit, ni l’aimable mongolienne du rez-de-chaussée gauche. Au contraire, tous s’extasiaient au passage de la petite dans sa poussette. Nous avions même droit d’utiliser la moitié de la corde à linge pour faire sécher les innombrables pièces de layette aux couleurs pastel.

Entre deux machines, nous nous interrogions sur la vie de nos vieux voisins :

– Ils n’ont jamais eu d’enfants, pourquoi ?
– Il n’a pas voulu ou elle n’a pas pu.
– C’est peut-être elle qui n’a pas voulu.
– Non, c’est lui. J’en suis sûre. C’est un vieil égoïste. Il multiplie les conquêtes, paniqué à l’idée de ne plus séduire.

Moi aussi, je devenais égoïste. Je n’avais pas donné le bain à la petite alors qu’il était tard et que ma compagne avait eu une journée de dingue au magasin. Je ne m’impliquais pas assez dans notre projet de déménagement pour sortir enfin de ce réduit. Je n’avais d’autres ambitions que de regarder le temps passer en faisant des galipettes le plus souvent possible.

La nouvelle voisine avait une vingtaine d’années. Je savais qu’elle était très belle même si je l’avais à peine croisée. Quand elle montait à l’étage, sa chevelure blonde, toujours libre, attirait mon regard. Elle avait emménagé au-dessus de chez nous. L’infirmier avait pris sa retraite et était parti.

Elle vivait seule mais un homme venait souvent la voir, un grand brun ténébreux et furtif. C’était son baby, son honey. Elle était sa beauté, sa fleur. Ils faisaient l’amour avec beaucoup de modulations qui explosaient dans le rauque et l’aigu. L’immeuble entier grinçait à leur rythme mais personne ne venait les réprimander. Nous étions battus à plates coutures dans l’expressivité mais cela nous faisait sourire.

Au fil des semaines, les visites de l’homme s’espacèrent. Quand il était là, des discussions sourdes, ponctuées d’éclats de voix, nous faisaient lever les yeux au plafond. Les modulations semblaient plus plaintives.

– Elle pleure, à cause de lui.
– Ou bien c’est lui qui pleure. Ou bien ils pleurent ensemble.
– Non, elle pleure seule. D’ailleurs, il s’en va. Ecoute.

On entendait grincer l’escalier. Puis jaillissait une musique joyeuse destinée, elle en était sûre, à masquer le désarroi. Il revenait deux jours plus tard et ils refaisaient l’amour avec fougue ou bien c’était le calme plat pendant plusieurs semaines.

Une nuit, alors que nous dormions tous, une voix féminine, claire et puissante, me réveilla en sursaut :

– Dégage. Ne me touche pas. Sors de chez moi.

Mon rêve était gris et confus. Je n’avais pas envie de me rendormir. Je suis allé voir la petite. Jolie comme un cœur, elle suçotait ses orteils, les yeux grands ouverts. Elle sourit en me voyant approcher.

– Ce n’est pas toi qui me vire. C’est moi qui part.

Une porte claqua. La petite sursauta et commença à pleurer. J’essayai de la calmer en posant ma main sur sa poitrine et en chantonnant : « Bateau sur l’eau ».Elle se laissa bercer et finit par s’endormir. Je trainai un peu dans notre chambre-salon-cuisine. Le canapé-lit occupait presque tout l’espace. Tournée vers le mur, ma compagne ronflait légèrement. Elle avait raison. L’appartement était trop petit. Nous ne pouvions pas tenir très longtemps à trois dans trente mètres carrés. Demain, je commencerais de sérieuses recherches. Ma résolution fut rythmée par un bruit qui cascadait de l’escalier et s’échouait dans notre appartement. Le bruit résonnait de plus en plus, s’amplifiait, devenait martèlement et voix :

– Ouvre. Je t’en supplie. Ouvre.

Il n’était pas descendu et attendait sur le palier qu’elle cède. Comme elle restait intraitable, il s’énervait, tambourinait. L’immeuble entier commençait à protester. Des voix de voisins excédés s’élevèrent. Quelques portes se déverrouillèrent. Je craignais que la petite se réveillât à nouveau.

Ma compagne alluma la lumière de chevet. Ebouriffée et hagarde, elle regarda autour d’elle et comprit très vite la situation. En se rencognant, elle me dit :

– Vas-y. Fais-le sortir. Demain, je me lève tôt.

J’enfilai un jean, un tee-shirt. Dans l’escalier, j’étais seul. Les voisins demeuraient prudemment chez eux. Je montai et surpris l’homme éconduit au moment où il levait le poing. Il me jeta un bref regard avant de donner une série de coups sur la porte. En prenant une voix ferme et plus ironique que je le voulais, je lui dis d’arrêter. Dans une même phrase, je plaçai les mots police, tapage nocturne, plainte, procès, graves ennuis. Mais il me considéra comme un solliciteur importun ou même un insecte. La minuterie se mit à clignoter puis la lumière s’éteignit. Dans l’obscurité, je lui proposai mon aide : si nous tambourinions à deux, elle céderait peut-être. Il soupira. A tâtons, je rallumai et découvris son visage. Il était plus vieux que moi, ridé et voûté. Il m’expliqua qu’il voulait par-dessus tout rentrer chez lui mais qu’elle détenait ses clés de voiture.

– Appelez la police, dit-il d’une voix lasse. Ça m’est égal. Ils la forceront à ouvrir.

Je tentai une médiation. En prenant à témoin la porte close, je proposai la chose suivante : il sortait de l’immeuble, je restais là, elle m’ouvrait, me donnait les clés de voiture, je les lui remettais et tout le monde retournait se coucher.

Il fut d’accord et descendit jusqu’au rez-de-chaussée. A mon tour, je frappai à la porte. J’appelai à la raison et au sommeil des jeunes et des vieux mais une voix butée me répondit :

– Je veux entendre la porte du bas claquer. Je veux le voir dans la rue.

Je promis de faire mon possible et descendis sans trop y croire. Figé dans le hall, l’éconduit ne voulait pas bouger. Il s’estimait dans son droit et apostrophait les vieux cerbères en robes de chambre qui avaient risqué un orteil sur leur paillasson :

– Détention de clés de voiture, vous vous rendez compte !

Ma mission tournait mal. L’immeuble entier s’exaspérait. Les paliers se remplissaient de redresseurs de torts, qui réclamaient, la tête penchée au-dessus de la rambarde, l’intervention des forces de l’ordre. Alors que je remontai parlementer, je fus arrêté par ma compagne, tout à fait réveillée et même enjouée :

– C’est incroyable. La petite dort comme une bienheureuse.

Puis, elle me donna ses instructions :

– Tu emmènes le type, dehors. Moi, je parle à la fille. Dans un quart d’heure, on est au lit.

Tandis qu’elle montait l’escalier, je tendis l’oreille. Que pourrait-elle dire de si convaincant ? Je la savais capable d’utiliser sa voix persuasive de vendeuse mais surtout de choisir son camp :

– Emma, ouvrez-moi. J’ai un moyen infaillible de vous débarrasser de ce connard.

Ainsi, elle s’appelait Emma. Et elle ouvrit sa porte.

En pleine nuit, dans la rue, nous étions trois : moi, l’éconduit et le vieux cerbère qui avait jugé que sa présence en robe de chambre était indispensable.

Ce n’était pas une sérénade. Nous n’avions pas de mandoline. Pourtant, nous guettions la fenêtre. Pour nous distraire, celle du rez-de-chaussée s’ouvrit et apparut, radieuse dans sa vaste chemise blanche, l’aimable mongolienne qui nous chantonna :

– Bonsoir, Jolis Messieurs, bonsoir.

Un grand sourire illuminait sa face de lune. A tour de rôle, nous lui répondîmes. Puis, la fenêtre du deuxième s’ouvrit et deux voix de femmes lancèrent en cœur :

– Va chercher, connard.

Je ne vis pas l’orbe du jet mais j’entendis le cliquetis du choc. Quelques instants après, nous inspections la chaussée, les trottoirs, les caniveaux, entre et sous les véhicules garés devant l’immeuble à la recherche des clés de voiture. Ni moi ni le vieux cerbère n’avions pensé à retourner nous coucher, comme si le repos n’adviendrait qu’une fois la rupture achevée. Les lampadaires éclairaient suffisamment la rue pour nous persuader que les clés n’y étaient pas. D’après la trajectoire que calculait à voix haute le vieux, elles étaient tombées dans le jardin du pavillon d’en face et justement il gardait les clés de ces voisins partis la veille en vacances. Du trottoir à chez lui, il fit l’aller-retour en une minute.

Le vieux cerbère ouvrit le portail noir du pavillon et nous nous mîmes en quête. J’étais posté à la lisière d’une maigre pelouse et d’un rang de buissons nains. L’éconduit fouillait du bout du pied une allée de graviers et le cerbère promenait partout au sol le faisceau d’une torche. Jamais on ne l’y reprendrait se jurait l’un. Il y a tant et tant de femmes à séduire salivait l’autre. Et moi, je ne pensais à rien, sinon à mon lit.

Au-delà du portail, sur l’autre trottoir, s’élevait notre vieil immeuble. Un à un ou couple par couple, les voisins retournaient se coucher. Leurs portes se reverrouillaient mais deux fenêtres restaient ouvertes. J’entendais les voix légères d’Emma et de ma compagne qui tressaient des volutes de confidences inaudibles mais je me doutais qu’il s’agissait désormais d’être maîtresse de sa vie, forte et indépendante.

Alors que mes jambes commençaient à s’ankyloser, ma main toucha un anneau métallique qui retenait des clés. Je me redressai malgré les fourmillements et brandis le trophée. C’était la fin de l’aventure pour nous. Mais nous n’allions pas nous séparer sans entendre une dernière fois la voix chantante de la mongolienne dans la nuit :

– Bonsoir, jolis Messieurs, bonsoir.

Capitale de mon enfance

Trouble ou limpide, l’eau de l’enfance ne tarit jamais. Je peux y puiser sans cesse et me désaltérer, m’empoisonner, me purifier ou me salir . Dans ces deux textes, je joue avec la mémoire, matière liquide,  en me promenant dans cette ville mentale qu’est Paris, capitale de mon pays et de mon enfance.

Pittoresque

Vous viviez à quatre dans vingt-trois mètres carrés,
le père, la mère, le bébé, le garçon,
sous les toits de Paris et tous les soirs
des bagarres d’ivrognes éclataient dans les rues.

Le jour, le levain de la ville démultipliait vos forces :
l’odeur chaude des boulangeries,
les roucoulements des pigeons,
la foule qui sortait du métro.
Il fallait vivre : trouver du travail,
aller à l’école, s’occuper du bébé.

Quand la grand-mère vous invitait chez elle,
vous étiez subjugués par l’argenterie et les miroirs.
Mais vous restiez à distance.
La mère ? Une maîtresse du père.
Le garçon ? En sursis de pensionnat.
Le bébé ? Quantité négligeable.

Comme des héros, vous traversiez des aventures :
marcher en équilibre sur la gouttière d’un immeuble,
voler un trench-coat dans un grand magasin,
rendre justice en brandissant un cutter,
charmer un vieillard étrange qui était un grand peintre.

Mais il ne fallait pas sortir de ce quartier.
Une rue plus loin et votre ombre blanchit.
Trottoirs et bâtiments rétrécissent.
Les odeurs de pains chauds s’évanouissent
et les touristes se prennent en photo
devant une boutique qu’ils trouvent pittoresque.

Génération flottante

Le jour de ma naissance, il pleuvait sur Paris. Après neuf mois de menaces, le ciel crevait : trombes, cordes, hallebardes, jour et nuit. On n’y voyait rien. Le niveau de l’eau montait sans cesse. Les ponts cédaient les uns après les autres. A la maternité, parents et soignants s’étaient enfuis à la nage, laissant les berceaux à la dérive. Ainsi avons-nous commencé à vivre : une génération flottante.

Un demi-rêve dans un demi-sommeil

Que faire de ses mains, de ses doigts, de sa bouche, de son corps dans un monde où la perception du réel est prétendument augmentée et où les possibilités de compréhension sensuelle diminuent ? Je n’ai pas de réponse à cette question qui est sans doute biaisée et sans importance. Mais je propose deux textes (prose et vers) qui m’ont été inspirés par la vue des gens qui touchent leur téléphone et par un demi-rêve dans un demi-sommeil.

1
Il faut que je retienne mes doigts. Tapoter, faire glisser, zoomer, dézoomer, sont des actions viles qui abêtissent mes mains et les rendent inutiles. J’en oublierais presque de caresser et de comprendre. Bientôt, je ne saurai plus porter aucune nourriture à ma bouche ni boire l’eau au creux de mes paumes.
Mon regard devient timide. Je ne redresse plus la tête. L’horizon est enclos dans ma chambre. Le ciel se rapproche sans cesse. Les nuages ont des formes de nuages et les visages sont cadenassés.
J’ai fini par admettre que la prison que je construisais en moi allait être achevée. Avant que la dernière brique n’aveugle le dernier carreau de la dernière fenêtre, je peux encore m’échapper. Le passage est étroit, j’en sortirai écorché. Mais à l’air libre, je pourrai enfin me laisser vivre : mes mains s’ouvriront pour les rencontres et mon regard sera toujours prêt pour la fuite.

2
Doigts de mes mains et dents de ma bouche,
ce soir vous avez quartier libre.
Je m’enfoncerai dans le sommeil
pendant que vous guincherez et aguicherez
moignons et gueules cassées.

Dans le sommeil, sous les lentilles
d’eau qui me rendent invisible,
doigts de mes mains et dents de ma bouche,
je pense souvent à vous qui avez choisi
les aimables fonctions : caresser et sourire.
Mais je ne vous envie pas :
la vie vous accapare.

Tandis que moi, dans la vase du sommeil,
je pénètre et j’oublie tous les soucis
de la gestion des membres.
Les petits conflits ne m’intéressent guère,
la paix des profondeurs non plus.

C’est le voyage que je fais
– tournoyant lentement,
m’enfonçant sans cesse –
qui me distrait.
Quel aimable voyage
sans vous.

Au casque blanc

Dans la Syrie en guerre, un groupe de jeunes hommes tentent de sauver les victimes ensevelies sous les ruines, après les bombardements. Leur équipement est rudimentaire : une pelleteuse, des pioches et des casques blancs qui sont leurs signes distinctifs. A Alep, avant la reprise de la ville par le régime, ils sortent des gravats davantage de restes humains, de bébés morts que de vivants. Souvent, ils meurent ensevelis sous une carcasse d’immeuble qu’un souffle fait s’effondrer. Même si je connaissais leur action, j’ai pris conscience de leur sacrifice dans un film documentaire vu récemment : Les derniers hommes d’Alep de Feras Fayyad. Ce poème a été inspiré par un des personnages du film :

Sonnet du casque blanc

Je ne quitterai pas la ville. Les obus
tombent au hasard, le jour, la nuit, et nous sommes,
tant que nous le pouvons, les derniers des hommes
à rechercher dans les gravats des corps perdus,

déchiquetés qui célébraient chacun la vie.
Au marché, j’ai trouvé de jolis poissons rouges.
Mes enfants jouent au parc. Mais quelque chose bouge
dans le ciel : une explosion, un incendie.

Il faut que j’y retourne avec mon casque blanc
recouvert de la farine de l’outre-tombe.
J’entends quelqu’un gémir. C’est peut-être un vivant

qui n’a pas assez bu l’amertume du monde
ou bien c’est moi qui meurt, sitôt enseveli.
Aucun des dieux n’a pu me dégager d’ici.

Quelque chose d’organique et de têtu

Quelques mots qui reviennent sans cesse se transforment en délire. J’ai beau tenter de  trouver des rythmes et des sons, il y a toujours quelque chose qui m’échappe, quelque chose d’organique et de têtu. Comme si j’essayais de faire un travail impossible : ordonner une folie douce.

Mon délire

Mon délire déborde
et j’ai laissé la bonde
de la nuit dans l’évier
du jour inachevé.
Faut-il que je savoure
la dernière seconde ?

Ou la toute première
à entrer dans la ronde.
Le décor est délire
de chair ensanglantée.
Faut-il s’égosiller
pour partager le monde ?

Chaque goutte qui fuit,
la dernière qui tombe
fait baisser le niveau
d’un délire assoiffé.
Faut-il tirer un trait
quand le vin est immonde ?

Dans le noir primitif
mon délire est la sonde
qui fouille mes journées
passées à regretter.
Faut-il attendre tard
que la vie me réponde ?

le dernier réservoir,
le délire qui fronde,
je l’ai laissé filer
les orifices béés.
Faut-il que le mensonge
au fond des bouches fondent ?

Mes mots sont les premiers
dans le calme qui gronde
à partir au hasard
d’un délire singulier.
Faut-il baiser les mains
de la nuit vagabonde ?

8 poèmes qui n’en finissent pas

En parcourant un ancien cahier, j’ai trouvé plusieurs débuts de poèmes. L’élan m’a manqué pour aller plus loin que les premiers mots. Mais je peux me consoler en espérant que ces poèmes continuent sans moi et que, sans paroles, ils n’en finissent pas :

1
Jamais nous ne saurons ce qu’ils pensent
Ce qu’ils pensent n’est pas nommé pensée
N’est même pas nommé, c’est ce qu’ils sont
Que nous avons été : un souvenir très ancien

2
Je chiais des louis d’or mais je broutais du foin
Jusqu’à mon écorchage, ils m’aimaient comme un dieu

3
Je ne veux plus dormir sur un vieux canapé
Ni dans un lit d’enfant ni dans un grand dortoir
Avec des solitaires qui ronflent dans le noir
Je ne veux plus jamais rester juste à côté
De la fête qui bat comme un cœur vigoureux

4
Ça ira
Ça ira mieux demain
Pourquoi ça devrait aller mieux ?
Demain, je ne suis pas sûr d’y être,
Aujourd’hui, je le porte à bout de bras
Y être, pourquoi faire ? Je veux tant me soustraire
Et allégé mon cœur du poids mort du bonheur
Le bonheur, je ne suis pas sûr d’en être
Je ne comprends rien à ses lois
Qui jamais ne me touchent
Ni me disent : ça va
Ça va mieux
Ça ira

5
J’ai navigué tranquille
Pour limiter les risques
J’ai fait le tour des îles
Pour éviter les isthmes

6
De quel côté allez-vous vivre ?
Dans le désert ou la forêt ?
Ou dans la ville où je suis ivre
De ne pouvoir vous rencontrer

7
Je me leurre, tu te leurres, leurrons-nous
Avant le nouveau jour, dans la nuit accroupie
Je veux croire au miracle, tu veux croire au possible
Quelque chose va sortir de nos divagations
Une seconde, une minute, une heure de sursis
Avant que le jour clair vienne nous laver la face
Et nous forcer à voir ce qui nous fait horreur :
La vérité violée de nos vies amoindries,
Celle qui dit en grinçant que tout est bien fini
Je me sauve, tu te sauves, sauvons-nous

8
Nous aurons des abîmes
Nous aurons des ténèbres
Nous aurons des lointains

Les nuages

Par un jour de Printemps, je me suis fait la réflexion que si une femme ou un homme des temps ancien revenait sur terre, là où il ou elle a vécu, dans mon quartier par exemple, il ou elle ne reconnaîtrait rien. Tout lui semblerait étrange. Il ou elle chercherait dans le paysage un élément familier et ne le trouverait pas. Sauf peut-être dans le ciel, en voyant passer les nuages. Ces objets qui se transforment sans cesse n’ont pas changé depuis des millions d’années. De ce paradoxe, j’ai écrit le poème que voici :

Comme les nuages

Quand ils reviendront
les gens du premier âge,
tout aura changé,
tout sauf les nuages
ces rêves recommencés.

Ils ne reconnaîtront
rien dans le paysage :
les grandes forêts
parmi les nuages
seront devenues fumées.

Ils invoqueront
un panthéon volage
qui les surplombait,
dédaigneux nuages,
sans jamais leur parler.

Et pourtant ils ont
traversé tous les âges
pour nous enchanter,
enfants des nuages
aux souvenirs effacés.

Pourquoi devrait-on
refermer le passage ?
Tout est transformé
comme les nuages,
ces mondes recomposés.