L’ivresse du silence

220px-Étienne_Carjat,_Portrait_of_Charles_Baudelaire,_circa_1862                                                       Charles Baudelaire par Etienne Carjat (1862)

Il y a presque 150 ans mourait Charles Baudelaire, le premier de poètes modernes. En 1869, 2 ans après sa mort, paraissait « Le spleen de Paris », recueil de texte d’un genre nouveau dont la définition est contenue dans le sous-titre : « Petits poèmes en prose ». Le 33ème de ces textes a pour titre : « Enivrez-vous ». Pour Baudelaire, l’unique question est celle de l’ivresse, quelle que soit la substance, pour ne pas sentir peser « l’horrible fardeau du temps ». Il abusa toute sa vie de substances intellectuelles et charnelles et il en mourut. En 1866, alors qu’il termine une calamiteuse série de conférences littéraires et artistiques en Belgique, il est foudroyé par une attaque cérébrale en visitant une église. Frappé d’aphasie, il est rapatrié en France et ne prononcera plus un mot jusqu’à sa mort le 31 aout 1867. Sa dernière ivresse fut peut-être celle du silence. Une réclusion dans laquelle il se noya pour échapper définitivement à l’horrible fardeau.

Après le célèbre poème en prose, je propose une simple variation en vers sur le thème du silence et de l’ivresse.

ENIVREZ-VOUS

Il faut être toujours ivre. Tout est là : c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.
Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous.
Et si quelquefois, sur les marches d’un palais, sur l’herbe verte d’un fossé, dans la solitude morne de votre chambre, vous vous réveillez, l’ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est ; et le vent, la vague, l’étoile, l’oiseau, l’horloge, vous répondront : « Il est l’heure de s’enivrer ! Pour n’être pas les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous ; enivrez-vous sans cesse ! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise ».

Petit poème en prose 33,
Charles Baudelaire

L’unique question

Je me suis enivré puisqu’il fallait le faire
Avec ce fluide froid qui tant vous exaspère :
Le silence, l’arme des manipulateurs
De haute substance et de faible valeur.

Mes lèvres se sont soudées en un temps record.
Vocalises fusées qui refluent sans effort
Et explosent tandis que vous vous dégrisez
En lisant les pensées, centimètres carrés

Au bout de la ficelle de votre infusette.
J’ai peine à croire que vous fussiez pompette.
Et de quoi peut-on l’être dans ce monde-là ?
De corps ? D’idées ? D’utopie maigre et d’argent gras ?

Je préfère me taire et que mes mots s’effacent.
L’alcool que j’ai choisi ne laisse pas de traces
Et perpétue l’oubli qui marche à reculons.
Qui peut reformuler l’unique question ?

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4 réflexions sur “L’ivresse du silence

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