La nouvelle maison

Pour de nombreuses personnes, la famille est le socle d’une vie heureuse. Pour d’autres, c’est un cercle de névroses qui toujours se resserre sur l’individu. Pour presque tous, ce sont des souvenirs d’enfance qui toujours reviennent, éclairent ou assombrissent le présent. Pour moi, c’est un matériau à travailler avec le souci de trouver la juste manière, la distance nécessaire pour qu’un  autre ou une autre que moi puisse s’y retrouver :

La nouvelle maison

Depuis le temps, ils devraient savoir : ne jamais défaire toutes les valises, garder des cartons en réserve, ne pas faire connaissance. Mais à chaque fois, c’est l’effarement – Qu’est-ce qu’on va devenir ? Où va-t-on habiter ? Je vais perdre toutes mes copines, je commençais à m’habituer – alors que le père a déjà décidé. Il a le regard rieur ou le visage fermé, la voix tremblante de colère ou de joie :

            – J’ai trouvé une maison à la campagne. On déménage dans une semaine.

C’est plutôt un pavillon froid et sonore, vite et mal construit, dans une impasse face au stade municipal. Il ne faut non plus imaginer le bocage, un joli village et une grande forêt. Après la lointaine banlieue commence une autre zone où les routes à quatre voix, les entrepôts, les lotissements pavillonnaires, s’effilochent au bord de grands champs.

            – On sera bien, là. On nous laissera enfin tranquille.

Pas besoin d’y croire, il faut juste faire semblant. Alors on pose les meubles, on distribue les chambres. On petit-déjeune sur la terrasse, une dalle de béton à moitié carrelée. On explore la cour et le jardin, le gravier et les broussailles si denses qu’on prend plaisir à les battre pour découvrir la vieille maison de meulière de la propriétaire qui déjà s’inquiète de toucher le premier terme.

Les deux petites iront à l’école du secteur. Elles sont vives. Elles s’adapteront vite et finiront premières de leur classe. Les deux grands, c’est différent. L’ainé est pensionnaire dans un collège de jésuites : habiter ici où là, il s’en fiche. La deuxième grande, elle est nulle à l’école. Partout où elle passe, elle échoue. Elle ira en apprentissage : pâtisserie puisqu’elle aime faire des gâteaux. Debout à cinq heures, travail à six heures, toujours le sourire malgré les brûlures au sucre, la jalousie de la patronne et les silences du patron.

Pas de vacances cette année, puisqu’on est à la campagne.

            – Profitez du jardin les enfants ! Construisez des cabanes ! Cueillez des mûres !

Ils sont tous très doués pour singer le bonheur et l’été c’est si facile d’être heureux. A la rentrée, tout est prêt pour faire bonne figure : les petites sont inscrites à la danse et au piano, on fréquente un couple de cadres supérieurs rencontrés au tennis-club, on invite à sa table un curé progressiste qui a repéré l’arrivée de gens comme il faut dans sa paroisse. Mais déjà on accumule les petites dettes chez les commerçants (ce sont les enfants que l’on envoie réclamer crédit le porte-monnaie vide) et on supporte un jour sur deux l’aigre présence de la Reine-mère qui couve son fils du regard tout en disant qu’ils ne pourront pas toujours compter sur elle.

Puis arrive un orage pour une histoire de placards et de frigo vides, un dimanche matin. Plus rien à manger ni à boire, même pas un litre de lait ou un paquet de nouilles. Ils sont indésirables dans toutes les épiceries du coin. La banque ne leur envoie plus de cartes ni de chèques depuis longtemps et la Reine-mère a fini par leur couper les vivres, pour qu’ils comprennent.

L’engueulade éclate, face contre face, père contre mère. Nul ne baisse la garde et c’est toujours celui qui a la plus faible défense qui frappe. Le père a la main lourde mais après la gifle il réfléchit : à quoi bon s’épuiser, il y a forcément une solution. Dans les cas désespérés, il appelle la Reine-mère. S’il la supplie bien, elle finira par craquer. La mère refait le tour de la cuisine et trouve dans le fond d’un placard un morceau de saucisson qu’ils se partagent à six, en tranches fines. Demain tout ira mieux, ce n’était qu’un orage.

Noël approche. Une rentrée d’argent remet les comptes à flots. On va pouvoir faire une vraie fête. Le sapin sera immense avec des guirlandes électriques multicolores. La crèche étalera ses replis de papier kraft sur la table basse avec des dizaines de santons concentriquement disposés autour du bœuf, de l’âne gris et du petit Jésus. Non seulement, les enfants auront le droit aux cadeaux les plus chers qu’ils ont commandés mais, en plus, on embauchera un Père Noël qui, à minuit pile, claudiquera dans le salon, la hotte pleine. Pour la nourriture, le plus cher du classique : huitres, foie gras, saumon, chapon, marrons, ronde des fromages et bûche glacée. Côté alcool, une brassée de précieuses bouteilles qui s’entrechoquent : champagne, porto, sauvignon, bourgogne, whisky, cognac et cidre. Dans les fauteuils d’honneur, les deux ancêtres : la Reine-mère dans un ample boubou lamé, ébène et ivoire, bijoutée de louis d’or, de rangs de perles et de diamants et le Pépé juif ashkénaze (le grand-père de la mère), petit costume terreux, étroit foulard de soie, petites chaussures noires mais auréolé de la baraka de celui qui, pendant la guerre, a échappé aux rafles. Ces deux-là se toisent, n’arrivent à se mettre d’accord sur la période de l’Occupation. Certains en ont profité, d’autres ont vécu pire que des cloportes. Certains ont résisté, d’autres se sont laissé faire.

Se sont laissé faire, vraiment ? Et la complicité de l’Etat Français, les convois organisés par les préfets, les pièges tendus par la police, le Veld’hiv ?

– Oui mais la Résistance alors que tout le monde baissait la tête, l’imprimerie dans la cave, les tracts sous le manteau qui sont autant d’arrêts de mort et la libération de Paris les armes à la main !

Il est minuit moins dix et on klaxonne au portail. Pendant que les adultes se réconcilient sur le dos des boches et des collabos et que les petites s’empiffrent de bûche glacée et finissent quelques verres, les deux grands s’éclipsent pour organiser le déboulé du Père Noël. Au premier coup d’œil, ils comprennent. A deux à l’heure, la R5 a du mal à franchir le portail. Elle dérive puis s’immobilise sur le gravier. La portière s’ouvre sur un rougeaud hagard, la barbe postiche baissée. Le Père Noël est tellement torché qu’il ne peut pas descendre de voiture. Les deux petites, qu’on doit tenir à l’écart de la mise en scène, sortent par la cuisine et s’approchent, échevelées et frissonnantes. Elles savent bien que les cadeaux sont cachés dans la salle de bain et que le Père Noel n’est qu’un vioque déguisé. Elles sont bien plus grandes que les parents ne l’imaginent. Inutile de faire semblant, donnons-leur les cadeaux et offrons un café au faux Père Noël. Ce soir, tout le monde doit être heureux.

Semaines après semaines et mois après mois, les orages reprennent et s’intensifient. Toutes les raisons sont bonnes et ne comptent plus vraiment une fois les hostilités déclenchées. Bientôt, la maison va trembler au point qu’une faille s’ouvrira et ne sera jamais comblée. Le père devra partir, vraiment partir, pas seulement les laisser en plan après avoir lâché les poings pour s’échouer au bistrot du quartier mais abandonner la place avec le déshonneur du perdant.

La scène commence un soir juste avant le repas. Le fils est le premier fléché par les foudres paternelles : une chiffe qui ne dit rien, ne fait rien, pire que nul, il est médiocre, il écrit des poèmes à la con et multiplie les crises d’asthme, une maladie de faible qui a peur de la vie. Puis la fille qui n’est pas et ne sera jamais sa fille : tellement conne qu’elle n’aura jamais son CAP, elle passe son temps et son cul sur la selle des mobylettes des zonards, bientôt en cloque si ça continue à même pas quinze ans. Puis les petites : mal éduquées, mal fagotées, effrontées qui ne se précipitent pas assez vite pour lui sauter au cou alors qu’il les aime d’un amour immense. Puis la grande fautive, l’ingrate, celle qu’il a sorti de son HLM, de son prolétariat graisseux, de son inculture crasse pour lui redonner ce qu’elle a foutu en l’air après un divorce : une famille, des enfants, une maison et surtout un standing inespéré. Puis les absents : les faux amis, les connaissances médisantes, les relations d’affaires incapables de prendre le moindre risque, les politiques tous pourris du plus grand au plus petit, la France pays foutu et pourtant stérile, pays de merde dans une époque de nains.  Une fois la bile versée, il se dresse, tourne en rond puis brandit ses clés de voiture. La sortie est ponctuée de coups de poings dans les murs jusqu’à la porte d’entrée ouverte en grand et claquée magistralement. Mais ce qu’il n’il n’a pas prévu, ni personne, c’est que les verrous tournent aussitôt après.

– Tu ne remettras plus jamais les pieds ici, dit la mère.

Il ne répond rien, ne gueule pas. Il n’a peut-être pas entendu. Les graviers crissent, la silhouette massive passe de fenêtre en fenêtre. La voiture démarre et s’éloigne.

–         Enfin, pour une fois, on va pouvoir manger tranquilles.

Avant de passer à table, les deux grands sont chargés de fermer le portail et les volets. Il faut rester calmes. On met la télé bien fort. On prétend que tout va bien se passer désormais. Le repas est vite expédié. L’anesthésiant sourire de Michel Drucker ne fait aucun effet alors on éteint le poste. Les deux petites sont envoyées au lit. En débarrassant la table, la mère affirme (mais sa voix tremble) que les choses vont changer désormais, qu’on aura tous droit à une nouvelle vie. Et si c’était possible ? Mais les secondes se déglutissent trop lentement. Chacun le sait : il va revenir.

Vers minuit, les coups de boutoir de la voiture sur le portail et le furieux klaxon ne font sursauter personne. Il est dehors, tout proche.

La porte d’entrée est fermée à clés et, derrière, la mère fait front. Il a beau taper, gronder, gueuler, menacer, supplier qu’il veut voir ses enfants, elle n’ouvrira pas. Pourtant quand il dit qu’elle est bien trop trouillarde pour le regarder en face, elle craque : elle, peur d’un grand lâche ? On va voir ça. Les verrous tournent.

La suite, c’est la chorégraphie des violences domestiques : le poing levé haut dessus de la mère et abattu à toutes forces comme si elle était un pieu à enfoncer dans le sol, une fois, deux fois, trois fois jusqu’à ce qu’elle disparaisse mais au contraire elle se redresse. Le père, à sa stupéfaction, se trouve ceinturé puis balancé à l’autre bout du couloir. Son propre fils, l’ectoplasme asthmatique a osé intervenir. Une grande détresse l’accable : une loi sacrée vient d’être brisée. Il faut réparer ça.

Dans la chambre des parents, il y a un placard. Derrière les blazers, les pantalons à pinces et le trench-coat, il y a un fusil de chasse. Près du lit, côté père, il y a une table de nuit. Dans le tiroir de la table de nuit, il y a un revolver. Une arme dans chaque poing, le père appelle son fils. Il le menace de tuerie-suicide puis de suicide puis de tuerie.

            – Pas d’inquiétude, dit la mère restée dans le couloir, il est bien trop trouillard pour faire quoi que ce soit.

Il est bien plus orgueilleux que trouillard et cède facilement à la provocation. Mais elle est sûre qu’il ne tirera pas : les cartouches sont planquées quelque part, elle seule sait où. Alors, autant en revenir au poing. Il enlève sa grosse montre en laiton et or et la pose sur le marbre de la table de nuit. Le bruit sec augure des coups à venir : cette fois, il va taper sans se retenir et la mère lui fait confiance.

            – Enfermez-vous dans vos chambres les enfants, ne sortez pas.

Elle se précipite sur le téléphone, il se précipite sur elle, lui arrache le téléphone des mains. Elle n’appellera personne, il appellera sa maman. Peut-être que ça le calmera s’il parle à la Reine-mère, peut-être qu’il ne cognera plus personne. Il gémira qu’il est une victime, que personne ne l’aime, que tout le monde conspire, qu’elle les a dressés contre lui, que même son fils a levé la main sur lui, qu’on veut lui voler ses meubles, qu’il n’a plus de maison ni de femme ni d’enfants. A l’autre bout, la Reine-mère le consolera et lui dira qu’elle lui prépare déjà sa chambre et une bonne bouteille de whisky.

Après, il faut dormir. Un sommeil lugubre les prendra tous. Le lendemain matin, à la première heure, il partira. La mère exigera qu’il ait disparu avant que les enfants soient levés. Mais avant, il demandera à voir son fils, le parricide.

Dernière rencontre sur le gravier devant le portail. Le père fera pitié : ratatiné dans sa Mini Austin, pas rasé, pas coiffé, bouffi, misant ses dernières bribes de superbe dans une phrase étrange :

            – Bientôt, tu marcheras dans mes chaussures.

Le fils n’aura pas le temps de réprimer un rire que la Mini Austin aura déjà remonté l’impasse. En face de chez eux, le stade municipal accueillera un match de coupe régionale de football. Des avants-centres ventripotents réclameront le ballon en faisant de grands gestes. Il parait que c’est la vie.

            – Je vous promets, dira la mère en servant le petit déjeuner à ses enfants, que nous allons partir d’ici le plus vite possible.

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