Claudia Rankine

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J’ai découvert dans le numéro 24 de la revue Siècle 21 un dossier consacré à la littérature afro-américaine. Parmi tous les poèmes présentés, un a retenu mon attention : Citoyen par Claudia Rankine. Ce long poème dont je propose le début dit le contrôle policier subi par un afro-américain. Difficile de savoir si le poème évoque la prémonition d’une arrestation, suit le temps réel de l’action ou fait ressurgir un traumatisme vécu. C’est sans doute les trois moments à la fois avec la tension d’un homme qui oscille entre l’effondrement de la fatalité et le besoin de lucidité et de raison qui permet de rester digne. Avec l’importance du mouvement « Black lives matter » (les vies des noirs comptent) qui répondait à d’innombrables violences policières allant jusqu’au meurtre, les afro-américains n’ont pas fini de lutter contre l’injustice subie de la part de certains agents chargés de faire respecter l’ordre, la paix et la justice. Ce poème écrit en 2004 s’inscrit dans une longue tradition de combat commencé dès l’abolition de l’esclavage en 1865. En France également, des violences tristement nommées « bavures », des arrestations et des contrôles injustifiés (qui sont violents par leur répétition même s’ils se déroulent calmement) montrent que des citoyens noirs ou maghrébins doivent encore revendiquer que leurs vies comptent.
Ce poème m’a fait ressentir (moi qui suis blanc) ce que peut ressentir un jeune afro-américain quand il voit s’approcher une voiture de police.

Citoyen

Je me disais que tout le passé passait là
devant moi et alors devant moi la voiture
de police s’arrêta dans un crissement de pneus
comme pour dresser un barrage.
Des flashs partout, le son d’une sirène
et un rugissement en moi. Descends.
Descends tout de suite. Alors j’ai su.

Et tu n’es pas le type du signalement mais quand même
tu lui ressembles parce ce qu’il n’y a qu’un seul type
qui est toujours celui qui lui ressemble.

Je quittai la maison de mon client en sachant que
je serais contrôlé. Je savais. Je le savais.
J’ai ouvert ma mallette sur le siège passager,
juste pour qu’ils puissent voir. Oui monsieur l’agent
tournait et retournait sur ma langue, tel un battant
de cloche qui ne pouvait jamais sonner
l’alarme parce que son alarme
était le glas qu’il me faudrait ravaler.

Dans un décor remonté des abysses,
tu ne peux pas devenir fou – tellement
en colère tu pleures. Tu ne peux pas ne pas devenir fou.
Ces façons vous donnent la nausée. Nos façons te
donnent la nausée et pourtant tu n’es pas ce type-là.

Puis des flashs, une sirène, un rugissement en moi –

Et tu n’es pas le type du signalement mais quand même
tu lui ressembles parce ce qu’il n’y a qu’un seul type
qui est toujours celui qui lui ressemble.

Descends. Descends tout de suite.
J’ai dû aller trop vite. Non tu n’allais pas
trop vite. Je n’allais pas trop vite ? Tu n’as rien
fait de mal. Alors pourquoi me contrôlez-vous ?
Pourquoi suis-je contrôlé ? Laisse tes mains,
qu’on les voie. Laisse les mains
en l’air. Lève les mains.

Puis tu es plaqué sur le capot.
Puis menotté. Descends tout de suite.

Chaque fois que ça commence de la même
façon, ça ne commence pas de la même façon,
chaque fois que ça commence c’est la même chose.

Des flashs, une sirène, un rugissement en moi –

Traduit de l’anglais par Maïtreyi et Nicolas Pesquès)

Claudia Rankine est née en 1963 à Kingston (Jamaïque). Elle est poétesse et universitaire.

Une marche pour la justice et la dignité est organisée à Paris le 19 mars 2017 à l’appel de nombreuses associations indignées par certaines violences policières. Ce poème résonne particulièrement en cette occasion.

La photographie de Claudia Rankine est de John Lucas.

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