Mélancolie animale

Les animaux sont partout dans notre imaginaire mais ils disparaissent du monde. Je ne parle pas des animaux domestiques que nous avons fait rentrer dans nos maisons, que nous avons éloigné de leurs instincts pour les soumettre à nos nécessités. Je parle des animaux sauvages qui ont une vie physique et mentale différente de la notre et qui se tiennent éloignés de nous autant que possible. Sauf que nous sommes partout et que notre présence les détruit. Nous les préférons totems et personnages plutôt qu’égaux dans le vivant. Deux informations m’ont particulièrement touché et ont déclenché l’écriture du poème : la disparition très probable des singes (cet article) et le retour des loups sur le territoire français (celui-ci). le deuxième texte est autobiographique et part de cette question : Est-ce qu’une fois dans ma vie j’ai échangé un regard avec un animal sauvage ?

Mélancolie animale

Bientôt disparaîtront les singes
et leur mélancolie profonde
qui nous reliait encore au monde
quand avec eux nous étions singes.

Bientôt s’approcheront les loups
attirés par les abattoirs,
emblèmes de nos territoires
mais nous ne serons jamais loups.

Bientôt s’échoueront les mésanges
le bec brisé contre la vitre,
l’aile rompue, mais à quel titre
avons-nous rêvé de mésanges ?

Bientôt le dernier cabillaud
tel des poissons de toute sorte
fuira le filet qui l’emporte :
nous mangerons ce cabillaud.

Bientôt voleront des abeilles
au butinage artificiel
d’où sortira un flot de miel
amer, empoisonneur d’abeilles.

Bientôt l’espèce des dauphins
ne connaîtra que l’aquarium,
le dressage et le pain des hommes
que nous jetterons aux dauphins.

Bientôt se perdra le monarque
dans le voyage aux Amériques :
nos révoltes atmosphériques
auront dérouter le monarque.

Bientôt l’épreuve du miroir
d’un monde qui nous a aimé,
tous les animaux sacrifiés
s’effaceront de ce miroir.

 

Un animal sauvage

Au mitan de sa vie, il avait vu de nombreux animaux sauvages mais aucun ne l’avaient regardé. Dans les zoos, les parcs, les réserves, sa place de voyeur ne permettait pas la rencontre. Il était perché en haut d’une passerelle alors que des loups nonchalants trottaient à la lisière d’un bois ou il était assis sur le banc d’un chariot et des bisons d’Europe surgissaient d’un thalweg dans un nuage de vapeur ou il cheminait dans un grand tube en plexiglas à demi enterré dans un enclos alors qu’une lionne repue fonçait par jeu sur les visiteurs. Derrière les grillages, les barreaux, les vitres, les fossés, les remblais, tous les animaux d’un atlas illustré lui tournaient le dos et restaient prostrés dans leurs abris.

Pendant ses promenades dans la nature (ce qu’il croyait être la nature : parcs boisés, forêts domaniales, le bord aménagé des rivières, le littoral balisé), il apercevait parfois un animal, furtif comme un mirage, qui toujours se tenait à distance.

Après une longue remémoration, il se dit que peut-être, dans l’adolescence, un animal sauvage avait, avec lui, échanger un regard. C’était pendant des vacances d’hiver en Alsace, à la fin des années soixante-dix. Il avait treize ou quatorze ans. A cette époque, les vacances s’organisaient en famille nombreuse : les deux parents, les quatre enfants, une grand-mère, un vieux cousin. Le voyage se faisait à la fois en train et en voiture : la grand-mère et les enfants dans le Corail, les parents, le vieux cousin et tous les bagages dans l’Austin Princess. A Colmar, devant la gare, la famille se reformait. Les enfants s’engouffraient à l’arrière de la Princess, houspillés par les parents car il fallait se dépêcher d’arriver à l’hôtel, y déposer la mère et les enfants pour que le père puisse vite revenir chercher la grand-mère, le vieux cousin et une grande partie des bagages inexplicablement débarqués sur le trottoir.

Coincé sur la banquette arrière parmi ses trois petites sœurs, il ne pouvait pas bouger mais il pouvait voir. Il se fichait pas mal de l’urgence du trajet et des vacances à venir. Il trouvait la campagne laide et la nuit sale. Mais dès les premiers lacets dans la montagne, son regard s’innocenta et son cœur se mit à battre plus fort. La forêt éclairée ou plutôt sectionnée par les phares de la voiture apparaissait comme une menace étincelante. La neige en monticule au pied des grands arbres était une déchirure blanche, la part manquante de la nuit lourde, soutenue par les troncs innombrables et il sentait que cette masse obscure allait bientôt se répandre et les emporter.

Son père roulait de plus en plus vite, coupait les virages au plus court, contrôlait à peine ses dérapages, faisait des appels de phares dans les passages étroits pour prévenir ceux d’en face qu’il ne ralentirait pas. Les petites sœurs excitées par l’autre féérie de la neige se chamaillaient pour s’approcher de la vitre et sa mère sommait son père d’arrêter de rouler comme un taré.

Au moment où son père ricana (mais peut-être qu’un sonore Ta gueule ! remplaça le ricanement), l’animal sortit de la forêt et traversa la route. Un cervidé, cerf ou chevreuil, qui posa à peine les sabots sur l’asphalte enneigé et en deux sauts parfaits retourna dans l’obscurité. Entre les deux sauts, l’animal tourna la tête, ébloui par les phares, mais c’est bien lui qu’il regardait et c’est dans les prunelles presque blanches qu’il voulut s’échapper. En une fraction de seconde, il aurait pu sortir de cette vie ligotée et s’engouffrer dans l’autre, une vie d’escapade et de souffle dans un territoire défini par la survie.

Son père fut si surpris qu’il ne fît pas d’embardée mais à coup sûr il ralentit pour le reste du trajet et la mère, alors qu’il était trop tard, dit certainement : oh, regardez les enfants ! Mais à quoi bon se souvenir du reste des vacances ? Les anecdotes du repos sont interchangeables. L’animal sauvage l’avait regardé et l’avait invité à plonger avec lui dans la nuit profonde.

Des années plus tard, en revivant ce moment, il se dit qu’il aurait dû disparaître.

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3 réflexions sur “Mélancolie animale

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