Julia Kerninon

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Je viens de lire Une activité respectable de Julia Kerninon (éditions du Rouergue).

Il s’agit d’un texte qui tient autant des mémoires (même si Julia Kerninon n’a que trente ans) que d’un plaidoyer pour cette activité respectable et pourtant étrange qu’est l’écriture. Mais je l’ai surtout lu comme un essai sur la vocation artistique puisqu’elle s’interroge sur ce qui peut bien la pousser à risquer la part secrète et sociale de sa vie pour le plaisir douloureux des mots et des phrases qui parfois se transforment  en livres. Julia Kerninon a très tôt eu une vocation – dès l’âge de 5 ans- et ses parents l’ont soutenue. Elle explique qu’elle a sans doute hérité de la combativité de sa mère et de la méticulosité de son père. La combinaison de ces deux qualités doit lui être salutaire au quotidien. Mais est-ce que cela suffit à justifier une vocation ?  Après ma lecture, j’ai repensé à cette très célèbre phrase de Kafka sur l’écriture : « Ecrire c’est sauter hors de la rangée des assassins » (Journal, 27 janvier 1922). Ecrire non seulement sauverait une vie (la sienne) en évitant de l’assassiner ? Je ne sais pas ce que Julia Kerninon en pense mais j’ai eu besoin de mieux comprendre la phrase de Kafka pour approcher le mystère d’une vocation artistique. L’écrivaine Leslie Kaplan propose sur son site une lecture profonde et claire de cette phrase que je résume du mieux que je peux : bondir hors du rang c’est sortir du monde tel qu’il est pour en inventer un ou mille autres. Refuser de bondir, rester dans le rang, c’est ne rien vouloir imaginer d’autre que le réel et donc assassiner le bond de tous les possibles. L’écriture devient alors une activité très respectable (belle et utile sans doute) qui ne se contente pas seulement de nous consoler de la vie mais qui la rejoue et la recrée sans cesse. Ainsi nul n’écrit dans le vide quel que soit le sort des textes.

Je propose ici quelques lignes de la dernière page du livre de Julia Kerninon où elle parle autant du plaisir d’écrire que de sa signification :

Ma lenteur est prodigieuse, il faut que je tourne des années comme une idiote autour d’un livre avant d’en localiser le cœur, c’est comme tailler un morceau de bois avec un autre morceau de bois, mais d’un coup ça vient et c’est merveilleux.
Je nage dans la grammaire comme dans une eau douce, la grammaire est mon algèbre, mon unique science, à écrire dans ces proportions excessives depuis si longtemps, j’imagine que je suis passée à côté d’un certain nombre de choses capitales, mais au sein des lois magiques et implacables de la grammaire, j’exerce mes capacités jusqu’à l’épuisement, dans un grand bonheur, comme cloitrée pour toujours dans un terrain de squash. Aussi risible que ce soit, il y a vingt-cinq ans que j’écris, que j’essaie d’écrire des livres. Depuis qu’ils sont publiés, les gens estiment, légitiment, que tout va bien -mais je crois qu’ils ont oublié comment c’était avant, quand j’écrivais dans le vide, quand je sacrifiais à l’aveugle des choses immenses pour pouvoir être seule et écrire, à ce moment où ma vie n’avait aucun sens pour personne.

Une activité respectable de Julia Kerninon, éditions du Rouergue, 2017, page 60

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4 réflexions sur “Julia Kerninon

  1. « … j’imagine que je suis passée à côté d’un certain nombre de choses capitales, mais au sein des lois magiques et implacables de la grammaire, j’exerce mes capacités jusqu’à l’épuisement, dans un grand bonheur… »
    doux écho que celui-là
    merci jérôme

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