Les baskets clignotantes

De quoi parle cette nouvelle ? De la douceur et du danger de répondre aux appels mystérieux de la vie, peut-être.

Après le spectacle, nous sommes tout un groupe sur le parvis du théâtre à donner notre avis. Il y a des artistes intransigeants, des fonctionnaires blasés, des retraités ébahis et moi qui suis tantôt l’un, bientôt l’autre et secrètement encore prêt à changer de peau, je lâche des adjectifs tels que subversif ou déceptif pour rester dans la note. Tandis que la buée de mes mots s’évapore, je me sens tirer vers l’arrière.

            – Regardez-vous, me susurre mon amie, que des vieux blancs perdus dans la banlieue ténébreuse.

Mon amie aime se mettre à l’écart des groupes pour les observer mais nous formons un mauvais sujet d’étude. Nous nous tenons en cercle au pied d’une structure de néons qui illumine le parvis de trois couleurs primaires – une œuvre d’art. Derrière nous, le théâtre délivre ses derniers spectateurs et, tout autour, les grands immeubles se dressent comme des mystérieux totems. Elle a raison mon amie, nous ne sommes que cela et bientôt plus grand-chose car le groupe se disperse en ne se promettant rien de précis.

            – Va chercher la voiture, me demande-t-elle.

Sous les néons bleus, rouges, verts, son visage capte les reflets et les dirige vers ses lèvres comme si elle allait aspirer les couleurs.

            – S’il te plait, j’ai tellement froid, je suis si fatiguée.

Ceci est dit avec un sourire ironique auquel je ne résiste pas. Mais sait-elle que je n’y résiste pas ?

Ma voiture est quelque part à trois rues de là, au pied des grands immeubles. Je longe la mairie où, sur le fronton, les trois mots de la devise luisent à défaut d’exercer un réel pouvoir. Je réfléchis à la suite de la soirée. Comment faire pour que mon amie accepte de dormir chez moi, avec moi et contre moi ? Mes pas ralentissent, je commence à échafauder. D’une rue qui descend du plateau et traverse plusieurs quartiers chauds, je vois apparaître une douzaine de silhouettes élancées. Ce soir, la jeunesse intrépide est de sortie et mime, dans chaque roulement d’épaules, l’effronterie qui lui vaut sa mauvaise réputation. En quelques secondes, ils sont sur moi puis derrière moi. Ils m’ont traversé comme un ectoplasme. J’ai eu à peine le temps de voir que l’expression narquoise de leurs visages ne m’était pas destinée. C’est la ville entière qu’ils regardent de haut en espérant qu’elle tremble à chacun de leur pas. Je me retourne pour savoir s’ils vont en direction du théâtre mais ils obliquent vers la gauche et prennent position à l’arrêt du tramway.

Je suis désorienté après leur passage. Je prends la première rue à droite en croyant y trouver ma voiture. C’est alors que, rouges-bleues, rouges-bleues, je les vois, les baskets clignotantes. Il fait sombre dans cette rue. Les lampadaires sont hors d’usage. Les baskets s’illuminent et s’éteignent à chaque pas du porteur, un enfant peut-être, puis disparaissent au coin de la rue. Dans ce clignotement, j’ai senti comme un appel. Quelque chose de puissant que la quête d’une voiture et l’embrassade de ma douce amie. Quelque chose de plus subversif et de moins déceptif que le spectacle du soir.

Dans la rue adjacente, les lampadaires fonctionnent. Je vois un garçon portant la tenue de l’équipe de football de la capitale avec, dans le dos, le numéro 9, celui du géant suédois qui est déjà parti ailleurs croquer les sterlings, et les baskets clignotent à ses pieds. Je ne veux pas effrayer le gamin mais juste qu’il m’attende et me dise quelque chose sur ses chaussures. J’essaie d’appeler : un grognement sort de ma bouche. Je vois le gamin disparaître dans un des innombrables escaliers qui montent au plateau.

Quelle ridicule pulsion m’anime ? Il est temps de faire demi-tour mais c’est le contraire qui se produit. Je cours comme un ours en espérant ne pas perdre la trace des baskets clignotantes. Ahanant déjà, au bas de l’escalier, je relève la tête. Rouges-bleues, rouges-bleues, les baskets sont là mais c’est une matrone en pantalon de jogging et sweat à capuche immaculés qui les porte. Est-ce parce qu’elle me surplombe que je lis un grand dédain dans ses yeux noirs ?  Elle s’écarte lentement de la rampe tandis que je grimpe les marches aussi vite que je peux. Arrivé en haut, je la vois se faufiler entre un grillage et une haie puis longer un alignement de boxes.  Je la suis. Après les boxes, s’étend un grand parvis au milieu duquel se dresse, sur pilotis, une barre d’immeubles haute comme une falaise. Sous les piliers s’agitent des ombres et, au milieu des ombres, rouge-bleu, rouge-bleu, le pépiement lumineux qui m’attire.

En traversant le parvis, je me sens minuscule. En deçà, se superposent les niveaux d’un parking où les voitures et les déclassés finissent par trouver une place et, devant moi, des centaines de fenêtres dissimulent des centaines de paires d’yeux curieux de ma petite personne. Mais c’est vers les ombres que je me dirige. Ombres qui deviennent silhouettes, silhouettes qui deviennent quidams, quidams qui deviennent jeunes gens figés et scrutateurs. Ceux qui souriaient resserrent leurs lèvres. Des mains se glissent à l’intérieur des blousons et les baskets clignotantes disparaissent derrière un pilier.

Étrange atmosphère quand personne ne bouge et que des musiques trop comprimées s’étouffent dans les téléphones. Je n’avais pas vu que sous la barre, il y a une entrée d’immeuble. Je m’y dirige à pas lents (ou plutôt je m’y précipite en retenant mes pieds) comme si je rentrais chez moi. Mais ma tête baissée et mon sourire pitoyable me trahissent. Et puis, il faut disposer d’un badge magnétique. Je feins de le chercher et je sens derrière moi que les membres d’une milice improvisée se rapprochent.

Un jeune homme aux yeux luisants et aux dents très blanches me demande :

            – Monsieur, expliquez-nous la raison de votre présence ici ?

Je cherche quelqu’un ou plutôt quelque chose aux pieds de quelqu’un et ce quelque chose n’est que le récipiendaire d’un clignotement qui m’intrigue mais c’est surtout ma docilité à suivre ce signal que je voudrais comprendre. Comment dire ?

            – Je voudrais acheter une paire de chaussures.

La patrouille s’esclaffe, les muscles maxillaires se relâchent et j’imagine que leur méfiance se dissipe. Certains regrettent que les magasins soient fermés, d’autres affirment que je serai servi dans 15 minutes à condition de payer à l’avance, d’autres commencent à délasser leurs chaussures. Mais soudain une lumière de l’autre côté de la porte de l’immeuble calme l’excitation des affaires. La matrone de toute à l’heure apparait, toujours vêtue de son survêtement blanc mais les pieds nus dans des sandales. Elle passe la porte, se plante parmi nous et nous toise en mâchant un chewing-gum. Ce qu’elle va dire sera sans appel et nous le savons à l’avance.

            – Cet homme est un pervers. Il a suivi un gamin puis il m’a suivi. Ne vous mettez pas à son service ou vous serez salis. Je vais m’occuper personnellement de son cas.

Le mouvement qui suit me décolle du sol, renvoie les jeunes gens à l’ombre et me jette dans l’encoignure d’un escalier. Je suis donc dans le hall de l’immeuble mais est-ce une bonne chose ? Vite, j’appelle des mots de secours pour dissimuler ma perversion :

            – Rouges-bleues, rouges-bleues, les petites lumières, pourquoi elles m’appellent et pourquoi je les suis ?

Elle s’approche et majestueusement s’accroupit car je suis au sol. Son visage massif, ses lèvres charnues, ses paupières sombres, sa lente mastication me mettent à sa merci.

            – Vous suivez des lumières clignotantes partout où elles vous mènent. Vous n’avez donc personne dans votre vie ?

Ma douce amie m’attend au bord d’un trottoir. Elle a froid, elle s’impatiente. Ou peut-être, elle fulmine puis se fait raccompagner par un galant retraité qui a une petite idée derrière la tête. Demain, je recevrai un mail de rupture. Après-demain, mes affaires de toilettes finiront dans une poubelle.

            – J’étais parti chercher ma voiture et je les ai vues.

            – Ici on ne peut pas vivre seul. Ou plutôt si, mais on accepte de subir toutes les brutalités. Les lubies d’un petit monsieur comme vous c’est un luxe impossible à s’offrir. Vous trouverez facilement ce genre de chaussures en trois clics. Mais ce que vous disent ces lumières, au fond, c’est que vous courrez à votre perte à vouloir sortir de votre vie.

Nous montons l’escalier et nous tournons, étage après étage. Elle me refait la leçon avec d’autres mots mais je comprends bien que ma perversion est de refuser de vivre. Je suis essoufflé, je n’ai rien compté mais je pense que nous sommes au-delà du quinzième lorsqu’elle ouvre la porte palière. Tandis que je prends pied sur un sol mouvant, elle marche droit pour rentrer chez elle. Dans son dos est floqué en grandes lettres de strass le mot NEVER. Autant que possible je me tiens au mur et j’attends qu’elle m’achève.

Un bruit de serrure, l’entrebâillement d’une porte, les cris de joie d’enfants fiers de n’avoir pas ouvert au loup me tiennent à distance. Elle ne se retourne même pas pour dire :

            – Je vous donne un quart d’heure pour quitter l’immeuble. Après, je vous jette dans le trou de l’ascenseur.

Dans son appartement, elle devient une maman souriante qui a tant à faire pour que le bonheur s’organise et moi, sur le palier, je deviens un trouillard raisonnable qui prend la menace au sérieux. Au moment où je m’apprête à descendre, je sens un coup dans le dos et j’entends une porte qui claque. Je me retourne et je trouve une minuscule basket à mes pieds. Il y a une myriade d’étoiles roses cousues sur le dessus et quand j’appuie la basket sur le mur, la semelle clignote : rouge-bleue, rouge-bleue. Comme je suis heureux, comme j’ai bien fait de prendre des risques. Il est peut-être temps de faire un vœu : que toujours mes désirs se réalisent, que jamais la parole ne les brise.

J’ai fini par retrouver ma voiture près du dépôt d’autobus. Je ne me souvenais pas l’avoir garée si loin. Je cache mon trésor dans la boite à gants puis je règle mon rétroviseur. Qui est allongée sur la banquette arrière, les yeux mi-clos et le sourire aux lèvres ? Qu’importe la façon dont elle est entrée dans la voiture (elle a le double de la clé, je crois), puisqu’elle est là.

            – Je te promets, dis-je pour l’amadouer, de ne plus jamais te faire attendre.

Elle ne réagit pas. Son visage est parcouru de frissons. Je démarre. Nous traversons la banlieue et tous les hauts quartiers finissent par se confondre avec la nuit.

Nous arrivons près de chez moi. Je me gare à la hâte. Si je la prends délicatement dans mes bras, elle ne se réveillera pas. Alors je pourrai la poser sur mon lit et m’allonger à côté d’elle.

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