Asli Erdogan

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L’écrivaine turque Asli Erdogan a été libérée il y a quelques jours. Détenue depuis cinq mois, elle été accusée d’avoir collaboré à un journal pro-kurde et donc d’être potentiellement complice de terrorisme. Sa libération n’est que provisoire. En attente d’un procès qui commence en janvier 2017, elle est assignée à résidence chez elle. Elle a elle-même résumé la très probable raison de son incarcération en parlant de son travail : « Je suis écrivain. Ma raison d’être est de dire les choses. » Si les mots d’un écrivain ont un pouvoir qui effraie le pouvoir, ceux d’Asli Erdogan doivent être particulièrement puissants. Une terrible ironie littéraire fait que la romancière a consacré un livre à la prison de Bakirköy (Istanbul) où elle a été incarcérée. Il s’agit du Bâtiment de pierre (éditions Actes Sud). Livre poétique, sombre et onirique, dont je propose ce passage :

Toute seule, à grand peine, tu te redresses par-delà l’espoir et le désespoir, par-delà le bien et le mal, tes bras sans force pendent comme deux ailes brisées. Ton dernier pays vient frapper ton visage comme un courant d’air frais, un vent chargé d’éternité disperse tes cheveux, mais on dirait qu’il rassemble tes morceaux et te rend ton visage. Les doigts du clair de lune courent doucement sur tes yeux avides de sommeil, te font voir la vie comme un miracle et se posent sur tes paupières sans te faire de mal. Ton corps est désormais invulnérable, il frémit comme un arc tendu, il attend son dernier exil aux portes de la terre.

En lisant ce livre de tensions pour résister aux injustices, je me demandais pourquoi s’émouvoir du sort d’une artiste, plutôt que de celui d’un délinquant ordinaire subissant les mêmes humiliations. Est-ce à cause du pouvoir lumineux des mots qui peuvent éclairer la plus sordide des cellules ? Tant que Asli Erdogan dit les choses, dénoncent les injustices, elles sont intelligibles et restent visibles. Tout le monde, partout, a droit à la parole. Pourtant, peu de gens la prennent. Pourquoi ? Par manque de savoir, de confiance en soi, par lassitude, par incapacité à dire et pour de multiples autres raisons que je ne connais pas. Prendre la parole demande un grand courage. Asli Erdogan l’a fait et sans aucun doute elle continuera de le faire, tant qu’elle le pourra.
Comme tous les journalistes le signalent, Asli Erdogan n’a aucun lien de parenté avec le président turc Recep Erdogan. Pourtant, j’imaginais bien la colère du chef autoritaire qui ne supporte pas qu’une lointaine cousine trouve la beauté qu’il ne peut même pas apercevoir.

Pour finir avec l’espoir et le sens du combat, voici l’extrait d’un poème du poète turc Nazim Hikmet écrit en prison en 1948, alors qu’il était incarcéré pour délit d’opinions :

Je suis dans la clarté qui s’avance
Mes mains sont toutes pleines de désir, le monde est beau.

Mes yeux ne se lassent pas de regarder les arbres,
les arbres si pleins d’espoir, les arbres si verts.

Un sentier ensoleillé s’en va à travers les mûriers.
Je suis à la fenêtre de l’infirmerie.

Je ne sens pas l’odeur des médicaments.
Les œillets ont dû fleurir quelque part.

Et voilà, mon amour, et voilà, être captif, là n’est pas la question,
la question est de ne pas se rendre…

Pour en savoir plus, l’article de Yann Perreau dans les Inrockuptibles.

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12 réflexions sur “Asli Erdogan

  1. Merci Jérôme pour ce billet, que j’ai envie de qualifier d’effroyablement beau. Ses mots à elle, ses mots à lui. Et puis les tiens, ta prise de parole devant tout ça. Entre autres, cette phrase : Pourtant, j’imaginais bien la colère du chef autoritaire qui ne supporte pas qu’une lointaine cousine trouve la beauté qu’il ne peut même pas apercevoir.
    Un des billets de toi qui m’aura le plus touchée.

    Aimé par 1 personne

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