Nouvelle vie

Une nouvelle pour ceux qui pensent que la vie peut être remisée malgré tout :

Nouvelle vie

Nous roulions en pleine nuit, dans la forêt. A l’avant, mes parents étaient ivres et se disputaient. A l’arrière, nous nous taisions et nous avions peur.

Ma mère disait :

– Tiens ta droite, va moins vite. Tu es un danger public.

Et mon père répondait :

– Parle droit, tiens toi bien. Tu m’as fait honte toute la soirée
– Un danger public, répétait ma mère.

Sa voix tintait comme un grelot.

Mon père enfonça le pied sur l’accélérateur. Même si la route était rectiligne et déserte, même si les arbres n’étaient que de pâles apparitions sur le bas-côté, même si le bruit du moteur en surrégime étouffait le rire de ma mère, à l’arrière, nous avions peur. Ma petite sœur n’arrivait plus à faire semblant de dormir. Elle se serrait contre moi, levait les yeux vers mon menton tremblant, collait son oreille contre ma poitrine.

Après le rire, ma mère se retourna, non pas pour voir ses enfants mais la route qui s’effaçait dans la nuit. Son sourire était béat. Un peu de salive suintait aux commissures de ses lèvres. La voiture tanguait. Les mains de mon père se détachaient puis se reposaient sur le volant.

– C’est parfait, déclara ma mère. C’est comme ça qu’il faut finir. Accélère encore, mon chéri.

Par esprit de contradiction, mon père freina, rétrograda et la voiture ralentit. Nous arrivions à l’unique rond-point d’où partaient en étoile plusieurs chemins forestiers. Il se gara à l’entrée du plus large d’entre eux. Nous restâmes immobiles quelques secondes. Ma mère écarquillait les yeux mais il n’y avait pour elle plus rien à voir, ni dans la voiture ni dans la forêt.

Mon père sortit. J’entendis le crissement bref de son briquet puis je le vis titubant dans le faisceau des phares, une cigarette à la main. Sa carrure était impressionnante. Depuis peu, je le dépassais de quelques centimètres, pourtant je savais que je ne serai jamais aussi costaud que lui.

Ma mère se ressaisit et nous dévisagea. Elle caressa les cheveux de sa fille mais c’est à moi qu’elle dit  :

– Je vais le calmer. Restez-là.

Elle le rejoignit, lui réclama une cigarette. Ils restèrent un long moment à fumer, vacillants comme des flammes.

Ma petite sœur qui pesait contre moi se redressa et chuchota à mon oreille :

– Viens. On se sauve.

Sa main empoigna la mienne et la serra si fort que je me sentis aussitôt empli de courage. J’ouvris la portière. En nous courbant, nous sortîmes de la voiture et, après quelques pas, nous nous mîmes à courir. J’avais peine à suivre ma petite sœur au pied léger. De chaque côté du chemin, la forêt qui n’était que branches acérées et tressées entre elles semblait s’écarter pour nous seuls et la nuit oppressante, pour nous seuls, était douce.

*

Nous nous sommes donnés rendez-vous dans un café près de Bastille. Elle est au fond de la salle, à l’écart. Je ne la reconnais pas tout de suite à cause de l’ombre cuivrée qui l’entoure et de son visage anxieux alors qu’elle consulte son téléphone. A mon approche, elle relève la tête. On s’embrasse, on se regarde à peine. Je commande un café, elle jette le téléphone dans son sac. Elle se plaint de ce gros connard qui l’a piégé. Pendant un moment, je feins de ne pas comprendre qu’elle parle de son futur ex-mari mais de notre père qui a fini par nous quitter et par refaire sa vie dans le sud ou même de moi qui l’ai persuadée de faire demi-tour. Ensuite, il est question d’appartement, de carte bancaire et de garde d’enfants. Mais ce n’est pas pour ça que nous nous retrouvons. J’ose à peine le lui rappeler car désormais ma petite sœur a pris l’ascendant : elle est une femme et je ne suis qu’un vieux célibataire. Je lui demande de m’accompagner dans le sud. Sa réponse est cinglante. L’ovale de son visage est le même que celui de notre mère : presque parfait et effrayant.

– Il n’est pas question que j’aille le voir.

Rien ne l’oblige à aller voir notre père. Il peut déménager sans elle. Elle peut divorcer sans lui. Elle reprend son téléphone et rédige un long texto en fronçant les sourcils. Nous aurions dû partir dans la forêt.

Je demande l’addition mais le serveur ne m’entend pas. Il est assis au bar, le menton dans les mains. Il rêve d’un ailleurs lumineux, d’un ciel pur, d’un corps parfait.

*

Quand mon père m’accueille à la gare, il m’embrasse rapidement et me donne une tape sur l’épaule. On se voit une fois tous les dix ans et il a l’air de trouver ça normal. Il me propose de conduire sa nouvelle voiture, une petite citadine grise. Il fait beau. On longe le littoral. La route remonte une bande de terre large de quelques dizaines de mètres.

– D’un côté la mer, de l’autre les montagnes. Entre les deux, l’étang et les vignes. C’est l’endroit idéal pour finir ma vie, dit-il pour rompre le silence.

Sa voix est voilée, adoucie par une pointe d’accent. Je jette un regard à droite – la mer scintillante- puis à gauche –le relief noir des montagnes – tandis qu’il m’observe et note sans doute les signes de mon vieillissement : le début de la calvitie, les premiers cheveux blancs, les rides.

– Sinon, tu as des nouvelles de ta mère ? Ta sœur va bien ?

Je n’ai jamais eu la force de mentir mais je sais éluder, dire : oui, non, ça fait longtemps.
Nous nous garons sur le bas-côté, au début de la dune, derrière d’autres voitures. Mon père connaît une buvette. Il veut me parler de son déménagement. La plage est très longue et la mer est proche. Elle murmure à quelques mètres, avance à peine. Il y a quelques promeneurs âgés mais aucun baigneur.

La buvette est fermée ou va bientôt ouvrir. Tables et chaises sont déjà installées. Nous nous asseyons face à face, lui de côté de la mer, moi du côté de la dune. La lumière franche du sud m’oblige à le dévisager. Ses épaules se sont affaissées, comme son visage. Ses bras que je croyais puissants flottent dans les manches de sa chemise. Sa bouche jadis nerveuse et prompte à donner des ordres hésite à s’ouvrir. Son regard fuit le mien.  C’est le moment de lui demander des comptes, ou jamais. Il a su partir et son départ nous a soulagé. Je le questionne sur son nouvel appartement, sa nouvelle voiture, sa nouvelle vie. Il me répond en détail, avec des anecdotes impliquant des personnes que je ne connais pas, décrit des villages qu’il me promet de me faire visiter. Peu à peu, il se redresse. A l’ouverture de la buvette, il se frotte les mains. Avec la mer étale derrière lui, sa silhouette se découpe nettement, redevient puissante, aussi puissante qu’autrefois quand j’étais jeune, comme ma mère, comme ma sœur, et qu’il nous faisait peur.

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