Un monde flottant


23ème vue du Mont Fuji par Hokusai

Le monde flottant est notre monde : éphémère et incompréhensible. Mais ce fut aussi, au Japon, un courant littéraire et graphique, qui au 18ème siècle célébrait les plaisirs de la vie et l’impermanence des choses. Il fallait jouir de la vie tout en sachant qu’elle était brève. Le plaisir se teintait alors d’amertume et la sagesse bouddhique se vivait dans l’hédonisme. L’ukiyo (le mode flottant) était un art de vivre qui se contentait de peu, comme l’explique son premier poète Asai Ryōi :

Vivre uniquement le moment présent
se livrer tout entier à la contemplation
de la lune, de la neige, de la fleur de cerisier
et de la feuille d’érable… ne pas se laisser abattre
par la pauvreté et ne pas la laisser transparaître
sur son visage, mais dériver comme une calebasse
sur la rivière, c’est ce qui s’appelle ukiyo.

C’est cet état d’esprit qui m’a inspiré les poèmes suivants :

1
Métro aérien, métro souterrain :
elle file entre mes doigts
la vie instantanée.
Que vais-je retenir
de ce trajet sans heurt,
dans ce jour indistinct ?
L’homme énorme qui boit sa canette
et me colle contre la rambarde,
les deux antillaises qui commentent
une facture de téléphone
ou les supplications d’un clochard
qui me ressemble comme un frère ?

2
Contre le mur aveugle
mes doigts dansent.
Le souffle en suspens
et la vie retenue
se concentrent et serpentent
dans les rêveries feintes
qui circulent dans ma chambre.
Dehors les grands arbres
murmurent et se répondent.
La journée est perdue
dès la première seconde.

3
Je regarde le ciel d’été
aujourd’hui dans cette ville
où sont détruits et reconstruits
des immeubles entiers, des vies uniques.
Je vois au bord d’un chantier
des peupliers qui ondulent
comme pour toucher les nuages blancs.
Presque jamais je ne regarde le ciel,
presque jamais les arbres déployés.
Mais ici tout m’apparait
– ciel, peupliers, chantiers, nuages au-dessus de la ville –
uni à l’instant exact qui fixe ma vie
avant de la laisser filer
dans le flot des secondes,
trajectoire parmi d’autres
sans écueil et sans fin,
à travers rues.

4
Je tiens la beauté dans mes mains :
oiseau palpitant, flocon de neige
et la vérité jamais ne m’approche :
fuyard aux mains d’or, précipice
la sagesse sera pour plus tard :
mémoire en lambeaux, corbeille pleine
et la liberté s’offre et se dérobe :
oiseau envolé, goutte d’eau.

5
La journée commence et s’achève.
Le ciel est radieux, les paroles sont lancées.
L’automne que l’on compare
à d’autres automnes, à d’autres années.
Au bois de Vincennes, les amoureux
tournent et s’enlacent,
se lient par des promesses.
Qui a trouvé sa place ?
Qui sait ce qu’il doit faire ?
Retenir l’instant ou le laisser passer ?

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4 réflexions sur “Un monde flottant

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