Un oiseau véritable

Depuis quelques temps, j’ai en tête ceci : l’histoire d’un homme transformé en oiseau mais qui n’arrive pas à s’envoler parce qu’il ne peut oublier qu’il a été humain. Ce n’est pas tout à fait cela que j’ai écrit car dès les premiers mots posés, l’histoire a suivi une trajectoire différente :

Quand j’étais rouge-gorge, j’ai connu un humain qui voulait devenir corbeau. Il faisait tout son possible pour y parvenir : il sautait en l’air, poussait des cris rauques, éventrait des sacs poubelles avec le nez, se disputait les restes de burger avec les pigeons mais il restait humain. Il ne pouvait s’empêcher de parler humain, le plus souvent pour éructer des jurons. Il portait des vêtements, noirs il est vrai, mais ce n’était pas des plumes. Même s’il vivait dehors, comme un oiseau, il ne pouvait s’empêcher de croiser le regard avec les passants, preuve indiscutable de son appartenance à l’espèce humain.

Quand il s’est installé dans mon territoire, je n’ai pas fait attention à lui. La plupart du temps, il escaladait le muret de l’immeuble en face de mon arbre et s’élançait en moulinant des bras. Il m’a fallu un certain temps avant de comprendre qu’il essayait de s’envoler. Il aurait pu choisir un promontoire plus haut, le toit de l’immeuble par exemple, mais son envergure était insuffisante pour espérer planer, ne serait-ce qu’un instant.

Tous les matins après mon chant et avant de partir en quête de nourriture, je féconde une femelle. Je l’ai rencontrée il y a peu. On ne se connaît pas vraiment. On fait ce qu’il faut pour la survie de l’espèce. Or, un matin, mon chant ne voulut pas sortir de ma gorge et la femelle avait disparu. Je suis parti à sa recherche mais mes ailes fonctionnaient mal. J’avais beau vouloir fureter dans les arbres du parc, je descendais inexorablement jusqu’à atterrir sur le muret.

A peine étais-je posé qu’une main puissante m’enserra et me souleva à la hauteur d’un visage : trogne épaisse d’humain aux dents noires, aux lèvres noires, aux yeux noirs, aux sourcils noirs.

          – Croa ? Croa ? me demanda-t-il en tapotant mon bec avec ses gros doigts.

     J’avais compris sa requête mais j’étais trop effrayé pour répondre. Comment faire pour devenir oiseau ? Quel est le secret ?

Soudain, l’immense bonhomme se dressa sur le muret et s’élança en battant des bras. Dès qu’il ouvrit la main, je m’envolai. Je ne parvins pas à rejoindre mon nid tout en haut de mon arbre mais je pus m’enfoncer dans le buisson le plus proche qui était sombre et effrayant comme une nuit en plein jour. Je restai là longtemps, inquiet, immobile. Mon aile gauche me faisait souffrir. Mes plumes étaient froissées.

Peu à peu, d’autres oiseaux me rejoignirent. Aucun rouge-gorge (j’étais le seul du parc) mais des moineaux, des mésanges et même un vieux pigeon. Tous étaient terrorisés car tous avaient subi la question de l’humain qui voulait devenir corbeau. Nous nous côtoyâmes longtemps mais n’avions rien à nous dire. La peur n’est pas un langage commun. Aucun retour au calme n’était possible car nous subissions à intervalles réguliers les croa croa lugubres, les putains de bordel de merde tonitruants, le choc sourd des pieds immenses qui frappaient le sol. La faim nous tenait. Un moineau tomba comme un marron sur le sol. Sa mort présageait la nôtre. Il fallait faire quelque chose.

Le vieux pigeon tenta une sortie. A peine se dandinait-il sur le gravier de l’allée qu’un coup de pied l’envoya bouler contre le muret et le tua net. Ce meurtre ne nous incita pas à la prudence, au contraire. L’un après l’autre, les oiseaux réfugiés s’échappèrent du buisson et chacun fut fauché quelques instants plus tard par l’humain qui voulait devenir corbeau.
Puis ce fut mon tour. Le jour déclinait. L’humain devait être épuisé par ses tentatives de vol et par ses tueries. Je pouvais espérer qu’il s’endormît bientôt. En sortant, je fus désorienté. L’allée était immense et jonchée de corps de cadavres à plumes. J’avançais à pattes prudentes sans même songer à ouvrir les ailes. Un réverbère éclairait si violemment l’endroit qu’il me désignait comme une proie dont les instants étaient comptés. Quand le corps de l’humain tomba de tout son long dans le gravier, je ne sursautai même pas. C’était son dernier envol et sa dernière chute. Son corps gisait contre moi. Son gros visage était à portée de mon bec. Ses lèvres remuaient :

     – Maman, pourquoi je ne peux pas faire tout ce que je veux ? Je suis un oiseau : un beau corbeau noir et mon destin est de quitter le sol. Putain de merde, maman, pourquoi je n’y arrive pas ?

Je n’aurais pas dû lui répondre. Pour moi, il n’était qu’un danger qui s’éteignait enfin mais je ne pus m’en empêcher. Un chant formé de sons que je ne comprenais pas m’échappa :

           – Pour s’envoler il ne faut penser à rien et avoir quelque chose à faire. Les oiseaux sont des hyperactifs qui ne poursuivent aucune chimère. Ils consacrent leur énergie à se nourrir et à se reproduire. Si tu veux devenir un oiseau, oublie que tu es un humain. On ne peut pas être les deux à la fois.

          – Putain de bordel, je ne savais pas. Je vais essayer encore.

Son corps se mit à s’agiter mais ce n’était pas un envol ni une reptation ni même une tentative de redressement. C’était une convulsion de mort. Je m’éloignai aussi vite que je pus. Mes ailes me semblaient inutiles et lourdes. Alors que je me croyais hors de portée, sa main se dressa et s’abattit sur moi. Je sentis mes os craquer. Les plumes rouges de mon poitrail se tintèrent de mon sang. J’allais mourir. J’étais sans doute le dernier oiseau de ce parc sauf si la femelle disparue revenait par ici. La main qui m’avait terrassé était devenue rigide. Au moins, je n’aurai plus à supporter les cris et les jurons. Je n’avais rien d’autre à faire qu’à attendre la fin.

Une quinte de toux me réveilla. Ma gorge me brûlait. Mes épaules me faisaient souffrir. J’étais allongé dans l’allée. Mon corps était immense. A la place d’ailes, j’avais des bras. A la place de pattes, j’avais des jambes. A la place de bec, j’avais des lèvres molles. J’étais vêtu d’habits noirs qui me démangeaient. Sur ma poitrine, le sang avait séché.

Le matin se levait sur le parc. Les corps des oiseaux morts avaient presque tous disparu sauf celui du pigeon intact et celui d’un gras moineau grignoté sur place par un prédateur avide. Mon arbre et mon nid sur la plus haute branche étaient occupés par un corbeau qui se dandinait comme s’il hésitait sur la première chose à faire.

Malgré le vertige, je me redressai. Mes jambes se mirent en marche. J’escaladai le muret. Il était assez long pour que je prenne une course d’élan. Quel plaisir de pousser sur les pieds et d’ouvrir les bras. Quelle jouissance de crier en traversant les airs. Qu’importe la durée du vol : pendant l’extase, j’étais un oiseau véritable.

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