Deux frères

Une nouvelle sur la fraternité, une relation parfois plus forte que toutes les autres relations familiales :

Nous étions deux frères. Il était l’ainé, j’étais le puiné. Il était fort et aimable, j’étais timide et observateur. Nous vivions à la campagne, dans un pays de collines et de forêts. Nous savions escalader les rochers, construire des cabanes dans les arbres, pêcher des truites dans les rivières. Nous inventions des chansons de geste et des jeux de bravoure. Nous bâtissions un royaume où la nature entière nous faisait la révérence.

Tout allait ainsi jusqu’au jour où un homme est arrivé près de chez nous en voiture : un inconnu de haute stature au regard noir. Nous étions dans un champ occupés à effrayer les vaches lorsqu’il nous interpela au bord de la route. Il se tenait debout, appuyé à un piquet de la clôture. Nous accourûmes par curiosité.

– Je suis votre père, nous dit l’homme. Je viens vous voir.
– Je le savais, dit mon frère en enjambant la clôture pour le rejoindre.

Moi, je ne savais rien. Je ne le connaissais pas. Mon frère se colla à lui et ils partirent vers la maison. Je me dépêchai de les rejoindre.

Le soir, pendant le repas, l’homme nous parla de sa vie à Paris. Il possédait un grand appartement en face d’un cinéma. Ça ne m’intéressait pas mais mon frère écoutait bouche bée.

– Je travaille beaucoup, expliquait l’homme, c’est pourquoi je suis riche et grâce à cette richesse vous ne manquez de rien. Mais je me sens seul et j’ai besoin que l’un d’entre vous me tienne compagnie. Je ne sais pas lequel choisir.

Un rire m’échappa : nous étions inséparables. Mon frère se taisait et semblait en colère. L’homme se leva pour aller dormir à l’hôtel voisin et nous prévint qu’il emmènerait avec lui celui qui se trouverait devant sa voiture, demain matin à la première heure.

Le soir, dans notre chambre, nous étions silencieux, taraudés par la proposition de l’homme au point d’oublier notre habitude de contempler les étoiles par la fenêtre. J’observais mon frère qui, le nez dans son placard, caressait ses trésors : plumes, silex, lance-pierre, crâne d’oiseau. Il les alignait dans un certain ordre mais semblait hésiter sur celui qu’il placerait au plus près de la porte. Finalement, il choisit le silex taillé par lui pour en faire une pointe de lance. Après avoir fermé le placard, il se tourna vers moi et déclara :

– je n’irai pas avec lui. Je ne le connais pas. Je veux rester ici.

Puis il grimpa dans son lit et me demanda d’éteindre la lumière. Avant de tourner l’interrupteur, je remarquai que la porte de son placard n’était pas tout à fait refermée. Un léger décalage du battant permettait de la rouvrir sans bruit.

J’aurais pu moi aussi faire la promesse de me détourner de l’homme mais un début de tristesse me montait à la gorge et m’empêchait de parler. Plutôt que de me rencogner contre le mur, comme à mon habitude, je regardais la porte de la chambre, contiguë au lit de mon frère. Je m’efforçai de ne pas m’endormir.  Je repensais à la grande ville dont avait parlé l’homme : Paris, ses avenues bruyantes, ses restaurants où il dinait chaque soir, le cinéma où il ne manquait aucun film. Ces plaisirs me semblaient factices face à l’intensité de notre vie ici.

J’écoutais la respiration de mon frère, calme, régulière.  J’inspirais et je soufflais au même rythme  afin que, cette nuit encore, nous soyons inséparables. Je m’endormis.

Lorsque je m’éveillai, le lit de mon frère était vide, son placard était ouvert, le silex n’y était plus. C’était le petit matin. J’entendais du bruit en bas dans la cuisine. Mon frère réchauffait son lait puis le versait frémissant dans son bol. Ensuite, il enfilait son blouson, remontait la fermeture éclair, ouvrait puis refermait précautionneusement la porte de la maison.

J’étais resté dans mon lit, persuadé qu’il était inutile de voir depuis la fenêtre de la chambre, une scène que je pouvais imaginer dans ses moindres détails. Mon frère attendait près de la voiture couverte de givre et garée près de la maison. Il grelottait malgré son blouson. Il croisait les bras, il regardait par terre. L’homme qui se prétendait notre père arrivait à grandes enjambées, en tenant haut un sac de papier rempli de croissants chauds. Il souriait en découvrant mon frère. Il le serrait dans ses bras en lui disant qu’il espérait bien que ce serait lui. Ils montaient en voiture mais mon frère en descendait aussitôt pour dégivrer le pare-brise et les vitres avec une raclette spéciale. Il s’escrimait, avec plaisir et avec zèle. La corvée achevée, il remontait en voiture, à l’avant comme un adulte. Alors, l’homme démarrait, d’abord prudemment pour faire demi-tour dans un chemin proche, puis, une fois la voiture placée dans le bon sens, il accélérait avec une brutalité qui déchirait mon imagination et me rendait mon lit insupportable.

Nous étions deux frères. L’ainé vit désormais à Paris. Moi je suis resté ici, à la campagne.

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