Mon tatouage

Je veux un tatouage, un tout petit tatouage, juste une phrase sur l’avant-bras gauche pour me souvenir de quelque chose, parfois. Mais il faut choisir les mots. J’ai tout de suite pensé à ce bout papier qui traine depuis des années sur mon bureau. J’y ai copié ceci : il faut toujours se séparer du soi-même d’hier pour partir à la rencontre du soi-même de demain. C’est un peu long pour mon avant-bras gauche d’autant que je dois citer l’auteur et l’ouvrage. Je ne l’avais pas fait sur le bout de papier et maintenant je suis incapable – internet l’est tout autant – de savoir qui a écrit cela et dans quel livre. Dommage, l’idée de la séparation et de la rencontre dans le même mouvement me plaisait bien. Je pourrais tronquer la phrase : la première partie sur l’avant-bras gauche et la seconde sur l’avant-bras droit. Mais je suis presque sûr que, selon l’humeur du jour, je ne verrais que la demi-citation gauche ou la demi-citation droite : la séparation ou la rencontre, jamais les deux ensemble. Il faut trouver autre chose.

Les livres saints ne m’aideront pas, sauf pour me faire rire. Les philosophes me rendraient perplexe. Une perplexité qui pourrait provoquer des accidents. Par exemple, en traversant la rue, je lis et je relis un tatouage issu de Nietzsche – au hasard – et je ne vois pas l’autobus qui fonce sur moi. Le vers d’un poète serait parfait pour me brûler continuellement car les poèmes que j’aime sont incandescents. Mais chaque poème est un tout. Extraire un vers, c’est démembrer le poème. Je ne peux pas faire ça.

Alors quoi ? tatouer les résultats de la finale de la coupe du monde 98 avec les noms des buteurs et la minute à laquelle ils ont marqué ? Mais je suis un fan qui crois dur comme fer – il faut bien croire en quelque chose – que nos vaillants joueurs vont remporter plusieurs coupes du monde sur des scores fleuves et mon avant-bras, gauche ou droit, est bien trop modeste pour ce futur palmarès.

Pourquoi pas des hiéroglyphes ? A condition d’avoir toujours sur soi une reproduction très miniature de la pierre de Rosette.

Une réplique culte d’une comédie franchouillarde, du genre qui me déprime devant la télé alors que le reste de la famille se bidonne ?

Une formule mathématique ? Mais les chiffres n’ont jamais été mes amis. Ils s’effaceraient d’eux-mêmes.

Je peux aussi me faire tatouer les prénoms des gens qui ont compté dans ma vie. Je ne suis pas très sociable. Mon avant-bras gauche y suffirait.  Il faut d’abord faire une liste. Une liste implique un ordre d’apparition qui provoquerait des conflits intérieurs. Pourquoi Najat avant Paulette, Amédée avant Amadou, Marie-Charlotte avant Gonzalo ? (Les prénoms ont tous été modifiés). Je ne saurais pas me décider. Ou bien je peux opter pour un nuage de prénoms, ou même faire tatouer et barrer un même prénom pour me rappeler mes erreurs relationnelles.

Sauf que c’est n’importe quoi. Ou plutôt les mots me font dire n’importe quoi. C’est dangereux les mots. C’est traitre et nocif, viscéral et vivant. Il faut s’en méfier. Laissons-les dans les têtes, sur les lèvres, au bord des oreilles, sur le papier ou sur l’écran. Il n’ont pas leur place sur ma peau car chaque mot tracé serait tôt ou tard regretté.

Alors, comme tout le monde, je vais me faire tatouer une image, une jolie petite image. Oui, mais laquelle ?

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21 réflexions sur “Mon tatouage

  1. Je suis friande de tout ce qui habille le corps, peinture ou tatouage (quand ils sont beaux). Pourquoi pas les mots « corps en poésie » dans une écriture agrémentée d’arabesques légères et élégantes.

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    1. la citation exacte, celle qui est « en vrai » sur mon bureau est : « Il faut toujours se séparer du soi-même de la veille pour chercher le soi-même de demain. » de Françoise Dolto dans Les mots de Dolto pour les enfants et les parents de Catherine Dolto et Lionel Koechlin (Gallimard jeunesse). Pour ce texte, j’ai modifié légèrement la citation, fait semblant d’oublier l’auteure et même prétendu qu’internet ne trouvait rien. Je me suis dit que la fiction me permettait quelques indélicatesses.

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  2. Il me semble que si le tatouage est beau, on peut difficilement regretter quelque chose comme la simple représentation d’un oiseau, d’un papillon, d’un arbre… Quoi qu’il en soit, si un jour ce tatouage prend forme dans la réalité, je serai curieuse de le voir. En attendant, la petite histoire d’un désir était belle à lire…

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  3. Je cite « Le narrateur est du genre hésitant. Quelque soit la proposition, il trouverait une bonne raison d’y renoncer. »… Alors, je vais feinter, puisque  » il faut toujours se séparer du soi-même d’hier pour partir à la rencontre du soi-même de demain », je propose une peau vierge de tatouage… L’ironie, c’est que pour me contredire, la seule solution qui vous reste est de vous tatouer…

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