Une énigme

Une nouvelle qui a à voir avec la création,  la famille et  la solitude.

Le plateau en mains, il chercha un instant ses enfants au milieu des clients attablés. Il avait du mal à comprendre l’intérêt de l’établissement. Ce n’était ni un fastfood ni un restaurant ni un café. Des aliments sains et hors de prix, à son avis, étaient présentés dans des rayons frigorifiques et il fallait se servir comme à la cantine. Des trentenaires avec enfants, ordinateurs ou magazines composaient l’essentiel de la clientèle.

Il retrouva son fils et sa belle-fille dans un recoin près de la vitrine.  La table était minuscule : leurs trois plateaux, leurs boissons chaudes, leurs parts de gâteaux y tenaient à peine. Ils venaient de visiter une exposition de photos à la grande bibliothèque voisine. Il fallait maintenant grignoter quelque chose, prendre des nouvelles et en donner, être présent. En attendant, il les regardait : lui, souriant à vide, amoureux et inquiet, engloutissant sa part de gâteau chocolat-pécan ; elle, souriante et méfiante, beaucoup moins amoureuse, presque plus en fait, buvant son thé chaï à petites gorgées. Il devinait que leur couple allait bientôt finir, qu’ils souffriraient beaucoup mais resteraient dignes. Il ne la verrait plus, son fils viendrait habiter chez lui quelques temps. Ou bien ils allaient lui annoncer qu’elle était enceinte ou qu’ils achetaient une maison. Peut-être les trois choses dans le désordre.

Dès qu’ils commencèrent à parler (l’expo, les projets de vacances), son attention décrocha. Sur le trottoir proche passait la foule du dimanche. Les jeunes paradaient en rythme,  les vieux progressaient lentement. Il ne pouvait s’empêcher de dévisager les femmes, de leur envoyer un émissaire virtuel, beau comme il l’était à vingt ans, pour les accoster.

– Je me lance, lui dit son fils après avoir obtenu le consentement muet de sa compagne. Le temps est venu pour toi d’être grand-père.

La nouvelle l’emplit de joie. Ce fut bref et intense. Il se leva pour les embrasser, les félicita et nota que les voisins de table se détournaient, gênés. Il posa des questions sur la date de l’accouchement, l’aménagement de leur appartement, la santé de la future maman. Elle le regarda avec sympathie, le rassura. Elle avait de grands yeux gris, un nez fin, des lèvres minces, des longs cheveux blond cendré : une beauté triste. Elle parlait presque à voix basse mais intensément. Ses joues rosissaient. Que disait-elle ? il n’arrivait pas à comprendre. Elle vivrait sa grossesse comme un moment exceptionnel ou au contraire elle s’efforcerait de ne rien changer, de ne rien brusquer, d’obéir au devoir qu’elle avait de transmettre la vie.  Tandis que son fils s’attendrissait, il partit au toilettes.

En revenant, il remarqua que les luminaires au plafond étaient des bouteilles de verre semblables aux bouteilles de lait de son enfance. De l’autre côté de la vitrine, dans la rue, les beaux jeunes hommes et les belles jeunes femmes apparaissaient et disparaissaient. A gauche, un groupe de femmes mûres analysaient la compositions des salades végétariennes. Dans le recoin, ses enfants consultaient chacun leur téléphone.

Il retrouva sa place, but la moitié de son gobelet de café et brusquement proposa de les aider, d’acheter un berceau, un chauffe-biberon, quelque chose d’utile. Ils ne refusèrent ni n’acceptèrent. Elle signala qu’elle allaiterait sûrement et que les meubles dont ils auraient besoin, le moins possible, seraient en bois massif non traité, sans composés organiques  volatils. Il se rembrunit, persuadé d’avoir commis un impair. Peut-être qu’elle soupira. A son tour, elle se leva pour aller aux toilettes. Pour éviter le face à face, son fils retourna s’acheter une part de gâteau au chocolat.

La table de devant venait de se libérer. Un groupe de quatre personnes l’occupa aussitôt : trois hommes, une femme, tous très beaux, débrayés et bohèmes, tatoués (cœurs, flèches, fleurs, oiseaux), bijoutés aux doigts, aux oreilles, aux narines. La femme posa un ordinateur sur la table et les trois hommes s’approchèrent  tandis qu’elle lança une vidéo.

Il ne voyait que le dos de l’ordinateur, n’entendait qu’un grésillement, mais ces quatre visages proches, animés d’un même feu, éveillèrent sa curiosité.  La femme semblait asiatique ou française d’origine coréenne, chinoise ou vietnamienne. Elle était vêtue d’une manteau noir et d’un foulard rouge. Il la devina réalisatrice, entourée d’une cour de galants collaborateurs, l’un acteur, l’autre scénariste, le troisième producteur. Mais tous préféraient se dire artistes. Ils venaient de faire des repérages dans le quartier pour un court-métrage qu’ils tourneraient l’été prochain et montreraient dans les festivals d’automne. Les trois hommes travaillaient pour rien, pour elle, parce qu’elle était douée, pleine d’avenir, enjôleuse et sûre d’elle. L’un d’eux, plus grand et plus âgé que les autres laissait son bras toucher celui de la réalisatrice. Il riait fort, se moquait des images, recherchait – œillades, sourires, mimiques – à établir une connivence avec elle. Il portait une vanité à l’annulaire : un crâne d’argent. C’était l’acteur sans doute.

Ses enfants revinrent, d’abord son fils puis sa belle-fille. Son fils avait rapporté une part de gâteau au chocolat à chacun. A regret, il délaissa le groupe, finit son café, entama sa part de gâteau. Ils étaient revenus, il fallait parler. Il se permit une plaisanterie sur le risque de manger pour deux quand on est enceinte, juste pour voir la réaction de sa belle-fille. Elle ne parut pas agacée et promit de faire attention tout en reconnaissant qu’elle avait du mal à résister au chocolat.

– Pourquoi résister ? dit son fils avec un sourire orné de miettes.

Lentement, en peu de mots, il réitéra son offre d’aide financière et cette fois ils acceptèrent. En face, le groupe d’artistes entamait un débat ou plutôt la résolution d’une énigme dont les termes venaient d’être posés par la réalisatrice à ses soupirants :

– Qu’est-ce qu’il faut pour raconter une bonne histoire ?

L’acteur fut le plus catégorique et le plus rapide. Il eut un sourire malin et dit en caressant sa barbiche (les hommes étaient tous barbus ou barbichus) :

– Un personnage riche, dense, contradictoire et déterminé.
– Qu’est-ce que c’est que la détermination d’un personnage ? enchérit la réalisatrice.

Les deux autres soupirants avaient l’air aussi de se poser la question.

Ses enfants reculèrent leurs chaises pour se lever alors qu’il était sur le point de saisir la part de tendresse dans l’attitude de la réalisatrice envers l’acteur. A la moue agacé de son fils, il comprit que ses enfants l’attendaient. Il eut à peine le temps d’attraper au vol la proposition du scénariste, bras secs, longue barbe, crâne rasé, pointe noire sous la lèvre inférieure :

– un point de vue, des enjeux, une chute.

Le producteur un peu bedonnant insisterait sur la cohérence d’un univers et elle conclurait par une formule évidente qui unirait leurs trois propositions.

Dans la rue, en marchant derrière ses enfants, il se sentit fautif. Une faute profonde et informulée qui était peut-être celle de sa génération : l’incapacité à comprendre ses proches, ses familiers, les siens – toutes ces dénominations lui semblaient sonner faux. A la station de métro, il les arrêta et leur dit qu’il préférait rentrer à pied. Il promit à son fils de l’appeler dans la semaine. Il les embrassa et les félicita à nouveau, décréta que sa belle-fille était rayonnante. Ils se ressemblaient beaucoup : jeunes, responsables, soucieux. Ils n’allaient pas se séparer mais peut-être qu’ils achèteraient une maison.

Quand il revint dans la salle, le groupe était déjà parti. Trois autres trentenaires barbus et probablement artistes eux aussi les avaient remplacés. Il ressortit aussitôt.
Une jolie femme asiatique escortée de trois hommes, un manteau noir, un foulard rouge, ça ne devait pas être si difficile à retrouver. L’avenue, les trottoirs bondés, les rues adjacentes, les bus, le métro étaient autant de lignes de fuite. Il opta pour l’esplanade de la grande bibliothèque au bord du fleuve. Le groupe continuait sans doute de débattre à l’ombre du savoir.

Entre les quatre tours figurant des livres ouverts un vent tourbillonnant rendait impossible la poursuite d’une idée fixe et aucun groupe ne cherchait à résoudre une énigme. Il traversa l’esplanade contre le vent. Aujourd’hui même et chaque jour, il pouvait refaire sa vie : l’effacer et l’écrire, la dénuder et la travestir. Était-ce une idée folle qui germait partout dans la ville et contaminait ses habitants ?

Il la vit au loin sur la passerelle au dessus du fleuve : une silhouette noire, un foulard rouge, l’ordinateur sous le bras. Il reconnut également l’acteur qui l’enlaçait ou essayait de l’enlacer. Ils semblaient deux marionnettes libres qui jouaient à s’attirer puis à se repousser. Ils se séparèrent. L’acteur rebroussa chemin, la réalisatrice traversa le fleuve.

Parce qu’il avait soudain quelque chose à dire, quelque chose de futile et de ridicule dès que les mots accomplissaient leur service, il s’élança. Elle marchait vite, disparaissait dans les courbes de la passerelle à double inclinaison. Il dégringola les marches de l’esplanade, traversa le boulevard, croisa l’acteur penaud. Il voulut accélérer encore. Sa démarche lui semblait celle d’un homme malade. Les promeneurs s’écartaient sur son passage. Il fit une halte au point culminant de la passerelle. Ciel pur, eau brune : chaque élément, dans un sens, passait sous ses pieds et au dessus de sa tête. Il la vit entrer dans le parc sur l’autre rive. Cela lui redonna espoir. Il n’avait rien d’important à dire. Il voulait juste la voir encore.

Elle était assise sur un banc, à l’entrée du parc. L’ordinateur était ouvert sur ses genoux et elle regardait la vidéo. Son visage était grave, moins jeune qu’il l’avait cru tout à l’heure. Son foulard rouge était dénoué. A ses oreilles brillaient des petits serpents d’argent Il ne savait pas comment l’aborder, n’osait pas s’assoir à ses côtés. Il sentait la sueur couler dans son dos, sur sa poitrine, sur son front. Il s’essuya le visage d’un revers de main.

Elle releva la tête sans le voir. Il n’était qu’un vieil homme haletant. Puis leurs regards se croisèrent. Il éprouva une soudaine sympathie pour l’acteur éconduit. L’instant d’après, elle se leva, posa l’ordinateur sur le banc et fit un pas vers lui.

Il prit le temps de la regarder : ses yeux noirs s’ouvraient sur des gouffres, sa chevelure noire et dense appelait les caresses de mains puissantes, son cou fin et ponctué de grains de beauté appelait les baisers de lèvres pleines, sa taille fine, ses hanches minces ne rompraient sous aucun assaut. C’était à son tour de résoudre l’énigme. Alors sans mesurer la désolation qui accompagnait chacune de ses paroles, il proposa :

– Pour raconter une bonne histoire, il faut avoir quelque chose à dire.

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10 réflexions sur “Une énigme

  1. Bien sur, cette histoire m’interpelle en tant que scénariste-réalisateur. Et père… Je la trouve juste dans tous ses méandres. Il m’arrive d’écouter les autres parler, attablés à une terrasse, et même parfois d’intervenir quand cela s’y prête. Maintenant, la proposition finale du protagoniste me semble, de mon point de vue, sujette à discussion. C’est d’ailleurs intéressant. Je ne suis pas certain qu’une bonne histoire prenne sa source dans le fait d’avoir quelque chose à dire, cette volonté de dire peut même, donne parfois, des résultats décevants, didactiques. Long débat quoi qu’il en soit, ouvert…

    Aimé par 1 personne

    1. Merci Francis pour ce long commentaire. Je ne suis pas certain que le personnage soit quelqu’un de très fiable sur ce sujet qui prête à débat. J’espère que cette proposition finale ne sera interprétée comme la morale de l’histoire. Sinon, j’aurais échoué…

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      1. Non, pas comme une morale, mais comme elle conclut, elle laisse suggérer que c’est une vérité, voilà tout. J’ai beaucoup apprécié la description des sentiments du protagoniste dans le café restaurant, envers sa famille et ces clients artistes, dans laquelle on se retrouve.

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  2. Ce texte-ci m’a semblé particulièrement fluide et habile, Jérôme. J’ai bien senti, et tout de suite, ton personnage principal, et je l’ai suivi jusqu’à la fin… J’étais dans sa tête… de façon plus « serrée » je dirais… Bref, j’ai trouvé cette nouvelle bien ficelée et bien écrite.
    J’ai envie d’ajouter que le paragraphe qui commence par « Entre les quatre tours figurant des livres ouverts » et se termine par « contaminait ses habitants ? » me laisse un peu ambivalente. J’ai aimé l’idée semée voulant qu’on puisse refaire sa vie chaque jour, mais j’en aurais voulu un peu plus… et j’ai eu du mal à donner sa place à la question posée…
    Enfin, une coquille m’a fait buter à la toute fin : le verbe accompagner dans ton avant-dernière phrase.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci Caroline pour ta lecture approfondie. Je commence à mesurer la difficulté de l’écriture d’une nouvelle. Que faut-il développer ? Que faut-il effleurer ? Le passage qui te laisse sur ta faim ne me semblait pas si important que cela puisque le personnage est dans l’obsession de retrouver cette jeune femme. C’est juste une idée qui surgit puis qui s’éteint. Quant à la question posée, je me suis vite rendu compte qu’il n’y avait pas de réponse complète et satisfaisante. Elle n’est d’ailleurs pas à l’origine de ce texte. Merci aussi pour ton indulgence puisque tu nommes coquille ce qui est une grossière faute de français. Mais grâce à toi, je l’ai corrigée ! J’ai l’impression que ton commentaire va me faire progresser. Merci !

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