Trois pièces de cinquante centimes

Je dédie cette nouvelle à cette mendiante qu’il m’arrive de voir devant la boulangerie ou la poste. Elle ne me connait pas même si parfois nos regards se croisent. Je ne connais rien de sa vie ni elle de la mienne. Une pièce de monnaie est la seule chose qui nous relie.

Le soir, avant de m’endormir, quand la peur de mourir me prend, je cherche la moindre bonne action que j’aurais pu accomplir dans la journée. Les sourires, les compliments ne sont que politesse. Les prévenances, les beaux gestes attendent une réciproque. Les pensées, bonnes ou mauvaises, s’accomplissent rarement. Alors, je n’ai aucun joyau à me mettre sous la langue et la peur de mourir va me croquer entier.
Pourtant, je me souviens d’une aumône, tout à l’heure, pendant la pause déjeuner. Je suis sorti pour acheter une fougasse et comme la rue est en pente et que je viens d’en haut, je l’ai vu de loin la mendiante assise par terre, contre un arbre,  face à la boulangerie. Lorsque j’approche, elle se ratatine dans son jogging grisâtre et sous son foulard à fleurs. Je passe tête haute, visage de pierre, en calculant la monnaie dans mes poches : si je donnais chaque jour un petit quelque chose à tous les mendiants que je croise, dans trois mois je serais à leur place. La fougasse coûte trois euros cinquante et j’ai quatre euros sur moi. Je sais ce que je dois faire de la monnaie. En sortant, je croise le regard de la mendiante. Elle me guettait, je n’y échappe pas.
C’est une adolescente, de quinze ans à peine, aux grands yeux noirs, au visage rond avec des joues pleines et un léger duvet sur la lèvre supérieure. Sa main est ouverte, la mienne est fermée sur la pièce de cinquante centimes. Mais elle voit à travers mes doigts et aussitôt commence sa mélopée :
– S’il te plait, Monsieur, s’il te plait.
Ses mots agissent : je traverse le trottoir et m’accroupis près d’elle. J’ouvre la main et verse la pièce dans la sienne. Quand elle me remercie d’un sourire carié, son visage de mendiante victorieuse me renvoie à mon ordinaire de nanti qui cherche le sommeil, non pas l’oubli ou le pardon mais juste le sommeil. Est-ce que j’ai accompli une bonne action de cinquante centimes ?

J’ai bien dormi. Je me suis réveillé léger : la tête, le cœur, les pieds. C’était une bonne action car je ne me souviens d’aucun de mes rêves ni même de l’instant angoissant quand je m’endors. Avant de partir au travail, je puise dans ma réserve spéciale – un grand pot de verre où j’accumule la petite monnaie – une autre pièce de cinquante centimes.
Toute la matinée, je suis joyeux et efficace. Les dossiers les plus complexes sont expédiés en un tour de main. Dans la poche arrière gauche de mon pantalon se tient la pièce, cachée. J’évite la machine à café qui pourrait l’engloutir. A midi, je sors. Je descend à la boulangerie. L’idée m’effleure que la mendiante n’y est pas et qu’il n’y aura personne d’autre pour recevoir mon aumône.
Dès le haut de la rue, je vois quelqu’un contre l’arbre : un garçon. Je ne suis pas sûr qu’il mendie car il se tient debout, mains dans les poches. En m’approchant, je ne suis pas sûr non plus de sa pauvreté. Il porte un sweat à capuche gris, capuche relevée. Il n’y a pas de gobelet de plastique à ses pieds ni de carton de supplication. Je  l’observe et je trouve qu’il ressemble beaucoup à la mendiante d’hier. Aujourd’hui c’est peut-être elle et hier c’était peut-être lui.
J’entre, je fais la queue. Je n’ai rien prévu d’acheter mais j’ai un stratagème. Arrivé devant la boulangère aux joues roses, je me frappe le front et je fais demi-tour en prétextant la nécessité de trouver un distributeur de billets. Malgré les bonnes odeurs tentaculaires, je sors d’un pas décidé. Il est face à moi, tête baissée sous sa capuche. Je porte la main à ma fesse gauche. Qu’il le veuille ou non, il l’aura ma pièce.
Il n’a pas bougé, n’a pas relevé la tête ni croisé mon regard, n’a pas non plus ouvert la main quand j’ai tendu la mienne. J’ai posé la pièce entre ses pieds. Il finira par la ramasser et moi, ce soir, je dormirai bien.

Pièce ramassée ou pas ? Cette question me taraude. La bonne action est de donner. Qu’importe que le récipiendaire accepte ou refuse. La pièce n’a pu rester à l’abandon sur le trottoir. Pourtant, je me tourne et retourne dans mon lit. Quelque chose n’a pas fonctionné. Il faut sûrement que la pièce touche la paume du mendiant. J’aurais dû lui prendre la main et l’ouvrir. Les miennes sont croisées sur la poitrine le temps d’observer le plafond qui oscille comme le couvercle d’une boite. Je ne peux pas rester comme ça.
Je m’assieds sur mon lit. Mon appartement est minuscule. Je passe du lit à la cuisine et je prends sur l’étagère au dessus de l’évier le pot de verre de ma réserve spéciale. Combien y a-t-il de pièces de cinquante centimes ? Dix-sept, soit huit euros cinquante auxquels s’ajoutent treize euros quatre-vingt de pièces plus grandes ou plus petites, soit vingt-deux euros trente, soit quarante-quatre nuits de bon sommeil à condition de tout convertir et de bien faire les choses. Sur l’évier, je constitue des piles de pièces par valeurs décroissantes puis je retourne me coucher. Je m’endors aussitôt.
Je ne rêve pas, je refuse de rêver. Donc c’est vraiment qu’on me tire par la main pour me faire sortir du lit. Lorsque j’ouvre les yeux,  je suis devant l’évier où le pot de verre et les piles de pièces ont disparu sauf une pièce de cinquante centimes. A mes côtés, se tient la jeune mendiante. Je la reconnais à son foulard à fleurs noué sur sa tête. Je ne m’effraie pas de son sourire aux dents grises ni de sa taille qui varie à chaque fois que je la regarde. Ce qui compte, c’est qu’elle est là pour m’aider.
– Prends la pièce, Monsieur, et suis moi, me dit-elle, minuscule.
J’obéis : je donne la main à cette géante tandis que l’autre est fermée sur la dernière pièce de cinquante centimes. Nous sommes dehors en pleine nuit. Les trottoirs fuient sous nos pieds. Nous glissons dans la rue en pente jusqu’à la boulangerie qui resplendit d’un éclat d’or. Je n’ai besoin de rien mais je ne peux résister à l’odeur du pain chaud alors j’entre ou plutôt la mendiante me lance à l’intérieur.
Les vitrines et les panières sont vides. Il n’y a personne à la caisse. Je sors ma pièce et je la pose sur le petit plateau qui sert à rendre la monnaie. Quelqu’un va apparaître de l’arrière-boutique, un jeune homme – sweat gris à capuche, capuche relevée et tête baissée. Le comptoir nous sépare. La pièce luit entre nous. Il ne va pas la prendre. Il attend que je lui réclame quelque chose, c’est la règle du commerce. Je n’ai pas faim, je n’ai pas soif, je n’ai pas sommeil. Je crains juste la peur de mourir. Est-ce que je vais m’en sortir ? Voilà une question vague et précise à cinquante centimes. Mais ma langue fourche et je demande :
– Est-ce que mon tour va venir ?
– Les bonnes actions sont inutiles, me répondit-il, mais c’est la mendiante au foulard que je vois. Donne tout ce que tu as et ton tour viendra.
Je sors en étant étonné par la simplicité du conseil. J’ai l’impression que je le savais déjà. Le retour chez moi est pénible. Je suis seul. Elle et lui ont disparu. Mes pieds sont lourds. Un brouillard est tombé devant mes yeux. J’arrive juste avant le lever du jour. Quand je me glisse dans mon lit, je décide de changer de vie. Mais je rectifie aussitôt en me promettant de commencer à en avoir une.

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10 réflexions sur “Trois pièces de cinquante centimes

    1. Merci Charef pour cette double-lecture.Le flou du dénouement vient peut-être du fait qu’on ne sait pas si l’action est rêvée ou vécue. L’essentiel n’est-il pas que la (bonne) résolution finale est dirigée vers la vie plutôt que vers la peur de la mort ?

      Aimé par 1 personne

  1. Je suis conquise.
    Et ce passage en particulier remarquable, si troublant:
    « Aujourd’hui c’est peut-être elle et hier c’était peut-être lui. »

    A propos de bonnes actions, j’ai souvent pensé que ceux qui en accomplissaient en vérité n’étaient pas les donateurs, mais les bénéficiaires: ils nous permettent de nous sentir meilleurs en donnant (geste qui donne un peu d’aise à nos vies serrées aux entournures).
    Ce qui n’a pas de prix.

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  2. Bonjour, je suis tombée sur votre blog par hasard… Au détour d’une rue, j’ai vu de la lumière. J’ai regardé à l’intérieur et finalement, je suis entrée. Je vous laisse mon témoignage, qui ressemble au votre : je croise tous les jours un jeune homme et, de temps en temps, quand je peux, je lui laisse une pièce mais tous les jours, ce sont des bonjours de part et d’autre. Je suis poète et il m’a inspirée. Mal à ce qu’on m’a dit car le poème ne reflète pas ce que je ressens. Je vous le livre. A bientôt. Nanou

    Il avait une vie
    Avant d’être à la rue
    Il avait des amis
    Une femme?
    Le nom d’une rue
    Pour se poser
    Dormir et rêver.

    Il avait des amis
    Avant de n’être plus
    Qu’une ombre
    Un anonyme
    Devant les gens pressés
    Qui ne font que le zapper

    Il devait gagner sa vie
    Un travail, un emploi
    Des responsabilités
    Le sentiment d’exister
    Mais il n’a maintenant
    Que dans la main une Leffe
    Il n’est plus que S.D.F.

    Nanou Le 15 octobre 2015

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    1. Il y a dans votre poème la question que nous sommes nombreux à poser : Quelle était sa vie avant ? Son enfance ? Et que deviendra-t-il (ou elle) ? Quant au sentiment d’exister, il me semble qu’il dure tant qu’on regarde quelqu’un et qu’on lui parle, même pour un simple bonjour.
      Merci pour ce partage.

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