Anise Klotz

Il y a plusieurs semaines, j’ai acheté un recueil de poésie de la luxembourgeoise Anise Klotz : Somnambule du jour (poèmes choisis de 1966 à 2015) aux Éditions Gallimard. Je l’ai lu lentement, difficilement, non pas que ces poèmes soient complexes, au contraire. Ils sont brefs et écrits avec des mots simples. Mais ils contiennent une puissance métaphysique qui m’a d’abord rebuté. Il m’a fallu de la patience et de la disponibilité pour les laisser entrer en moi. Ils disent l’amour, la relation à la mère, au monde et à Dieu. L’écriture, la parole, la poésie sont souvent le propos des poèmes, comme dans cette sélection :

 

Écoute grincer mon poème
je le mélange
au sang et aux pierres

Tout poème est sans réponse

Océan sans fin
il se noie
dans un coquillage

Mes poèmes sont des pèlerins
qui se déchaussent
devant les paroles

Le langage
nous
envahit
comme le flux
de l’océan

Lorsqu’il se retire
du sable grince
entre nos dents

A PEINE

Un mot suffit
pour faire sauter le monde

La page bouge à peine
moins qu’une branche
après l’envol de l’oiseau

Et si mon poème n’était qu’un visa
pour un pays lointain
une facture impayée
un compte à découvert

Tout poème est à double sens
Celui qui lit – est lu lui-même
par le poème

Je ne trace pas de cercle
Je le franchis –

Je veux des mots
comme des éperviers
volant
fonçant
ivres de soleil
sanguinaires
sans pardon

Casser le mot
comme une noix
en extraire le noyau
le broyer entre ses dents
le recracher en poème

Chaque poème
est un fruit
de l’arbre de la connaissance

LA PAGE

La caravane de mes mots
traverse la page
désert blanc
sans repères
sans point d’eau

Le silence
contient
les plus beaux poèmes

Un mot
peut signifier le monde
sans être le monde

Il n’est que signe
sonorité

Le mot n’éclaircit pas
ne signifie rien en soi

Le poème le fait exister

Je dédie mes poèmes
à tout ce que je ne comprends pas

A tout ce qui existe
et que je ne vois pas

Je les dédie au silence
qui se trouve au fond
de chaque fracas

 

Quant au rôle du poète, à la place du poème (grandes questions !) Anise Klotz dit dans la préface:

Le poète s’abandonnant à ses forces créatrices peut redécouvrir ses racines profondément enfouies qui le relient au grand TOUT.

Le poème pourra donc contenir une projection d’une réalité qui n’existe pas encore et qui n’existera peut-être jamais.

Dans notre monde intérieur, nous sommes libres. Il n’y a ni contraintes ni obstacles. Notre poème peut donc se situer avant notre naissance comme après notre mort.

 

 

 

Publicités

18 réflexions sur “Anise Klotz

  1. J’aime particulièrement celui où elle parle du langage comme un océan, du bonheur que l’on ressent à marée haute nageant et inversement de la douleur qui est la notre l’on à marée basse, à bouffer du sable. L’alternance de marées hautes et basses, ça me fait penser à Victor Hugo qui fait aussi dans la métaphore maritime quand il compare Dieu à un phare à éclipse, alternance là aussi de présence et d’absence, de bonheur et de douleur. il y a un lien je crois entre l’absence et la poésie, un lien de cause à effet, c’est un peu comme si en l’absence de Dieu, la poésie se substituait à lui en attendant que sa lumière revienne. Bon, je m’arrête, je pars à la dérive…

    Aimé par 2 people

    1. Finalement non, je n’arrête pas, je reviens pour faire un copier-coller que je trouve très à-propos toujours autour de cette idée de va et viens de l’océan,

      « C’est gai, écrire. On peut écrire gaiement qu’on va se suicider. Écrire ne peut tendre qu’à l’ellipse, au poème; ou à l’illusion de l’efficacité. Le langage c’est un océan de mots. Pour ma part, ou je suis presque noyé dedans, ou, quand la mer se retire, je regarde, je marche sur ce qui reste. Des trous, des flaques. L’écriture fragmentaire, ce sont des flaques, ces restes marins, ces coquillages, ces témoins humides. Mon attention les sèche. A l’opposé du dis­cours continu, qui est la vie, entre du palpable et du rien. Un petit Poucet, sauf que j’ai les cailloux devant moi. Comment lire ces déchets? Il y a un temps, un moment, pour lire le jour­nal, pour lire un roman ou un poème. Mais des notes? Au-delà de la note, il y a, il n’y a que l’aphorisme, solitaire invétéré. Mots en froid. »

      Lu dans Echancrures de Georges Perros chez Calligrammes (1982):

      Aimé par 1 personne

  2. Bon jour,
    J’aime beaucoup.
    Je retiens par exemple :
    « Le silence
    contient
    les plus beaux poèmes »

    Et puis celui-ci
    « Un mot suffit
    pour faire sauter le monde »

    En tout cas merci pour cette découverte et ce partage. Je note 🙂
    Max-Louis

    J'aime

  3. « Tout poème est à double sens
    Celui qui lit – est lu lui-même
    par le poème »
    Celui-ci me rappelle ce que dit Anselm Kiefer à propos de ces toiles, le visiteur regarde les tableaux et est lui même regardé par les tableaux. Il y a ce flux d’échange de va et vient dans l’oeuvre d’art.
    Merci pour les poèmes mais aussi pour ta présentation qui me donne à entendre mieux la lecture d’un poème.

    J'aime

  4. Merci de m’avoir donné l’envie de m’intéresser à cette grande poétesse.
    En fait, ça se lit si vite (on commence par lire un poème, puis deux, puis trois et on finit le recueil) qu’on s’imagine que ça doit être facile à écrire !
    Les fulgurances s’imposent à nous et s’incrustent dans l’esprit et poussent à la réflexion, il n’y a vraiment rien de superficiel dans son écriture, c’est sûr !
    J’ajoute une contribution à l’article, un de ses petits poèmes en prose, extrait de son recueil « L’Avaleur de feu » paru en 2003 :

    Mon poème est une bête de sacrifice
    à fourrure noire
    De sa gorge incisée
    gicle le sang
    dont j’enduis le linteau de ma porte
    pour écarter tes malédictions

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s