La meilleure arme

Voici une nouvelle qui utilise des souvenirs mais qui n’en est pas un. Ceux qui me connaissent pourront essayer de démêler les fils de la fiction mais je ne crois pas que cela en vaille la peine. J’espère seulement que la lectrice ou le lecteur y trouvera de l’intérêt.

L’autre jour en me servant d’un cutter, j’ai pensé à mon père. C’était son arme favorite lors des combats de rue. Il disait que le bruit de la lame qui sortait cran à cran du manche suffisait à glacer le sang de ses ennemis. J’ai du mal à comprendre comment ce simple ustensile ait pu être son allié terrifiant mais il y a tant de choses que j’ignore de lui qu’il n’est pas si étonnant que je me sois posé cette question en découpant un morceau de carton.
Je n’ai jamais vu mon père se battre dans la rue mais j’ai entendu de sa bouche ses exploits. Au début des années 1960, le cutter était un objet rare, importé des USA et seulement connu dans les milieux du graphisme et de l’imprimerie. Face aux loubards armés de crans d’arrêt mon père tenait son rôle de dandy canaille qui sortait nonchalamment de la poche de son blazer non pas un étui à cigarettes mais un cutter dont la lame biseautée s’élevait lentement et en rythme. Je fais mieux que l’imaginer, je le vois combattre, jambes légères et bras souples, virevoltant, torréant, traçant comme pour faire œuvre des estafilades sur le visage de ses ennemis.
Mon père se battait toujours à un contre dix, minimum. Il venait toujours en aide à une femme sans défense ou à un vieillard humilié. Il gagnait tous ses assauts sans jamais être touché. Il laissait toujours ses ennemis s’enfuir, affolés par le sang qui coulait de leurs minces plaies. Pour signifier la fin de l’estoc, il rentrait d’un coup de pouce la lame dans le manche, rangeait le cutter dans la poche de son blazer puis rectifiait sa tenue.
– Mais il y a une arme encore plus efficace que le cutter, me disait-il, assis dans son grand fauteuil en cuir, un verre de whisky à la main.
Les yeux mi-clos, il me dévisageait et attendait que je devine. Maintenant, je revois son bureau aux murs couverts de vieux livres, les deux téléphones beiges posés à chaque extrémité de sa table de travail et, près de la fenêtre, l’énorme globe-terrestre qui s’ouvrait aux hémisphères et découvrait d’abord une odeur vertigineuse et douce puis des bouteilles d’alcool et des gros verres carrés. Je revois aussi le petit tabouret où je devais m’asseoir lorsqu’il me convoquait pour me parler. Bizarrement, je ne revois aucun cutter ni couteau ni poignard alors que je savais qu’il avait un revolver dans le tiroir du haut de sa table et des balles dans le tiroir du bas.
– Alors ? m’interrogeait-il avec un sourire qui ne me faisait pas sourire. Quelle est la meilleure arme ?
J’aurais pu dire le revolver mais je pressentais que ce n’était pas la bonne réponse. Si le revolver était la meilleure arme, il aurait pu facilement le glisser dans sa poche à la place d’un cutter et l’utiliser pour terrasser ses ennemis. J’aurais pu surenchérir et proposer le fusil automatique, la mitrailleuse, le bazooka, le canon mais mon père était un esthète que j’imaginais mal manier cette artillerie. Quand mon père reposait son verre vide en le faisant claquer sur la table, je regardais à peine sa main qui tremblait, sa main qui n’était jamais très loin de mon visage. J’avais enfin deviné la bonne réponse : le whisky. Un breuvage qui donne force et audace et qui rend invincible. Cela me semblait évident, surtout en détaillant l’étiquette de sa bouteille préférée : un gentleman en redingote rouge marchait fièrement, la canne à la main et le chapeau sur la tête. Il venait sans doute de se débarrasser d’une bande fripouilles ou il allait réparer une injustice.
– C’est l’injure la meilleure arme, me disait mon père en se resservant un verre. Les blessures de la lame cicatrisent toujours. Les blessures des mots restent ouvertes toujours. N’oublie jamais d’insulter ceux que tu veux détruire.
C’était son conseil ultime, peut-être son secret, mais je n’ai pas été capable de le suivre. Je me bats très peu et quand je me bats, je perds. Mais après chaque défaite je reconnais qu’il avait raison : les blessures des mots restent ouvertes toujours.

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9 réflexions sur “La meilleure arme

  1. C’est vrai. Si vrai.
    Ils peuvent être baume et caresse, les mots, autant que grande brutalité.
    Merci de le dire, de l’écrire.
    Ça me fait penser à une belle chanson de Louis-Jean Cormier, qui tourne beaucoup chez nous.
    En voici quelques mots :
    « parce qu’on s’est crié des mots qui ont sali tous nos plus beaux dessins
    on a hurlé des chaudières d’encre noire sur le bonheur »
    Voici un lien vers la vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=LhxPq-GqEuI

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  2. Je ne sais pas si les blessures des mots ne se referment jamais mais je préfère quelqu’un qui accepte de perdre à quelqu’un qui veut détruire l’autre. J’y vois d’un côté une sorte de noblesse, et de l’autre une vile bassesse.

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  3. Bon jour,
    Entre arme et mot, pour ma part ils sont équivalents. Je peux te dire que tu n’oublies jamais une blessure par une arme et des mots tout autant. En fait, la différence est le coup porté. A tel ou tel endroit, il n’a pas le même effet : arme ou mot.
    Max-Louis

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  4. Un mot, comme une balle dans un flanc que l’on ne peut extraire. Il se fait oublier souvent, un faux mouvement nous rappelle qu’ il est toujours là, enfoncé dans les chairs de la mémoire, et fait mal, de loin en loin.

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