Le Carrefour Pompadour

 

Je ne pense pas que les innombrables zones commerciales que l’on trouve aux abords des villes et même des villages soient des sources d’inspiration évidentes. Pourtant, elles me semblent  intéressantes. J’y vois une frénésie et une vacuité auxquelles je participe tout en détestant ces endroits qui m’effraient et m’écœurent.

 

Qu’est-ce qu’il y avait ici avant ? Des champs de carottes, poireaux, petits pois, pommes de terre pour nourrir l’ogresse capitale ? Des forêts coupe-gorges traversées d’un seul chemin que les marchands redoutaient de prendre ? Des plaines marécageuses où pataugeaient les aurochs ? Des savanes buissonnières où paissaient les rhinocéros laineux ? Et demain ? Après-demain ? Des parcs d’éoliennes ? Des fermes verticales ? Des ruines ? Une zone interdite nécessitant quarante siècles de quarantaines ?

 En l’an 7000, 8000 ou 9000, un archéologue cyborg dégagera au pinceau-laser les restes d’un caddy rouillé et se demandera quel culte pour quelle divinité était célébré autrefois aux abords d’une ancienne ville, c’est-à-dire ici et maintenant, en France, dans le Val-de-Marne ?

 Aujourd’hui, c’est une zone d’activité commerciale, une ZAC, qui se nomme le Carrefour Pompadour parce qu’au 18ème siècle, la belle marquise y possédait des terres. L’endroit naquit des trente glorieuses autour d’un axe routier et d’un rond-point où des magasins-entrepôts vendaient et vendent encore le nécessaire à vivre dans la dignité du temps. C’est-à-dire, par exemple : moquettes, vêtements, meubles, ustensiles fabriqués loin pour pas cher ; articles de bricolage et de jardinage pour un chez-soi fignolé dans les moindres détails ; écrans, ordinateurs, tablettes, téléphones inutiles ou précieux pour combattre l’ennui ; nourriture grasse, sucrée, salée, boisson gazeuse pour garder ses papilles d’enfant ; salle de fitness équipée de robots luisant de sueur pour que les humains vibrent et s’affinent toujours ; articles de sports dans un magasin où le lino pue le piétinement des soldes, où la moindre velléité d’exercice est rassasiée de matériels et vêtements complexes ; sans compter les entrepôts aveugles qui cachent la frénésie à roulettes des préparateurs de commandes pour les paniers remplis clics après clics sur internet.

Une fascination pleine de dégoût pour ce genre d’endroit me pousse à y aller voir. C’est tout près de chez moi, j’enfourche mon vélo.

En vingt minutes, le trajet me fait traverser trois pays : les pavillons proprets des bords de Marne, les immeubles cubes ou choux de Créteil, ville nouvelle de cinquante ans d’âge, et la voie rapide qui mène au Carrefour Pompadour. Elle n’est pas rapide pour les vélos et je tangue à chaque fois qu’un camion me met un vent. Je finis par passer sur le trottoir (pour quel piéton ?) où roule un autre vélo attelé d’une carriole sur laquelle branle une vieille machine à laver. A la tête de ce chargement, un adolescent pédale nonchalamment. Il ne va pas sur l’aire des gens du voyage aux abords du rond-point mais dans un campement caché quelque part au pied des énormes pylônes de l’échangeur autoroutier. Je le dépasse en me disant qu’il y aura toujours (dans cent ans, dans mille ans, dans dix-mille ans ) des récupérateurs, troqueurs, transformateurs. Hier, c’était le verre, aujourd’hui ce sont les métaux, les vieilles machines, demain les processeurs électroniques, après-demain le sable, peut-être. Tandis qu’il continue tout droit, j’oblique à droite dans une allée dont l’implantation me laisse perplexe puisqu’elle s’égare le long du grillage des gens du voyage – mais leurs caravanes sont immobiles au bord de l’autoroute. A vélo, la perplexité est dangereuse. Il faut avancer. Je suis seul et certain d’être seul sur cette allée jonchée de détritus. J’écrase un effilochement de plastique qui semble être la tentacule extrême d’une bête cachée derrière de dernier entrepôt de la ZAC. J’approche d’un bref tunnel incongru qui pue la pisse et m’asphyxie. Une pensée apocalyptique m’effleure : la fin du monde n’est pas seulement un moment mais aussi un endroit. A l’entrée du tunnel, un amoncellement de vieux matelas et carcasses de meubles mélaminés m’oblige à un écart. La déprime me guette, je m’apprête à faire demi-tour lorsque je me retrouve face à une Mercedes grise garée à la sortie du tunnel. Trois hommes s’affairent autour du coffre ouvert. Un quatrième vient vers eux. Il est sur une butte et descend un escalier de fortune aménagé dans la pente terreuse. Derrière lui, en contrehaut , s’alignent quatre cabanes de planches, cartons, bâches et tout autre matériau qui fabrique un chez-soi. Je suis au pied du campement caché et l’adolescent à vélo déboule près des cabanes pour décharger la machine à laver. Ces gens sont là pour faire affaire et je ne vais pas les déranger. Je n’ose pas sortir l’appareil photo que j’avais emmené. De quel droit je les aurais épinglés dans un album ?

 J’arrive enfin au carrefour qui est surtout un rond-point, l’un des plus accidentogènes de France. J’apprends le mot grâce au partage de savoir et je le comprends devant la noria explosive des véhicules qui tournent, détourent, déboulent, déboitent sans arrêt. Je m’élance (je pourrais rester sur le bord, me dire que la vie est folle et même faire demi-tour), il le faut. J’arrive à prendre l’embranchement de la première puis de la deuxième voie qui dessert la zone. Je ralentis et je regarde : les entrepôts-commerces aux vitrines masquées d’annonces de soldes ; les affiches partout, sur tous supports, presque à chaque mètre :  un an déjà pour le supermarché hallal, dix ans pour la foire à tout, la nuit du rire créole ou la sortie de l’Europe. Peu de gens en ballade, je suis le seul en fait car je ne peux pas nommer promeneuse la dame africaine qui ahane en portant à chaque main un essaim multicolore de sacs, ni les employés en pause-cigarettes, ni les jeunes couples qui remplissent ou déchargent des voitures tristement vides ou désolément pleines. Une autre pensée sombre me vient : le pire à craindre n’est pas la fin du monde mais l’agonie sans fin. Je la chasse aussitôt et en rentrant chez moi, je m’amuse à décaniller l’acronyme ZAC à chaque coup de pédale :

Zone d’Accomplissement du Consommateur

Zone d’Apprentissage de la Cupidité

Zone d’Apothéose de la Connerie

où le Zéphire Affaiblit Croupit

où la Zoumba Apparait Crédible

où Zola Accablé Craque,

Zone d’Aversion et de Curiosité.

Dans cent ans, dans mille ans, dans dix-mille ans, ce mot ne voudra plus rien dire et les archéologues n’y comprendront rien.

Publicités

11 réflexions sur “Le Carrefour Pompadour

  1. je note ce bel adage : « à vélo, la perplexité est dangereuse ». Jolie visite (paradoxalement) des non-lieux que nous surchargeons nos petits pays. Les archéologues y comprendront ce qu’ils y pourront, déjà nous-même n’y comprenons plus grand chose 🙂

    J'aime

  2. Comme ‘vy, je ne vais jamais dans les centres commerciaux… Et je reprendrai tes mots et dirai qu’ils sont pour moi comme ces voitures dont tu parles, soit « tristement vides ou désolément pleins »…
    des Zones d’Apathie du Coeur…

    J'aime

  3. Tu me fais remonter des dizaines d’années en arrière, quand j’habitais encore chez mes parents. C’était l’un des premiers centres commerciaux (sinon le premier peut être) ouvert autour de chez eux (à une quinzaine de kilomètres quand même) Nous y allions donc de temps à autre (pour le cinéma aussi). A l’époque, j’adorais y aller parce que c’était nouveau et attractif. J’avoue que ça fait longempts que j’évite ces endroits… J’aime beaucoup tes improvisations vélocipédiques autour de ZAC !

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s