Une promesse

Voici une nouvelle sur le mensonge, le voyeurisme et la procrastination :

Je ne vais pas gâcher ma journée. Je vais tenir ma promesse. Pas de procrastination, comme elle dit. Loin de moi la sérendipité : je vais chercher ce que je dois trouver. J’en ai la volonté, la bonne. Pour preuve, je me suis levé juste après son départ. Le verre de thé était encore brûlant quand je l’ai porté à mes lèvres. J’ai pris une douche. Je me suis habillé comme pour sortir. Je ne me suis pas rasé mais, de nos jours, cela n’a plus d’importance.
Le verre est presque froid, presque vide mais le sachet de thé peut encore servir. Je vais à la cuisine faire chauffer de l’eau mais auparavant je pose mon téléphone au centre de la table pour pouvoir répondre vite si elle m’appelle.
Elle ne m’appellera pas tout de suite. Elle m’enverra un texto. A quoi bon vider son forfait d’appels quand les textos sont illimités ? Elle me demandera ce que je fais. Je répondrai : « Je suis levé. Je me suis douché et habillé. » Elle rétorquera : « Ce que tu fais, pas ce que tu as fait. Tu as commencé ? » Je mentirai un peu : « Je m’y mets. J’allume l’ordi. » Elle m’encouragera : « Tu vas trouver, c’est sûr. Envoie-moi un lien si tu vois quelque chose d’intéressant. »
Trouver n’est pas si sûr. Je me suis engagé sur la recherche pas sur la trouvaille.
Mais le texto n’arrive pas. Je ne sais pas pourquoi (un tas d’explications combinant entre elles sont possibles) mais ça ne m’inquiète pas. Au contraire, ça me laisse un peu de temps pour faire ce que je dois faire, ce que je me suis promis en secret de faire et qui n’a rien à voir avec la promesse officielle. Je remonte les persiennes du salon, je tire les rideaux et je regarde par la fenêtre. Est-il là ? Toujours au même endroit ? Il est là mais pas au même endroit. Il a avancé de quelques mètres.
Comme il est lent, comme il est entêté, ce fragile vieillard. Vêtu de noir, coiffé d’une grande casquette, appuyé sur une canne, il traverse l’esplanade au pied de notre immeuble. Je l’observe depuis des jours. Il est si loin de moi en contrebas qu’il tient dans le creux de ma main. Ce serait prétentieux d’affirmer que je vais percer son secret mais je peux tenter de le comprendre. Ça justifie un réveil précoce et une promesse secrète.
L’eau bout. Le deuxième thé sera amer. Je rapproche ma chaise de la fenêtre. Je veux savoir comment il fait pour avancer alors qu’il a l’air complètement immobile. Pour l’instant c’est difficile de l’observer car il y a du monde sur l’esplanade mais dans une demi-heure, il sera seul et je saurai. En attendant, je suis tenté d’ouvrir la fenêtre pour qu’il me voie, lui aussi. Mais il est tellement courbé sur sa canne, ses paupières doivent être si lourdes et sa nuque si raide qu’il est peu probable qu’il lève la tête vers mon étage.
Les vibrations du téléphone me déconcentrent. Je décale mon regard à contrecœur pour lire le premier texto : « Ça va ? Qu’est-ce que tu fais ? »
Je me sens pas obligé de mentir tout de suite. Je réponds :
– je bois un thé.
– Ne perds pas de temps. Courage ! Je t’appelle tout à l’heure à la pause.
Je n’aime pas les appels de la pause. Il sont brefs mais chargés d’angoisse et ils me donnent mauvaise conscience.
Quand je tourne à nouveau la tête vers la fenêtre, je ne le retrouve plus puis je le retrouve : il a avancé d’au moins dix mètres en quelques secondes. Il est maintenant près du bac à fleurs, à nouveau immobile. Aujourd’hui, il joue à un, deux, trois soleils. Il est ultra-rapide ou statique suivant que je le regarde ou pas. La prochaine fois que je boirai une gorgée de thé, il sera à ma porte ou derrière moi et il me tapera sur l’épaule.
Cette avancée lui a donné du tonus : sa canne tâtonne en rythme et sa tête dodeline. Je m’aperçois même que sa casquette est pourvue d’un pompon et que ce pompon danse sur son chef. C’est drôle et inquiétant. Il risque de tomber. J’ouvre la fenêtre, je me penche, m’apprête à crier mais mon cri pourrait le faire sursauter, à moins qu’il soit sourd. Peu à peu, il se stabilise. Il ne devrait plus bouger pendant un long moment.
Depuis qu’il est près du bac à fleurs, deux choses ont changé : il est légèrement tourné vers la droite et son menton est levé à cent-vingt degrés environ. Ce qui veut dire qu’il me regarde et qu’il se dirige vers mon immeuble. A cette distance, il me voit comme je le vois, une simple silhouette. Pourtant je distingue une grosse paire de lunettes et un visage qui dégringole en replis. Surtout, je m’aperçois qu’il m’a repéré et que ses lèvres bougent. Il me parle, il vient me voir. Ce n’est pas un simple promeneur, c’est un envoyé qui a quelque chose à me dire ou pire, à me faire.
Je referme lentement la fenêtre et je recule. Dès que j’aurai tourné la tête, il sera au pied de l’immeuble. Je tends la main derrière moi. A tâtons, j’attrape mon téléphone. Je vois encore le haut de son buste. Je sais qu’il me regarde et qu’il me parle mais je fixe le pompon. Je tombe sur la boite vocale.
– Sais-tu le sort qu’on réserve au procrastinateur, au voyeur et au menteur ?
Le pompon disparait de mon champ de vision car maintenant il avance que je le regarde ou pas.
Le téléphone vibre, un texto :
– Qu’est-ce qui se passe ? Je n’aime pas ta voix.
– C’est une vraie question. Est-ce que je mérite une punition ?
– Calme-toi. Je suis en pause dans un quart d’heure.
Un quart d’heure alors que l’ascenseur grince déjà en remontant l’immeuble. Je finis mon thé. J’ai bien fait de m’habiller pour sortir. Si jamais il m’emmène, j’ai déjà mes chaussures aux pieds. J’attends devant la porte puis je me dis que je devrais aller à sa rencontre, qu’une clémence spéciale me sera accordée si j’ai cette attention.
Je suis sur le palier, je me sens calme. Mon cœur bat à peine. Quand les portes métalliques s’écartent, une lumière blanche m’éblouit. Je vacille une seconde puis j’avance pour qu’elle m’avale.

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18 réflexions sur “Une promesse

  1. Entre le balcon, ma chambre à erre et le pneu d’envie de commencer, que faire sinon se faire rembourser le billet…oui, mais il faudrait que je demande à quelqu’un d’aller à l’agence…
    N-L

    « Les atermoyeurs, procrastinateurs et lambins de mon acabit sont justement de ceux qui ne finissent rien et même ne commencent pas davantage » (Amiel, Journal,1866, p.455).

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  2. C’est bon ça ! Bien amené, le mystère fait naitre un malaise, une angoisse jusque dans la chute de l’histoire. Le genre de truc qu’on traine ensuite avec soi en se remémorant les étapes pour tenter de démêler les fils… du fantastique. J’aime beaucoup !

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  3. Joliment manoeuvré ; une part de quotidien, une dose de rapport de force, une portion de fantastique… et une intervention fatidique ! j’aime beaucoup ! Maintenant il ne faut pas laisser lecteurs et héros aveuglés par la grande lumière blanche…. vite, la suite !!

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      1. ça n’est pas le moment de procrastiner, j’entends le bruit de l’ascenseur qui monte…..
        Sérieusement, une suite, oui si l’idée s’en impose. L’histoire est complète telle quelle est ; je n’en demande plus que par pure gourmandise.

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