La rue des 3 canettes par Charles Marville

J’essaie de comprendre pourquoi cette image me fascine au-delà de la nostalgie d’un temps que je n’ai pas connu.
En 1865, Charles Marville photographie certaines rues tortueuses de Paris avant qu’elles disparaissent pour laisser place aux avenues rectilignes voulues par le baron Haussmann. Il ne le fait pas de sa propre initiative : il est missionné par le gouvernement du second empire pour un travail d’archives avant démolition. En 1865 la photographie commence. Les appareils sont lourds, encombrants, les temps de pose très longs. Les photographes sont des pionniers mais ils tâtonnent longtemps avant de maîtriser un procédé technique qui promet rien moins que de capturer une image exacte de la réalité. Même si cette réalité, dans le cas du travail de Marville, est fantomatique puisque aucune de ces rues ne va rester debout.
Je regarde la photo de la rue des 3 canettes avec au premier plan l’hôtel meublé, au deuxième plan le magasin de comestibles à l’angle de la rue de Perpignan, et, au fond, l’immeuble Guérin qui propose des chambres pourvues de cabinet. La rue est pavée, bordée de grossiers garde-corps. En son centre sinue le caniveau. Le cadrage qui souligne l’étroitesse de la rue, l’absence de ciel ou presque, ainsi que les nuances de gris de l’ombre à la lumière me donnent un sentiment de pesante tristesse. A travers cette photo me revient l’atmosphère étouffante des romans de Zola. Surtout, ce qui m’intrigue , c’est que cette photo est vide, comme évacuée quelques minutes avant sa destruction. Mais cette vacuité est un leurre. En réalité, au moment où Charles Marville appuie sur le déclencheur de son appareil, la rue des 3 canettes est sans doute pleine de passants. Pour qu’ils apparaissent sur la photo, il faudrait qu’ils s’arrêtent pendant de longues secondes, le temps de la pose. Mais ils sont trop pressés pour donner une minuscule part de leur existence. Pourtant, aux fenêtres des immeubles, j’aperçois des formes. Je devine des enfants ou des femmes cloitrés mais curieux des manigances de Charles Marville. Sans le savoir, sans le vouloir, ces femmes et ces enfants ont donné leur image et sont devenus les fantômes de la photo de la rue des 3 canettes. Je crois, et même je sais, que c’est cette présence fantôme qui me fascine.
Je concentre mon regard sur la fenêtre au dessus du magasin de comestibles, juste à côté de la plaque de la rue de Perpignan. En bas, à droite du rectangle noir de la fenêtre, je vois la silhouette d’un enfant. Mais peut-être est-ce un vieille femme ratatinée qui ne sort plus de chez elle. L’ombre de la fenêtre attire mon regard. J’imagine que cette obscurité n’est pas seulement celle d’un appartement pauvre mais qu’elle est aussi l’orifice d’une obscurité plus grande qui déborde de l’immeuble, de Paris et du 19ème siècle pour rejoindre, goutte à goutte, chacun de mes rêves. Je me persuade que l’enfant ou la vieille femme est une figure fantôme qui peut apparaître dans chacune des rues tristes que je fréquente -et ces rues quadrillent une grande ville mentale qui se superpose plus ou moins exactement à une grande ville réelle à condition toutefois de pouvoir vivre et rêver en même temps. Par ricochets de la mémoire, je me souviens avoir été de leur côté, immobile devant une fenêtre à regarder le flot de la vie qu’aucun sortilège ne peut retenir. Peut-être que ma silhouette, comme la leur, a laissé une trace sur une rétine, dans une mémoire ou dans une histoire?
Qui aujourd’hui reste plus d’une heure devant une photo ou derrière une fenêtre ? mais c’est au moins le temps qu’il me faut pour raviver les fantômes, imaginer leur présence et mettre des mots sur ma fascination.

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11 réflexions sur “La rue des 3 canettes par Charles Marville

  1. En errant dans Paris, on peut encore découvrir ce genre de ruelles. Mais tu as raison, toute la magie vient de ses ombres et du fait que cette rue n’existe plus. Nous revenons à la notion de mémoire. D’une mémoire que nous n’avons pas vécue mais qui persiste, comme la persistance rétinienne ou photographique…

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    1. C’est vrai, tout dépend de la persistance, de la « liberté de mémoire » comme tu l’écrivais récemment en parlant des photos de ton père. Quand aux ruelles de Paris, je les trouve moins mystérieuses qu’une zone commerciale de banlieue. Mais ce n’est que mon point de vue.

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  2. Je me suis tellement penchée sur des photographies de ces époques à vouloir voir au travers du temps qu’en te lisant mes pensées précédaient tes mots comme si je les entendais avant de les lire. Alors je souriais de connivence à cette fascination partagée.

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  3. Ces moments passés dans ta tête et ton regard, dans ces nouvelles des derniers temps, sont beaux, c’est le meilleur mot qui me vienne… et le moment d’aujourd’hui me touche tout particulièrement, dans cette vieille rue qui n’existe plus, cette vieille rue de Paris, Paris qui sait tant de choses. Paris que j’aime tant.
    Il y a aussi sans doute que cette photo me touche beaucoup, d’abord parce que je la trouve très belle, et aussi parce qu’elle évoque pour moi quelque chose d’une intimité perdue… être proches les uns des autres… s’entendre vivre… et mieux en savoir, peut-être, l’espèce que l’on est… autant de nous à la fois… devant l’impossibilité de portes complètement closes…
    Merci, Jérôme.

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  4. « Le portrait de Jennie »
    Le passé, le présent, l’abolition du temps, franchir le cadre comme on entre dans une pièce, la photo, mince frontière entre hier et aujourd’hui. J’entends in petto les sons, les voix absentes des passants, je ferme les yeux, les odeurs montent.

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