L’incident voyageur

Le quai est bondé. Le panneau lumineux annonce le prochain métro dans 17 minutes. Pour ceux d’en face, c’est pareil : serrés, agglutinés et de nouvelles personnes affluent. Les haut-parleurs diffusent un message d’excuse où il est question d’incident voyageur. Mais nous savons tous que cela veut dire suicide ou tentative de meurtre. Les imprudents au bord du quai prennent peur et reculent de quelques centimètres. Moi je suis coincé contre un mur, près d’un distributeur à friandises et je sens que la moindre pichenette sensorielle va me faire flancher. C’est l’odeur musquée de ce beau gosse qui est le déclencheur. Il a cru bien faire en s’aspergeant de déodorant pour être irréprochable comme lui a appris sa mère. Les cheveux au gel, les vêtements luisants et ajustés, le tatouage tortueux dans le cou, c’est pour affirmer sa position de jeune mâle alpha, comme son père autrefois. Quand mon regard devient mauvais, quand mon esprit dézingue quelqu’un au hasard, je sais que c’est le moment de déguerpir.
Je cours dans les couloirs, je grimpe l’escalator et je remonte à l’air libre. J’émerge dans la nuit souillée de lumière. En ce moment, je travaille dans les beaux quartiers, le huitième arrondissement. Je pourrais retourner au bureau. J’hésite un instant et j’ai tort. On me bouscule pour m’enfoncer sous terre et on m’expulse pour me livrer à l’avenue, la plus belle du monde, parait-il : les Champs-Élysées. Alors c’est ça le paradis à 7 heures du soir ? Monter, descendre, avaler des hamburgers, boire de la glace pilée, reluquer des voitures, faire la queue pour de l’action en 3D et un seau de pop-corn ?
J’ai pourtant de bons souvenirs ici. Ma mère a travaillé 30 ans dans ce grand cinéma en face du métro. Elle voyait tous les films et me faisait entrer gratis. Et c’est dans une autre salle Art et Essai du quartier que mon père m’a emmené voir son film préféré : un homme parti de rien, arrivé à tout et redevenu rien, en deux parties, avec des perruques et un duel dans une grange. C’était un cinéma austère dans une rue en contre-haut. Pas question d’y manger du pop-corn. Il faut que je retrouve ce cinéma et que je sache quel film est à l’affiche. Cela ne m’aidera pas à comprendre le monde et à aimer les gens. Mais ça éclairera peut-être ma soirée d’une joie futile qui me donnera le courage de rentrer chez moi.
Je descends les Champs-Élysées jusqu’au rond point puis je les remonte sur le trottoir de droite. A chaque rue adjacente, je penche un peu la tête et j’attends un déclic ou une voix qui me dirait : « C’est la bonne, vas-y ». Mais au bout de trois ou quatre rues, rien ne survient et je me décourage. Je traverse la grande avenue, piéton docile parmi les dociles. Ce n’était pas un si bon souvenir finalement. Après le film, nous avons cherché un restaurant chic mais nous avons été refoulés de partout et mon père a failli se battre avec un des larbins à l’entrée. Au moment de retourner dans notre lointaine banlieue, il s’est aperçu qu’un des pneus de son Austin Mini était crevé et nous avons dû cavaler pour attraper le dernier train, gare Saint-Lazare.
Le temps passe mais il n’est pas si tard alors je fais ce que je sais faire : marcher au hasard, dériver.
Les rues sont hautaines et froides, les immeubles plus menaçants que des falaises. Pourtant les hommes rêvent de les gravir à mains nues jusqu’au dernier étage, de grimper sur le toit pour dominer la ville : le héros du film, mon père, le beau gosse du métro, presque tous. Moi je préfèrerais que tout s’écroule et tant pis si je meurs dans l’éboulis. Cela me fait rire ou plutôt ricaner et je lance quelques rafales de regard laser. Je vise les fenêtres éclairées où j’espère le beau monde réuni. J’imite le bruit des explosions et l’agonie des puissants. Je détruis la moitié de la rue, je décapite cet immeuble que je trouve particulièrement arrogant avec ses divinités sculptées au dessus du porche. J’attends avec impatience l’arrivée des forces de l’ordre : gaillards cuirassés, camions blindés, hélicoptères auxquels j’infligerais la misère. C’est à ce moment que je trébuche sur un carton qui était la couche de deux clochards dans la descente d’un parking.
Plutôt de deux hommes dont les regards moqueurs me font comprendre qu’ils m’observaient depuis quelques secondes. L’un d’eux s’avance. Il est vêtu d’une grisaille indistincte et son odeur humide me serre le cœur. Son visage est devenu grave pour s’accorder aux mots qu’il va dire :
– Mon compagnon et moi sommes en difficulté. Auriez-vous un peu d’argent pour nous aider ?
Déjà, je vide mes poches mais ce n’est pas assez pour me délivrer de la honte. J’ai donné, ils ont reçu. Tandis qu’ils reforment leur abri, je rebrousse chemin en baissant la tête, persuadé que des gens m’observent aux fenêtres des immeubles.
J’ai fini par retrouver la rue et le cinéma : la rue Balzac et le Balzac. A l’affiche, il y a un vieux film italien : l’histoire d’un homme qui vole un vélo et qui se fait prendre sous les yeux de son fils. L’incident voyageur doit être terminé maintenant. Dans le métro, je suis à ma place.

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14 réflexions sur “L’incident voyageur

  1. Encore une très belle nouvelle. Le Balzac, j’y ai des souvenirs également. Et le voleur de bicyclettes, grand film italien également (je ne me souviens plus du nom du réalisateur), poignant, noir et drôle comme ils savaient le faire dans les années soixante dix quatre vingt.

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    1. C’est Vittorio de Sica, le réalisateur. Le film est sorti en 1948. Les réalisateurs des années 50-60 le considéraient comme un patriarche. Il a fait une comédie sociale et poétique très belle : Miracle à Milan. Bref, j’aime beaucoup De Sica !

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  2. Que j’aime, Jérôme, assister à tes déambulations. Encore, encore, ai-je envie de demand… d’exiger.
    Le Balzac, j’y suis allée une fois, ce n’est pas du tout mon quartier les Champs, je suis plutôt du côté des Halles, le centre, là où tout converge, mais ce film… ??? il ne passait qu’au Balzac, alors comme j’étais dans une période affamée de cinéma du monde, j’y étais allée, il passait dans la grande salle et il y avait un piano à queue… une scène de cinéma comme on en faisait avant, qui pouvait se transformer en scène de spectacle. Je m’étais dit que j’y retournerai, parce que j’avais bien aimé ce cinéma, mais j’aime pas les Champs, ils me mettent le moral en berne.
    – Barry Lindon ? les perruques, le duel dans la grange, ce pourrait être…
    Ah oui, et puis cette phrase particulièrement : « Monter, descendre, avaler des hamburgers, boire de la glace pilée, reluquer des voitures, faire la queue pour de l’action en 3D et un seau de pop-corn ? »
    Encore, Jérôme, encore…

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      1. Moi qui ai tendance à fuir quand je vois un texte de plus d’une dizaine de ligne, tu arrives à me happer à chaque fois. Je serais curieux de voir si j’irais jusqu’au bout d’un de tes romans… Je lâche vraiment très vite sauf pour qui tu sais sans doute, toi qui visite régulièrement mon blog. J’aimerais bien faire une tentative mais au cas où tu me donnes à lire, tu es prévenu, je suis un mauvais lecteur, très mauvais et il ne faudrait pas tenir compte de mon jugement sauf si il est bon…

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        1. Merci du compliment. En principe les bons romans on ne les lâche pas. J’espère que le dernier sera le plus prenant possible. Quant à « qui-tu-sais » (je dirais MD), j’ai parfois été complétement happé par ses romans, les premiers, et parfois j’ai laissé tomber. Mais la lecture, c’est aussi une question de moment, de disponibilité. Le lecteur peut être mauvais aussi…

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