Les fourmis de la misère

J’étais parti à la rencontre des fourmis mais je ne les avais pas trouvées. Ce n’étaient pas des fourmis ordinaires, noires ou rouges, mais des fourmis électroniques qui défilaient sur un panneau lumineux, Porte de Pantin à Paris. A chaque fois que je passais sous le pont du boulevard périphérique, je me demandais ce que voulait dire cette installation. Le plus souvent, j’étais en voiture, coincé dans un embouteillage et je voyais une fourmi puis trois puis quatre cheminer l’une derrière l’autre et parfois se réunir pour former un globe terrestre qui s’effaçait avant que les fourmis reviennent, une puis trois puis quatre.
Je trouvais qu’elles se moquaient de nous : « Vous les humains, vous défilez sans jamais dévier, programmés par des actions dont le sens vous échappe. Vous avez beau parader au volant d’une voiture ou de vos certitudes, vous êtes dans votre existence l’égal d’une fourmi ». Mais peut-être que le message était plus politique : le conducteur comprenait qu’il était coincé dans une file comme les fourmis dans la leur et il jurait désormais d’emprunter les transports en commun pour venir à Paris. Sur internet, je trouvai facilement une explication à cette œuvre. Il s’agissait d’une installation de l’artiste autrichien Peter Kogler et son intention était de nous faire prendre conscience de notre insignifiance individuelle et de notre cohérence collective, quelque chose comme ça.
Je ne m’étais pas posé la question de savoir pourquoi je traversais la ville pour voir défiler des fourmis électroniques. Je voulais sans doute mettre à jour un désir opaque, mais en vain. Le panneau était éteint. Les fourmis se terraient quelque part.
J’avais un souvenir sombre et triste de ce coin de Paris, peut-être un des derniers où la pauvreté se montrait dans la rue. Mais en approchant du pont du périphérique, je dus constater que quelque chose avait changé. Il y avait davantage d’espace et de clarté. Les trottoirs étaient propres, les murs sans graffitis. Personne ne mendiait ni ne semblait à la dérive. L’endroit était presque désert. Ce fut une double sonnerie légère qui me fit comprendre le changement : le tramway arrivait dans mon dos. L’aménagement nécessaire à son passage avait urbanisé l’endroit. Bientôt le quartier s’embourgeoiserait alors que quelques années plus tôt il semblait destiné à la pauvreté.
Je pensais aux marchés de la misère : ces étalages à même le sol d’objets usagés, de produits avariés, vendus quelques centimes d’euro dans le seul but d’avoir de quoi manger le soir – ou de quoi boire ou se droguer ou dormir. Je ne sais pas si c’est sous ce pont du périphérique ou ailleurs, si j’invente ou si j’arrange mais je me revois passant là par hasard et remontant l’alignement des étalages tenus par autant d’hommes que de femmes mais chacun seul derrière ses trésors-immondices. Les quelques clients étaient à peine moins pauvres que les vendeurs et menacés de basculer très vite de leur côté. Forcément, j’avais honte et je baissais la tête car avec l’unique billet de mon portefeuille, la plus petite coupure, je pouvais acheter la totalité de la marchandise et je n’en faisais rien. Le dernier miséreux présent vendait une dizaine de livres de poche jaunis. Etre dans l’obligation de vendre ses livres était le signe d’une pauvreté extrême surtout quand on devine la valeur nulle d’un livre de poche dans l’économie de la survie. Mais à présent la Porte de Pantin était nettoyée et pacifiée : une paix destinée à ceux qui trouvent le repos dans l’ignorance de la misère.
J’avançai sous le pont, vers la banlieue, vers Pantin, et tout de suite je vis une troupe d’enfants roms qui lavaient les pare-brises des voitures arrêtées aux feux. J’écris « une troupe » comme si leur activité était un spectacle de rue alors que c’était une organisation. Dès l’arrêt des voitures, deux enfants de six ou sept ans se précipitaient sur les pare-brises, les aspergeaient et passaient la raclette avec entrain. Deux autres, âgés d’une dizaine d’années, les regardaient accroupis près du seau d’eau. Plus loin, sur le trottoir d’en face, un adulte les surveillait. Plusieurs équipes étaient prêt à agir et se relayaient de sorte que peu de voitures leur échappaient. Pourtant, une journée de travail ne devait pas leur rapporter grand chose. Il ne leur manquait qu’une matrone sur le trottoir pour dire la bonne aventure mais il y avait si peu de piétons que ça n’en valait sans doute pas la peine.
J’aurais pourtant été un bon client aux mains ballantes, faciles à prendre et à déchiffrer. Il n’aurait même pas été nécessaire de lire les lignes de ma paume ni de dire vrai. Une fois, en rentrant chez moi à pied après mon travail, j’étais passé près d’un campement accolé à un supermarché. Une femme m’avait alpagué, saisi et retourné la main et lu l’avenir d’autorité. Épouse, enfants, voiture, maison : tout m’était promis en une seule phrase. Pour payer cette prophétie ordinaire qui s’était déjà en partie réalisée et surtout pour que cette femme au regard noir me relâche dans l’eau trouble du présent immédiat, je sortis l’argent que j’avais en poche et le lui donnai.
Puisque les fourmis lumineuses avaient déserté le pont, puisque l’arrivée du tramway avait chassé la pauvreté la plus pouilleuse, puisque les romanichels nettoyaient les pare-brises plutôt que de lire dans les mains, je conclus que cette dérive n’avait aucun sens. Je n’avais plus qu’à faire demi-tour et rentrer chez moi.
En revenant sur Paris, je vis l’imposante carapace de la Philharmonie, posée comme un scarabée luisant à l’entrée de la ville. C’était peut-être ça désormais qui allait prendre toute la place dans ma mémoire ou le détail que je verrais avant de descendre dans le métro : le bonnet multicolore d’une jeune femme qui pédalait hardiment sur un vélo attelé d’une remorque ou la vieille dame toute en rose qui sortait d’une pharmacie en s’appuyant sur un tabouret pliable comme sur une canne ou le pigeon qui après un parfait vol plané atterrissait au pied d’une poubelle.

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11 réflexions sur “Les fourmis de la misère

  1. Ces choses que j’ai vues aussi (excepté les fourmis) et que tu énumères et décris si bien qu’elle me sont présentes en complicité devant mon écran. C’est drôle que tu vois un scarabée pour la Philharmonie, moi, chaque fois que nous passons devant en voiture, je dis comme un salut à un dieu : « le grand serpent lové », et j’ai alors l’impression de le voir respirer.

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      1. J’ai jamais vu le scarabée, même du bas, peut-être trop obsédée par le serpent qui m’a sauté dans l’oeil. J’ai pris pas mal de photos. De quel côté est le trottoir dont tu parles ?

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        1. Le trottoir de l’avenue Jean Jaurès. L’image du scarabée implique que ce bâtiment s’est posé là par la voie des airs et qu’il peut repartir un jour de la même façon. Mais ce n’est qu’une interprétation.

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  2. Je passe souvent par cette porte, habitant non loin de là. Et je me demandais aussi souvent qu’elle était le sens de ces fourmis, ironiques et qui souvent avançaient plus vite que moi au volant (c’est une porte pratiquement toujours encombrée…). Donc, déjà, merci pour l’explication, je ne me suis jamais donné la peine de la chercher et finalement, elle correspond aux réflexions que toi et moi nous nous sommes faites (ce qui démontre que l’œuvre de l’artiste à atteint son but). Quant au bâtiment de la philharmonie, il me plait beaucoup, intérieur et extérieur. Il tient en effet un peu du reptile, mais aussi d’un pic enneigé. Beau texte en tous cas !

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  3. Paris, Montréal, mêmes combats, mêmes histoires.
    Texte… nécessaire. Et beau. Parsemé de perles. Celle-ci par exemple : « …une paix destinée à ceux qui trouvent le repos dans l’ignorance de la misère. »

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  4. Bon jour,
    Je ne connaissais pas les fourmis de Peter Kogler. 🙂 Au départ de la lecture, je ne comprenais pas et je me faisais référence aux puces … électroniques dont nous sommes tous porteurs. 🙂
    Au récit je retiens ces mots : « … cette femme au regard noir me relâche dans l’eau trouble du présent immédiat … ». Et dans cet extrait de phrase, tout est là, de notre présent, dont nous sommes dépossédés, trop souvent, du naturel de la Nature. 🙂
    Max-Louis

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    1. Merci Max-Louis. Il fallait être passé par là pour connaître ces fourmis. Je ne suis pas sûr que tous les automobilistes de la porte de Pantin aient apprécié l’œuvre. Quant au présent immédiat, personne ne peut le saisir…

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