Les femmes pashtounes

Je viens de retrouver un petit livre de poésie que j’avais lu dans les années 90 et qui m’avait fortement marqué.

il s’agit de : Le suicide et le chant, poésie populaire des femmes pashtounes, traduit par Sayd Bahodine Majrouh et André Velter aux Éditions Gallimard.

A la deuxième lecture, j’ai retrouvé la fulgurance de ces poèmes courts, écrits par des femmes afghanes, les pashtounes, analphabètes, mariées de force dès la puberté, bêtes de somme de leur mari qui est, soit un vieillard, soit un enfant et qu’elles appellent toujours entre elles « le petit affreux ». Ces poèmes, les landays, sont leur seul espace de liberté provisoire. La liberté définitive étant la mort qu’elles se donnent, généralement par noyade, pour échapper à l’esclavage matrimonial. Ces poèmes disent l’intensité de l’amour secret, celui offert à l’amant au détriment du mari. Ils chantent la liberté des corps jeunes face aux écrasantes traditions mais aussi la mort comme délivrance et comme défi. Ce livre est une aventure éditoriale puisque ces chants ont été collectés dans des camps de réfugiés en Afghanistan, au début des années 1980, lors de l’invasion soviétique. Le collecteur, Sayd Bahodine Majrouh, intellectuel afghan dut user de toute sa persuasion pour recueillir les chants de ces adolescentes fières et méfiantes. C’ est aussi un hommage du poète français André Velter à son ami Sayd Bahodine Majrouh, assassiné en 1988.

Voici quelques extrait de la préface :

« Quelque chose de simple et d’essentiel s’affirme constamment ici : le chant d’un être terrestre, avec ses soucis, ses inquiétudes, ses joies et ses plaisirs ; chants qui célèbrent la nature, les montagnes, les vallées, les forêts, les rivières, l’aube, le crépuscule et l’espace aimanté de la nuit ; chant qui se nourrit aussi de guerre et d’honneur, de honte et d’amour, de beauté et de mort.
Cependant, la grande originalité de cette poésie populaire, c’est la présence active de la femme. […] Elle s’impose surtout en tant que créatrice, en tant qu’auteur et sujet de nombreux chants. Ainsi un genre exige-t-il toujours sa participation : le landay qui signifie littéralement « le bref ». il s’agit en effet d’un poème très court, de deux vers libres en neuf et treize syllabes, sans rimes obligatoires mais avec de solides scansions internes. […]Comme un cri du cœur, comme un éclair, comme une flamme, le landay par sa brièveté et son rythme capte l’attention. […]Chaque après-midi quand les filles du village s’en vont puiser l’eau à la source […] de nouveaux landays s’improvisent, et les meilleurs d’emblée s’ancrent dans la mémoire collective. »

Voici 12 landays des femmes pashtounes :

1
J’aime ! J’aime ! Je ne le cache pas. Je ne le nie pas.
Même si on m’arrache au couteau pour cela tous mes grains de beauté.

2
Hier soir j’étais près de mon amant, ô veillée d’amour qui ne reviendra plus !
Comme un grelot, avec tous mes bijoux, je tintais dans ses bras jusqu’au fond de la nuit.

3
Donne ta main mon amour et partons dans les champs
Pour nous aimer ou tomber ensemble sous les coups de couteaux.

4
Vite mon amour je veux t’offrir ma bouche !
La mort rôde dans le village et pourrait m’emporter.

5
En secret je brûle, en secret je pleure,
Je suis la femme pashtoune qui ne peut dévoiler son amour.

6
Viens et sois une fleur sur ma poitrine
Pour que je puisse chaque matin te rafraîchir d’un éclat de rire.

7
Apprends à manger ma bouche !
Pose d’abord tes lèvres puis force doucement la ligne de mes dents.

8
Viens mon aimé, viens vite près de moi !
Le « petit affreux » sommeille et tu peux m’embrasser.

9
Je saute dans la rivière, les flots ne m’emportent pas.
Le « petit affreux » a de la chance, toujours je suis rejetée sur le rivage.

10
Ton amour c’est de l’eau, c’est du feu,
Et des flammes me consument et des vagues m’engloutissent.

11
Je me suis faite belle dans des habits usés
Comme un jardin fleuri dans un village en ruine.

12
Mon amant est collier à mon cou.
Il se peut que j’aille nue, mais sans collier, jamais !

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11 réflexions sur “Les femmes pashtounes

    1. La préface est le travail commun d’André Velter et de Sayd Bahodine Majrouh. En revanche, la postface est un hommage d’André Velter à son ami afghan mort quelques années avant la réédition du livre.

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