Les yeux noirs de l’enfant sauvage

Celles et ceux qui ont fréquenté les internats dans leur enfance savent que ce sont des lieux où se déroulent en secret de nombreuses histoires. En voici une :

Un dortoir de cent lits alignés au cordeau dans un internat catholique quelque part sur les hauteurs de l’ouest parisien : j’y étais. Je faisais partie de ces cent collégiens –tous garçons, bien sûr- qui bénéficiaient, de jour comme de nuit, de l’excellence pédagogique des frères jésuites. L’intime contrôle de soi nous y était inculqué dès le premier soir : avant le coucher on nous incitait à faire, en notre for, un examen de conscience détaillé. Qu’avais-je bien pu commettre de bien ou de mal aujourd’hui ? Et cette nuit la tentation –mais quelle tentation ?- me laisserait-t-elle tranquille ? D’une façon plus efficace la surveillance de nos faits et gestes était assurée par des adultes.
A vingt et une heures, nous nous tenions immobiles devant nos lits et nous attendions que les pions (je me souviens d’un petit barbichu et d’un grand blond) nous donnent l’ordre de nous coucher. Trente minutes étaient alors consacrées à la lecture du livre hebdomadaire autorisé et même à la rêverie à condition de rester dans son lit. Si l’un d’entre nous avait besoin d’aller aux toilettes, il devait lever la main et attendre que le petit barbichu ou que le grand blond lui donne l’autorisation. A vingt et une heures trente, c’était l’extinction des feux. Les pions dormaient parmi nous mais dans une alcôve où une lampe restait allumée jusqu’à vingt-deux heures trente environ. Ensuite, dans l’obscurité, nous dormions et rêvions en escadrille jusqu’au lendemain matin, sept heures.
Mais j’avais beaucoup de mal à trouver le sommeil. Mes voisins ronflaient ou se masturbaient. Dans l’alcôve, des ombres m’inquiétaient. J’avais peur d’avoir une crise d’asthme ou de pisser au lit. Je n’avais pas révisé le contrôle de maths du lendemain. Les raisons ne manquaient pas mais la plus sérieuse était que depuis plusieurs soirs, je voyais trois silhouettes se faufiler hors du dortoir. Mon lit était au bord de l’allée centrale, face à la porte, et je n’avais aucun doute : trois collégiens fuguaient chaque nuit et revenaient bien après que je fusse endormi. Il me fallut une semaine pour comprendre leur manège et les identifier. C’étaient trois redoublants qui dès la rentrée avaient choisi les trois places les plus proches de la porte. Ils connaissaient les habitudes des pions, s’évadaient à heure fixe, vivaient sans doute une grande aventure puis retournaient se coucher très tard.
Un soir, j’entrepris de les suivre à quelques mètres de distance. Dès que je sortis du dortoir, mes angoisses de collégien s’envolèrent. J’avais envie de courir dans les couloirs, de dévaler les escaliers, d’ouvrir toutes les portes mais je devais rester prudent et surtout invisible. Dans la pénombre, les trois fugueurs descendirent l’escalier jusqu’au rez-de-chaussée. Ils arrivèrent au grand hall où, à chaque début d’année, le frère directeur prononçait un discours devant les parents et les élèves réunis. En file indienne, ils longèrent les murs comme pour éviter un détecteur de présence. J’hésitai à les suivre. Le hall m’impressionnait. Il me semblait plus haut, plus vaste, plus solennel qu’en plein jour. J’attendis qu’ils aient atteint le couloir des classes pour m’élancer. En passant près des portes vitrées qui donnaient sur la cour, l’éclairage extérieur me mit mal à l’aise. N’importe qui pouvait me voir et me reconnaître.
Ils remontèrent le couloir des classes en hurlant et ce hurlement qui explosait en rire voulait dire merde aux pions, aux profs, au surveillant général, au frère directeur et même à la famille. Le lendemain matin, quand ils formeraient le rang, ils afficheraient un sourire narquois qu’eux seuls pourraient comprendre. Passée la dernière classe, ils tournèrent à gauche et descendirent l’escalier qui menait au sous-sol.
Ce sous-sol était immense. Il s’étendait sous le bâtiment, la cour, le stade et une partie du parc. Un large et unique couloir rythmé de doubles portes battantes reliait les cuisines, le réfectoire, la buanderie, le gymnase et la salle de cinéma. Les trois fugueurs étaient des têtes brûlées qui violaient un territoire interdit en riant, en se coursant, en déconnant. Si loin du dortoir, aucun d’eux n’aurait pu fournir une excuse valable à un adulte insomniaque qui passait par là. Je commençais d’ailleurs à craindre la présence de gardiens de nuit avec matraque et lampe-torche. Surtout, je me demandais ce qu’ils allaient faire dans ce sous-sol. Appartenaient-ils à une société secrète ?
Ils passèrent la dernière porte battante. Après, il n’y avait plus que le gymnase et la salle de cinéma, l’un à droite, l’autre à gauche. Ils obliquèrent à droite, vers le gymnase. Sans bruit, j’entrouvris la dernière porte et j’approchai sur la pointe des pieds. je les entendais parler. L’un d’eux avait presque une voix d’homme, à la fois rauque et fragile. Il voulait allumer la lumière et jouer au foot. Il affirmait que désormais il faisait ce qu’il voulait. Un autre à la voix fluette le traita de fou et regretta de l’avoir suivi. Voix rauque ordonna à voix fluette de la fermer. D’un coup, la lumière inonda le gymnase et une partie du couloir, m’obligeant à reculer de plusieurs mètres. Mais l’un des trois m’avait aperçu. J’entendis glapir voix fluette :
– Putain, les mecs. Il y a quelqu’un !
– On le chope, hurla voix rauque.
La chasse au gamin devenait soudain plus excitante qu’une partie de foot. Je restai tétanisé quelques secondes mais mon cerveau turbinait. Si je rebroussais chemin, ils allaient me rattraper en quelques mètres. Mieux valait me cacher quelque part. j’entrai dans la lumière puis j’obliquai à gauche, vers le cinéma. Trois marches, un bond puis à droite derrière un guichet, dans un recoin où je m’accroupis. Mais ils m’avaient vu passer.
– C’est un nouveau. Il est entré dans le cinéma. Qu’est-ce qu’on fait ? demanda voix fluette.
– On le chope, réitéra voix rauque.
– Il faut d’abord éteindre la lumière, proposa le troisième, taiseux un peu enroué.
Ils tinrent un bref conseil. La lumière, signal de leur présence était dangereuse parce qu’interdite mais utile à la chasse au gamin. Ils n’étaient pas d’accord. Voix rauque insistait, exigeait de l’action. Les deux autres voulaient retourner se coucher. Le groupe se fissura. Le taiseux dit : « Je me casse » et je l’entendis s’éloigner. Voix fluette lui emboita le pas en arguant un mauvais pressentiment. Voix rauque, leader abandonné, les traita de branleurs et affirma qu’il saurait bien me choper tout seul.
C’est ce qu’il aurait fait si une sonnerie d’alarme n’avait retenti. Cavalcade des fugueurs à nouveau réunis. Bientôt, un bruit de verrou et de chaines, un martèlement de pas m’indiquèrent que des adultes venaient inspecter les lieux. Je décidai de ne pas bouger sinon pour reculer davantage dans le réduit, m’y mettre en boule et retenir ma respiration.
Ils étaient deux gardiens. Leurs voix étaient dures, menaçantes et surtout agacées parce que « les petits cons recommençaient ». Ils tentèrent de les poursuivre mais pas très longtemps. Après une bordée d’injures de plus en plus imperceptible, je les entendis revenir en haletant. Ils reprirent leur souffle et évoquèrent un système de vidéosurveillance qu’ils réclamaient depuis des mois. Peut-être braquèrent-ils leur lampe vers les marches du cinéma avant de repartir ? Mais comme j’avais fermé les yeux, je ne craignais rien. Je me sentais protégé à l’intérieur d’une forteresse intime.
Après de longues minutes de silence, je sortis, centimètres par centimètres, de ma cachette. Seul enfin, je soupirai et considérai le recoin qui m’avait protégé. Contre un mur étaient entassés des dizaines de trépieds pourvus de planche. Sur chacune était punaisée une affiche de film : western, péplum biblique, documentaire animalier. Mais celle que je vis entre toutes, malgré l’obscurité, représentait un enfant nu, à la tignasse brune, au regard fuyant et libre, qui se tenait en pleine nature assis sur une pierre plate. Sur l’affiche était écrit : L’enfant sauvage, un film de François Truffaut. Le nom de ce monsieur ne me disait rien. Ce qui m’intriguait, c’était le visage de cet enfant. Je voulais croiser son regard et voler dans ses yeux noirs un peu de sauvagerie car pour moi, à cet instant, il était vraiment libre. Il n’avait pas besoin de cavalcade nocturne dans les couloirs d’un collège pour sentir battre son cœur. Aucun prof, aucun pion, aucun chef de meute ne lui dictait sa conduite. Malgré sa saleté et sa maigreur, il avait l’air heureux.
Je retournai me coucher lentement, en ne prenant aucune précaution, comme s’il s’agissait déjà d’une routine. En me glissant dans mes draps, j’espérais que le film serait programmé à la prochaine séance du cinéclub.
Le lendemain, on nous réveilla plus tôt. D’un simple claquement de mains, on nous dressa et immobilisa devant nos lits. Les deux pions se tenaient devant la porte qu’ils ouvrirent en grand sur un personnage considérable : le surveillant général. Ce vieil hibou brutal nous fit passer un sale quart d’heure.
– Des petits crétins sortent en pleine nuit, parcourent les couloirs, allument les lumières, déclenchent les alarmes. Je leur donne cinq minutes pour se dénoncer.
Les cinq minutes passèrent dans un silence total. Le surveillant général fulminait pourtant il savait bien que personne, jamais, tant qu’il y aurait des collégiens dans des internats, ne se livrait ni ne caftait. Presque sous son nez, les trois redoublants avaient l’air aussi étonné et innocent que les autres. Moi-même, j’étais sûr de mon impunité.
Le surveillant général gronda en arpentant le couloir et reposa son ultimatum. Mais tous dans ce dortoir, nous savions (et lui aussi) qu’il suffisait d’attendre pour que l’orage passe. L’horloge est le juge suprême des internats. Il ne fallait en aucun cas retarder la toilette, le petit déjeuner, la prière et le début des cours. Nous rompîmes sous la menace d’une enquête implacable.
En me brossant les dents, je repensais à l’escapade et je la trouvais presque irréelle, rejetée loin derrière le sommeil et les rêves. Mais je ne pouvais pas oublier l’affiche du film et je n’avais qu’une hâte : croiser sur l’écran du cinéma le regard noir de l’enfant sauvage et parcourir avec lui un bois, un champ, une montagne, en toute liberté.

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11 réflexions sur “Les yeux noirs de l’enfant sauvage

  1. J’en veux d’autres des histoires comme ça Jérôme. Ça se lit goulûment. Quel beau souvenir j’en aurais si j’avais vécu une histoire pareille, moi qui aimait tant faire les quatre cents coups étant gamine et toujours à suivre les grands. Une chose en commun tout de même, cette affiche, combien de fois je l’ai regardée et me suis identifiée à cet enfant, avec peur d’abord et envie ensuite, comme un apprivoisement de ma sauvagerie intérieure.

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  2. je t’ai suivi
    haletante, rien de moins
    te dire comment je t’en suivi
    bravo, Jérôme
    et si tu avais été à côté de moi à me regarder lire
    j’aurais levé les yeux vers toi
    et tu m’aurais vue sourire d’allégresse
    à la lecture des mots suivants :
    Je retournai me coucher lentement, en ne prenant aucune précaution…

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