Jacques Roubaud

 


Ode à la ligne 29 des autobus parisiens de Jacques Roubaud

J’aimerais partager ici le plaisir d’une lecture. Il s’agit d’un livre de poésie : Ode à la ligne 29 des autobus parisiens par Jacques Roubaud aux Éditions Attila. Jacques Roubaud est un membre éminent de l’Oulipo, mouvement de contrainte et de libération de l’imaginaire. Si son collègue Jacques Jouet a inventé la règle du poème de métro, Jacques Roubaud lui est inspiré par une ligne de bus qui parcourt d’ouest en est la ville de Paris. Les contraintes littéraires qu’il s’impose (il parle de cahier des charges) sont au nombre de dix-huit. Je cite les quatre premières :

Cahier des charges

i L’ode est un poème compté rimé (disposition généralement plate), divisé en strophes. Chaque strophe correspond à une étape dans le trajet de la ligne 29, telle qu’elle fonctionnait en janvier 2005. […]

ii Les vers sont des alexandrins classiques d’une espèce particulière : ils sont « typographiquement » classiques. Ils ont deux hémistiches de chacun six syllabes métriques, séparés par un intervalle, toujours le même, de cinq espaces toujours marqué, même si cela implique de couper un mot en deux.

iii les sixièmes positions de chaque vers sont toujours marquées. Cela entraine la « promotion » de certains « e muets » non élidés présents en ces positions.

iv les « e muets » interdits par « la règle de Malherbe » sont quelquefois notés élidés

Le but de cette réglementation poétique est bien sûr le plaisir d’évocation, d’écriture, de lecture et même de composition du livre qui a été confiée à des étudiants en typographie de l’école Estienne de Paris. Les couleurs, les retraits de texte, l’emploi d’espace pour marquer les hémistiches, les mots qui riment visuellement et phonétiquement font danser les strophes sur les pages. Les alexandrins de Jacques Roubaud éclatent de drôlerie, d’érudition mais aussi de classicisme, une fois qu’on a pris connaissance des dix-huit conditions de leur écriture. Pour l’exemple, voici un extrait :

Strophe vingt-deux
de l’arrêt DAUMESNIL – DIDEROT
à l’arrêt RAMBOUILLET.

Mon inspirati-on     s’est montré’ vacillante
Boulevard Diderot     il n’est rien qui m’enchante
L’avenu’ Daumesnil     est longue, je n’y voi
Rien de bien excitant     pour ma muse, pourquoi
Devrais-je me forcer     à lui trouver des charmes ?
Je l’ai suivie à pied,     en 29, sous les larmes
De la plui’ « quand septembre     en larmes revenait »
(Hugo, contemplations),     aux soleils de juillait

Ou encore cette « Amende honorable » à la fin du livre :

je dois faire aujourd’hui     amende hhonorable
dans mon od’j’écrivi     zerreur impardonnable
« Conducteur » au lieu de     machiniste. en un buss
C’est ainsi qu’on doit dir’     pa zautrement. en pluss
On ne doit pas non plus     traiter de « machinistes »
Ceux qui dans le métro     propulsent sur les pistes
Des rails les rames fort     bondé-es d’usagers
Excuses je leur doi     zaussi. combien léger
Fus-je dans mon ardeur     à composer le pwème
De la ligne vingt-neuf.     les mots qu’ainsi l’on sème
Trop précipitamment     sur la page, souvent
Sans pré-méditation     parfois même en rêvant
Ont le triste penchant     d’introduire des bourdes
Minuscules des fois     mais des fois pas mal lourdes
Je me repends, je me     repens, je me repends
Et bientôt repenti     beaucoup mieux je me sens

En hommage, je n’ai pu m’empêcher de trousser un sonnet très simple qui j’espère donnera envie de lire ce livre et même, pourquoi pas, de s’essayer à l’exercice :

Sonnet-hommage à Jacques Roubaud et à son ode à la ligne 29 des autobus parisiens

Pour ceux que potentiellement l’ouvroir fascine
je célèbre ici l’ode signée Roubaud Jacques
qui magnifie un bus où il usa son jean
mais surtout son esprit pour extirper du vrac

des pensées qui roulent la quintessence des signes
et pour les agencer en couleurs – ça m’épate ! –
avec virtuosité mais je me sens indigne
d’évoquer à l’arrêt ce qui se carapate

estampillé vingt-neuf (numéro d’une ligne
de transport parisien) et devient la machine
à culbuter les mots pour l’oulipien qui craque

l’allumette du sens près de la gazoline
et flambe le lecteur dont les neurones clignent :
Roubaud conduit un bus qui jamais ne se rate.

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7 réflexions sur “Jacques Roubaud

  1. M’essayer à l’exercice je ne saurais, je me contenterai donc d’y goûter du bout des lèvres, et de savourer comme je peux. Votre sonnet m’est tout de même plus familier mais je ne déteste pas la découverte loin de là. Toutefois, de Roubaud je me souviens avoir lu son Tokyo Infra-ordinaire il y a quelques années lors d’un atelier de lectures à la bibliothèque de ma ville organisé avec les éditions Inventaire/Invention. Ce livre m’avait fort dépaysée et le trajet valait le voyage.

    Aimé par 1 personne

    1. Jacques Roubaud est un voyageur mais dans ce livre c’est le plaisir du transport plutôt que de la destination qui est célébré. Quand aux contraintes oulipiennes, je reconnais qu’elles me rebutent parfois, quand elles sont mathématiques, par exemple.

      Aimé par 1 personne

  2. Ah, ce cher Jacques Roubaud… J’ai eu le plaisir de lire Quelque Chose Noir en prépa, et de rencontrer son auteur. Il nous avait expliqué l’Oulipo avec beaucoup d’humour (surtout pour la notion de plagiat anticipé).
    Au fait, Jérôme, je me suis permis de te nommer pour un petit Liebster Award…! ^^ Tu veux bien répondre à mes questions?
    https://lauralineaday.wordpress.com/2016/01/29/liebster-award/
    Merci pour ta participation!! Au plaisir de te lire!

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