Deux vieilles parisiennes

J’ai écrit ce texte il y a peu en rapprochant deux événements, l’un très récent et l’autre plus ancien. Le fonctionnement de la mémoire est imprévisible. Ce qui semble oublié soudain remonte à la surface et fait sens. Il s’agit ici d’évoquer la vieillesse, la vulnérabilité et une certaine compréhension que seul le passage du temps permet.

Deux vieilles parisiennes

Un après-midi de septembre, je sors de mon travail en banlieue et je vais me promener à Paris. Il fait beau, j’ai tout mon temps. Je joue l’insouciance et la nonchalance. Je feins de me perdre dans des rues que je connais bien. Je suis dans le cinquième arrondissement : rue de l’arbalète, rue Mouffetard, place de l’estrapade. Il y a quelques touristes autour de moi. Un couple de retraités américains prend des photos. Leur sujet est une corbeille de plastique rouge accrochée à une ficelle qui pend le long d’un petit immeuble. la corbeille est vide mais elle bouge en rythme sur la façade. En m’approchant, j’entends cette supplique :

– J’ai besoin d’argent pour acheter du jambon et des cigarettes.

Voix hésitante, voix éraillée de vieille enfant chantonnant une comptine :

– J’ai besoin d’argent pour acheter du jambon et des cigarettes.

L’homme, la soixantaine cordiale et bedonnante, baisse son appareil photo, interloqué. Sa femme, blonde et élégante, rengaine son smartphone et lui montre la fenêtre ouverte au dessus d’eux. Et moi, sur le trottoir d’en face, je vois d’où vient la voix.
Près de la rambarde, une vieille femme est assise, ou plutôt les plis d’un tissu à la fois défraichi et bariolé, une longue mèche de cheveux blancs et une main agrippée au rebord, signifient cette vieille femme. Comme pour actionner un mécanisme, le poignet, enroulé de ficelle, se soulève. La corbeille s’agite et la supplique reprend :

– J’ai besoin d’argent pour acheter du jambon et des cigarettes.

Le couple de touristes se concerte. Ils comprennent au moins un mot de cette phrase. La femme sort un billet de cinq euros de son sac, le dépose dans la corbeille et tire sur la ficelle.
Ils sont partis perplexes et j’ai eu un peu honte d’assister à cette scène. J’aurais pu traverser la rue, traduire avec mon mauvais anglais qu’une vieille femme avait besoin d’aide et surtout ajouter quelques pièces de ma poche. Mais comme eux, j’ai repris mon chemin tandis que la corbeille remontait vers la fenêtre.
En rentrant chez moi, j’ai pensé à cette vieille femme ou plutôt à la jeune femme qu’elle avait dû être et à ce qui l’avait amené à devenir une mendiante cloitrée. Je l’ai imaginé dans le même quartier, soixante ans plus tôt, jeune femme libre et curieuse, écumant les librairies et les caves des cafés, chanteuse peut-être, égérie et amante d’un intellectuel existentialiste, qui sait. Je lui inventais une famille bourgeoise contre laquelle elle s’émancipait pour construire une vie d’idéal mis en pratique, sans envisager les défaites. Réelles ou rêvées, les années sont passées et la voilà infirme au point de ne pouvoir descendre un escalier, ou trop fière pour tendre la main dans la rue, ou retombée en enfance et prenant sa misère pour un jeu.

Cette vieille parisienne m’a fait penser à une autre que j’ai croisée, il y a des années. J’avais vingt ans à peine. Je venais de quitter la maison pour m’engager dans l’armée tandis que ma mère emménageait avec mes sœurs à Paris, derrière la gare du Nord, dans un vieil immeuble, plus précisément dans la boutique du rez-de-chaussée transformé en appartement. L’immeuble était populaire, autant dire habité principalement par des familles d’africains sans papiers et des vieilles personnes pauvres. La voisine du dessous était une frêle octogénaire que ma mère et mes sœurs avaient pris en affection et aidaient comme elles le pouvaient.
Ce dont je me souviens, moi qui n’étais désormais que de passage, c’était la condescendance bon enfant dont nous faisions preuve envers elle. Par exemple en écorchant son nom pour la faire gentiment enrager (elle se nommait Madame Passaga mais nous l’appelions Madame Pastaga parce qu’elle avait tenu un débit de boisson, je crois) ou encore en lui parlant avec des mots simples et des phrases courtes comme si avec l’âge son français était devenu rudimentaire. Mais est-ce que je savais qui elle était vraiment ? Est-ce que j’étais en mesure d’imaginer un seul épisode de sa vie ?
Un jour que j’arrivais de ma caserne, ma mère m’apprit que Madame Passaga avait été hospitalisée et qu’elle devait rentrer chez elle ce jour. Les infirmiers ne pouvant pas monter dans les étages, elle me demandait de porter Madame Passaga dans mes bras, jusque chez elle. J’acceptai. L’ambulance arriva. Madame Passaga descendit du brancard et, comme prévu par ma mère, elle se laissa faire.
Porter une vieille femme dans ses bras quand on a vingt ans est un acte étrange tout comme être portée dans ses bras par un jeune homme quand on en a quatre-vingt. Malgré notre bonne volonté commune, nous étions gênés. Elle était légère comme une petite fille mais elle aurait pu me voir naître. Dans l’escalier, elle détournait la tête. Elle se rappelait peut-être les bras vigoureux d’un autre homme dans le même escalier quand ses pieds étaient légers et que les marches se gravissaient quatre à quatre. Évidemment, benêt de vingt ans, je concevais à peine que ma vigueur pouvait être pour elle une forme d’humiliation. Aujourd’hui, à mi-chemin entre la jeunesse et la vieillesse, je me demande quelle serait ma réaction si une jeune femme vigoureuse me portait dans ses bras pour me soulager de monter un escalier ? Je crois que je saurais que ma fin est proche.
Arrivés à son palier, ma mère, qui nous avait précédés, nous ouvrit sa porte et je pus installer Madame Passaga dans son minuscule appartement. Même si cet épisode est vacillant dans ma mémoire, je suis certain d’avoir ressenti un énorme soulagement en redescendant l’escalier.
Une longue marche, de la gare du Nord à la gare Montparnasse me permit de penser à autre chose. A moins que ce fut à cette occasion que j’aperçus sur un grand boulevard, comme un rappel à la réalité des déchéances, une scène qui allait devenir ce bref poème :

Quant à la vieille que l’on monta dans l’ambulance –elle se cramponnait à son peignoir orange constellé sur son pan gauche de petite taches de sang comme des décorations ; elle avait dans ses cheveux trois bigoudis qui tombèrent un a un et que l’infirmier oublia de ramasser ; une paire de charentaises usées jusqu’à la corde ; un foulard imprimé qu’elle noua autour de son cou avant de s’allonger sur le brancard- personne ne la vit.

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15 réflexions sur “Deux vieilles parisiennes

  1. Il y a dans ce texte toutes les qualités pour lesquelles j’apprécie beaucoup tes textes. C’est le premier que je lis de toi, qui n’est pas un poème au sens strict. Le sens du détail révélateur, de l’empathie, de l’humilité et de la sincérité. Tu devrais plus souvent écrire ce genre de chroniques ou de mémoires, c’est excellent. Emouvant, juste, honnête, sans frime ni effet dans le texte. Bravo.

    Aimé par 2 people

    1. Je suis très touché par ce commentaire. Cela m’encourage à poursuivre mais ce type de textes me prend du temps et surtout nécessite un déclic que je suis bien incapable de commander ou de prévoir.

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  2. rien de mieux à dire qu’vy et Francis, si ce n’est que j- proximité de la Mouffe ? plutôt fraternité du regard – ce texte évoque pour moi la (courte par la taille, longue par l’ombre portée) silhouette de Jacques Yonnet.
    Joli.

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  3. Il y beaucoup de douceur dans tes mots, Jérôme. Ce que tu racontes est touchant. Et ta façon, pleine de tendresse. L’image-poème est très belle aussi.
    J’ai envie d’ajouter ici qu’il y a mille façons de vivre la vieillesse, comme il y en a mille aussi de vivre la jeunesse. Je côtoie beaucoup de vieux, et de vieilles aussi. Je ne crois pas que l’humiliation soit le sentiment que la plupart de ces vieilles auraient ressenti dans tes bras, en montant l’escalier…

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    1. Merci Caroline. Ce que tu dis sur la vieillesse (et la jeunesse) me semble juste. Ce qui compte c’est la considération que l’on porte aux personnes quelque soit leur âge. C’est facile de ma part de l’écrire dans ce commentaire, un plus dur à faire au quotidien…

      Aimé par 1 personne

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