Comme l’eau d’une rivière

Je vais parler de trois films où il est question de poésie, cette activité qui consiste à composer une forme sensée et sensuelle uniquement avec des mots. Ces films sont Poetry du Coréen Lee Chang-Dong, L’institutrice de l’Israélien Nadav Lapid et Bright Star de la Néo-zélandaise Jane Campion.
Dans les trois films, la fonction de la poésie – admettons que ce soit : être autre, vivre ailleurs ou bien être ailleurs, vivre autrement- semble indispensable aux personnages principaux. Dans Poetry, l’héroïne est une grand-mère qui élève seul un petit-fils égoïste. Elle veut faire un poème pour transcrire la beauté du monde. Elle s’inscrit dans un club de poésie, assiste aux lectures, prend des notes dans un carnet qu’elle a toujours sur elle mais rien ne vient. Pourtant , la beauté la touche. Pas à chaque instant mais souvent : quand la pluie inonde son visage, quand elle regarde passer une rivière sous un pont, quand le vent lui vole son chapeau. Mais, peu à peu, elle perd ses mots. Son désarroi devient alors plus intense que toutes les beautés de la nature. A croire que la poésie est dans la détresse la plus ordinaire (vieillir), voire même dans le rire grossier d’un membre du club, auteur de poèmes grivois. Le désir de la vieille dame vacille. Et si la poésie n’avait rien à faire de la beauté du monde ?
Dans L’institutrice, le poète a 5 ans et il compose des poèmes avant même de savoir écrire, quand ça lui vient, comme un jeu d’enfant. Mais l’héroïne est celle qui le regarde ébahie : son institutrice. Elle découvre que la beauté pure, sans procédé ni intention, peut encore naître aujourd’hui dans son pays barricadé, Israël. Mais aussi, elle s’aperçoit qu’elle est seule à voir le génie et la fragilité de son élève et donc, pour le protéger, elle se l’accapare. Mais si la poésie est un jeu autant digne d’intérêt qu’une glace à la fraise, pourquoi faudrait-il qu’elle soit couchée sur du papier pour faire œuvre ? Les poèmes peuvent bien disparaître. La poésie est passagère, comme les jeux d’enfant.
Bright Star raconte l’amour du poète romantique anglais John Keats avec sa jeune voisine, Janette. A 23 ans, Keats est déjà un grand poète et il le sait. Pour qu’on le sache aussi, le film nous le montre flanqué d’un compagnon rimeur, laborieux et lucide autant sur ses limites que sur le génie de Keats. Or, ce n’est pas d’une compétition littéraire qu’il s’agit mais de l’amour intense et premier. Janette, jeune femme frivole, veut bien connaître la poésie, son histoire et ses règles, mais elle sait qu’il y a quelque chose au-delà, de plus important, de plus fort. Plus fort que la capacité à capter la beauté du monde, il y a l’expérience de l’amour qui est la beauté du monde. Jane Campion sait rendre sublime le fait de toucher enfin, après des semaines d’approche, la main de l’autre. Toute la nature, toute la poésie, toute la vie sont concentrées dans ce geste. Comme l’indique la bande-annonce, d’après une lettre de Keats à Janette, 3 jours d’été d’un amour naissant valent 50 ans de vie ordinaire. Mais que valent 50 ans à se souvenir d’un amour naissant ?
Dans ces trois films, la poésie se dérobe malgré la fascination des héros (surtout des héroïnes) pour cette possibilité de capter la vie. Cette captation -pas cette explication ou cette compréhension- demande d’abord de vivre : de sentir la pluie sur son visage, de laisser venir les mots, de vivre un amour de jeunesse. Ensuite, on peut écrire. Mais est-ce là l’essentiel ? Surtout, je me demande : est-ce qu’on peut à la fois vivre et capter la vie ? Est-ce qu’il faut choisir : vivre ou être celui qui observe et organise des simulacres où la vie intense est jouée et rejouée ? Insaisissable, inatteignable, la poésie nous fascine comme l’eau d’une rivière. Pour la rejoindre vraiment, il faudrait s’y jeter.

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11 réflexions sur “Comme l’eau d’une rivière

  1. Dans une émission sur Pasolini on demandait à Stanislas Nordet, acteur et metteur en scène, si Pasolini avait pris le temps de vivre. La réponse de S. Nordet, « j’ai l’impression que les grands artistes, les grands poètes, heureusement ne prennent pas le temps de vivre ou qu’ils le prennent différemment, ça nous permet à nous de vivre. Il faut bien qu’il y en ait qui se sacrifie d’une certaine manière, je trouve ça beau. C’est dans le geste d’écriture que Pasolini mettait toute sa vitalité, mais heureusement qu’il n’a pas pris le temps de vivre… »
    Sacrifice ou être vivant comme on peut l’être. Qui décide de ce qu’est la vie ?
    Tout le monde ne peut pas se jeter dans la rivière.

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  2. Article très juste et excellent choix de films. Il me parait en effet très difficile, voire impossible, de vivre pleinement et de la saisir pour la restituer. Mais certains l’ont fait, Cendrars entre autres, simultanément je pense dans son cas. D’autres ont vécu intensément d’abord pour le retranscrire ensuite. Voire même avant dans de rare cas comme Rimbaud, qui a peut être en fait expérimenté la poésie après l’avoir écrite…

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    1. Cendrars, bien sûr. Je n’y avais pas pensé. Ce que j’aime beaucoup dans ces trois films (surtout dans Poetry) c’est que ces questions existentielles touchent des gens ordinaires (un policier à la retraite, une aide-soignante, une institutrice) et pas forcément des grands artistes.

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  3. Ce texte – en particulier sa conclusion – est comme l’affluent de « L’eau du poème » dans lequel vous écriviez:
    « Je suis entré dans l’eau
    et je suis parti loin,
    plus léger que l’écume
    et plus lourd qu’un galet. »

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