Un souvenir et un hommage

Ce texte est un souvenir. Ce souvenir est un hommage. Cet hommage est sincère. Cette sincérité est pleine d’invention. Cette invention est nécessaire pour dire mon admiration pour un homme humilié. Toute ressemblance avec une personne ayant existé n’est pas fortuite.

La honte de la famille

Je n’ai pas oublié le cousin Bernard, la honte de la famille, qui aimait tant me caresser le visage lorsque nous étions seuls. Il avait cinquante ans et j’en avais treize. Cela se passait à la fin des années soixante-dix, en France, dans une famille bourgeoise qui se croyait moderne et tolérante.
Cousin Bernard était homosexuel. On en avait pitié et compréhension mais lui en était fier. Il était pauvre, sans qualification et sans diplôme mais comme il faisait partie du clan, on lui devait assistance. Il était le concierge d’un de nos immeubles, rue Raymond Losserand, à Paris, et l’homme à tout faire de ma grand-mère. Il avait à cœur de bien astiquer tout en minaudant et surtout il s’appliquait tous les jours à être exactement ce qu’on lui reprochait : une folle, une tantouze.
Je serais bien en peine de le décrire. Cousin Bernard avait un physique banal quand il cessait de faire la folle –cheveux bruns, yeux marrons, visage osseux, taille moyenne- mais il ne cessait jamais. Toujours maquillé et parfumé même quand il faisait le ménage, portant chemisier à volants et pantalon moulant, il roucoulait, pépiait, chantonnait, riait souvent et exagérément, se déhanchait, penchait la tête sur le côté en parlant d’une voix affectée, faisait des yeux de biche et lançait des baisers dans le vide. Les homophobes ne pouvaient ni l’imiter ni le démasquer sans être en deçà du tourbillon provoquant du cousin Bernard. C’est ainsi qu’il faisait face.
Il nous amusait le cousin Bernard, mais il fallait faire attention. Surtout avec moi, le jeune adolescent à la taille fine et au visage régulier. Il était admis dans ma famille ouverte et tolérante que les pédés étaient forcément pédophiles et obsédés sexuels. Mon père qui connaissait bien cousin Bernard racontait parfois (à l’abri de mes oreilles mais j’écoutais quand même) les soirs de chasse à l’homme sur les grands boulevards. Cousin Bernard jetait son dévolu sur un éphèbe dans la foule et le pistait, l’abordait, se faisait rabrouer ou offrir un verre. Souvent, il ramenait sa conquête dans la loge de l’immeuble et une nuit de débauche s’en suivait. Le lendemain matin, à l’aube, l’homme comblé sortait en catimini mais tombait sur mon père qui rentrait d’une java et qui adressait un sourire goguenard au couple pétrifié devant la porte : cousin Bernard au regard furieux et son amant, « un arabe avec une tignasse énorme ».
Un jour, cousin Bernard nous accompagna en vacances d’hiver en Alsace. C’étaient des vacances en famille nombreuse – mes parents, les quatre enfants, ma grand-mère et cousin Bernard – et pour moi des vacances parfaites : un village niché dans le massif vosgien, de la neige étincelante partout, un petit hôtel au nom de « Grand hôtel » dont nous occupions entièrement le dernier étage et, surtout, une liberté de mouvement quasi-absolue dans toutes les pièces et aux alentours. J’abandonnais sans remords mes trois petites sœurs et je vaquais à mes innombrables occupations flanqué du cousin Bernard. Il me suivait partout, m’obéissait en tout : parfaite cible pour les batailles de boules de neige, nullissime adversaire au billard et au flipper, infatigable porteur de mes affaires. J’en avais fait mon domestique en échange d’un rapprochement, au fil des jours, de plus en plus serré sur ma personne. Lorsque nous étions seuls, par exemple dans la salle de télévision, il me cajolait puis me caressait puis m’enlaçait. Je me dégageais puis l’engueulais puis le menaçais de tout raconter à mon père. Il s’excusait puis se morfondait puis me suppliait de me taire. J’acceptais de rien dire en échange d’un service : qu’il m’aide à aborder la jolie fille blonde de mon âge que j’avais repéré parmi les nouveaux clients. Aussitôt, il reprenait vie et malice et me taquinait tout en me promettant que c’était dans la poche.
Pendant ces vacances en Alsace, dans ce petit village, l’exubérant cousin Bernard ne passait pas inaperçu. Il choquait à chaque intonation de voix, à chaque mimique, à chaque posture. Les murmures qu’il déclenchait étaient pour lui comme un élixir car il savait qu’il prendrait bientôt sa revanche sur ces provinciaux chuchoteurs et même sur sa famille condescendante : le réveillon du nouvel an approchait.
Pour fêter le passage d’une année à l’autre, Le Grand Hôtel proposait à ses clients et aux villageois un repas gastronomique et une piste de danse avec boule à facettes et sono disco. Ce n’était pas le lourd et prévisible repas qui intéressait cousin Bernard mais la danse. Sur la piste, il était un soleil et il le savait. Il avait en lui la grâce, l’énergie, l’endurance et la provocation alors que tous les autres se dandinaient. Sa grande victoire n’était pas d’épuiser un à un ses rivaux patauds mais de changer les regards. Pendant ces vacances, à chaque promenade, à chaque repas, dans chaque discussion, il essuyait des salves de mépris mais pendant la danse qui dura toute la nuit du réveillon, tous -hommes, femmes , enfants- l’admiraient. Mieux encore, ils l’enviaient. Comment être à ce point libre et heureux ? Comment incarner si intimement la musique, l’instant, la fête ? Est-ce le privilège des êtres méprisables ?
Mais toutes les fêtes se terminent. Il fallut rentrer à Paris, retourner à l’internat du collège ou bien sortir les poubelles et passer la serpillière dans le hall de l’immeuble. J’espère que cette danse du réveillon resta une apothéose dans sa vie, un moment de gloire qui l’aida à tenir le coup, car bientôt cousin Bernard devait traverser une mauvaise passe. Sa santé n’était pas bonne. Ses jambes, quand il ne dansait pas, s’engourdissaient. Il souffrait de varices trop nombreuses et sinueuses qu’il fallait opérer. Cela le terrifiait.
Ma famille tolérante et compréhensive l’aida, le rassura, prit rendez-vous pour lui dans la clinique privée de la ville bourgeoise où nous habitions. Mon père et ma grand-mère l’exhortaient au courage face à l’adversité. Mais peut-être trouvaient-ils normal, après tout, qu’une tantouze soit trouillarde. En tremblant cousin Bernard obéit à la famille : accepta le rendez-vous médical et prit date pour l’opération.
On l’hébergea chez nous la veille du grand jour. Je me souviens avoir passé l’après-midi avec lui. Assis à mes côtés sur le canapé, il essayait encore de me cajoler mais le cœur n’y était pas. Et ce n’était pas avec moi qu’il trouverait une consolation. J’étais insensible à ses soupirs et je ne voyais pas en quoi une intervention « bénigne » (mes parents avaient insisté sur ce mot) pouvait le terroriser à ce point. Je ne l’ai pas réconforté et je n’ai pas vu l’insulte que le sort faisait au danseur en affaiblissant ses jambes. Je n’ai pas compris que pour lui, le traitement de ses varices représentait la fin de son insolence face au mépris du monde et qu’il pressentait que, désormais, il ne trouverait plus en lui le courage d’affronter les humiliations.
Cousin Bernard ne l’accepta pas. Le lendemain, il fit semblant d’aller à la clinique mais ne se présenta pas pour l’opération. Il ne retourna pas non plus dans sa loge de concierge, rue Raymond Losserand. Il disparut de nos vies, n’écrivit jamais, n’appela personne. Il trancha le lien avec sa famille.
Aujourd’hui, s’il n’est pas mort, cousin Bernard est un très vieux monsieur qui ne doit plus danser, ni se déhancher, ni même se maquiller. Il ne sait pas que je pense encore souvent à lui, qu’il représente pour moi, jusque dans sa disparition, un unique exemple de courage et de libération. Lui, la honte de la famille, où qu’il soit, qu’il repose ou qu’il vive en paix. Et que son souvenir demeure.

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16 réflexions sur “Un souvenir et un hommage

  1. Merci Jérôme, pour le vrai et l’inventé. Il se dégage de ce texte une grande sensibilité. Merci pour cet oncle, et tout ce qu’il incarne. Ça sonne juste, ça sonne bon, et ça coule, l’écriture, la pensée. Bref, cette lecture m’a beaucoup touchée.

    Aimé par 1 personne

      1. Tout d’un coup ton récit refait surface, un moment en particulier;

        Lorsque nous étions seuls, par exemple dans la salle de télévision, il me cajolait puis me caressait puis m’enlaçait. Je me dégageais puis l’engueulais puis le menaçais de tout raconter à mon père. Il s’excusait puis se morfondait puis me suppliait de me taire. »

        Ca aussi fait aussi parti du terrible ou au contraire du pas terrible, ça dépends comme on l’entend, je ne sais pas quel âge tu avais, tu avais la maturité en tout cas pour te défendre, ça n’a peut-être pas été le cas de tous.

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        1. J’avais 13 ans. J’étais capable de me défendre et même d’user de ma position de faiblesse pour le menacer de délation, par exemple. Ce passage est aussi pour montrer Cousin Bernard comme un homme plein de pulsions qu’il a du mal à contrôler. Il souffrait mais il n’était ni tout à fait martyr ni du tout monstrueux.

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