L’eau du poème

J’ai écrit ce poème en utilisant un de mes plus anciens souvenirs d’enfance : j’étais à la campagne au bord d’une rivière et l’eau courante me fascinait. Mais le « je » du poème n’est pas entièrement biographique. Heureusement, je ne suis pas tombé à l’eau.

Les yeux ouverts

Avant que mes yeux ne se ferment
je voudrais te donner
quelque chose de moi-même,
un souvenir précieux
de mon enfance banale
quand je m’approchais
du bord de la rivière.
J’avais trois ans à peine
dans la France profonde.
J’attendais que les grands
finissent de grandir :
mes parents divorçaient.

Je m’en souviens très bien,
c’était comme dans un rêve.
La berge s’effondrait
et je glissais dans l’eau.
La rivière était sombre
mais je la trouvais belle.
Elle s’ouvrait pour me prendre.
Le rêve et le réel
avaient tout à m’apprendre
et j’étais seul au monde
sans aucun adulte
à qui tendre la main.

Je suis entré dans l’eau
et je suis parti loin,
plus léger que l’écume
et plus lourd qu’un galet.
J’avais trois ans à peine,
la rivière m’emportait
et emplissait ma bouche
et recouvrait mes yeux.
Le langage de l’eau
n’est pas dur à comprendre.
Le rêve et le réel
s’absorbent et se mélangent.

Juste avant que je dorme
je voudrais te donner
un souvenir vivace
que l’eau a transporté.
C’était il y a longtemps
dans la France profonde.
La rivière m’a posé
sur un lit d’herbe tendre
où nul ne m’attendait.
J’avais trois ans à peine,
mes yeux étaient immenses
et ma vie commençait.

Publicités

6 réflexions sur “L’eau du poème

  1. Magnifique, très émouvant. Ca m’a tout de suite remis en mémoire les derniers mots de ce livre magnifique aussi;

    « J’ai laissé la canne sur le bord. J’ai laissé ma veste, mon pull et ma chemise à côté. Je suis entré dans la rivière. Elle était noire et brillante. Tellement glacée qu’elle paraissait brûlante. J’ai pris quelques secondes pour réguler ma respiration. Il faisait jour à présent. Une main solidement agrippée à la berge boueuse, je me suis baissé, jusqu’à ce que ma joue atteigne presque l’eau. J’ai respiré le plus calmement possible, malgré le froid. Puis j’ai glissé l’autre main tout doucement, sous la berge, dans le ventre de la rivière. J’ai tendu mon bras le plus loin possible entre les racines et le limon. Dans l’obscurité aquatique. Avec peur et confiance mêlée. Sans savoir ce que je trouverais. »

    Thomas Vinau, Ici ça va.

    https://misquette.wordpress.com/2014/07/14/9/

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s