Sei Shônagon

 


Notes de chevet par Sei Shônagon

L’énumération est un genre littéraire en soi. On le sait au moins depuis les émouvants Je me souviens  de Georges Perec, eux-mêmes inspirés des  I remember  de l’américain Joe Brainard. En remontant dans le temps et en changeant de continent, je présente les Notes de Chevet de Sei Shônagon, courtisane japonaise du XIème siècle. Dame de compagnie à la cour impériale de Kyoto, elle jouissait d’une vie raffinée où la poésie avait une grande place. Elle notait ses impressions, faisait la liste des choses agréables et désagréables de son quotidien mais aussi tenait chronique des petites et grandes histoires de la cour. Le chevet mentionné dans le titre est un repose-nuque qui permettait aux courtisanes de dormir sans trop gâter leurs savantes coiffures. Sous ce chevet (sans doute en forme de tabouret miniature) Sei Shônagon glissait ses notes qui furent découvertes et lues de son vivant. Elle connut donc une certaine notoriété, ce qui facilita la transmission de son œuvre.
L’édition de ces Notes de chevet par André Beaujard chez Gallimard permet à la fois d’apprécier le texte dans son contexte mais aussi tel quel, sans forcément être féru de culture japonaise classique. Sei Shônagon capte les enchantements et les illusions propres à notre condition. Elle peut être tour à tour délicate, mesquine, mélancolique, moqueuse, émerveillée, futile, ronchonne, tendre, hautaine, sensuelle. Elle énumère et fait revivre toutes les émotions de la vie qui parait essentiellement inchangée malgré les mille ans et les mille vies qui nous séparent de la cour impériale du Japon de l’époque Heian.
Je propose 3 notes sur les 162 publiées. J’ai cherché des notes qui ont peu à voir avec la vie de cour et dont le sens m’apparaissait proche de nous :

17. Choses détestables (extrait)
Envier le sort des autres, geindre sur sa condition, médire des gens, se passionner pour les choses les plus insignifiantes, vouloir tout savoir, montrer du dépit contre ceux qui ne vous ont pas dit ceci ou cela, et les vilipender, ou bien, alors qu’on n’a fait qu’entendre incidemment quelque nouvelle, en parler avec force détails à un autre comme d’une chose que l’on connaîtrait soi-même depuis l’origine; tout cela est très détestable.
Un bébé qui crie juste au moment où on voudrait écouter quelque chose.
Des corbeaux qui s’assemblent et croassent en se croisant dans leur vol.
Un chien qui, lorsqu’un homme vient vous voir à la sourdine, l’aperçoit et aboie contre lui. On voudrait tuer ce chien !
On a eu la folie de faire coucher secrètement un homme dans un endroit où il n’aurait jamais dû venir, et voilà qu’il ronfle !

18. Choses qui font battre le cœur
Des moineaux qui nourrissent leurs petits.
Passer devant un endroit où l’on fait jouer des petits enfants.
Se coucher seule dans une chambre délicieusement parfumée d’encens.
S’apercevoir que son miroir de Chine est un peu terni.
Un bel homme, arrêtant sa voiture, dit quelques mots pour annoncer sa visite.
Se laver les cheveux, faire sa toilette, et mettre des habits tout embaumés de parfum. Même quand personne ne vous voit, on se sent heureuse, du fond du cœur.
Une nuit où l’on attend quelqu’un. Tout à coup, on est surpris par le bruit de l’averse que le vent jette contre la maison.

19. Choses qui font naitre un doux souvenir du passé
Les roses trémières desséchées.
Les objets qui servirent à la fête des poupées.
Un petit morceau d’étoffe violette ou couleur de vigne, qui vous rappelle la confection d’un costume, et que l’on découvre dans un livre où il était resté, pressé.
Un jour de pluie, où l’on s’ennuie, on retrouve les lettres d’un homme jadis aimé.
Un éventail chauve-souris de l’an passé.
Une nuit où la lune est claire.

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19 réflexions sur “Sei Shônagon

  1. Choses qui font plaisir :
    Découvrir, au détour d’un blog ami, que le vertige de la liste fait le tour du monde plusieurs fois par millénaire.
    Découvrir – idem – Sei Shônagon et avoir envie d’en lire plus.
    Croiser Georges Perec ; avoir envie de le relire.
    Apprendre l’existence de Joe Brainard. Se dire « qui ‘est celui-la ? » en sentant que sa découverte sera sympathique.

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  2. En effet, je trouve ces émotions, sensations, relatées du quotidiens très modernes. J’ai acheté le livre il y a un mois ou deux, je l’avais déjà parcouru dans une bibliothèque il y a quelques années. J’ai beaucoup déserté mes lectures ces derniers mois, je crois que je vais y retourner. Merci Jérôme.

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  3. Sei Shônagon était historiquement une des premières pratiquantes du haïku. Quelques notes parlent des joutes poétiques auxquelles elle se livrait pour plaire à l’impératrice du Japon. Heureusement, aujourd’hui, nul besoin d’être courtisan pour voir et dire la vie quotidienne.

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  4. Passionnant, de par sa forme et son intemporalité. Ça me subjugue toujours, même si c’est somme toute un cliché, de songer que des écrits datant de mille ans puissent nous parler autant et dans lesquels nous nous reconnaissons encore. J’aime aussi beaucoup le principe d’énumération, qui demande finalement beaucoup de talent.

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    1. Cela nous parle grâce au talent du traducteur et éditeur. Mais il y a aussi des pages entières qui sont si loin de nous (des questions pourtant cruciales d’étiquette, à l’époque) qu’elles me font réfléchir sur la futilité de certaines de nos obsessions.

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  5. Ca me rappelle quelques souvenirs : le peu de mes années d’enseignement, j’ai utilisé ce livre pour faire des exercices d’écriture… et de respiration à mes élèves. « Ces choses qui » permettent tout, hors des sentiers battus et des cadres. Voilà que vous me rappelez soudain quelques bons souvenirs de ces années qui ne furent pas si bonnes que ça.

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