Frederic Prokosch

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La mer des Caraïbes (Presqu’île de Paraguanà, Venezuela)

Cet été, j’ai eu la chance de me baigner dans la mer des Caraïbes et de connaître un dépaysement qui était pour moi plus étrange que merveilleux. Ce n’était pas un décor idyllique et lointain car je savais qu’au-delà de la barrière de corail une autre étendue s’ouvrait et encore plus loin, l’océan Atlantique bordait les îles mais également nos côtes. On donne des noms différents aux mers et aux océans alors que toutes les eaux se mélangent (ou presque) pour n’en former qu’une seule.

Par hasard, en rentrant, j’ai découvert (et emprunté) une anthologie du poète américain Frederic Prokosch (1908-1989) dont j’ignorais l’existence. Le titre évocateur du livre m’a attiré « Ulysse brûlé par le soleil » mais aussi l’éditeur et la collection puisqu’il s’agit de Orphée aux éditions de La Différence qui, pour un prix modique (5 euros), fait découvrir des poètes du monde entier en édition bilingue. Cette collection avait disparu des librairies il y a une quinzaine d’années puis a été relancée en 2010.

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La notice biographique nous apprend que Frederic Prokosch a passé une grande partie de sa vie en voyage, et donc en exil, et que sa francophilie l’a amené à finir sa vie en France. Dans ce poème, j’ai retrouvé l’étrangeté de ma baignade -être ailleurs et n’être pas si loin- mais aussi un lyrisme puissant et des visions très précises, sans aucune considération métaphysique comme souvent quand on écrit sur la mer. Je ne propose ici que les deux premières strophes du poème qui en compte cinq et dont le lyrisme va crescendo.
La traduction est également importante. Les lecteurs anglophones verront à quel point le traducteur, Michel Bulteau (également poète) interprète le poème plutôt qu’il ne le transpose. Car il est nécessaire que la musique originale du poème soit présente dans la langue française quitte à s’écarter d’une stricte définition de dictionnaire ou d’un agencement similaire des phrases, d’une version à l’autre.

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Frederic Prokosch

Le sable

L’Atlantique et la mer des Caraïbes œuvrent en secret, pénètrent,
Et migrent vers l’est, vers le sud-est, vers le sud que je fixe,
Ils se débarrassent de leurs vagues comme un mocassin de sa peau,
Ils suivent le rythme des saisons, le cycle de la lune,
Ils lèchent les galets salés, implorent, ordonnent,
Marmonnent sous les étoiles, grondent et méditent,
Ils tissent entre les rochers des réseaux d’artères blanches
et laissent des lacis sur le sable.

Des armées en acier nuancé bâtissent instinctivement leur empire
Sur le rivage. Des poissons, des insectes, des oiseaux
Se multiplient dans un mugissement perpétuel au royaume des coquillages.
Les cuisses démesurées du dieu de la mer scintillent,
Des nuées de sel déforment son front et ses mains fument,
Quand les vagues s’apaisent, reculent, se déplacent, se rassemblent
Dix millions de poissons argentés soudain échouent
sur le sable sonore.

The sand

Atlantic and Caribbean crawl, bellow, penetrate,
Migrating eastward, southeastward, southward as I watch,
They shed their torrents as a moccasin sheds his skin,
They move seasonally, they obey the moon,
They lick the salty pebbles, implore, command,
Mutter under the hot starlight, thunder and meditate,
They send white arteries through the rocks and network
through the sand.

Steel-tinted multitudes build their empires on the shore
Beyond all calculation. Fish, insect, fowl
Breed to the roar among the barnacled hollows.
The sea god’s immeasurable thighs are glistening,
Torrents of salt hang from his brow and steaming hand,
As the currents pause, recoil, unfurl, assemble
Ten million mackerel lie suddenly silver and stranded
upon the ringing sand.

Frederic Prokosch, 1940.
Traduction : Michel Bulteau

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7 réflexions sur “Frederic Prokosch

  1. Merci, c’est une découverte!
    Ce que vous écrivez, avec justesse, « être ailleurs et n’être pas si loin », me fait penser que, d’une certaine façon, on est un peu toujours au même endroit, parce qu’on y est soi (par sa présence).

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