écrire sur l’autre

Le poème à suivre est le résultat d’un questionnement. Quel droit ai-je à écrire sur les autres, ceux que je connais (mes proches) ou même ceux que je ne connais pas ? Écrire sur un passant, c’est lui voler une part de son existence, c’est l’utiliser comme miroir de mes pensées, c’est transformer un moment fugace en trace écrite, potentiellement immuable, sans jamais lui demander son consentement. Écrire uniquement sur soi me semble impossible car personne n’est totalement seul mais écrire sur l’autre est une activité qui me semble parfois exorbitante et injuste. Et pourtant, c’est ce que je fais souvent.

De quel droit ?

En passant en vélo près du pont
j’ai eu envie d’écrire sur cet homme
assis sur un banc en bord de Seine,
cet homme blanc d’une quarantaine d’années,
vêtu d’un vieux jogging,
cet homme solitaire, cerné par les hautes herbes,
voûté, pensif, avec une canette de bière à la main.
J’aurais voulu en faire le héros d’un poème
de solitude et d’effroi, mais de quel droit ?
Ses pensées étaient siennes, lui ne m’avait pas choisi.
Il buvait sa bière et je ne savais pas
si elle était suave ou amère dans sa bouche,
si la Seine chantait à ses pieds ou pas.
Juste avant que je franchisse le pont,
j’aurais voulu qu’il se tourne et me regarde
au moment où je le regardais aussi
et peut-être, par ce subterfuge,
aurions-nous pu échanger nos places ?
Mais rien de tel n’est arrivé.
Il a fini sa bière, l’a jetée dans les hautes herbes.
Il s’est affaissé sur le banc, j’ai traversé le pont.
J’aurais voulu être cet homme avec des mots
pour le connaître et le comprendre avec mes mots.
Mais de quel droit ?

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5 réflexions sur “écrire sur l’autre

  1. C’est un bon sujet de débat! Une réflexion très intéressante!
    Un jour, je me suis dit que je n’écrivais pas vraiment sur cette personne vue dans la rue (car je ne la connais pas): je la transforme en personnage, et je projette sur elle une vie fantasmée.
    « Il buvait sa bière et je ne savais pas
    si elle était suave ou amère dans sa bouche » > c’est exactement ça, on ne sait pas, alors on invente. Je pense qu’on n’écrit pas tant sur une personne, que sur l’effet qu’elle a produit sur nous dans une situation, et cet effet, cette sensation nous appartient totalement.

    Aimé par 1 personne

  2. Merci pour votre commentaire. L’interprétation permet de passer de la personne au personnage, d’inventer. j’ai beau le savoir, j’ai toujours scrupule à le faire car la vie d’une personne réelle sera toujours plus riche et plus complexe que ce que je pourrais en écrire. Et en même temps, j’écris quand même…

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