Annie Le Brun

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Ma lecture du moment est « Appel d’air » d’Annie Le Brun publié une première fois en 1988 chez Plon puis republié en 2011 chez Verdier. C’est un livre difficile, non pas à lire mais à accepter, car cet « Appel d’air » cherche l’enjeu de la poésie (plutôt que sa définition) et le place du côté de la révolte face à l’écrasante réalité : « Mais tout compte fait, nous n’avons que la poésie pour nous opposer à la pauvreté de l’évidence ». La difficulté devient alors de vivre la poésie au lieu de la lire ou de l’écrire, par loisir, comme on pourrait faire autre chose. On présente souvent Annie Le Brun comme une spécialiste de Sade et des surréalistes mais je la vois surtout comme un écrivain qui cherche une liberté totale et impossible, une liberté en mouvement comme un vagabond s’enfuit pour un ailleurs toujours repoussé.
Voici un extrait d’ « Appel d’air » (mais le livre est à lire comme un discours, un enchainement) :

« Depuis l’enfance nous savons bien que nous sommes ailleurs. Et sans cesse, la poésie, celle qu’on vit et qui parfois s’écrit, nous le rappelle sur le bord d’un instant, à la crête d’une image, à l’orée d’un regard, sur le seuil d’un geste…et c’est toujours

Ni vu ni connu
Le temps d’un sein nu
Entre deux chemises !

comme en est convaincu Valéry. Est-il dit que pour être homme, il faille ne pas s’en souvenir, alors que certains jours, l’amour nous offre soudainement la certitude que nous n’avons jamais était là où on veut nous tenir. Je regarde cette femme amoureuse avec ses cascades de bracelets dans la forêt de ses gestes, avec son regard de train qui part pour mieux dénuder ses lèvres au milieu de la foule. Je la regarde marcher sur le temps qu’il fait comme les rivières vont à la mer. L’oubliera-t-elle demain, il n’y a que la poésie pour lui donner de ses nouvelles ».

Vous pouvez aussi regarder l’entretien qu’elle donna à Bernard Pivot à l’occasion de la sortie du livre. C’était un temps audiovisuel où une artiste pouvait parler sans être interrompue :

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6 réflexions sur “Annie Le Brun

  1. Un documentaire vient de sortir sur elle qui s’intitule : « L’Échappée, à la poursuite d’Annie Le Brun » par Valérie Minetto, un scénario de Cécile Vargaftig. Excellent documentaire avec des images poétiques, même si parfois certains effets sont un peu trop répétés. Il a le mérite de donner envie de lire ses livres. J’ai donc dans les mains un de ses essais : « Du trop de réalité ». Pas encore lu…

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      1. Encore bravo, vraiment, et merci à vous également ! Si vous ne l’avez pas vu, sur la page d’accueil, vous pouvez cliquer sur « délestages », qui ouvre sur mes poèmes. A bientôt, et je continuerais à vous suivre avec grand plaisir et intérêt.
        Francis

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  2. Je pense qu’Annie Lebrun n’a pas compris, comme d’autres, l’expression de George Bataille  » La haine de la poésie ». Georges Bataille devant la méprise qu’à susciter cette expression l’a répudiée comme titre d’un livre et s’en est expliqué;

    « Il y a quinze ans j’ai publié une première fois ce livre. Je lui donnai alors un titre obscur : « La Haine de la poésie ». Il me semblait qu’à la poésie véritable accédait seule la haine. La poésie n’avait de sens puissant que dans la violence de la révolte. Mais la poésie n’atteint cette violence qu’évoquant l’Impossible. À peu près personne ne comprit le sens du premier titre, c’est pourquoi je préfère à la fin parler de L’Impossible. »

    Ceci dit, il me semble qu’Annie Lebrun partage pleinement cette vision de la poésie comme permettant d’atteindre l’ineffable quand elle la définie ainsi « si elle doit mener quelque part la poésie n’a pas d’autre sens de nous mener où nous ne savons pas voir ».

    Ce que nous ne savons pas voir, « l’inconnu paré des couleurs aveuglantes et de l’apparence du soleil ».

    « La poésie révèle un pouvoir de l’inconnu. Mais l’inconnu n’est qu’un vide insignifiant, s’il n’est pas l’objet d’un désir. La poésie est un moyen terme, elle dérobe le connu dans l’inconnu : elle est l’inconnu paré des couleurs aveuglantes et de l’apparence d’un soleil. »

    L’impossible, Georges Bataille

    Elle dit à un autre moment dans son entretien avec Bernard Pivot, qu’à certaines époques, la poésie n’est pas dans les poèmes, elle parle du 18eme, elle cite Sade et Rousseau. Je ne connais pas la poésie du 18e mais il est clair qu’il y avait de la poésie dans Sade et Rousseau et qu’il y en a aussi dans Georges Bataille et pas seulement, voir surtout, dans son œuvre « non-poétique », voir ci-dessus.

    https://misquette.wordpress.com/2014/08/06/vingt-cinq/

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