à tous les passants et passantes

En relisant le poème à suivre, je me souviens du chef d’œuvre de Baudelaire « A une passante » où le poète parle d’une extase furtive (« La douceur qui fascine et le plaisir qui tue ») à la vue d’une piétonne dans une foule. Sans me comparer, je comprends ces fascinations de quelques secondes pour un(e) passant(e) qui a une identité, une vie, une histoire qu’on aimerait comprendre et partager mais qu’on ne connaîtra jamais.

Plus proche de nous, la poétesse haïtienne Évelyne Trouillot, dans son livre « Par la fissure de mes mots » (éditions Bruno Doucey) , intitule un de ses poèmes « A un passant » et le dédie à un inconnu croisé dans les rues de Port-au-Prince après le tremblement de terre de 2010. Voici la première strophe :

« Ton rire m’a griffée
Zébrures légères
Sans point d’exclamation
Ni guillemets »

Celui que je propose résulte d’une de ces brèves rencontres (ou plutôt apparitions) dans les transports en commun. La femme qui soudain est apparue dans la rame du métro m’a semblé extraordinaire. Pourtant, je crois avoir été le seul à l’avoir remarquée.

je me souviens d’elle

Une femme noire, en colère
contre quelque chose, quelqu’un,
fait des allers-retours dans la rame,
le regard fixe, sans nous voir,
prunelles rondes, fard à paupières vert amande.
Elle marmonne, chuchote.
Ses lèvres peintes, rouge sombre,
hyper mobiles, rétrécissent,
se crispent, expulsent l’air,
grossissent, s’arrondissent
en moins d’une seconde,
sans aucune parole.

Elle n’a pas de téléphone en main
ni d’écouteurs aux oreilles.
Elle n’écarte pas les bras en recherche d’équilibre.
Elle avance.
Les passagers debout se détournent
de quelques centimètres pour le passage.

Elle fait volte-face,
retourne jusqu’à la rampe où tous
s’agglutinent, fait volte-face encore,
revient sans nous voir et sa bouche remue.

Elle porte un bonnet de laine blanc et vert,
Un foulard vert au motifs floraux.
Elle est grande, trapue.
Son manteau beige avec, au bas et au col,
un liseré de fausse fourrure blanche
adoucit sa silhouette.
Tous les autres baissent la tête
et je la regarde :

ses allers-retours mécaniques,
son regard agrandi,
les mouvements de sa bouche sans mot
me la montrent inquiétante,
différemment vivante,
peut-être pas en colère
mais habitée par un chaos
ou alors vide, aspirant nos vies insatisfaisantes.

Elle est belle parce que son visage ovale et noir
aimante mon regard, belle parce que ses lèvres
rouge sombre vont enfin se détendre,
sourire et nous parler dans la langue commune,
belle parce que j’attends sa parole
juste avant qu’elle descende à la prochaine station.

Sur le quai, elle se tourne vers les portes ouvertes.
son visage est occulté par le col en fausse fourrure,
son demi-profil est sans lèvres mais avec la virgule
vert amande de sa paupière. Elle prend la parole
et dans une langue incompréhensible
elle dit sa beauté incompréhensible,
sa colère incompréhensible,
son chaos incompréhensible.

La sonnerie retentit, les portes se referment.
Je me souviens d’elle
pour quelques secondes encore.

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3 réflexions sur “à tous les passants et passantes

  1. Merci Lucie pour ton commentaire. « La fissure des mots » Évelyne Trouillot est aussi celle d’une ville en ruines. Les poèmes d’Évelyne Trouillot sont pourtant d’une grande vitalité. Je te les conseille vivement !

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