mascarade

Bien que j’ai dépassé de loin l’âge scolaire, il m’arrive parfois de suivre des formations professionnelles dans un grand bâtiment de verre situé près du canal de l’Ourcq. Ces sessions sont l’occasion d’apprendre mais aussi de faire groupe. C’est-à-dire de se livrer à un exercice de camaraderie souvent factice car en 3 ou 4 jours, les liens ne peuvent être que superficiels. Mais tout le monde s’y plie : on se tutoie, on mange ensemble, on papote à la pause, on fait semblant d’être ensemble parce que c’est la norme et qu’on ne veut surtout pas passer pour un sauvage. Pourtant, il arrive un moment où je me dégage du « on », où je sors du bâtiment et où je rejette la mascarade sociale. Ce moment assez bref (le temps d’un repas) me permet de respirer, de regarder autrement ce qui m’entoure et d’être un peu moi-même puis de revenir au groupe. Souvent je me dis que nous avons tous conscience de la mascarade et tous envie d’en sortir pour quelques instants. C’est pourquoi le premier mot du poème à suivre est un verbe conjugué à la première personne du pluriel. Paradoxalement, ce poème d’appel à la solitude commence par le « nous ».

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Dénégation douce

Dégustons une banane au bord du canal de l’Ourcq
qu’alignent trottineurs, pédaleurs. Une chaussure
de sport glisse et tourne dans l’eau verte du canal.
L’atmosphère est à la dénégation douce des morts

et des vifs. La peau que l’on ouvre avec application,
la chair tendre, les tâches brunes, le parfum arrondi
endorment, adoucissent la méfiance du solitaire envers
le groupe. Enserrés d’herbe, les pavés mènent à une

blanchisserie fondée en mille huit quatre- vingt trois.
Sous un pont, appuyés à la rambarde, lâchons dans l’eau
la peau léopard d’où pendent des filaments poisseux.
Il semble que les déchets se regroupent pour la dérive.

Au loin brille l’acier bleu de la Villette. Les bâtiments
de brique et de verre du dix-neuvième et du
vingt et unième siècle sont des fantômes. Le soleil
joue. Il faut sortir d’un état agréable pour entrer

dans la norme, en préventive. Ni morts, ni vifs, il faut
choisir : morts-vivants, vifs-mourants. Certains mordent
dans des sandwiches, d’autres s’abreuvent à un groupe.
Au moment de faire demi-tour, on aimerait perdre

l’équilibre. On aimerait que l’eau s’ouvre, mais pour qui ?
Ne nous trompons pas d’élément. Notre place est dans l’air
conditionné des nouveaux bâtiments. Et la dénégation douce
est une source qui ne coule que goutte à goutte, cachée.

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