Arun Kolatkar

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Ma découverte poétique du moment s’appelle Kala Ghoda, poèmes de Bombay d’Arun Kolatkar publié chez Gallimard. Dans la préface, la traductrice Laetitia Zecchini, explique qu’à sa mort en 2004, Arun Kolatkar était considéré comme le « secret littéraire le mieux tenu de l’Inde », et de Bombay plus précisément. Comme je ne connais pas la poésie indienne (il doit sans doute y avoir plusieurs poésies indiennes), ce livre était une porte d’entrée. Mais si, bercé par des clichés hindouistes, je m’attendais à des textes épurés, spirituels et sentencieux, j’ai été déçu et très bien déçu par cette poésie organique, voyeuse et directe.
Pendant 15 ans, Arun Kolatkar a observé la vie d’une place de Bombay, assis à une table de café. Il a relevé et dit les faits et gestes d’objets et de personnes qu’on croirait insignifiants et qui deviennent signifiants, dès qu’il les raconte : un chien errant, une benne à ordures, une mendiante, un cireur de chaussures, un arbre, un corbeau. Il ne décrit que des choses brèves, celles qu’on voit tous les jours, dans toutes les villes, mais avec la particularité qu’à Bombay beaucoup de monde vit dans la rue, y fait sa toilette par exemple. Il écrit sans psychologie, sans virtuosité apparente, sans compassion particulière, sans neutralité, même avec ironie. Chaque poème pris séparément peut sembler simple, voire banal mais c’est leur juxtaposition qui crée un effet kaléidoscopique et cohérent, comme parfois une vie ou une ville bordélique peut nous sembler miraculeusement cohérente. Il a su saisir la vie même, pas seulement son essence ou son expression, mais la vie confuse et passagère que nous connaissons tous.
Avec ce matériau trivial, il écrit des poèmes comme pour nous dire que la plus minuscule chose que l’on vit fait partie d’un très grand poème.

Voici deux extraits pour vous donner une idée (même si, je le répète, c’est le tout qui fait sens) :

Petit déjeuner à Kala Ghoda (extrait)

Et voilà le jeune cireur de chaussures
– pas de doute, il se prend
pour le mec le plus funky du quartier –

avec son marcel noir,
son pantalon noir retroussé jusqu’aux genoux,
il fait swinguer son repose-pied

(sa boutique ambulante
qui lui sert aussi de tambourin
peinturluré en rouge et jaune vif).

Celui-là, il n’a pas perdu de temps
pour faire les yeux doux aux filles,
pas vrai ?

Poux (extrait)

Elle n’est pas femme depuis très longtemps
cette fille qui ressemble
à un bâton de cannelle.

Oui, celle au sari couleur moutarde
et aux bracelets en verre rouge,
assise sur ce bloc vertical en béton

comme sur un trône,
même s’il est à peine assez large
pour que s’y love un chaton.

Vous pouvez aussi lire l’ article brillant de Matthieu Baumier sur le site de poésie : « Recours au Poème ».
L’article de la traductrice Laetitia Zecchini sur le site « La République des livres » est aussi très intéressant. Surtout si on considère la difficulté de traduire de la poésie. Arun Kolatkar écrivait ces poèmes en anglais et l’édition est bilingue. Les anglophones verront l’exercice périlleux que fait Laetitia Zecchini.
Enfin, dans la préface du livre, j’ai beaucoup apprécié la longue liste de références que donne Arun Kolatkar. Parmi les noms que je connaissais j’ai relevé des artistes a priori aussi différents que Villon, Apollinaire, Apulée, Howlin’ Wolf, Eisenstein et Laurel et Hardy.

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2 réflexions sur “Arun Kolatkar

  1. Un autre poème terrible mais en même temps risible

    LE FUSIBLE

    « Une odeur de putréfaction émanait de quelque part.
    J’ai toussé, j’ai sorti un mouchoir de ma poche,
    et mon petit doigt est tombé sur le sol.
    Je l’ai ramassé d’une main,
    de l’autre j’ai porté le mouchoir à mon nez,
    et mon nez s’est détaché. Je l’ai enveloppé
    dans le mouchoir et l’ai fourré dans ma poche.

    L’odeur de putréfaction envahissait toujours l’air.
    Le nez remuait dans ma poche,
    j’ai décidé de regarder tout cela de plus près pour voir
    s’il y avait des vers dans mon petit doigt.
    C’est alors que le fusible a sauté. »

    Arun Kolatkar in Europe « Littérature de l’Inde » p.281.

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