Un présage

J’ai écrit ce texte en m’inspirant d’une photo de mon ami Jean-Philippe Trigla :

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Si vous souhaitez voir d’autres photos de Jean-Philippe et avoir un aperçu de sa passion pour le street art,  suivez ce lien : http://instagram.com/jeanfidu94

Voici le texte :

Ce matin, une nuée de corneilles a traversé le centre commercial. Elles ont voltigé du nord au sud, de niveau en niveau, criant et fouettant l’air comme un seul animal aux dizaines d’ailes et à la même voix rauque pour annoncer un présage incompréhensible. Quand bien même parmi nous, un sage aurait su lire les signes, nul ne l’aurait écouté car les badauds, déjà nombreux, ont continué de vivre leur vie sans les voir. Seul un agent de sécurité armé d’un long bâton a frappé à l’aveugle au passage des oiseaux. Peu après, il gesticulait le poing nu.
Le lendemain, un rat est sorti à la lumière du rayon boucherie du supermarché pour s’affairer dans le sang d’une barquette éventrée de filet de bœuf. Là encore personne n’y a prêté attention. Pourtant les chariots contournaient le rat qui effectua plusieurs allers-retours entre la barquette et le soubassement d’un rayonnage et lorsqu’une fillette s’est accroupie près de la barquette et a commencé à tracer sur le sol des ronds sanguinolents, une main adulte l’a prestement empoignée et entrainée plus loin.
Quelques jours plus tard, à la veille des soldes, dans un magasin de prêt à porter, alors que les employés préparaient les vitrines, une colonie d’insectes identiques –noirs, énigmatiques, pourvus de longues antennes- sont sortis des grilles d’aération et se sont déployés sur les murs. Avant l’extinction des lumières, un stagiaire exténué en a machinalement rassemblé une poignée et l’a lancée sur une pile de tee-shirts. Pendant la nuit, les insectes ont proliféré et se sont immiscés dans les plis de chaque vêtement. Mais le lendemain à dix heures, au moment de la ruée, nul dans la foule aguerrie des acheteurs ne les a décelés alors que l’individu adulte mesurait trois centimètres, antennes comprises. Ils ont donc été achetés avec les vêtements, parfois portés à même la peau. Pour peu qu’un mâle et une femelle se soient retrouvés dans le même sac en papier puis dans la même armoire, ils ont continué de croitre et de multiplier, jusqu’à envahir nos appartements, nos rues et nos villes, sans même que nous prenions conscience de leur présence, ni eux de la notre.

  Je me suis souvenu de ce texte et de la photo de Jean-Philippe en lisant un article sur la fermeture des centres commerciaux aux États-Unis (les inrocks :http://www.lesinrocks.com/2014/11/02/actualite/les-jeunes-americains-desertent-les-malls-11532441/). La pensée fait parfois d’étranges ricochets pour pressentir la fin d’un monde.

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2 réflexions sur “Un présage

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