Un an et un jour

Quelqu’un meurt. Quelqu’un qui vous a façonné et rejeté. Quelqu’un qui vous a bercé, battu puis qui a disparu. Quelqu’un que vous avez trahi et qui vous a renié. Quelqu’un dont vous portez le nom. Aucune des étapes du deuil ne parle de l’absence. Il n’y a pas de retour à un état normal, même après un an et un jour, car il n’y a jamais eu d’état normal. On ne porte pas le deuil de l’absence mais on porte autre chose : des si jamais, des peut-être que, des on aurait pu qui vous entrainent dans le vide.

L’escalier

Parfois la source, parfois le chant,
parfois le murmure de l’enfance.
Mon désespoir était infime :
personne ne me voyait sombrer
et l’escalier était immense.

Dans le flot de la journée
s’immobilisent des silences.
Parfois, il n’y a rien à dire.
La chanson douce est écorchée,
personne ne peut plus la chanter.

Goutte à goutte vont tomber
les souvenirs de l’enfance
du haut d’un escalier en ruine.
Parfois il suffit d’espérer
qu’au fond de soi on se résigne.

Parfois l’orgueil de l’instant
m’autorise à me relever.
Je n’ai pas eu la chance insigne
de renoncer à tout comprendre.
Personne ne peut me consoler.

Une tendresse incompréhensible

C’est pourtant toi qui as disposé
les photos dans le cadre : les trois âges
enfant, adulte, vieillard
avec le même regard brûlant.

C’est bien toi qui l’as mis sur l’étagère
entre les galets et les livres
pour que toujours dans ta chambre
un feu se consume mais aussitôt

tu as retourné le cadre à plat,
tu as éteint le regard
qui ravivait des souvenirs violents,
une tendresse incompréhensible.

Pourquoi alors que le ciel est limpide
subsiste cet horizon noir
Devant et derrière toi ?
Ce n’était qu’un enfant, un homme, un vieillard.

Même si c’est trop tard, tu le sais :
les trois visages et les trois âges
sont dévastés par la même brûlure
que ton regard ne peut guérir.

Pourquoi n’êtes-vous jamais en paix ?

Le justicier

Au justicier a-t-on rendu justice ?
Celui qui se battait dans les rues de Paris
pour défendre le traitre tabassé par les siens.
Celui qui s’engageait à sauver la famille,
qui passait les frontières pour enlever l’enfant.
Celui qui espérait revenir en lumière.

Au justicier a-t-on rendu justice ?
Quand il accumulait des preuves de combat
pour conquérir un monde qui se moquait de lui.
Quand il se relevait après chaque défaite
et cherchait le repos dans des mains argentées
qui toujours le sauvaient sans aucune caresse.

Debout, épuisé, au pied du tribunal :
c’est un malentendu, je vous ai tous aimés
sauf la réalité qui ne cesse de trahir.
Les juges l’ont jugé et la peine est inscrite.
Jamais dans la prison il n’a baissé la tête.
Au justicier a-t-on rendu justice ?

Un poème s’échappe

Souvent, un poème s’échappe. J’écris un mot puis deux puis trois et me voilà lancé pour dire quelque chose que je découvre au fur et à mesure. Je ne sais pas à qui s’adresse ce poème ni quels regrets il découvre. Mais puisqu’il vient de moi, il me dit quelque chose que je partage ici dans l’espoir d’y voir, peut-être, un peu plus clair :

Une douceur cruelle

Souviens-toi on faisait
Nos petits coups en douce
Le monde était parfait
Et on apprenait tous
A l’aimer tel qu’il est

Le monde était par terre
A la moindre secousse
On mordait la poussière
Et on avait la frousse
Sans trop savoir y faire

Souviens-toi on buvait
De terribles paroles
La haine distillait
Le plus mauvais alcool
Qui n’enivrait jamais

Le monde était parti
Et la jeunesse folle
Dégoupillait sa vie
Mais restait à l’école
Nous étions incompris

Souviens-toi on croyait
Qu’il ne fallait plus croire
Ce qui nous surplombait
Tombait de son perchoir
Et on le piétinait

Le monde était partout
Sauf dans nos regards
On évitait les fous
Sauf dans les miroirs
Qui nous parlaient de nous

Souviens-toi on crachait
A la gueule des sages
Tous les mots qu’ils disaient
Etaient de vils messages
Qui les défiguraient

Le monde était partie
D’un immense chantage
Qui n’avait pas de prix
On mentait sur nos âges
Pour rester en sursis

Souviens-toi on fuyait
Sans réussir la belle
Partout où on allait
On s’éloignait du ciel
La terre nous tenait

Le monde était ailleurs
La certitude est telle
Qu’elle semblait un leurre
Une douceur cruelle
Cachée à l’intérieur

Le blog s’arrête pour quelques semaines. Merci d’être passé par là.

 

777 tankas

Depuis quelques temps, j’écris des tankas, ces brefs poèmes d’inspiration japonaise qui déploient trente-et-une syllabes et pas une de plus. La concision est difficile mais j’apprécie l’exercice qui toujours m’apprend quelque chose. Il me semble que ces poèmes sont des échappées qui découvrent des états que je ne soupçonnais pas ressentir. Je me suis promis d’écrire sept-cent-soixante-dix-sept  tankas mais c’est davantage un horizon qu’un objectif. Cela me prendra des années et c’est très bien ainsi. les tankas à suivre sont sélectionnés parmi mes premiers essais et numérotés comme autant d’étapes jusqu’au sept-cent-soixante-dix-septième.

4
Je reviens chez moi
il n’y a rien à attendre
le jour s’amenuise

le bambou à la fenêtre
occupe toute la place

16
la fête commence
ou bien elle continue
je passe à côté

la maison me parait vide
le jardin est une jungle

24
féal de la nuit
je romps mon engagement
envers ma maitresse

les yeux grands ouverts, je pars
à la recherche du jour

30
laissez-moi ici
dans ce pays de lenteur
où le temps s’épuise

s’il ne reste rien de moi
c’est que la vie m’a aimé

47
la parole en l’air
vole comme un papillon
au dessus du feu

elle englobe la lumière
et enchante le silence

57
espoir, désespoir
chant d’appel et de rejet
comme à l’équinoxe

la vague qui me submerge
vient d’une mer intranquille

66
tous les jours, toujours
devant la boulangerie
des enfants mendient

ils prennent ce qu’on leur donne
et gardent la tête haute

Si vous souhaitez en savoir plus sur l’histoire du tanka, c’est par ici.

Li Qingzhao

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C’est tout à fait par hasard que j’ai ouvert cette anthologie de poésie ancienne chinoise. Le titre me semblait plein de promesses : Cent poèmes d’amour de la Chine ancienne. Ce livre publié aux éditions Philippe Picquier propose un parcours poétique traduit et présenté par André Lévy. C’était peut-être aussi l’occasion d’y trouver la délicatesse qu’on attribue d’ordinaire à la culture chinoise. Mon choix s’est arrêté sur Li Qingzhao, une grande poétesse chinoise née en 1084. Les deux poèmes qui suivent chantent l’un, l’amour accompli, l’autre, la perte de cet amour. Après avoir épousée l’homme de sa vie, la poétesse pleure sa mort et se morfond dans un remariage malheureux. Trente ans séparent ces deux poèmes. La sincérité de leur expression, l’intemporalité de leur bonheur et de leur chagrin m’ont touché même s’ils viennent d’un temps très lointain mais pas oublié.

Cette nuit…

Le soir, un coup de vent mêlé de pluie
Fait disparaître toute la chaleur du jour.
Je range l’orgue à bouche dans son étui
Et me maquille un peu devant le miroir.

Sous le rose du tissu de soie diaphane
Scintille la peau douce comme glace plane,
Claire et odorante.
Je dis à mon bien-aimé, souriante :
Cette nuit comme la natte sera fraîche
Sous l’oreiller et les rideaux transparents.

Trop lourd…

Le vent se calme ne laissant que poussière de fleurs fanées.
Le soleil se couche : trop lasse pour me recoiffer.
Les choses demeurent mais lui n’est plus et tout est fini.
Les larmes roulent avant que les mots viennent aux lèvres.

Il paraît que le printemps est encore beau au Double Ruisseau.
J’aimerais m’y promener en barque légère,
Mais je crains que le bateau de la rivière
Ne puisse supporter le poids de mon chagrin.

Comme à chaque fois que je lis une poésie traduite en français, je mesure la prouesse du traducteur (ici André Lévy, grand sinologue) qui sait rendre intelligible et toujours sensuel un chant si particulier.

Fontaine illicite

Il y a quelques jours, une canicule écrasait la banlieue parisienne et menait la vie dure aux citadins cernés par le béton. Dans les quartiers les plus populaires, des geysers d’eau froide jaillissaient parfois des trottoirs. C’étaient des bouches d’incendie forcées à la main par des habitants en manque de fraicheur et à peine détournées de leur fonction puisqu’elles éteignaient l’incendie sans flamme d’une journée étouffante. Très vite, une polémique est née. D’un côté, on fustigeait l’incivilité des banlieusards qui détérioraient les bornes et commettaient un immense gâchis d’eau. De l’autre, on dénonçait le mépris de classe des tenants de l’ordre qui eux habitaient les beaux quartiers et avaient les moyens de se rafraîchir. Lorsque j’ai vu jaillir l’eau d’une bouche d’incendie près de mon travail, j’ai surtout été frappé par la joie jusqu’au délire des gens qui profitaient de cette fontaine illicite. Les enfants, bien sûr, étaient les plus ravis. Je me suis dit que toutes les leçons de morale ne pèseront jamais lourd face à un pur bonheur et un grand soulagement. Et j’y ai trouvé matière à écrire ceci :

Sonnet caniculaire

Plus de trente-cinq degrés et c’est la canicule.
La ville s’envenime de déodorants.
Les peaux sont boursouflées, les tatouages suintent.
L’ombre se rétrécit et se réserve aux riches.

Les arbres poussiéreux ont une crise d’asthme.
Leur souffle est lacéré de particules fines.
Un boa de chaleur resserre ses anneaux.
Les immeubles brûlants ont des sortes de spasmes

qui font sortir les gens, une clé à la main.
Ils craquent le débit de la bouche d’incendie.
Un geyser d’eau glacée gicle sur le trottoir.

Les enfants enfiévrés grelottent de bonheur.
Leurs souvenirs auront un prisme d’arc-en-ciel.
Le soleil croustille comme une grosse chips.

Bonsoir, jolis Messieurs.

Une nouvelle inspirée de souvenirs avec trois couples, à trois âges différents qui s’aiment, se supportent ou se séparent dans un vieil immeuble de la banlieue parisienne. Dès que j’écris un mot, je modèle et je recompose le fourbi de la mémoire. Rien n’est vraiment vrai ni tout à fait faux. C’est pourquoi il est inutile de trier le bon grain du réel de l’ivraie de l’invention.

Culotte, porte-jarretelles, soutien-gorge : des dessous en dentelle noire séchaient sur la corde à linge dans la cour. Nous avions une nouvelle voisine.

Avant son arrivée, dans notre vieil immeuble peuplé de vieilles personnes, nous étions les plus jeunes. Tous se plaignaient de nos ébats et de nos fêtes : trop de bruit, de joie, de jouissance. Au rez-de-chaussée, un couple de cerbères minuscules (moins d’un mètre soixante chacun) nous avait à l’œil. L’homme et la femme se relayaient pour nous entreprendre et nous embarrasser dans chaque recoin des parties communes. Devant la porte de la cave, l’homme qui fleurait l’eau de Cologne, nous faisait, goguenard, des allusions plombières : « Avec vous on entend bien grincer les tuyaux ». Devant les boites aux lettres, la femme à la bouche molle et aux yeux alanguis nous prévenait des conséquences de nos enthousiasmes sur le sommeil de la fille des autres voisins du rez-de-chaussée, une mongolienne de vingt-cinq ans obèse et avenante. Tous les matins, elle émergeait de sa fenêtre, débordant de la balustrade, pour dire bonjour aux passants dans la rue.

Quand c’était trop pour eux – pour nous jamais assez – les vieux cerbères montaient ensemble en tapant des pieds dans les escaliers et tambourinaient à notre porte puis redescendaient outrés, en couvant un bouillon de colère d’où éclataient les bulles police, indécence, dégueulasse.

Mais ils finirent par nous laisser tranquilles, lui surtout. Un soir, ma compagne était rentrée tout excitée après une longue journée de travail. Hilare, elle m’avait dit :

– Tu ne devineras jamais qui j’ai vu au magasin ?

Alors qu’elle agençait la vitrine, elle était tombée nez à nez avec notre voisin du dessous qui bécotait une autre vieille que la sienne en lui promettant sans doute de lui offrir des froufrous. Leurs regards s’étaient croisés – elle moqueuse à l’intérieur, lui atterré dans la rue –, il n’avait même pas pu prendre la tangente, tétanisé par découverte de sa double vie. Depuis, il nous évitait et même sa femme légitime se contentait de nous toiser, les bras plein de linge, quand nous la croisions dans la cour.

Puis, la petite est née. Nous nous sommes calmés. Quand elle avait du mal à faire ses nuits, personne ne se plaignait, ni la dépressive du troisième, ni l’infirmier du deuxième, ni nos chers cerbères du rez-de-chaussée droit, ni l’aimable mongolienne du rez-de-chaussée gauche. Au contraire, tous s’extasiaient au passage de la petite dans sa poussette. Nous avions même droit d’utiliser la moitié de la corde à linge pour faire sécher les innombrables pièces de layette aux couleurs pastel.

Entre deux machines, nous nous interrogions sur la vie de nos vieux voisins :

– Ils n’ont jamais eu d’enfants, pourquoi ?
– Il n’a pas voulu ou elle n’a pas pu.
– C’est peut-être elle qui n’a pas voulu.
– Non, c’est lui. J’en suis sûre. C’est un vieil égoïste. Il multiplie les conquêtes, paniqué à l’idée de ne plus séduire.

Moi aussi, je devenais égoïste. Je n’avais pas donné le bain à la petite alors qu’il était tard et que ma compagne avait eu une journée de dingue au magasin. Je ne m’impliquais pas assez dans notre projet de déménagement pour sortir enfin de ce réduit. Je n’avais d’autres ambitions que de regarder le temps passer en faisant des galipettes le plus souvent possible.

La nouvelle voisine avait une vingtaine d’années. Je savais qu’elle était très belle même si je l’avais à peine croisée. Quand elle montait à l’étage, sa chevelure blonde, toujours libre, attirait mon regard. Elle avait emménagé au-dessus de chez nous. L’infirmier avait pris sa retraite et était parti.

Elle vivait seule mais un homme venait souvent la voir, un grand brun ténébreux et furtif. C’était son baby, son honey. Elle était sa beauté, sa fleur. Ils faisaient l’amour avec beaucoup de modulations qui explosaient dans le rauque et l’aigu. L’immeuble entier grinçait à leur rythme mais personne ne venait les réprimander. Nous étions battus à plates coutures dans l’expressivité mais cela nous faisait sourire.

Au fil des semaines, les visites de l’homme s’espacèrent. Quand il était là, des discussions sourdes, ponctuées d’éclats de voix, nous faisaient lever les yeux au plafond. Les modulations semblaient plus plaintives.

– Elle pleure, à cause de lui.
– Ou bien c’est lui qui pleure. Ou bien ils pleurent ensemble.
– Non, elle pleure seule. D’ailleurs, il s’en va. Ecoute.

On entendait grincer l’escalier. Puis jaillissait une musique joyeuse destinée, elle en était sûre, à masquer le désarroi. Il revenait deux jours plus tard et ils refaisaient l’amour avec fougue ou bien c’était le calme plat pendant plusieurs semaines.

Une nuit, alors que nous dormions tous, une voix féminine, claire et puissante, me réveilla en sursaut :

– Dégage. Ne me touche pas. Sors de chez moi.

Mon rêve était gris et confus. Je n’avais pas envie de me rendormir. Je suis allé voir la petite. Jolie comme un cœur, elle suçotait ses orteils, les yeux grands ouverts. Elle sourit en me voyant approcher.

– Ce n’est pas toi qui me vire. C’est moi qui part.

Une porte claqua. La petite sursauta et commença à pleurer. J’essayai de la calmer en posant ma main sur sa poitrine et en chantonnant : « Bateau sur l’eau ».Elle se laissa bercer et finit par s’endormir. Je trainai un peu dans notre chambre-salon-cuisine. Le canapé-lit occupait presque tout l’espace. Tournée vers le mur, ma compagne ronflait légèrement. Elle avait raison. L’appartement était trop petit. Nous ne pouvions pas tenir très longtemps à trois dans trente mètres carrés. Demain, je commencerais de sérieuses recherches. Ma résolution fut rythmée par un bruit qui cascadait de l’escalier et s’échouait dans notre appartement. Le bruit résonnait de plus en plus, s’amplifiait, devenait martèlement et voix :

– Ouvre. Je t’en supplie. Ouvre.

Il n’était pas descendu et attendait sur le palier qu’elle cède. Comme elle restait intraitable, il s’énervait, tambourinait. L’immeuble entier commençait à protester. Des voix de voisins excédés s’élevèrent. Quelques portes se déverrouillèrent. Je craignais que la petite se réveillât à nouveau.

Ma compagne alluma la lumière de chevet. Ebouriffée et hagarde, elle regarda autour d’elle et comprit très vite la situation. En se rencognant, elle me dit :

– Vas-y. Fais-le sortir. Demain, je me lève tôt.

J’enfilai un jean, un tee-shirt. Dans l’escalier, j’étais seul. Les voisins demeuraient prudemment chez eux. Je montai et surpris l’homme éconduit au moment où il levait le poing. Il me jeta un bref regard avant de donner une série de coups sur la porte. En prenant une voix ferme et plus ironique que je le voulais, je lui dis d’arrêter. Dans une même phrase, je plaçai les mots police, tapage nocturne, plainte, procès, graves ennuis. Mais il me considéra comme un solliciteur importun ou même un insecte. La minuterie se mit à clignoter puis la lumière s’éteignit. Dans l’obscurité, je lui proposai mon aide : si nous tambourinions à deux, elle céderait peut-être. Il soupira. A tâtons, je rallumai et découvris son visage. Il était plus vieux que moi, ridé et voûté. Il m’expliqua qu’il voulait par-dessus tout rentrer chez lui mais qu’elle détenait ses clés de voiture.

– Appelez la police, dit-il d’une voix lasse. Ça m’est égal. Ils la forceront à ouvrir.

Je tentai une médiation. En prenant à témoin la porte close, je proposai la chose suivante : il sortait de l’immeuble, je restais là, elle m’ouvrait, me donnait les clés de voiture, je les lui remettais et tout le monde retournait se coucher.

Il fut d’accord et descendit jusqu’au rez-de-chaussée. A mon tour, je frappai à la porte. J’appelai à la raison et au sommeil des jeunes et des vieux mais une voix butée me répondit :

– Je veux entendre la porte du bas claquer. Je veux le voir dans la rue.

Je promis de faire mon possible et descendis sans trop y croire. Figé dans le hall, l’éconduit ne voulait pas bouger. Il s’estimait dans son droit et apostrophait les vieux cerbères en robes de chambre qui avaient risqué un orteil sur leur paillasson :

– Détention de clés de voiture, vous vous rendez compte !

Ma mission tournait mal. L’immeuble entier s’exaspérait. Les paliers se remplissaient de redresseurs de torts, qui réclamaient, la tête penchée au-dessus de la rambarde, l’intervention des forces de l’ordre. Alors que je remontai parlementer, je fus arrêté par ma compagne, tout à fait réveillée et même enjouée :

– C’est incroyable. La petite dort comme une bienheureuse.

Puis, elle me donna ses instructions :

– Tu emmènes le type, dehors. Moi, je parle à la fille. Dans un quart d’heure, on est au lit.

Tandis qu’elle montait l’escalier, je tendis l’oreille. Que pourrait-elle dire de si convaincant ? Je la savais capable d’utiliser sa voix persuasive de vendeuse mais surtout de choisir son camp :

– Emma, ouvrez-moi. J’ai un moyen infaillible de vous débarrasser de ce connard.

Ainsi, elle s’appelait Emma. Et elle ouvrit sa porte.

En pleine nuit, dans la rue, nous étions trois : moi, l’éconduit et le vieux cerbère qui avait jugé que sa présence en robe de chambre était indispensable.

Ce n’était pas une sérénade. Nous n’avions pas de mandoline. Pourtant, nous guettions la fenêtre. Pour nous distraire, celle du rez-de-chaussée s’ouvrit et apparut, radieuse dans sa vaste chemise blanche, l’aimable mongolienne qui nous chantonna :

– Bonsoir, Jolis Messieurs, bonsoir.

Un grand sourire illuminait sa face de lune. A tour de rôle, nous lui répondîmes. Puis, la fenêtre du deuxième s’ouvrit et deux voix de femmes lancèrent en cœur :

– Va chercher, connard.

Je ne vis pas l’orbe du jet mais j’entendis le cliquetis du choc. Quelques instants après, nous inspections la chaussée, les trottoirs, les caniveaux, entre et sous les véhicules garés devant l’immeuble à la recherche des clés de voiture. Ni moi ni le vieux cerbère n’avions pensé à retourner nous coucher, comme si le repos n’adviendrait qu’une fois la rupture achevée. Les lampadaires éclairaient suffisamment la rue pour nous persuader que les clés n’y étaient pas. D’après la trajectoire que calculait à voix haute le vieux, elles étaient tombées dans le jardin du pavillon d’en face et justement il gardait les clés de ces voisins partis la veille en vacances. Du trottoir à chez lui, il fit l’aller-retour en une minute.

Le vieux cerbère ouvrit le portail noir du pavillon et nous nous mîmes en quête. J’étais posté à la lisière d’une maigre pelouse et d’un rang de buissons nains. L’éconduit fouillait du bout du pied une allée de graviers et le cerbère promenait partout au sol le faisceau d’une torche. Jamais on ne l’y reprendrait se jurait l’un. Il y a tant et tant de femmes à séduire salivait l’autre. Et moi, je ne pensais à rien, sinon à mon lit.

Au-delà du portail, sur l’autre trottoir, s’élevait notre vieil immeuble. Un à un ou couple par couple, les voisins retournaient se coucher. Leurs portes se reverrouillaient mais deux fenêtres restaient ouvertes. J’entendais les voix légères d’Emma et de ma compagne qui tressaient des volutes de confidences inaudibles mais je me doutais qu’il s’agissait désormais d’être maîtresse de sa vie, forte et indépendante.

Alors que mes jambes commençaient à s’ankyloser, ma main toucha un anneau métallique qui retenait des clés. Je me redressai malgré les fourmillements et brandis le trophée. C’était la fin de l’aventure pour nous. Mais nous n’allions pas nous séparer sans entendre une dernière fois la voix chantante de la mongolienne dans la nuit :

– Bonsoir, jolis Messieurs, bonsoir.

Capitale de mon enfance

Trouble ou limpide, l’eau de l’enfance ne tarit jamais. Je peux y puiser sans cesse et me désaltérer, m’empoisonner, me purifier ou me salir . Dans ces deux textes, je joue avec la mémoire, matière liquide,  en me promenant dans cette ville mentale qu’est Paris, capitale de mon pays et de mon enfance.

Pittoresque

Vous viviez à quatre dans vingt-trois mètres carrés,
le père, la mère, le bébé, le garçon,
sous les toits de Paris et tous les soirs
des bagarres d’ivrognes éclataient dans les rues.

Le jour, le levain de la ville démultipliait vos forces :
l’odeur chaude des boulangeries,
les roucoulements des pigeons,
la foule qui sortait du métro.
Il fallait vivre : trouver du travail,
aller à l’école, s’occuper du bébé.

Quand la grand-mère vous invitait chez elle,
vous étiez subjugués par l’argenterie et les miroirs.
Mais vous restiez à distance.
La mère ? Une maîtresse du père.
Le garçon ? En sursis de pensionnat.
Le bébé ? Quantité négligeable.

Comme des héros, vous traversiez des aventures :
marcher en équilibre sur la gouttière d’un immeuble,
voler un trench-coat dans un grand magasin,
rendre justice en brandissant un cutter,
charmer un vieillard étrange qui était un grand peintre.

Mais il ne fallait pas sortir de ce quartier :
une rue plus loin et votre ombre blanchit,
trottoirs et bâtiments rétrécissent,
les odeurs de pain chaud s’évanouissent
et les touristes se prennent en photo
devant une boutique qu’ils trouvent pittoresque.

Génération flottante

Le jour de ma naissance, il pleuvait sur Paris. Après neuf mois de menaces, le ciel crevait : trombes, cordes, hallebardes, jour et nuit. On n’y voyait rien. Le niveau de l’eau montait sans cesse. Les ponts cédaient les uns après les autres. A la maternité, parents et soignants s’étaient enfuis à la nage, laissant les berceaux à la dérive. Ainsi avons-nous commencé à vivre : une génération flottante.