Dans les cartons

En ce moment, j’ai le nez dans les cartons. Je retrouve des vieux poèmes (ceux de l’autre siècle, d’avant internet, d’avant les téléphones portables) et je les relis avec étonnement.  Je ne me souviens plus ce qui provoquait les poèmes à suivre mais je suppose, qu’à l’époque, je ne me posais pas de questions. Je suivais les mots partout où ils m’emmenaient et je m’établissais là où ils me laissaient :

Cerveau-transit

Sur les quais poisseux
De mon cerveau-transit
Les dockers silencieux
Débarquent les cauchemars
Les utopies miroirs
Se brisent et dans leur fuite
Piétinent sans pitié mes tous derniers aveux

Des fleurs métalliques
Aux parfums capiteux
Et aux regards tragiques
Me disent : Tu viens chéri !
Mes pulsions ennemies
M’interdisent l’enjeu
Et leurs sermons torrides me rendent amnésique

Je déambule ma joie
Cette maladie honteuse
Et je prie quelque fois
Pour pouvoir détruire
Les châteaux de délire
Aux vigies orgueilleuses
Qui décapitent ma haine et me dictent leur loi

Des idées anthracites
Éprises de frissons
S’enflamment et crépitent
Sur mon corps fatigué
Alors sans me presser
Je laisse à l’abandon
L’espace délabré de mon cerveau-transit

Les renards

Dans une forêt bleue sous un ciel fauve, une multitude d’oiseaux discutent philosophie. Eux qui survolent si fréquemment le monde, ils ne cessent de s’interroger sur son devenir, sur la destinée de l’homme qui les montre du doigt à son enfant. Aucun n’a une opinion arrêtée sur la question. Nul n’est d’accord avec son voisin.
« L’homme est un conquérant qui doit repousser sans cesse ses limites. Un jour, il volera de ses propres bras beaucoup plus adroitement que nous et il chantera plus malicieusement aussi. »
« L’homme ne trouvera son destin qu’à travers la mort. Quand il aura percé cet écran mystérieux, il découvrira un monde sans question, un monde bienheureux. »
« L’homme n’a pas à traquer sa destinée. Son seul souci est d’être digne de l’image morale qu’il a de lui-même. Son juge est son miroir. »
Et ils pépient ainsi jusqu’à l’enivrement.
Sous les arbres de la forêt bleue, tournoient des renards argentés. Ils attendent, la langue à terre, que tombent les oiseaux ivres. Ils les croquent en se faisant des politesses. Ils broient avec fracas les os dans leurs mâchoires. Puis ils digèrent en soupirant sur le peu de cohérence de ce monde.

Funiculaire

Acrobate funiculaire
Monte et descend
Les escaliers de poussière
Sur des rouleaux de printemps
Toutes les couleurs des pierres
Meurent dans un cerf-volant
Funiculaire suicidaire
Acrobate insouciant

Jonglant avec la terre
Et la lune en même temps
Mixeur d’hémisphères
Inverseur d’océans
L’air est rempli de terre
Et l’eau pétrie de vent
Funiculaire pervers
Apprenti déroutant

Piétine le corps amer
De l’éternel enfant
Les mots pourris de vers
Délirent par enchantement
Tout se noie tout se perd
Et l’oubli est béant
Funiculaire sévère
Dictionnaire de tyran

Ma vie funiculaire
Monte et descend
L’amour est éphémère
Et l’oubli est béant
Adieu funiculaire
Acrobate insouciant

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Football

Il y a toujours un moment gênant dans mes relations sociales quand je reconnais aimer le football. Pour nombre de mes interlocuteurs et interlocutrices, cela semble impossible, inconciliable avec l’amour du beau, du juste et du bon. On m’objecte les turpitudes du foot business, la violence et le chauvinisme des supporters, l’ego démesuré de stars trop payées, l’idiotie de la plupart des joueurs. On me prouve que le football est à la fois le symbole et le symptôme d’un monde déréglé, le nouvel opium du peuple pour l’empêcher d’être libre. Tout cela est peut-être vrai, peut-être pas. N’empêche que j’aime le foot, que je trouve que certains joueurs sont des génies au même titre que des artistes révérés, que certains matchs ont l’intensité dramatique des meilleures pièces de théâtre, que certains chants de supporters sont aussi beaux que des cantates. Surtout, je me dis qu’il y a un du mépris à condamner ce sport si populaire et à lui trouver des défauts qui existent dans la plupart des activités humaines. La beauté et la laideur du football sont peut-être démesurées mais pas exceptionnelles. C’est pourquoi dans le court poème à suivre, je mets à égalité le football et la poésie, une façon personnelle de désanctuariser l’art et de valoriser ce sport :

C’est pareil

La poésie et le football, c’est pareil.
Le passement de jambes et l’alexandrin, c’est pareil.
Rimbaud et Ronaldo (le vrai), c’est pareil.
Le 4.2.3.1 et l’Oulipo, c’est pareil.
Le haïku et la passe décisive, c’est pareil.
Le tacle par derrière et le cadavre exquis, c’est pareil.
Le poème en prose et 70 % de possession de balle, c’est pareil.
Le but en pleine lucarne et le dérèglement raisonné de tous les sens, c’est pareil.
La poésie et tout le reste, c’est exactement la même chose.

Sept tankas particuliers

Sept tankas particuliers issus d’une série en cours de sept-cent-soixante-dix-sept. Si jamais je parviens à terminer ce chemin, je pourrais prendre du recul et trouver une cohérence dans l’accumulation des ces courts poèmes si difficiles à faire. Mais je n’en suis qu’au début. Un début qui ne veut pas finir…

 

35
je suis pris au piège
une ruse du silence
m’oblige à me taire

je brise un à un mes mots
leur suc sur mes mains ruisselle

40
la faim et l’exil
au pays des ventres pleins
et des grands principes

ils ont condamné un homme
pour un morceau de fromage

65
la danse au travail
des ouvrières ailées
m’a fait réfléchir

les abeilles sont la ruche
qui n’est rien sans les abeilles

73
j’ai trouvé la force
de me trainer jusqu’au parc
où vivent les arbres

je soumets ma solitude
à l’ombre immense du cèdre

79
à travers la ville
avec mes poches trouées
mes semelles minces

du vieux temps que j’étais prince
il me reste des chansons

87
avant l’amnésie
j’ai su ce qu’il fallait dire
pour parler vraiment

j’ai vécu dans le langage
des cailloux sur le chemin

91
vivre sous le seuil
de pauvreté du langage
avec deux cent mots

tous les cortèges qui passent
ne seront jamais nommés

Julia

Une nouvelle pour celles et ceux qui ont le sentiment (même la certitude) de se sentir différent.es des autres. La narratrice  est si éloignée de moi qu’il m’a fallu ressentir à chaque mot ou presque cette différence pour pouvoir porter sa voix :

Des herbes hautes jusqu’à ma taille, la haie de ronces qui s’écarte sans que je la touche et, après la traversée des ombres, la grande maison au fond du jardin : ma mère m’envoyait payer le loyer à la propriétaire.

– Tu diras à la vieille qu’on complétera plus tard, la semaine prochaine, dès qu’on pourra.

Bien sûr, je n’allais rien dire du tout. Sur l’allée de graviers qui longeait la maison aux murs de pierres de rouille, mes pas étaient de plus en plus courts et mon cœur cognait comme s’il voulait sortir. J’avais si peur.
Depuis la fin du printemps, nous habitions dans un petit pavillon préfabriqué au fond d’une impasse dans un village de la très lointaine banlieue. Notre pelouse pelée était une parcelle reléguée d’une grande propriété décrépie. Je ne sais même plus comment nous étions arrivées là, ma mère et moi. Comme toujours, il n’y avait que nous deux, ici ou ailleurs, le temps qu’on pourrait tenir.
Après les marches du perron et la porte d’entrée gardée par des torsades de fer forgé, ma peur se mua en mécanique froide qui me faisait agir par gestes saccadés, parce qu’il le fallait. Je vérifiai l’enveloppe du loyer, je poussai la porte grinçante, j’entrai dans la maison et j’allai là où elle m’attendait. Le vestibule et le petit salon étaient surchargés de meubles et d’objets, chacun porteur d’une noirceur intrigante mais je ne m’attardai pas car toujours elle savait m’accueillir :

– Approchez jeune fille, ne mettez pas ma patience à l’épreuve.

La voix n’était pas si forte mais distincte et impérative. Pourtant, quand je passai dans le grand salon, ce n’était plus sa voix mais ses yeux luisant dans la pénombre près de la grande fenêtre, qui m’invitaient à m’asseoir en face d’elle sur une banquette de piano pelée. Ratatinée dans un fauteuil vert sombre avec accoudoirs et oreilles cloutées, la propriétaire ressemblait à un vieux lézard attentif, au visage blanc comme la craie et aux yeux bleus étincelants.
Quand elle poussait vers moi un verre de lait et une assiette de biscuits disposés sur un guéridon, je savais que je devais poser en échange l’enveloppe à côté de l’assiette et, bien sûr, la remercier, porter le verre à mes lèvres, grignoter un biscuit malgré ma crainte d’être empoisonnée non par sorcellerie mais parce que le biscuit était rance et le lait un peu aigre.  Cette fois-là comme les autres, je n’étais pas obligée de tout boire ni même de finir le premier biscuit. Son regard se détacha vite de moi. Elle baissa les paupières, vérifia le contenu de l’enveloppe et ses lèvres minces acérèrent les mots :

–  Ce n’est pas assez, ma chère Julia, vous le savez très bien, vous n’êtes plus une enfant. Vous comprenez les choses, vous commencez à prendre des formes. Vous vous doutez bien que votre figure de joli caramel ne m’apitoie pas. Aucune minauderie ne vaut remise indéfinie. Je loue le petit pavillon pour en retirer de l’argent et la somme convenue avec votre mère doit m’être remise intégralement chaque mois. Pas la moitié, pas les trois-quarts, intégralement. Attention, Julia. Si dans une semaine vous et votre mère n’avez pas réglé votre situation, je vous ferai jeter sur les routes.
Il fallait la croire. Nous avions déjà éprouvé le pouvoir d’autres propriétaires excédés par notre pauvreté. C’était très simple : un soir la clé n’entrait plus dans la serrure et nos affaires étaient amoncelées sur le trottoir.

*

Le soir, ma mère m’écouta à peine. Elle connaissait la litanie des menaces. Tous les créanciers avaient la même. Il n’y avait que les chiffres qui changeaient. Alors que je sentais que j’aurais dû me taire, je murmurai, honteuse :

– Elle m’a aussi parlé de mon corps, que je devais comprendre à cause de ça.

Ma mère qui finissait la vaisselle s’adossa à l’évier. Elle me demanda d’une voix tremblante :

– Quoi ça ? Qu’est-ce qu’elle a dit exactement ?
– Rien. Elle a parlé de mes formes. Elle a dit que tu m’envoyais pour l’apitoyer.

Ma mère, cette jolie petite femme toujours avenante, devint par la magie de la colère une boule d’énergie en fusion. Ses poings se crispèrent. Son index se dressa pour prendre à témoin les murs et le plafond. Les grossièretés sortirent comme crapauds de sa bouche. Elle jurait d’aller régler son compte à cette vieille peau. Elle ne voulait pas dire la trucider ou même régler le solde de nos dettes mais l’agonir d’injures et de vagues menaces en quelques secondes avant de partir au travail.  Plus tard, blottie sous ma couette, j’entendais l’explosion des « Vieille conne ! Vieille peau ! » qui se superposait aux voix sucrées des boys bands de la télé. Mais je savais que chaque colère de ma mère s’équilibrait par une tendresse. Quand je me réveillerai le lendemain matin, je trouverais mon jus de multi-fruits vitaminés et mes céréales sur la table basse avec un post-it sur le paquet pour me dire d’être sage, de ne pas m’inquiéter et un « Je t’aime » entouré d’un cœur.

*

De tous les amants de ma mère, Luigi était sans doute le moins pire. Celui qui me parlait vraiment, me souriait vraiment et n’approchait jamais trop près. Il n’était pas très beau – grand, vieux et chauve – mais joyeux et attentionné. Amoureux, peut-être. Ma mère et lui s’entendaient bien. Souvent, ils disparaissaient pour de longues promenades où je n’avais pas ma place. Mais je savais qu’il ne pouvait pas vivre avec nous : il était marié, il avait des enfants adultes. Quand le dimanche soir, sa grosse voiture disparaissait au bout de notre rue, ma mère ne paraissait ni triste ni en colère mais heureuse et pleine d’énergie.

*

La vieille avait dû être payée rubis sur l’ongle car tout l’été se passa sans aucune expulsion. J’étais même dispensée d’aller porter le loyer. Ma mère s’en chargeait. Ce n’était plus un problème pour elle car elle avait trouvé un bon travail en ville. Elle faisait visiter des appartements neufs qui se vendaient comme des petits pains, disait-elle. Du mardi au dimanche, elle se levait tôt et rentrait tard, complètement épuisée. Le lundi, elle dormait ou somnolait ou téléphonait à Luigi. Comme c’était le début des grandes vacances, je pouvais rester seule à la maison. Ça ne me gênait pas, j’avais l’habitude. Je m’occupais du ménage et des courses. Désormais, il y avait toujours de l’argent dans le porte-monnaie sur le frigo et même des billets glissés dans les pages roses du dictionnaire, au cas où.
J’allais à pied à la supérette, trainant derrière moi un cabas à roulettes tout neuf, orange et horrible. Je détestais qu’on me voie avec. Pourtant, je ne connaissais personne au village. Je baissais la tête quand je passais à la caisse même si les caissières me regardaient à peine. Je détestais encore plus le reflet des vitrines de la grande rue car la vieille avait raison : mon corps changeait. Les renflements de mes mamelons commençaient à frotter contre mes brassières et mes tee-shirts. Mon visage était moins rond. Mes tresses terminées par des petits coquillages me plaisaient moins. Je voulais mes cheveux libres. Je savais que, peu à peu, mes hanches allaient s’élargir et ma taille s’affiner. La dernière étape de la fin de l’enfance serait les règles. Ma mère m’avait déjà tout expliqué tout en me disant que j’avais de la chance car sa mère à elle ne l’avait pas prévenue. Quand c’était arrivé, elle avait cru qu’elle allait mourir. Les moqueries de sa mère lui avaient percé le cœur.

*

J’avais pris l’habitude de cette solitude estivale. Comme je dormais dans le canapé du salon – la seule chambre était celle de ma mère – j’étais réveillée vers six heures par un rayon de soleil qui venait de la salle de bains pour toucher mon visage. Ce n’était pas une caresse, c’était un ordre. Le jour exigeait ma participation pour s’accomplir.
Je ne restais pratiquement pas à l’intérieur. Je prenais mon petit-déjeuner sur la terrasse, allongée sur un drap de bain, le téléphone à mes côtés, le fil tiré au maximum. Ma mère m’appelait vers neuf heures. J’avais besoin d’entendre le son de sa voix et j’étais fière de la rassurer sur ma capacité à rester seule sans faire de bêtises. Même si je m’estimais trop grande pour les attendrissements, j’espérais que la litanie de ses « Bisous partout » sortirait du combiné pour s’enrouler autour de mon cou. Ensuite, s’il n’y avait ni courses ni ménage à faire, je restais dans le jardin pour jouer même s’il s’agissait surtout de rêver à voix haute.
J’essayais d’enfanter un monde à mes ordres. J’étais tour à tour Super Julia, la reine Julia, Captain Julia, présidente Julia, commissaire Julia et je résolvais toutes les énigmes, je punissais tous les crimes, je gagnais toutes les batailles. Pourtant, mes créatures étaient muettes et translucides, sans répondant et sans esquive. Je n’arrivais plus à les faire vivre comme avant. Mes jeux ne duraient que quelques minutes. Mon imagination n’avait plus la force de transformer un buisson en palais et une motte de terre en volcan. Je voulais faire autre chose de moi-même.

*

Un matin, je traversais à nouveau la haie pour pénétrer dans le parc de la propriétaire. Je n’avais plus aucune raison d’être là pourtant j’avançais dans la pénombre du parc boisé qui avait des allures de palais végétal en ruine. La frontière avec la lumière était toute proche. J’entendais les bruits joyeux d’un repas de famille. La curiosité s’aiguisait sur la peur.  Je voulais en savoir plus. Il y avait le rire grave d’un homme, les protestations amusées d’une femme, les éclats aigus des enfants, le cliquetis de la vaisselle, l’eau qui cascadait de la carafe, les verres entrechoqués. C’était sans doute des gens heureux mais leur musique m’était étrangère. Avec ma mère, nous prenions nos repas à la cuisine en écoutant la radio, sans vraiment se parler ni rire. Quand parfois Luigi nous emmenait à la Pizzeria du village, lui et ma mère roucoulaient sans s’occuper de moi et je m’efforçais d’écouter le chanteur d’ambiance qui enchainait les romances italiennes sur une petite estrade à côté du bar. Je n’avais jamais fait partie d’une tablée où le bonheur est le plat principal.
Pour rester cachée, je passais de buisson en buisson dans la partie ombreuse du parc. La grande maison était à ma gauche, méconnaissable avec ses fenêtres ouvertes au rez-de-chaussée et des rideaux blancs gonflés hors des embrasures. Les convives étaient tout proches. Je voulais les épier sans être découverte mais une odeur de pommes caramélisées qui émanait de la maison me poussa à l’imprudence. Je posais un pied sur la pelouse ensoleillée et fit quelques pas de côté pour apercevoir, ne serait-ce qu’en bout de table, un demi-visage heureux. Mais alors que j’étais une intruse totalement visible et à découvert, une voix affolée de femme me figea sur place :

– Mon Dieu, la tatin !

Elle déboula à quelques mètres de moi sans me voir, traversa la pelouse et s’engouffra dans la maison. Je restai une ou deux minutes tétanisée, fixant la porte entrebâillée par où la femme n’allait pas tarder à ressortir. J’émergeai de ma stupeur non pour m’enfuir mais pour avancer les bras ballants, le cœur battant, vers les marches du perron.
Elle apparut blonde et souriante les mains chargées d’un plateau : petites assiettes, gâteau fumant et bombe de crème Chantilly. Elle ne m’avait pas encore vue alors que j’étais en face d’elle. Elle descendait les marches en interpelant sa famille attablée sur une terrasse :

– Les garçons, venez m’aider. Occupez-vous de la glace.

Puis nos regards se croisèrent et elle poussa un cri. Bien sûr, elle lâcha le plateau. Comme il était en argent, il ne brisa pas. Mais la tarte tatin se répandit et se morcela sur les marches du perron. Ahurie, je découvris la bombe de crème Chantilly dans mes mains tandis que la femme avait rattrapé les assiettes.
La vieille propriétaire me sauva en disant à sa fille, la femme blonde, que j’étais son invitée surprise. Elle me plaça en bout de table, en face d’elle, tandis que de part et d’autre se tenaient les parents et deux garçons. Quand elle me présenta à sa famille comme Julia la jolie effrontée locataire du petit pavillon, je baissai les yeux et rougis – et rougis encore en me sentant rougir. Mais je ne savais pas ce qui me dérangeait le plus : être jolie, effrontée ou locataire.
La femme s’appelait Françoise, l’homme Michel, les deux garçons Loïc et Olivier. Ils formaient une famille avec le même regard curieux pointé dans ma direction. Peut-être envisageaient-ils de me choisir comme dessert à la place de la tarte tatin qui ressemblait à une terre ocre, morcelée au milieu de la table. La femme et moi (passées la stupeur et les présentations, elle avait insisté pour que je l’appelle par son prénom et m’avait même serré la main en souriant alors que le désastre était encore à nos pieds) nous avions ramassé les morceaux sans rien perdre et tenté de reconstituer le dessert du mieux possible. L’homme (lui voulait carrément qu’on se tutoie alors qu’il était plus vieux que Luigi, plus gros, plus chauve mais avec d’épaisses lunettes) pensait me mettre à l’aise et m’instruire en pérorant sur la recette de la tarte tatin qui était née d’un incident du même genre et que donc, grâce à mon apparition, je venais d’inventer une nouvelle recette, celle de la tarte Julia délicieuse entre toutes.
Sous l’ombre verte de la terrasse, je picorais ma part de tarte surmontée d’un tourbillon neigeux de crème Chantilly. J’étais trop impressionnée pour apprécier le dessert. La femme s’était éclipsée pour revenir avec un pot de glace à la vanille. Elle modula pour chacun de jolis boules beiges grâce à une cuillère spéciale. J’essayai de garder les morceaux le plus longtemps possible en bouche pour ne pas avoir à parler. Mais peut-être était-il malpoli de lambiner parmi une famille où je n’avais pas de place ?
Encore une fois, la vieille qui ne mangeait pas et nous regardait tous m’épingla :

– Je ne vous vois plus Julia. J’appréciais tant vos visites. Il faudra revenir.
– C’est qu’elle doit être surmenée, ironisa l’homme en se tordant le cou pour mieux me reluquer. Mais je me demande ? Que peut bien faire une belle plante comme toi de ses journées ? Se prélasser ? Se faire belle ?

Sa femme le fusilla du regard et lui conseilla de me laisser tranquille. Je commençai à regretter d’être venue. Pour une fois que j’étais avec une famille, je n’arrivais pas à percer le secret de leur bonheur d’être ensemble.
Les garçons m’observaient en silence. Olivier avait l’air un peu plus vieux que moi. C’était un grand brun osseux et acnéique avec d’affreux petits poils noirs au-dessus de la lèvre supérieure. Je sentais une grande hostilité de sa part. il voulait sans doute que je disparaisse mais n’osait pas me regarder en face. Au contraire, Loïc, plus jeune, maigrelet avec une tête ronde aux cheveux ébouriffés, me dévisageait sans retenue, la bouche ouverte. Il en oubliait de manger, trop surpris de découvrir qu’il existât quelqu’un d’autre en dehors de sa famille. C’était presque doux de plonger dans ses yeux bleus qui n’avaient ni malice ni défiance. Même si J’avais l’impression d’être à peine humaine pour lui et qu’il devait vérifier d’une manière ou d’une autre que je n’étais pas un mirage.
Le père crut bien faire en tapant dans ses mains pour rompre le charme. Il ordonna à Olivier de faire manger son petit frère. L’ainé s’exécuta avec brusquerie. Il enfourna un grand morceau de tarte dans la bouche de Loïc puis une cuillerée de glace surmontée de crème Chantilly. Loïc se mit à mâcher mécaniquement, en laissant couler de la glace aux commissures de ses lèvres. Je compris alors que ce petit garçon n’était peut-être pas tout à fait ordinaire et comme je me sentais moi-même différente parmi eux, je me dis que j’avais trouvé un allié autour de cette table.

*

En rentrant, j’eus la surprise de trouver ma mère et Luigi à la maison. Ils buvaient un verre de vin blanc, assis sur le rebord de la dalle de béton qui faisait office de terrasse. La guitare de ma mère était posée à côté d’elle. C’était la première fois depuis des années qu’elle l’avait sortie de son étui. Je ne me souvenais pas l’avoir vu en jouer ni même entendu chanter depuis que j’étais petite. C’était pourtant sa vie avant moi.
Luigi me salua en levant son verre dans ma direction. Ma mère avait sa main posée sur son bras. Elle m’annonça dans la même phrase qu’elle avait pris trois jours de congés, que Luigi venait d’arriver, qu’il resterait avec nous pour le week-end et qu’elle avait un cadeau pour moi dans ma chambre. Le cadeau était étalé sur mon lit : deux soutiens-gorges blanc pêche avec de fines rayures orangées. J’allais pouvoir laisser tomber les brassières.

– Essaie-les, me dit ma mère qui m’avait suivie. Je les ai pris sans armatures pour que tu sois bien. Les prochains, on ira les acheter ensemble.

Je ramassai un soutien-gorge et m’enfermai dans la salle de bains. J’allumai le néon au-dessus du miroir et je me déshabillai complètement. Voilà, j’avais des seins. Mon corps avait changé. Mes aisselles et mon pubis étaient poilus. J’avais grandi.

J’entendis ma mère toquer à la porte :

– Je peux entrer ?

J’enfilai ma culotte en vitesse puis le soutien-gorge. L’attache obéit aussitôt à mes doigts. Je déverrouillai et ma mère se glissa derrière moi :

– Alors ? Laisse-moi voir. Tu es très mignonne ma Julia. Ça te va très bien.

Ses mots étaient sincères, son visage un peu moins. J’étais devenue aussi grande qu’elle. Quand on se regardait toutes les deux, il était difficile de nous deviner mère et fille. Ce n’était pas seulement à cause de la couleur de nos peaux – elle, blanche porcelaine et moi marron clair – ni de nos chevelures si dissemblables – elle aux longues soies brunes tombant parfaitement sur ses épaules et moi avec mes tresses toutes simples – non, c’était en nous. Elle s’efforçait d’être vive et joyeuse chaque jour pour un jour de plus. Moi j’étais perplexe : je ne savais jamais ce que je devais penser ni ce que je devais dire. Nous étions pourtant ensemble face au miroir.
Ce soir-là, j’eus beaucoup de mal à m’endormir. La nuit était chaude. Je me tournais et retournais dans le canapé-lit. Ma mère et Luigi étaient encore dehors. J’entendais leurs voix sans distinguer les mots. Leurs rares silences étaient ponctués d’accords de guitare. Ils étaient proches mais je ne pouvais pas les voir à cause des persiennes baissées. Je les imaginais se tenant par la main et regardant vaguement la masse sombre de la haie au fond du jardin. Je commençais à somnoler quand ils rentrèrent. Je n’avais pas besoin d’entrouvrir les cils pour savoir que ma mère allait se pencher sur moi. Luigi lui parlait à l’oreille. Elle lui répondait en chuchotant. Ils continuaient une longue conversation qui avait duré toute la soirée. Les mots s’immisçaient en moi comme une prémonition.

– Ça fait bizarre de se sentir libre après tant d’années.
– Qu’est-ce que tu vas faire ?
– Je ne sais pas. Je vais sans doute commencer par chercher un endroit.

*

Le lendemain, malgré l’appel du soleil, je restai couchée le plus longtemps possible. Au petit matin, j’avais vu Luigi traverser le séjour un verre de lait à la main. Il était en caleçon. Son ventre poilu dépassait de son tee-shirt. Il trainait les pieds, il se cognait aux meubles. Je ne voulais pas qu’il vive avec nous. Je ne voulais pas de lui. Il prenait trop de place.
La voix joyeuse de ma mère me réveilla en sursaut quelques heures plus tard :

– On va au marché ma chérie. Lève-toi, profite de la journée. Le temps est magnifique.

J’évitais de lui répondre, même de la regarder. Je n’émergeai des draps que lorsque j’entendis la voiture sortir de la cour. Je venais de replier le canapé-lit quand la sonnerie de la porte retentit. Personne ne venait jamais nous voir. Luigi n’avait pas besoin de sonner. Ma mère l’attendait devant la maison, parfois même au coin de la rue. Je fermai mon pyjama et m’approchai de la porte. Je découvris qu’il n’y avait pas d’œilleton. La sonnerie insista. En me traitant de froussarde, je pris une grande inspiration et me décidai à ouvrir.
C’était Loïc, mon allié de la table de la famille. Dès qu’il me vit, il agrippa ma manche et me tira dehors de toutes ses forces, sous le soleil brutal. Déjà nous avions traversé la pelouse et touché la haie. Loïc sautait comme un cabri et faisait des écarts. J’aurais pu me débattre mais je me laissais entrainer par ce petit garçon ébouriffé qui mettait tant de force et de rire dans cette invitation que je me sentais gagnée par la curiosité. Nous ralentîmes dans la partie la plus sombre du parc : un bosquet d’arbustes autour d’un grand marronnier. Nous n’avions échangé ni une parole ni un regard. Notre seule complicité était l’unisson de nos respirations saccadées. Il me lâcha pour s’approcher d’une échelle de corde fixée à une branche latérale de l’arbre. Avec des mouvements lents et graciles, il y grimpa, se rétablit sur la branche, enlaça le tronc et commença l’escalade.
Je le voyais peu à peu disparaître. Il ne m’avait pas invitée à le suivre mais peut-être était-ce la seule chose à faire. J’étais pieds nus, en pyjama. Dans cette pénombre, je commençais à avoir froid. J’entendis là-haut un ululement d’appel alors, sans plus réfléchir, je mis le pied sur le premier barreau de l’échelle de cordes.
A califourchon sur la branche, je m’accrochai au tronc. J’appelai Loïc plusieurs fois. Un froissement de feuillages me répondit. Les branches étaient des sentiers verticaux qui m’invitaient à grimper mais je devais choisir le bon chemin. J’hésitai, j’avais un peu peur. Je ne pouvais convoquer aucune de mes héroïnes imaginaires pour m’aider et Loïc était si haut que je ne le voyais pas. Mais j’avançais. Mes pieds nus contre l’écorce s’appuyaient quand elle était douce et refusaient le contact avec les aspérités trop rugueuses. Peu à peu, je pris de l’assurance et de la hauteur. Je commençai à voir le toit marron de notre pavillon à moitié mangé par la mousse et flanqué de la maigre antenne de télé qui penchait sur le côté. En m’élevant encore, je m’aperçus que les autres maisons du quartier étaient toutes coquettes comparées à la nôtre, avec des rideaux de couleurs vives et des jardins pleins de fleurs. Pourtant, encore plus-haut, en surplombant le quadrillage pavillonnaire qui semblait n’avoir pas de fin, je sentis une tristesse de prisonnière m’envahir. Mais pour mon réconfort, je chevauchais une branche épaisse, le dos contre le tronc, protégée par l’enclos du feuillage. Quelque chose tapota ma tête : Loïc était perché juste au-dessus de moi. Il me souriait de tout son être. Nous partagions le bonheur du refuge.
Mais un bruit de moteur en contre bas nous menaça aussitôt. Loïc fit la grimace et se boucha les oreilles. Affolée, je regardai vers le sol. Le bruit s’approchait et peut-être allait-il nous abattre. Olivier le grand frère apparut à nos pieds tenant par les poignées une longue débroussailleuse en action qu’il balançait latéralement au pied des arbres. Il était vêtu d’un tee-shirt rouge, d’un short rouge, d’une casquette rouge, de grosses chaussures. Il scandait à tue-tête des paroles – high way to hell ! –  qui s’accordaient aux hurlements de sa machine.
Arrivé presque à notre verticale, le vacarme s’arrêta mais un grésillement persistait. Olivier posa la débroussailleuse contre le tronc et ôta sa casquette. Il baissa les écouteurs d’un walkman qui était accroché à l’arrière de son short, examina longuement l’échelle de corde puis leva la tête. Malgré la multitude des branches et l’épaisseur du feuillage, nos regards se croisèrent. Je me sentis comme percée par une flèche. L’autre cible était Loïc. Dès qu’il le débusqua, il nous hurla dessus :

– Bande de débiles ! Qu’est-ce que vous foutez là-haut ? Descendez tout de suite. Tu veux que mon frère se casse la gueule ? Tu veux qu’il meure ?

Ses paroles provoquèrent en moi de tels tremblements que je fus incapable de bouger. Loïc aussi était sidéré. Son regard semblait retranché dans un recoin secret que son grand frère ne pourrait jamais atteindre.
La suite fut honteuse : Olivier me rejoignit et me fit descendre en mêlant les indications de sureté et les insultes. Je n’étais qu’une emmerdeuse de négresse, Je n’avais rien à faire ici, sa grand-mère aurait dû nous virer depuis longtemps, je devais dégager et retourner dans mon trou.
A peine avais-je touché le sol que je déguerpis. Arrivée chez nous, je m’enfermai dans la salle de bains et me mis à pleurer tout en refusant mes larmes. Pourquoi je devrais pleurer ? Je n’avais rien fait de mal. Je n’étais pas une négresse. J’étais métisse, marron clair, beige foncé, pas noire. Ma peau était bien plus belle que la sienne avec ses boutons dégueulasses. Je n’habitais pas dans un trou mais dans une maison. J’étais invitée et Loïc n’allait pas tomber de l’arbre, il n’allait pas mourir à cause de moi.  On n’était pas débiles. Olivier avait tout gâché. C’était lui le débile.
Je pris une douche fraiche pour me calmer. Dans mon placard, je choisis de beaux vêtements satinés et pailletés et mon soutien-gorge. En retournant dans le salon, je m’aperçus que la porte était grande ouverte. Une ombre se projetait sur le carrelage. Olivier se dandinait sur le palier, les joues rouges et le front en sueur. Comme je marchais sur son ombre, il bredouilla :

– Excuse-moi pour tout à l’heure. Je ne pensais pas ce que j’ai dit. Je ne suis pas raciste. J’ai eu tellement peur quand j’ai vu Loïc dans l’arbre. Il est déjà tombé et je ne dois pas le laisser seul. Il est trop vulnérable. Mes parents sont à l’hôpital avec ma grand-mère. On est que tous les deux et c’est moi qui dois m’occuper de lui.

Loïc se tenait derrière Olivier. Il souriait comme il m’avait souri dans l’arbre mais il ne regardait que l’épaule de son frère. Je n’avais pas de goût pour la vengeance, ou pas assez. Pourtant, Olivier était à ma merci. Il attendait ma sentence ou ma clémence la tête baissée, dégoulinant de sueur, la peau rose parsemée de brins d’herbes, des oreilles aux mollets. Si je faisais la paix, c’était uniquement pour qu’ils déguerpissent avant que ma mère et Luigi ne rentrent du marché.

– Tu peux venir cet après-midi, proposa-t-il piteusement.
– Pourquoi tu m’invites ? Vous n’êtes même pas chez vous dans cette maison.
– Ma grand-mère sera d’accord. Elle t’aime bien, on dirait.
– Pourquoi, je viendrais ? Elle me fait peur ta grand-mère.

Olivier ne sut que répondre. Derrière Loïc piétinait d’impatience. Il était temps d’abréger :

– Attendez-moi au pied de l’arbre, après le repas. Je viendrai peut-être.
– Alors ? Tu m’excuses ? demanda Olivier en s’essuyant le front avec le dos de sa main.
– Partez maintenant. Mes parents vont arriver.

Je voulus rectifier. Ce n’était pas mes parents car Luigi n’était pas mon père ni même mon beau-père. Mais je n’en eus pas le temps. La voiture manœuvrait déjà pour entrer dans la cour. Je fis un geste suppliant aux garçons pour qu’ils partent mais Olivier ne bougea pas. Il attendait l’absolution. Heureusement, Loïc l’entraina vers la haie avec la même poigne et la même rapidité qu’il avait eu avec moi un peu plus tôt.

*

– Parle-moi de mon père.

Ma mère cessa immédiatement son babillage et me dévisagea. Luigi se concentra sur sa part de quiche. Elle chercha à poser sa main sur la mienne. J’eus un moment de recul mais pas assez rapide car déjà elle me touchait.

– Qu’est-ce qui se passe ma chérie ? Je t’ai déjà tout dit.

Au fil des années, ma mère pensait avoir bien fait les choses en m’expliquant qu’elle avait rencontré Abdou à Paris, en faisant la queue pour un concert des Touré Kounda, un groupe de musiciens sénégalais qui avait eu du succès en France dans les années 1980. Ils s’étaient parlés, ils s’étaient revus, ils s’étaient plus et m’avaient faite. Il était parti, j’étais née. Je n’avais rien de lui, pas même une photo ni un nom de famille ni un endroit à pointer sur la carte d’Afrique. Je ne savais même pas s’il était Sénégalais comme les musiciens du groupe.
Luigi déploya sa grande carcasse et passa dans la cuisine, son assiette vide à la main. Je l’entendis poser l’assiette dans l’évier, ouvrir la porte-fenêtre, marcher dans la cour, déverrouiller le coffre de sa voiture.  En face de moi, ma mère était livide, par ma faute. Elle ravala sa salive et me regarda avec une tendresse mécanique.

– Qu’est-ce que tu veux que je te dise ?
– Je viens d’où ?
– De mon ventre. De ma jeunesse. De l’amour, surtout. Ton père était beau et tendre et nous nous sommes aimés. Très peu de temps mais c’est inoubliable. Quand je te vois sourire, il revient vers moi. Tu es gracieuse comme lui, Julia. Tu es une enfant de l’amour, c’est tout ce qui compte.
–  Mais lui, il venait de quel pays ?
– Du Sénégal ou plutôt de Casamance. Je n’en sais pas plus. Toi, tu es une petite Française.
– Quand est-ce qu’on ira le voir ?
– Tu iras un jour, peut-être.  Quand tu seras plus grande. Mais je ne pourrais pas t’aider. Je ne connaissais pas sa famille. On avait des amis en commun mais c’était il y a longtemps. J’ai changé de vie depuis. Grâce à toi.
– Mais il sait que j’existe au moins ?
– Julia, ma chérie, il n’y a que toi et moi depuis le début. Mais la vie est longue. Vous vous rencontrerez un jour, j’en suis sûre. Peut-être que dans son cœur, il t’attend.

J’avais dégagé ma main, reculé ma chaise. Ma mère attendait de moi quelque chose mais je ne pouvais pas venir l’embrasser, passer un bras autour de son cou et lui dire que je l’aimais plus que tout au monde et pour toute la vie. Même si c’était vrai. Même si nous le savions toutes les deux.
Un barouf dans la cuisine nous signala le retour de Luigi. Il apparut dans le séjour avec un parasol jaune canari coincé sous le bras. La pointe du manche trainait sur le carrelage en grinçant affreusement. Il balançait par la ficelle un carton à gâteaux. Il nous déclara en arborant un grand sourire :

– On va prendre le dessert sur la terrasse.

Ma mère se leva et se précipita vers lui. Il se passait quelque chose entre eux qui m’échappait mais je comprenais l’essentiel. Ils étaient ensemble et j’étais seule. Nous ne serions jamais trois.

*

L’échelle de corde avait été enlevée. J’espérais apercevoir le visage espiègle de Loïc à travers les branches ou l’entendre rire et ululer pour exciter ma curiosité mais il n’y avait personne. Le marronnier était vide, le bosquet bourdonnant de moustiques. L’ombre verte qui m’englobait me mettait mal à l’aise. Il fallait que j’en sorte. Sans aucune peur d’être chassée désormais, je pouvais m’approcher de la grande maison car j’étais invitée par les garçons.
Olivier m’attendait assis sur la balustrade du perron, coiffé, gominé, propre et présentable avec un pantalon beige à pince, un polo marine et des chaussures bateau. Sans rien me dire, il ouvrit grand la porte.
Le vestibule et le petit salon étaient encombrés de cartons. Dans la cuisine immense et sombre, la mère s’activait devant une table surchargée de bouteilles, de boites de conserves, de paquets de riz, de pâtes, de gâteaux. Elle les triait en s’exaspérant quand elle découvrait leur date de péremption et les déplaçait d’un bout à l’autre de la table, comme si elle reconstituait la maquette d’une ville. Elle m’accueillit comme une vieille connaissance, m’embrassa, me demanda des nouvelles de ma mère, se plaignit d’un travail qui n’en finissait pas, houspilla son fils pour qu’il s’occupe de son invitée. Olivier haussa les épaules mais obéit : il se contorsionna pour ouvrit le frigo et récupéra une brique de jus d’orange puis il me fit signe de le suivre et m’entraina dans l’escalier.
Les marches étaient recouvertes d’une moquette cramoisie au motif de grandes fleurs. La rampe de bois tremblait sous ma paume.

– Ils veulent vendre la maison, m’expliqua Olivier à voix basse. Il ne faut pas le dire à ma grand-mère.

Les fleurs de la moquette s’ouvraient aussi dans le couloir du premier étage. Je n’étais jamais venue ici. Je n’avais jamais pénétré les secrets d’une vieille maison, ceux qui se trament dans les étages et dans les chambres.
Au bout du couloir, une fenêtre diffusait l’éblouissante lumière du jour. Il me fallut quelques secondes pour apercevoir une silhouette centauresque et entendre un grincement régulier. Loïc était juché sur un vélo d’appartement et pédalait de toutes ses forces, tête baissée sur le guidon. A notre approche, il sauta de la selle et se glissa derrière une porte. Nous le rejoignîmes.
La première chose que je vis en entrant dans la pièce fut le grand édredon rouge sur le lit. Je fus immédiatement attirée par la couleur profonde, intense, moirée. C’était comme un territoire chaleureux qui donnait envie de le rejoindre. Loïc dut le comprendre car il me tira par la manche et s’assit avec moi sur le bord du lit. A son signal – un grand sourire –  nous basculâmes dans le rouge de l’édredon comme des plongeurs dans la mer. Les cloches de l’enfer nous ramenèrent à la chambre. Olivier était accroupi devant une chaine hifi. Il venait d’y insérer un disque d’AC/DC, son groupe du moment, et commençait à basculer la tête d’avant en arrière à mesure que le son montait. Je n’écoutais pas ce genre de musique. A la maison, il n’y avait pas de disques mais il m’arrivait de me pâmer devant des émissions de variété sirupeuses. Dès les premières mesures, Loïc se mit à pousser des cris stridents d’excitation. Debout sur le lit, il mimait des riffs de guitare tandis qu’Olivier s’était lancé dans un play-back aphone avec une brosse à cheveux en guise de micro. Les deux frères étaient front contre front et vivaient à fond leur délire. C’était facile de voir un vrai micro, une vraie guitare électrique, des vrais musiciens arrogants et rebelles. Bien sûr, ils ne faisaient pas attention à moi mais j’étais tout de même heureuse d’assister à leur rituel. J’essayai de retenir l’instant – la musique et les corps –, de ne rien oublier.
Mais ça ne pouvait pas durer : leur mère entra dans la chambre avec un regard outré. Elle tenait trois verres empilés. Olivier éteignit la musique tandis que Loïc continua un instant de jouer de sa guitare invisible.

– Qu’est-ce que c’est que ce boucan ? Je vous entends d’en bas. Je vous rappelle que votre grand-mère se repose dans la chambre à côté. Olivier, c’est à toi de montrer l’exemple. Tu as une invitée, je te rappelle. Tu ne lui as même pas servi à boire.

Elle ramassa la brique de jus d’orange qui trainait par terre et disposa les verres sur une table basse. Dès que les trois verres furent remplis, les frères se précipitèrent et en vidèrent deux d’un trait.

– Ces garçons, soupira-t-elle en me tendant le dernier verre. J’aurais dû avoir une jolie fille comme toi.

Je me levai, mue par un réflexe d’éducation (ne pas boire ni manger sur un lit) et remerciai. Le jus était glacé. Tous me regardaient boire. Je remerciai encore en rendant mon verre.

– Ta mère a de la chance, me dit-elle avec un regard d’envie.

Elle se tourna vers ses fils :

– Faites un jeu, soyez calmes. Fais dessiner ton frère, Olivier. C’est important qu’il dessine. Je ne veux pas avoir à remonter. Pense un peu à ta grand-mère. Elle est très fatiguée. Il faut qu’elle dorme.

Pour la contrarier, une voix nette et ironique traversa les murs :

– Je ne dors pas et je suis en pleine forme.

La mère leva les yeux au ciel et soupira bruyamment. Elle quitta la chambre en claquant la porte. Ses pas furieux dans le couloir provoquèrent un fou-rire nerveux chez les deux frères et moi, par contagion, je commençai à sourire.

*

Loïc était assis en tailleur à la table basse et traçait des bâtons de couleurs sur une feuille blanche. Olivier, accroupi à sa gauche, lui tendait, un à un, les feutres qu’il venait de prendre dans un grand pot et de décapuchonner. J’étais à sa droite, une ramette de papier A4 sur les genoux, et je posais une nouvelle feuille sur la table quand Loïc avait fini un dessin. C’était une organisation efficace. Loïc dessinait vite. Il peuplait les feuilles de toutes les couleurs qui étaient à sa disposition avec une prédilection pour le vert. Je ne sais pas comment un dessin puis deux puis trois puis tous se sont retrouvés sur le lit. C’est peut-être moi qui ait posé le premier pour voir l’effet du fond rouge autour des traits multicolores. En plissant les yeux, en détachant le regard, j’observais la vibration des couleurs entre elles. J’avais l’impression que Loïc avait donné vie à des êtres singuliers qui allaient rejoindre les particules dansantes de la lumière.

– Qu’est-ce que tu veux faire maintenant ? me demanda Olivier en ramassant les dessins pour signifier l’arrêt de l’activité.

Je regardai autour de moi. Ce n’était pas une chambre d’enfant mais de visiteurs, surchargée de gros meubles, de vieilles valises, de couvertures pelucheuses dans des housses en plastique. Une malle était posée sur une armoire.

– Qu’est-ce qu’il y a dedans ?

Olivier ne savait pas. Il se haussa sur la pointe des pieds pour la descendre. Elle tomba presque dans mes bras. Nous l’ouvrîmes ensemble. Elle était vide, tapissée d’un papier beige à liseré or. Comme nous étions penchés pour inspecter les recoins – une carte, une lettre, un message codé ? – nous entendîmes un flash dans notre dos. Loïc venait de nous prendre en photo avec un appareil polaroïd qui déroula aussitôt le papier sensible. Tandis qu’Olivier et moi nous regardions apparaître par lente magie nos dos courbé, Loïc appuya encore sur le déclencheur avec un rire qui vint en même temps que le flash. Ce fut le signal d’un jeu de poses et de prises entre Loïc et Olivier. Chacun son tour, chasseur-chassé, ils grimaçaient, gonflaient leurs joues, retroussaient leur nez, roulaient des yeux, se transformaient en chien, en singe, en ours. Les photos sortaient une à une de l’appareil, un peu humides et collantes, fragiles. Je les prenais avant qu’elles tombent à terre (les deux frères obnubilés par le jeu ne se préoccupaient pas du résultat) et les posais sur la table basse le temps qu’elles sèchent et se révèlent.
Quand enfin Olivier me tendit l’appareil, je fus intimidée. Je n’avais sans doute pas droit à la même insouciance qu’eux. Je n’étais pas chez moi ni en famille. Je n’étais même pas leur amie. Olivier me prévint qu’il ne restait presque plus de papier sensible dans le polaroid, de quoi prendre une seule photo. Une seule ? Je voulais qu’elle soit spéciale. L’appareil était encombrant, anguleux, difficile à tenir.  Pourtant, je sus immédiatement que je n’aurais aucun problème à l’utiliser : il m’obéirait.
Je devais avoir l’air grave car ils comprirent qu’ils ne devaient plus faire de grimace. Je regardai une première fois dans le viseur et leur demandai de se rapprocher l’un de l’autre. Je fus frappé par leur ressemblance seulement à ce moment. Ils avaient les mêmes grands yeux étonnés (marrons pour Olivier, bleus pour Loïc), les mêmes joues pleines, le même nez en trompette, les mêmes épaules larges. Ils souriaient à l’excès comme on devait leur demander sur les photos de famille et attendaient, figés, le déclic. Mais je n’étais pas satisfaite. Je voulais qu’ils vivent et qu’ils posent en même temps. Je les fis asseoir sur le bord du lit. Aussitôt Loïc s’allongea. Olivier l’imita avec réserve.

– Mettez-vous torse nu, ordonnai-je.

Mon autorité me surprit. Ils pouvaient se braquer, se moquer, me congédier même, mais ils obéirent sans protester. Olivier enleva son polo puis le tee-shirt de Loïc.  Je voulais voir l’effet de leur blancheur sur l’édredon rouge. Est-ce que comme pour les dessins de Loïc, une vibration particulière allait naitre ? Je voulais voir la différence entre le corps osseux, presque adulte d’Olivier et celui plus menu, plus fragile de Loïc. Je voulais que leurs corps fraternels se frôlent mais que leurs regards révèlent des mondes intérieurs totalement différents. Ils se prirent par la main alors que je ne leur avais rien demandé. C’était le geste qui fallait. Le soleil disparut derrière des nuages. J’appuyai. J’arrachai aussitôt la photo qui sortait de l’appareil.
Après, j’eus honte. Je me débarrassai de l’appareil sur le lit. Olivier se rhabilla en évitant mon regard. Tandis que l’image apparaissait entre mes mains, il jeta les autres polaroids dans la corbeille, rassembla les dessins de son petit frère et les descendit à sa mère. Loïc s’était endormi, roulé en boule. Je rabattis l’édredon sur lui et quittai la chambre.

*

Je n’avais plus envie de rester dans cette vieille maison. Je l’entendais grincer et gémir de tous ses murs, de toutes ses fenêtres, de toutes ses boiseries. Au sommet de l’escalier, une voix m’arrêta. C’était la propriétaire qui avait deviné mon pas.

– Julia, ma petite chérie, venez me voir avant de partir.

Je n’étais pas sa petite chérie. Elle le savait comme moi, comme elle savait que je ne résistais pas à son intonation.

– Venez, chère demoiselle. Je suis si seule dans ma chambre.

Elle dit encore plusieurs fois « Venez » comme pour me guider jusqu’à elle. Je revins alors sur mes pas, posai ma main sur une porte et elle s’ouvrit.

– J’espère que vous les menez par le bout du nez, ces deux balourds. Il n’y a que ça à faire avec les hommes.

Elle était minuscule dans un grand lit, adossée à plusieurs oreillers. Ses cheveux dénoués se répandaient sur ses épaules et diffusaient leur grisaille dans la pièce : le lit, le sol, les murs, le haut plafond, même l’air paraissaient gris. Mais au cœur de cette tristesse les yeux bleus de la vieille femme avaient un éclat irrésistible. Il y avait autre chose d’effrayant et de fascinant qui retenait mon regard : un tuyau transparent passait sous son nez pour lui donner de l’oxygène. J’avais déjà vu ce dispositif à la télé mais jamais en vrai, sur le visage d’une vieille femme, comme dernière chance de survie.

Elle s’aperçut de mon regard :

– N’ayez pas peur de moi, Julia. Les temps ont changé. Vous êtes superbe et je suis à plaindre. Ce petit tuyau me donne un sursis alors qu’il vous reste une vie entière.

Elle m’invita à m’asseoir sur le bord du lit mais je préférai la chaise à son chevet. Sans rien dire, elle désigna la photo alors que j’essayai de la dissimuler derrière mon dos car je sentais que j’avais fait une chose interdite même si l’interdiction demeurait mystérieuse.

– C’est étrange, je reconnais à peine mes petits-enfants, dit-elle en plissant les paupières devant la photo que je tenais devant elle. C’était pourtant il y a un instant. J’ai entendu le déclencheur.

Elle essaya de se redresser, de saisir mon bras. J’aurais pu l’éviter très facilement tant elle était faible mais je me laissai faire. Sa main était légère et douce alors que je m’attendais à ce qu’elle soit dure et froide.

– Cette maison, me dit-elle, je l’ai tellement aimée. J’ai cru que c’était toute ma vie. Mais aujourd’hui, je ne l’aime plus. Je sais qu’ils veulent la vendre mais ça m’est égal. Ils devront attendre encore un peu. Que pensez-vous de cela, Julia ? On aime et on n’aime plus. Les maisons ou les gens, c’est pareil. Ça vous arrive aussi ?

La seule personne que j’aimais était ma mère et je savais déjà que cet amour ne devrait jamais rompre.

– Je suis trop jeune, murmurai-je.
– Trop jeune pourquoi ? Aimer, ne plus aimer ? Pour savoir qui vous êtes et ce que vous voulez ? Allons, Julia. Vous êtes différente, vous êtes intelligente et vous savez déjà.

Je dégageai mon bras et me levai pour partir. Je ne savais pas si j’étais intelligente mais je savais que j’étais différente. Le regard des autres me le disait sans cesse. Je savais que j’attendais quelque chose, quelque chose d’imminent et à ma portée mais je ne savais pas si je pourrais le reconnaitre et le saisir.

– Ne partez pas encore, Julia. Je vais vous donner un conseil de vieille femme que je tiens d’une autre femme : la mère de mon défunt mari. Le jour de mon mariage, elle m’a dit ceci : pour avancer dans la vie, il n’y a que deux chemins, celui du bonheur et celui de la vérité. Gare à celles qui cherchent la vérité sur le chemin du bonheur et le bonheur sur le chemin de la vérité. Bien sûr, j’ai haussé les épaules. C’était une bourgeoise triste et désœuvrée. Je croyais qu’elle n’avait rien à m’apprendre. Maintenant, je me dis que j’ai eu tort. Mais vous Julia, vous êtes jeune et perspicace. Ne vous trompez pas.

Je ne voulais plus l’entendre. J’étais debout. J’allais partir.  Je traversais la grisaille. J’avançais vers la porte, poussée par la respiration tenue et déchirante de la vieille femme. Je n’avais rien compris à ces conseils pourtant ils commençaient déjà à germer en moi.

Olivier et Loïc m’attendaient dans le couloir. A voir leurs visages interrogateurs, je compris qu’ils avaient écouté à la porte, sans grand succès.

– Alors ? me demanda Olivier. Qu’est-ce qu’elle a dit ?
– Rien de spécial. Mais elle sait que vous allez vendre la maison.
– Elle sait toujours tout.

Loïc me saisit par la manche et m’entraina pour une cavalcade dans l’escalier. Arrivés en bas, nous traversâmes en trombe le rez-de-chaussée, l’enfilade des pièces qui sentaient le moisi malgré les fenêtres ouvertes. Le soleil m’attendait sur le perron et je frémis de bonheur en sentant sa chaleur me pénétrer par tous les pores de la peau. J’avais besoin de lumière. Je voulais qu’elle ne me quitte jamais. J’étais entièrement dévolue à la caresse du soleil. Loïc me dévisageait bouche bée. Puis, soudain, il me lâcha et courut dans le jardin en poussant des cris de joie en direction des arbres.

Olivier arriva ensuite. Il me tendit une enveloppe kraft.

– De la part de ma grand-mère. La photo est à l’intérieur.

Il avait encore une chose à dire qui ne pouvait plus attendre :

– Pour ce matin, tu me pardonnes ?
– Et toi ? Tu te pardonnes ?
– Presque, me dit-il dans un soupir.
– Alors, moi aussi.

Nous n’allions pas nous faire trois bises pour nous quitter. A ma grande surprise, je vis apparaître ma mère du fond du jardin. Elle était vêtue d’une nouvelle robe blanche à liseré rouge, de nouvelles chaussures à talons rouges. Un papillon d’argent brillait à son cou. Elle était si belle.

– Nous allons partir, me dit-elle. Dis au revoir à ton camarade.

Olivier me fit un petit signe. La lueur de son regard me le rendit plus sympathique qu’une après-midi passée avec lui. Je lui fis un clin d’œil (je savais les faire) pour qu’il ne dise plus de bêtises et qu’il veille sur son frère.
Bras-dessus, bras-dessous avec ma mère, nous nous éloignâmes. Mais au lieu d’aller vers le portail qui séparait la propriété de la zone pavillonnaire, nous obliquâmes à droite, vers la terrasse. Je ne fus même pas surprise d’y trouver Luigi attablé avec les parents d’Olivier et de Loïc. Ils venaient de prendre l’apéritif. Les verres étaient vides. Ils avaient grignoté des olives et des cubes de fromage.
Dès qu’il nous vit, Luigi se leva. Comparé au balourd qui se trouvait en face de lui, je le trouvais plus qu’acceptable. Ou bien, je commençais à m’habituer à lui. Les parents se levèrent aussi et nous accompagnèrent jusqu’au trottoir. Là, ils nous souhaitèrent une bonne soirée et nous serrèrent la main, même à moi.
Nous nous retrouvâmes à marcher sur la chaussée car le trottoir était trop étroit pour nous trois. J’étais toujours collée à ma mère. Luigi se tenait un peu à l’écart. Les rues étaient vides. Le ciel commençait à pâlir. L’air était encore doux et le silence facile à vivre. Peu à peu, Luigi se rapprocha et prit la main de Maman. Je savais déjà ce qu’ils allaient m’annoncer.

 

Une eau qui n’a pas de fond

Deux poèmes où l’écriture est aussi fuyante que l’eau. Je ne peux pas saisir ce qui me pousse à écrire. L’inspiration ne veut rien dire pour moi. Il y a un mot puis un autre puis encore un autre et la réalité se dérobe et je plonge dans une eau qui n’a pas de fond :

J’oublie tout

Dès que j’écris j’oublie
ce que je viens de vivre :
tout se transforme
en péripéties cursives
où les aléas prennent
des reliefs d’épopée.

Dès que je dors j’oublie
ce que je viens d’écrire :
la grande marée des rêves
efface toute la page
où les mots s’accrochent
moins que des coquillages.

Dès que je m’éveille j’oublie
ce qui vient des rêves :
le sel du jour m’assigne
tout un travail à faire
qui s’incruste en moi
pour que je l’écrive.

Chaloir

Peu me chaut, peu te chaut,
mais que peut bien chaloir
la chaloupe chargée
de six tonneaux de chaux
qu’un chaland nonchalant
hâle sur un canal noir ?
L’eau est tellement profonde
là où s’échouent les mots.

Ces six tonneaux de chaux
dans la nuit étouffante
pour blanchir les murs
d’une vie sans histoire,
n’est-ce pas la chaleur
qui te manque et te hante ?
Ou bien c’est autre chose,
dans le fond peu me chaut.

Tous les chalands s’en fichent :
chavirèrent et chutèrent.
Par le fond les six ploufs
ne réveillèrent guère
que d’obscurs poissons
qui ne goûtent la chaux
ni les tonneaux ni la chaloupe
ni rien d’autre qui leur chaut

et surtout pas les mots.

 

Michèle Voltaire Marcelin

insurrection poétique

Depuis quelques jours, je lis et relis une anthologie de poésie pleine de promesses : L’insurrection poétique, manifeste pour vivre ici (Éditions Bruno Doucey). Les titres des parties sont autant de cris d’appel pour inventer un nouveau monde : Refus d’un monde étriqué, Combattre l’ignorance, Cap espérance, Et pourtant je vous dis que le bonheur existe. Mais c’est la partie Que le corps exulte ! qui a retenu mon attention. J’ai aimé particulièrement le texte de la poétesse haïtienne Michèle Voltaire Marcelin qui dit l’appétit sensuel de la vie et du sexe, quel que soit l’âge. Le désir nous maintient en vie, le désir est notre vie et il est illusoire  de croire qu’en vieillissant, on renoncerait  aux caresses, aux plaisirs et aux rencontres. La vie est toujours intranquille.

Mensonge (extrait)

Ils m’ont menti. Je ne fais le deuil de rien. J’ai dans mes jambes des envies de courses à perdre haleine dans les broussailles inondées de soleil, vert et ciel mélangés, cheveux défaits, épaules nues au vent. Des envies de culbutes aux membres emmêlés. Des baisers dont la saveur serait celle de la pulpe des mangues, et m’empliraient la bouche de leur sirop de miel. D’une qui aurait la fraicheur de l’eau d’une fontaine. J’ai des envies de sexes durs comme du verre. Des envies de peau chaude et d’aisselles dont je lècherais le sel, et plus bas à la plante des pieds. Du cri arraché au plaisir comme celui de l’oiseau soudain désencagé. J’ai dans mes mains des envies de caresses, dans mes oreilles le doux gémir qui suit une nuque frôlée.

le site Ile en Ile propose une présentation détaillée du chemin de Michèle Voltaire Marcelin.

 

 

Sept tankas

La brièveté, le rythme et le détachement sont nécessaires à l’écriture d’un tanka. D’origine japonaise, ce bref poème compte trente-et-une syllabes (ou plutôt trente-et-un pieds pour la langue française) réparties sur deux strophes. C’est souvent le fruit d’une longue contemplation, d’une introspection ou d’un éblouissement, les trois états pouvant se combiner. Il est très difficile, je trouve, de réussir un tanka (si tant est que « réussir un poème » veuille dire quelque chose) car une fois qu’on a dompté la métrique, il faut lâcher prise pour accepter que le sens résulte de peu de mots. Il y a quelques mois, je me suis mis en tête d’écrire sept-cent-soixante-dix-sept tankas mais aujourd’hui je peine à atteindre la centaine. Je sens bien  qu’il me manque le détachement, la simple acceptation des mots tels qu’ils sortent. Ça viendra. Je l’espère vraiment.

22
l’étoile filante
je l’ai suivie sans savoir
qu’elle m’espérait

il ne reste que poussière
de mon regard incrédule

32
un pas de côté
au bord du fossé, qu’importe
où je vais tomber

la raison en avant toute
et les rêves en dernier

37
puise avec tes mains
l’eau nécessaire à la vie
et bois-la entière

que vas-tu faire à présent
que tes mains savent le geste

55
les rues au hasard
le temps est comme une ville
où j’aime me perdre

les passants sont mes semblables
égarés infatigables

59
la pluie est semblable
au tambour des premiers jours
qui résonne en moi

à force de battements
je reprends goût à la vie

78
aujourd’hui, l’attente
demain sera-t-il le jour
pour être soi-même

lève-toi mon vieil enfant
dehors, la vie te réclame

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j’ai vu mon visage
parmi les branches qui dansent
un sosie ou presque

une simple promenade
pour me trouver et me perdre

La numérotation jalonne le chemin jusqu’au dernier tanka, le 777.