Maya Angelou

Ma lecture du moment est Lettre à ma fille de Maya Angelou aux éditions Noir sur Blanc.

Maya Angelou (1928-2014) est peu connue en France mais célèbre et célébrée aux Etats-Unis. Chanteuse, danseuse, journaliste, poétesse et militante de la cause afro-américaine dans les années soixante, elle collabore au même moment avec Malcom X et Martin Luther-King. Mais c’est surtout ses livres de souvenirs (Tant que je serai noire, Je sais pour qui chante l’oiseau en cage) qui ont fait sa renommée au point que ces textes sont inscrits dans les programmes scolaires américains. Sa force de caractère, son optimiste malgré une vie difficile et la sensualité de ses évocations en font une précieuse écrivaine. Nul besoin d’être femme, noire et américaine pour être touché par ses textes puisqu’il parle à l’enfant assoiffé de justice que nous portant tous en nous. Cette lettre à la fille qu’elle n’a pas eu s’adresse à toutes les femmes du monde et, je le crois, à tout le monde. Qui ne pourrait reprendre à son compte le conseil qu’elle donne à la page 16 :

Tu ne peux contrôler tous les événements qui t’arrivent, mais tu peux décider de ne pas être réduite à eux. Essaie d’être un arc-en-ciel dans le nuage d’autrui. Ne te plains pas. Fais tout ton possible pour changer les choses qui te déplaisent et si tu ne peux opérer aucun changement, change ta façon de les appréhender. Tu vas trouver une solution.
Ne geins pas. Gémir informe la brute qu’une victime est dans les parages.

Enfin, je propose le début du poème d’amour qu’elle dédie à une de ses amies de 65 ans mariée à un homme plus jeune qu’elle :

Je suis venue vous parler d’amour
De ses vallées, de ses collines
De ses séismes, de ses plaisirs, de ses frissons.
Je suis venue vous dire combien j’aime l’amour.
Mais plus encore, j’aime les cœurs courageux et résistants
Qui osent aimer.
Aujourd’hui les amants ont vaincu leur timidité
Ils ont pris le risque de s’exposer et de déclarer
Regardez-nous famille et amis
Nous ne renions aucune des années
Qui ont marqué nos corps
Et aucun des sermons rompus
Qui ont brisé nos âmes.

Un paysage simple

J’ai écrit ce poème en Normandie dans un paysage simple qui se résumait à la plaine et au ciel. J’avais l’impression dans cette abstraction horizontale d’être le seul vivant, le seul dressé. Cette illusion m’aidait à avancer et donc à écrire.

Avec le vent

Marcher contre le vent
à la jonction d’une terre nue
et d’un ciel immense.
Se croire seul au crépuscule
malgré tous les indices
d’une vie imminente.
Se rapprocher des arbres,
les entendre grincer.
Tourner le dos aux champs,
ignorer les maisons,
ignorer les voitures.
Laisser le ciel descendre.
Marcher avec le vent
dans la nuit hésitante.
Se croire le seul vivant
malgré tous les témoins
d’une veille inutile.
Et juste avant de rompre,
juste avant de sombrer,
commencer à chanter.

Nouvelle vie

Une nouvelle pour ceux qui pensent que la vie peut être remisée malgré tout :

Nouvelle vie

Nous roulions en pleine nuit, dans la forêt. A l’avant, mes parents étaient ivres et se disputaient. A l’arrière, nous nous taisions et nous avions peur.

Ma mère disait :

– Tiens ta droite, va moins vite. Tu es un danger public.

Et mon père répondait :

– Parle droit, tiens toi bien. Tu m’as fait honte toute la soirée
– Un danger public, répétait ma mère.

Sa voix tintait comme un grelot.

Mon père enfonça le pied sur l’accélérateur. Même si la route était rectiligne et déserte, même si les arbres n’étaient que de pâles apparitions sur le bas-côté, même si le bruit du moteur en surrégime étouffait le rire de ma mère, à l’arrière, nous avions peur. Ma petite sœur n’arrivait plus à faire semblant de dormir. Elle se serrait contre moi, levait les yeux vers mon menton tremblant, collait son oreille contre ma poitrine.

Après le rire, ma mère se retourna, non pas pour voir ses enfants mais la route qui s’effaçait dans la nuit. Son sourire était béat. Un peu de salive suintait aux commissures de ses lèvres. La voiture tanguait. Les mains de mon père se détachaient puis se reposaient sur le volant.

– C’est parfait, déclara ma mère. C’est comme ça qu’il faut finir. Accélère encore, mon chéri.

Par esprit de contradiction, mon père freina, rétrograda et la voiture ralentit. Nous arrivions à l’unique rond-point d’où partaient en étoile plusieurs chemins forestiers. Il se gara à l’entrée du plus large d’entre eux. Nous restâmes immobiles quelques secondes. Ma mère écarquillait les yeux mais il n’y avait pour elle plus rien à voir, ni dans la voiture ni dans la forêt.

Mon père sortit. J’entendis le crissement bref de son briquet puis je le vis titubant dans le faisceau des phares, une cigarette à la main. Sa carrure était impressionnante. Depuis peu, je le dépassais de quelques centimètres, pourtant je savais que je ne serai jamais aussi costaud que lui.

Ma mère se ressaisit et nous dévisagea. Elle caressa les cheveux de sa fille mais c’est à moi qu’elle dit  :

– Je vais le calmer. Restez-là.

Elle le rejoignit, lui réclama une cigarette. Ils restèrent un long moment à fumer, vacillants comme des flammes.

Ma petite sœur qui pesait contre moi se redressa et chuchota à mon oreille :

– Viens. On se sauve.

Sa main empoigna la mienne et la serra si fort que je me sentis aussitôt empli de courage. J’ouvris la portière. En nous courbant, nous sortîmes de la voiture et, après quelques pas, nous nous mîmes à courir. J’avais peine à suivre ma petite sœur au pied léger. De chaque côté du chemin, la forêt qui n’était que branches acérées et tressées entre elles semblait s’écarter pour nous seuls et la nuit oppressante, pour nous seuls, était douce.

*

Nous nous sommes donnés rendez-vous dans un café près de Bastille. Elle est au fond de la salle, à l’écart. Je ne la reconnais pas tout de suite à cause de l’ombre cuivrée qui l’entoure et de son visage anxieux alors qu’elle consulte son téléphone. A mon approche, elle relève la tête. On s’embrasse, on se regarde à peine. Je commande un café, elle jette le téléphone dans son sac. Elle se plaint de ce gros connard qui l’a piégé. Pendant un moment, je feins de ne pas comprendre qu’elle parle de son futur ex-mari mais de notre père qui a fini par nous quitter et par refaire sa vie dans le sud ou même de moi qui l’ai persuadée de faire demi-tour. Ensuite, il est question d’appartement, de carte bancaire et de garde d’enfants. Mais ce n’est pas pour ça que nous nous retrouvons. J’ose à peine le lui rappeler car désormais ma petite sœur a pris l’ascendant : elle est une femme et je ne suis qu’un vieux célibataire. Je lui demande de m’accompagner dans le sud. Sa réponse est cinglante. L’ovale de son visage est le même que celui de notre mère : presque parfait et effrayant.

– Il n’est pas question que j’aille le voir.

Rien ne l’oblige à aller voir notre père. Il peut déménager sans elle. Elle peut divorcer sans lui. Elle reprend son téléphone et rédige un long texto en fronçant les sourcils. Nous aurions dû partir dans la forêt.

Je demande l’addition mais le serveur ne m’entend pas. Il est assis au bar, le menton dans les mains. Il rêve d’un ailleurs lumineux, d’un ciel pur, d’un corps parfait.

*

Quand mon père m’accueille à la gare, il m’embrasse rapidement et me donne une tape sur l’épaule. On se voit une fois tous les dix ans et il a l’air de trouver ça normal. Il me propose de conduire sa nouvelle voiture, une petite citadine grise. Il fait beau. On longe le littoral. La route remonte une bande de terre large de quelques dizaines de mètres.

– D’un côté la mer, de l’autre les montagnes. Entre les deux, l’étang et les vignes. C’est l’endroit idéal pour finir ma vie, dit-il pour rompre le silence.

Sa voix est voilée, adoucie par une pointe d’accent. Je jette un regard à droite – la mer scintillante- puis à gauche –le relief noir des montagnes – tandis qu’il m’observe et note sans doute les signes de mon vieillissement : le début de la calvitie, les premiers cheveux blancs, les rides.

– Sinon, tu as des nouvelles de ta mère ? Ta sœur va bien ?

Je n’ai jamais eu la force de mentir mais je sais éluder, dire : oui, non, ça fait longtemps.
Nous nous garons sur le bas-côté, au début de la dune, derrière d’autres voitures. Mon père connaît une buvette. Il veut me parler de son déménagement. La plage est très longue et la mer est proche. Elle murmure à quelques mètres, avance à peine. Il y a quelques promeneurs âgés mais aucun baigneur.

La buvette est fermée ou va bientôt ouvrir. Tables et chaises sont déjà installées. Nous nous asseyons face à face, lui de côté de la mer, moi du côté de la dune. La lumière franche du sud m’oblige à le dévisager. Ses épaules se sont affaissées, comme son visage. Ses bras que je croyais puissants flottent dans les manches de sa chemise. Sa bouche jadis nerveuse et prompte à donner des ordres hésite à s’ouvrir. Son regard fuit le mien.  C’est le moment de lui demander des comptes, ou jamais. Il a su partir et son départ nous a soulagé. Je le questionne sur son nouvel appartement, sa nouvelle voiture, sa nouvelle vie. Il me répond en détail, avec des anecdotes impliquant des personnes que je ne connais pas, décrit des villages qu’il me promet de me faire visiter. Peu à peu, il se redresse. A l’ouverture de la buvette, il se frotte les mains. Avec la mer étale derrière lui, sa silhouette se découpe nettement, redevient puissante, aussi puissante qu’autrefois quand j’étais jeune, comme ma mère, comme ma sœur, et qu’il nous faisait peur.

Vous le saviez

C’est bientôt la journée internationale des droits de l’enfant (le 20 novembre ) mais quand on y réfléchit les enfants devraient avoir tous les jours tous les droits ou presque et quelques devoirs. L’insouciance au quotidien et la protection des adultes semblent des éléments  évidents de l’épanouissement des enfants. Pourtant, il a fallu en faire des droits. Les  injustices envers les enfants ne concernent pas que les pays pauvres ou en guerre.

Dans l’enfance, quelqu’un vous a tenu la main et puis l’a lâchée. C’était un homme de haute stature ou une femme puissante qui vous faisait traverser la ville et la forêt et la montagne. A ses côtés, vous n’aviez peur de rien. Les passants étaient des figurines, les portes s’ouvraient sur des jardins, les chemins étaient ombragés. Ensemble, vous alliez le plus loin possible, certains de toujours revenir. Mais c’était une ruse. Depuis le début il ou elle vous trompait. Son véritable plan était de vous abandonner pour vivre sa vraie vie sans vous. Comment avez-vous pu croire qu’il ou elle allait passer une vie entière à vos côtés ?

Un jour, il fut décidé d’une grande promenade. Il fallait vous entrainer le plus loin possible en empruntant de multiples détours autant pour vous désorienter que pour vous fatiguer. Arrivés aux contreforts de la montagne, il ou elle vous confia une mission extrêmement difficile mais très importante : compter les brins d’herbe du fossé et les voitures rouges qui passent sur la route tout en chantant une chanson pour que les nuages s’immobilisent. Quelques instants avant sa libération, il ou elle vous serra dans ses bras, vous assura de son amour envers et contre tout, pour toujours et partout. Il ou elle  disparut  par étapes, en se retournant souvent pour s’assurer que vous comptiez bien les brins d’herbe et les voitures rouges tout en chantant pour les nuages.

Vous avez compris avant que les ombres grandissent et que la nuit tombe : aucune voiture rouge, des milliards de brins d’herbe, les nuages filent. Vous le saviez depuis le début et vous avez cru le contraire. Vous n’avez même pas tenté de revenir sur vos pas. Vous avez cherché refuge ailleurs, loin devant. Vous ferez ainsi désormais. De refuge en refuge, vous vous poserez toujours des questions et fabriquerez vous-même les réponses. Vous ne voudrez plus jamais le ou la revoir.

Catastrophe

J’ai écrit ce poème il y a quelques années pour m’amuser du catastrophisme, comme d’une manie profondément humaine. Ma nature optimiste me pousse à penser qu’aucune catastrophe n’est définitive, que le ciel ne peut pas toujours s’assombrir. Pourtant, ces jours derniers, je me demande si ce texte n’est pas  à lire au premier degré, comme une prémonition funeste avant une fête à tout casser ?

Le mur

Droit dans le mur on va
droit à la catastrophe :
d’après tous nos calculs
la tempête se rapproche.

Droit dans le mur on va
s’embrasser à pleines bouches :
notre maison s’écroule
et le sol se dérobe.

Droit dans le mur on va
tomber sous les caresses :
à la moindre secousse
dans le vide on bascule.

Droit dans le mur on va
dilapider nos corps :
par tous les orifices
le silence se rebiffe.

Droit dans le mur on va
jaillir comme des fontaines :
la perspective est telle
qu’il faut crever le ciel.

Droit dans le mur on va
brûler le temps qu’il reste :
le trésor est pillé
et le feu nous chevauche.

Droit dans le mur on va
dégueuler la débauche :
s’enfoncer jusqu’aux yeux
dans la boue qui nous lèche.

Droit dans le mur on va
droit à la catastrophe :
le branle-bas  recommence
et le fou-rire nous croche.

Un monde flottant


23ème vue du Mont Fuji par Hokusai

Le monde flottant est notre monde : éphémère et incompréhensible. Mais ce fut aussi, au Japon, un courant littéraire et graphique, qui au 18ème siècle célébrait les plaisirs de la vie et l’impermanence des choses. Il fallait jouir de la vie tout en sachant qu’elle était brève. Le plaisir se tintait alors d’amertume et la sagesse bouddhique se vivait dans l’hédonisme. L’ukiyo (le mode flottant) était un art de vivre qui se contentait de peu, comme l’explique son premier poète Asai Ryōi :

Vivre uniquement le moment présent
se livrer tout entier à la contemplation
de la lune, de la neige, de la fleur de cerisier
et de la feuille d’érable… ne pas se laisser abattre
par la pauvreté et ne pas la laisser transparaître
sur son visage, mais dériver comme une calebasse
sur la rivière, c’est ce qui s’appelle ukiyo.

C’est cet état d’esprit qui m’a inspiré les poèmes suivants :

1
Métro aérien, métro souterrain :
elle file entre mes doigts
la vie instantanée.
Que vais-je retenir
de ce trajet sans heurt,
dans ce jour indistinct ?
L’homme énorme qui boit sa canette
et me colle contre la rambarde,
les deux antillaises qui commentent
une facture de téléphone
ou les supplications d’un clochard
qui me ressemble comme un frère ?

2
Contre le mur aveugle
mes doigts dansent.
Le souffle en suspens
et la vie retenue
se concentrent et serpentent
dans les rêveries feintes
qui circulent dans ma chambre.
Dehors les grands arbres
murmurent et se répondent.
La journée est perdue
dès la première seconde.

3
Je regarde le ciel d’été
aujourd’hui dans cette ville
où sont détruits et reconstruits
des immeubles entiers, des vies uniques.
Je vois au bord d’un chantier
des peupliers qui ondulent
comme pour toucher les nuages blancs.
Presque jamais je ne regarde le ciel,
presque jamais les arbres déployés.
Mais ici tout m’apparait
– ciel, peupliers, chantiers, nuages au-dessus de la ville –
uni à l’instant exact qui fixe ma vie
avant de la laisser filer
dans le flot des secondes,
trajectoire parmi d’autres
sans écueil et sans fin,
à travers rues.

4
Je tiens la beauté dans mes mains :
oiseau palpitant, flocon de neige
et la vérité jamais ne m’approche :
fuyard aux mains d’or, précipice
la sagesse sera pour plus tard :
mémoire en lambeaux, corbeille pleine
et la liberté s’offre et se dérobe :
oiseau envolé, goutte d’eau.

5
La journée commence et s’achève.
Le ciel est radieux, les paroles sont lancées.
L’automne que l’on compare
à d’autres automnes, à d’autres années.
Au bois de Vincennes, les amoureux
tournent et s’enlacent,
se lient par des promesses.
Qui a trouvé sa place ?
Qui sait ce qu’il doit faire ?
Retenir l’instant ou le laisser passer ?

La nécropole

A la veille de la Toussaint, voici un texte qui parle des vivants et des morts d’hier et d’aujourd’hui. Ce n’est pas une fiction. Les inexactitudes, s’il y en a, sont fortuites. Et je me repens par avance des exagérations qui y seront décelées :

La nécropole

Au deuxième étage de la médiathèque, il y a une vue plongeante sur le parc municipal où se trouve le chantier du métro Grand Paris Express. Les pelouses du parc ont été rognées de quelques centaines de mètres carrés pour y construire la station que le site de la Société du Grand Paris représente comme une ellipse blanche, une forme aux courbes fuyantes difficilement descriptible. En regardant par la baie vitrée derrière le rayon science-fiction, je vois une tractopelle qui monte un remblai avec détermination comme si la machine était douée d’une volonté propre alors que je sais bien que quelqu’un la conduit. Le chantier est entouré d’une palissade ajourée de trois fenêtres grillagées pour que les passants puissent constater l’avancement des travaux. Mais personne ne s’arrête. Je suis sans doute le seul à observer le chantier et, dans cette position, je me remémore mes jeux d’enfant bâtisseur dominant un château de sable ou de lego et taraudé de pulsions : d’un geste je pouvais détruire ce que j’avais patiemment construit. Mais je ne suis plus un enfant, je n’ai aucun pouvoir.

C’est alors que je remarque une femme en contre-bas. Elle est à quatre pattes sur la terre nue dans une enclave à peine plus grande qu’elle. Elle porte, par-dessus ses vêtements, un gilet orange fluorescent. Munie d’une truelle, elle dégage la terre de l’enclave. Parfois, elle pose la truelle pour un pinceau et époussette quelque chose que je ne vois pas. C’est une archéologue qui effectue les fouilles réglementaires tandis qu’à quelques dizaines de mètres la tractopelle déblaie et remblaie des mètres cubes de terre. Ce qui me frappe c’est qu’au même moment et au même endroit deux humains, archéologue et conducteur d’engin, effectuant presque les mêmes gestes, travaillent pour le passé et le futur. Ils m’offrent le spectacle des dimensions du temps et me font prendre conscience de l’instabilité de l’instant, semblable à un promontoire qui se détruit sous nos pieds tandis qu’un autre se crée juste devant nous pour qu’on s’y réfugie.

Curieuse sans doute de ma contemplation, une femme s’approche et me côtoie. Agée d’une quarantaine d’années, c’est une habituée de la médiathèque.

– Elle a trouvé quelque chose ? me demande-t-elle en pointant du menton l’archéologue.

Comme si la question améliorait nos regards, nous distinguons dans la terre meuble les limites de plusieurs constructions. Une juxtaposition de quadrilatères nous indique que des découvertes sur le passé viennent d’être faites.

– Si elle a trouvé quelque chose, je veux dire quelque chose de très ancien, ils ne vont pas pouvoir construire le métro ici ?

Mais le travail de la tractopelle nous confirme qu’une station de métro sera bien construite. Ma voisine trouve dommage que des traces du passé disparaissent, ou plutôt redisparaissent, sitôt après leur mise à jour. Je ne sais pas quoi lui répondre mais je me doute que la conservation du patrimoine n’est pas la préservation totale de tous les vestiges. Il faut choisir entre passé, présent et avenir et mettre les pieds sur le bon promontoire. La station de métro qui dans six ou sept ans va sortir de terre porte dès sa conception le statut de vestige qui sera dans les siècles à venir oublié, conservé ou détruit. La femme me laisse avec cette dernière question obsessionnelle  :

– Est-ce qu’au moins on sait ce qu’elle a trouvé ?

En contrebas, l’archéologue, concentrée sur son travail, doit s’en douter. Le conducteur de l’engin va peut-être se renseigner en fin de journée. Moi, j’attendrai une semaine avant de savoir en consultant le site du journal Le Parisien.

Il s’agit d’une nécropole datée entre le 3ème et le 8ème siècle rassemblant plusieurs dizaines de corps. Elle a vraisemblablement été construite à l’emplacement d’un temple antique (romain, celte ou gallo-romain) à un endroit sacré qui relie le monde des morts à celui des divinités. Mais outre la nécropole et la station de métro, plusieurs autres usages ont été faits de cet endroit.

Après l’ensevelissement de la nécropole sous le limon des jours, des arbres ont poussé puis ils ont été abattus pour qu’à la place des légumes y soient cultivés. Ce champ qui fut actif pendant plusieurs siècles et qui tirait son rendement des entrailles d’un cimetière fut transformé au 18ème siècle en jardin d’agrément d’un hôtel particulier. Un grand bourgeois qui rêvait de noblesse y laissa sa fortune et ses descendants ruinés revendirent au début du 19ème siècle l’hôtel à un pépiniériste.  J’imagine que dans le parc, le pépiniériste cultiva des fleurs réputées pour leur éclat car, comme les légumes avant elles, elles profitaient de l’aura des morts. Dans l’hôtel particulier, je sais qu’il entreposa ses semis. Guerres, ruptures, faillites furent des signes du début de l’ère moderne : l’hôtel tomba en ruines. Le parc fut acquis avec des parcelles attenantes au 19ème siècle par un notable philanthrope qui en fit un jardin municipal.   A la fin du 20ème siècle, la municipalité racheta l’hôtel et la transforma en médiathèque, celle où je tiens pour regarder le chantier du métro et où je travaille depuis quelques années.

Mais il y a d’autres constructions mentales qu’on ne peut découvrir à la truelle et au pinceau : les rumeurs. Elles construisent l’imaginaire d’une ville et en font sa réputation. Le chantier du métro n’a pas manqué de les susciter. La plus alarmiste annonçait la suppression totale du parc municipal pour laisser place à la station de métro. Je l’ai entendue sous le panneau même où toutes les étapes des travaux étaient indiquées. Une fois le chantier achevé, les pelouses détruites seront replantées et les arbres arrachés seront remplacés. Il suffisait de lever la tête et de lire mais la rumeur est bien plus persuasive qu’une annonce officielle. La plus intéressante (en tous cas, elle me plaisait bien) faisait déboucher un couloir du métro dans les murs de la médiathèque. La culture et les transports ne faisaient plus qu’un. En exagérant – ce qui est permis à une rumeur – les tunneliers auraient transpercés les fondations de la médiathèque et les rames auraient pu faire arrêt aux rayons poésie, bandes dessinées ou musiques du monde. Enfin cette rumeur, entraperçue sur internet : le parc, la médiathèque et même toute la ville reposent sur une immense nécropole de plusieurs milliers de morts qui nourrissent avec une patience de l’au-delà nos espoirs, nos désirs, nos rêves de vivants persuadés que leur quart d’heure de gloire va venir. Si l’archéologue commence à ramasser un os, ce sont des milliers qui vont suivre. L’effondrement de tous nos rêves serait alors à craindre.

Mais ce ne sont que des rumeurs. La réalité, il suffit de la regarder par la fenêtre : le chantier avance, la vie continue.