Une goutte d’angoisse

Puisque aujourd’hui tout va mal et que nous le savons, des solutions (des plus humanistes au plus cyniques) apparaissent pour sauver le monde – ce qu’il en reste ce qui peut être sauvé. Quand une goutte de cette angoisse collective touche mon front avant que je m’endorme, des questions m’assaillent et s’effondrent avec moi dans le sommeil. Parfois, elles se transforment en poème :

Questions du soir

De quoi a besoin le monde ?
De moins de bruit
De moins de verrous
De plus d’oiseaux.

De quoi a besoin l’oiseau ?
De moins de monde
De moins de bruit
De plus de fruits.

De quoi a besoin le fruit ?
De moins d’oiseaux
De moins de jardins
De plus de forêt.

De quoi a besoin la forêt ?
De moins de chemins
De moins de monde
De plus d’ours.

De quoi a besoin l’ours ?
De moins de bruit
De moins de chiens
De plus de rivières.

De quoi a besoin la rivière ?
De moins de chaleur
De moins de pêcheurs
D’une place dans le monde.

De quoi a besoin le monde ?
Il n’a besoin de rien.
Le ciel est grand ouvert
Et la nuit se déverse.

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Au plus profond de l’eau profonde

A l’heure où certains se calfeutrent, ferment leurs visages, ferment leurs regards, je me contente de me tenir à l’écart. Ce n’est pas que je me méfie de mes contemporains mais ce que j’ai à faire requiert toute mon énergie et toute ma solitude. Je suis à la recherche d’un trésor au plus profond de l’eau profonde.

Au bord d’un trou

Laissez-moi tranquille
Même si je suis au bord d’un trou
Fort occupé à m’équiper
Pour plonger dans l’eau profonde.

Je n’ai pas besoin d’aide
Pour enfiler mon scaphandre.
C’est un modèle sans soudure,
Invisible à vos yeux.

J’ai une réserve d’oxygène
Qui durera toute la nuit
Peut-être moins si je découvre
Le trésor de toute ma vie.

N’essayez pas de m’approcher,
De marchander ma compagnie.
Lorsque je plonge dans le trou
C’est pour ne pas en ressortir.

Et si jamais je remontais
Talonné par l’asphyxie
Le trésor sorti du trou
Ne brillerait pas pour vous.

Pas d’eau profonde chez vous.
Pas de trou, pas de folie.
Vous comprenez, n’est-ce pas,
Qu’il faut échapper au monde.

Il manque une chanson

Je prends mon stylo tous les soirs
Mais souvent il ne se passe rien
Mon cœur est vide, mes yeux sont lourds
Qu’y a-t-il à dire au fond d’une chambre
Alors que le monde est en train de mourir ?
Pourtant avant de m’endormir
J’arrive à laisser passer des mots
Et quelquefois quand je les relis le lendemain
Je m’aperçois que j’ai écrit un poème :

Il manque une chanson

Il manque une chanson pour vivre
Jusqu’à demain, après-demain
Un espoir ne suffira pas
A dissiper la nuit

Pourtant le sang est vif
Le regard ne veut pas s’éteindre
Nous voulons croire, je veux croire
Il faut croire, il faut

Une chanson de lèvres en lèvres
Mais je n’entends plus personne
Chanter à tue-tête ou même fredonner
Ce n’est pas faute de musique

C’est faute d’autre chose
D’altérité, de don de soi
D’insouciance peut-être
Même les enfants ne savent plus

Demain, après-demain
Je n’ai pas vraiment peur
Mais quel dommage de respirer en cadence
Sans connaitre une chanson

Le vif de l’enfance

Est-elle disparue, étouffée, enfouie, cette volonté d’enfance de vivre une vie selon son désir ? A-t-on renié les mots prononcés chaque soir dans son lit pour conjurer l’obscurité : « Quand je serai grand, je serai, je ferai, j’irai » ? Autant d’adresses que l’enfant fait à l’adulte qu’il sera et que l’adulte feint d’oublier. Mais ce désir de vivre (de vivre selon son désir) ne se laissera pas mourir avant le dernier jour. Le vif de l’enfance reste et restera comme un joyau lumineux ou une épine douloureuse. Dans la routine grise qui toujours rabougrit la vie, je n’ai rien oublié.

Le vif de l’enfance

Après un jour entier penché pour ne rien dire,
Opérateur frustré de mots de circonstance,
Je n’ai plus la force, la folie et l’outrance
De sortir de ma peau pour me mettre à écrire.

Écrire ? Quelle idée ! il reste une heure à peine
A passer par ici avant la nuit complète,
Le temps de ramasser les reliefs de la fête.
Je ne suis jamais sûr que quelqu’un me comprenne.

Le reflet du miroir ne peut être soi-même.
L’étrange ressemblance agrandit la fissure
Par où s’écoule l’eau d’une intime écriture.
Je ne vois pas encor si ça fera poème.

Je sais que dans le gris de la vie tout s’effondre
Silencieusement, sauf le vif de l’enfance
Qui dans le cœur enfoui a le désir intense
De se voir accompli. Que puis-je lui répondre ?

Ne rien faire

Alors que je cours partout, que je n’ai pas une minute à moi, que je m’engouffre dans la vie avec précipitation, je retrouve un texte qui m’incite à l’inaction. Si seulement je pouvais (et je savais) pour un seul jour, ne rien faire, ce poème aura eu raison de moi :

Ne rien faire

Ne rien faire
Rien strictement rien
Pas même boire un verre d’eau
Pas même regarder par la fenêtre
C’est encore vivre.
La pulsation du matin
Les tremblements du soir
L’haleine déchirée de la nuit
M’ont bercé et nourri
M’ont lavé et habillé
M’ont percuté de leurs désirs
Mais je n’ai pas bougé
J’ai attendu que le temps passe
Aujourd’hui seulement.
L’appel du matin
De l’heure, de la minute à venir
De la seconde qui nait
Je l’ai écouté à l’écart
Immobile mais
Sur le point de basculer
Car je savais
Ne rien faire
C’est encore vivre.

 

Ce blog s’arrête pour quelques semaines. Merci d’y être passé.es

Dans les cartons

En ce moment, j’ai le nez dans les cartons. Je retrouve des vieux poèmes (ceux de l’autre siècle, d’avant internet, d’avant les téléphones portables) et je les relis avec étonnement.  Je ne me souviens plus ce qui provoquait les poèmes à suivre mais je suppose, qu’à l’époque, je ne me posais pas de questions. Je suivais les mots partout où ils m’emmenaient et je m’établissais là où ils me laissaient :

Cerveau-transit

Sur les quais poisseux
De mon cerveau-transit
Les dockers silencieux
Débarquent les cauchemars
Les utopies miroirs
Se brisent et dans leur fuite
Piétinent sans pitié mes tous derniers aveux

Des fleurs métalliques
Aux parfums capiteux
Et aux regards tragiques
Me disent : Tu viens chéri !
Mes pulsions ennemies
M’interdisent l’enjeu
Et leurs sermons torrides me rendent amnésique

Je déambule ma joie
Cette maladie honteuse
Et je prie quelque fois
Pour pouvoir détruire
Les châteaux de délire
Aux vigies orgueilleuses
Qui décapitent ma haine et me dictent leur loi

Des idées anthracites
Éprises de frissons
S’enflamment et crépitent
Sur mon corps fatigué
Alors sans me presser
Je laisse à l’abandon
L’espace délabré de mon cerveau-transit

Les renards

Dans une forêt bleue sous un ciel fauve, une multitude d’oiseaux discutent philosophie. Eux qui survolent si fréquemment le monde, ils ne cessent de s’interroger sur son devenir, sur la destinée de l’homme qui les montre du doigt à son enfant. Aucun n’a une opinion arrêtée sur la question. Nul n’est d’accord avec son voisin.
« L’homme est un conquérant qui doit repousser sans cesse ses limites. Un jour, il volera de ses propres bras beaucoup plus adroitement que nous et il chantera plus malicieusement aussi. »
« L’homme ne trouvera son destin qu’à travers la mort. Quand il aura percé cet écran mystérieux, il découvrira un monde sans question, un monde bienheureux. »
« L’homme n’a pas à traquer sa destinée. Son seul souci est d’être digne de l’image morale qu’il a de lui-même. Son juge est son miroir. »
Et ils pépient ainsi jusqu’à l’enivrement.
Sous les arbres de la forêt bleue, tournoient des renards argentés. Ils attendent, la langue à terre, que tombent les oiseaux ivres. Ils les croquent en se faisant des politesses. Ils broient avec fracas les os dans leurs mâchoires. Puis ils digèrent en soupirant sur le peu de cohérence de ce monde.

Funiculaire

Acrobate funiculaire
Monte et descend
Les escaliers de poussière
Sur des rouleaux de printemps
Toutes les couleurs des pierres
Meurent dans un cerf-volant
Funiculaire suicidaire
Acrobate insouciant

Jonglant avec la terre
Et la lune en même temps
Mixeur d’hémisphères
Inverseur d’océans
L’air est rempli de terre
Et l’eau pétrie de vent
Funiculaire pervers
Apprenti déroutant

Piétine le corps amer
De l’éternel enfant
Les mots pourris de vers
Délirent par enchantement
Tout se noie tout se perd
Et l’oubli est béant
Funiculaire sévère
Dictionnaire de tyran

Ma vie funiculaire
Monte et descend
L’amour est éphémère
Et l’oubli est béant
Adieu funiculaire
Acrobate insouciant

Football

Il y a toujours un moment gênant dans mes relations sociales quand je reconnais aimer le football. Pour nombre de mes interlocuteurs et interlocutrices, cela semble impossible, inconciliable avec l’amour du beau, du juste et du bon. On m’objecte les turpitudes du foot business, la violence et le chauvinisme des supporters, l’ego démesuré de stars trop payées, l’idiotie de la plupart des joueurs. On me prouve que le football est à la fois le symbole et le symptôme d’un monde déréglé, le nouvel opium du peuple pour l’empêcher d’être libre. Tout cela est peut-être vrai, peut-être pas. N’empêche que j’aime le foot, que je trouve que certains joueurs sont des génies au même titre que des artistes révérés, que certains matchs ont l’intensité dramatique des meilleures pièces de théâtre, que certains chants de supporters sont aussi beaux que des cantates. Surtout, je me dis qu’il y a un du mépris à condamner ce sport si populaire et à lui trouver des défauts qui existent dans la plupart des activités humaines. La beauté et la laideur du football sont peut-être démesurées mais pas exceptionnelles. C’est pourquoi dans le court poème à suivre, je mets à égalité le football et la poésie, une façon personnelle de désanctuariser l’art et de valoriser ce sport :

C’est pareil

La poésie et le football, c’est pareil.
Le passement de jambes et l’alexandrin, c’est pareil.
Rimbaud et Ronaldo (le vrai), c’est pareil.
Le 4.2.3.1 et l’Oulipo, c’est pareil.
Le haïku et la passe décisive, c’est pareil.
Le tacle par derrière et le cadavre exquis, c’est pareil.
Le poème en prose et 70 % de possession de balle, c’est pareil.
Le but en pleine lucarne et le dérèglement raisonné de tous les sens, c’est pareil.
La poésie et tout le reste, c’est exactement la même chose.