Vieil homme

En souvenir d’un vieil homme aperçu par une belle soirée d’été, sur la place de la République, à Paris :

Vieil homme

Vieil homme traverse la place,
doudoune terreuse,
visage d’éboulis,
béquille à tâtons.
Derrière, valise sombre,
enflée,
roulettes tordues.
Vieil homme achemine
tout son reste :
couverture, chaussettes, slips,
pull, pain, bouteille d’eau,
une photo,
ses derniers papiers.
Aucun souvenir dangereux :
beuveries, coucheries,
enfant blond,
cabane et rivière.
Sinon,
là où il va,
ils ne le laisseront pas entrer.

Un mauvais moment

Ce n’est pas mon habitude, mais je me permets un conseil, juste en passant. Bien sûr, il n’est pas nécessaire de le prendre au sérieux, sauf si on se sent concerné.
 

Un mauvais moment

Méfiez-vous du malheur
son odeur délectable
vous fera tituber
et plonger dans l’extase.

Repoussez la détresse
qui vous connaît par cœur
comme l’amant du moment
rêvant de vous détruire.

Recrachez le chagrin,
son eau pure est ivresse
qui vous envoie au ciel
glacial des étoiles.

Vomissez le bonheur
qui vous nourrit si bien.
Quand la nuit sera pleine,
aurez-vous encore faim ?

Bienvenue dans le métro

Je reviens de vacances et rien n’a changé. La frénésie est partout et je ne la comprends pas. Les métros sont bondés à nouveau. Dès le premier trajet du retour les passagers retrouvent leur stratagème préféré : un regard vide pour dissimuler le trop-plein de rêves et ne pas se pencher sur celui des autres. Je ne fais pas exception. Je suis parti mais il n’y a pas eu de vacances.

Bienvenue (poème de métro, ligne 8)

Bienvenue dans la fournaise.
Y a-t-il une vie sans écran
qui rafraîchisse la mémoire
et efface le présent ?
Bienvenue dans le tunnel
où la jeunesse est belle
De l’éclat de nos rêves :
un baiser pour la vie.
Bon retour sous la terre
où les paroles en fuite
traversent les esprits
qui acceptent ce mystère :
la vie carbure à l’ordinaire
désir d’en faire partie.
 

Pour connaître les conditions d’écriture du poème de métro voyez ici.

Une maison

Par hasard, je viens de lire un article sur un jeune gallois qui a construit sa maison lui-même avec des matériaux de récupération et beaucoup d’ingéniosité. Cela m’a inspiré ce texte :

Une maison

Une maison à construire soi-même
avec le bois trouvé et le désir flotté,
avec un toit de joncs et de rêves mêlés,
avec le sol battu par le sabot des jours.
Une maison facile à comprendre et facile à quitter,
plus solide que les paroles sensées,
plus légère que la danse,
invisible aux yeux froids,
refuge pour les furtifs
et douce aux écorchés.
Je la construirai un jour ou jamais,
pour de faux ou pour de vrai
dans un coin reculé de mon sommeil.
Une maison fragile contre soi-même
pour ne plus jamais trembler pendant les tempêtes.

Je mets ce blog en repos pour quelques temps. Merci à ceux qui ont bien voulu le lire.

Lydia Davis

 

Je viens de finir Histoire réversible de Lydia Davis paru récemment aux Éditions Christian Bourgois. C’est un recueil de nouvelles et de textes courts publiés dans plusieurs dizaines de revues et magazines américains. Lydia Davis s’intéresse à l’infra-ordinaire, aux pensées fugaces, aux tragédies miniatures. Spécialiste et traductrice de littérature française, elle propose entre autres plusieurs nouvelles très courtes (une vingtaine de lignes) inspirées de la correspondance de Flaubert où des destins ordinaires se nouent et se dénouent en quelques actions, comme souvent nos vies. Le texte d’elle que je présente ici parle de l’écriture, de sa nécessité, de sa fonction. Difficile de dire s’il s’agit d’une fiction ou d’une réflexion de Lydia Davis mais il me plait de croire que c’est bien une réflexion de l’auteure sur son activité. Même pour une auteure établie (elle a gagné de nombreux prix aux États-Unis et a été faite chevalier des arts et lettres en France), l’écriture est soumise à la nécessité de comprendre la vie. L’abandon qu’elle évoque est le prix du questionnement lucide de l’artiste : pourquoi je fais ça? En quoi mon travail m’est vraiment utile ou est vraiment utile aux autres ? Un questionnement qui déplace l’art de l’activité plaisante vers l’engagement autant entier que fragile. Enfin, je précise que si le style de ce texte semble relâché, comme procédant d’un tâtonnement de la pensée, cela peut être considéré comme une grande maitrise littéraire (le style s’adaptant au propos) que l’on peut aussi constater dans ses autres textes,  les histoires d’après Flaubert notamment.

Écrire / Lydia Davis / Éditions Christian Bourgois / 2016.
traduction : Anne Rabinovitch

La vie est trop sérieuse pour que je continue à écrire. Avant elle était plus facile, souvent agréable, et à cette époque écrire était un plaisir, même si cela paraissait aussi sérieux. Aujourd’hui la vie n’est pas aisée, elle est devenue très sérieuse et, par comparaison, écrire semble un peu bête. L’écriture souvent ne traite pas de la réalité, mais lorsque c’est le cas, elle prend souvent, par la même occasion, la place de certains événements réels. Elle tourne trop fréquemment autour des gens qui ne s’en sortent pas. Aujourd’hui, je suis devenue comme eux. Je suis l’une de ces personnes. Au lieu d’écrire sur des gens incapables de s’en sortir, je devrais simplement renoncer à l’écriture et apprendre à me débrouiller. Accorder plus d’attention à la vie elle-même. Ma seule façon de devenir plus intelligente, c’est de ne plus écrire. Il y a d’autres choses que je devrais faire à la place.

Voir les choses autrement

A quoi bon écrire si on sait déjà ce qu’on veut dire ? Lorsque j’ai commencé ce poème, je n’avais aucune idée de la suite. Mais je me doutais bien que ce serait un voyage tortueux. L’important n’est pas d’aller loin mais de voir les choses autrement. C’est aussi ce que j’attends de la lecture.

Illégitime

Je forme un couple illégitime
avec une ombre longiligne
qui se détache et se rapproche
du chariot sombre de mes mots.

Le chariot sombre de mes mots
rempli de nuit et de purin
illégitimes au puritain
avance et grince dans mon ombre.

Dans mon ombre longiligne
qui se découpe comme une faux
et tranche un à un mes mots,
je forme un couple sans lendemain.

Je forme un couple qui se déchire,
moi et mes mots pleins de purin
mais la colère est légitime
à  ceux qui vivent sans destin.

Le chariot d’ombre sans destin
dévisse et sombre dans le ravin,
dégringolade légicide :
toucher le fond plein de purin.

Toucher le fond, crever le plein
avec mon ombre longiligne
comme une défense illégitime
en pleine panse du puritain.

Vêtements fétiches

Souvent, dans la rue, je croise des retraités vêtus d’une parka rouge. Je me demande ce que cela veut dire. Est-ce un symbole de renoncement, de contrition ou au contraire d’affirmation et de libération. Je ne sais vraiment pas et quand je ne sais pas, j’invente :

Vêtements fétiches

Quand j’aurai soixante-dix ans, j’achèterai une parka rouge. Je la mettrai par tous les temps car il faudra cacher ma poitrine cabossée qui pourrait faire peur aux enfants. Sur la manche gauche, il y aura un écusson avec des chiffres qui formeront une combinaison évidente pour les autres mais complexe pour moi. Percer cette énigme deviendra une occupation. Je n’aurai plus le temps de me souvenir de mes autres vêtements fétiches.

Quand j’avais trente ans, je portais un tee-shirt blanc avec dessus une main ocre, comme celles découvertes sur les parois des grottes où œuvrèrent les premiers artistes. J’imagine qu’en portant ce tee-shirt, je me revendiquais de cette filiation. C’était prétentieux et rassurant : je donnais une justification multimillénaire à mes tentatives. Mais, dans les grottes, les premiers artistes qui laissaient une trace de leur vie fragile pensaient-ils au passé ?

J’ai bientôt cinquante ans et je cherche une casquette, pas seulement pour le chic citadin, pas seulement pour me protéger du soleil et de la pluie, pas seulement pour cacher ma calvitie mais parce qu’il n’est plus temps de laisser divaguer mes idées (autres noms des tentatives) car je sais qu’elles n’aboutiront pas. Porter cette casquette me permettra d’oublier le tee-shirt et de ne pas trop penser à la parka. Entre deux âges, j’ai le droit de perdre mes fétiches et au dernier âge, je n’aurai même plus besoin de vêtements. Mes tentatives n’auront pas laissé de traces et le dernier moment restera une énigme.