Le pain, le vin et la lumière

Je suis de ceux qui ne savent pas faire la différence entre les remords et les regrets : ce que j’aurais dû faire, ce que j’ai fait à tort. Bien sûr, les dictionnaires et les ami.e.s m’expliquent, avec les mots qu’il faut, le sens les conséquences de l’un et de l’autre. J’avoue que malgré tout je m’y perds. Peut-être parce que je confonds ce que je fais et ce je rêve. Le soir quand je m’endors, remords et regrets se mélangent et sont une nourriture douce et amère pour le voyage du sommeil. Dans ces trois poèmes, la nourriture est faite de mots. A force de les mâcher et de les digérer, il peut se passer de belles choses : le début de la lumière.

1. Le pain des regrets

Je commence mes regrets
je finis mes regrets
j’embrasse mes regrets
aussi longtemps qu’il faut
toute la nuit s’il le faut
j’ajoute ce qu’il faut
la farine pourrie
le mauvais levain
une pincée de sel
ce qu’il me reste d’eau
et je malaxe, je pétris
mes regrets chéris
que je connais si mal
qui me connaissent si bien.
La nuit est si chaude
que mes regrets gonflent
forment une boule craquante
et si appétissante
que je me laisse tenter.
Le pain des regrets
a rempli toute ma chambre
mais c’est lui qui me mange
et pour me digérer
il va falloir attendre
que mes regrets commencent à me regretter.
On se croit toujours plus fort qu’on est.

2. Le vin des remords

Verse-moi quelques gouttes
noires, épaisse nuit
qui a tourné à l’aigre
ravines qui débordent
le vin des remords est resté.

Toutes une vie à sec
les saisons achevées
la soif de tout faire
en travers de la gorge
le vin des remords est passé.

A rouler sous la table
bourré de coups du sort
parmi les vomissures
de ce qui fut gâché
le vin des remords est cuvé.

Verse-moi la bouteille
que la nuit soit entière
degré après degré
je descends dans l’estime
que le vin des remords a noyé.

3. Nuages de ténèbre

Mangez de la ténèbre, ça alourdit.
Des pans de ciel entier, trempez, sucez !
Des nuages meringués, croquez ! teintés de gris,
sans remords.

On vous poursuit, pour digérer c’est difficile
– tremblez ! marchez ! – de pardonner tel crime.
mais restez accroupi : ça alourdit le crime.

Vous dites : pitié ! On vous traque à la trace mais

génuflexions, regrets sont inutiles.
On vous traduit – mais le verdict est inutile –
injustement car grâce à vous le jour se lève :
vous avez chié de la lumière.

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Un sonnet pour Brautigan

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Il y a quelques mois, j’ai acheté L’œuvre poétique complète bilingue de Richard Brautigan aux Éditions du Castor Astral : C’est tout ce que j’ai à déclarer. J’ai tout de suite retrouvé le joyeux et léger désespoir qui caractérise cet américain particulier. Brautigan est pour moi un exemple d’artiste libre, sensible, attentif à la vie dans ses manifestations les plus banales. Pour le dire plus simplement, Brautigan était un poète dans sa vie et dans ses textes. J’ai eu l’idée d’écrire un sonnet d’hommage en m’inspirant de sa vie aventureuse et tragique ( il a eu une enfance très difficile et, malgré la reconnaissance, il s’est suicidé à l’âge de 48 ans) et de son œuvre. Toute la substance de mon poème, je l’ai presque entièrement puisée dans ce gros livre que je n’arrête pas de lire et que je conseille à tous.

Sonnet pour Richard Brautigan

Il n’était pas loin d’être un fameux détective
en manque d’une balle ou de son revolver.
Si les chats se frottaient aux jambes du poète
c’est parce qu’il nourrissait sa famille en pêchant.

Quand il avait trop faim, il jetait des cailloux
dans les vitres des magasins : enfin l’asile
rempli de pauvres fous et de doux présages.
mais n’exagérons rien : un haïku boiteux

trouve toujours sa cible. Il rencontra sa femme
tandis qu’il comptait les corbeaux dans le désordre.
Il était le chouchou et le bourreau des truites.

Il avait sauvé du vent quelques souvenirs.
Il jouait au badminton dans son appartement.
Ses mots vont rester comme des amis intimes.

Une écriture semi-automatique

J’ai écrit ce texte très vite, comme s’il s’agissait de relater un rêve avant qu’il ne disparaisse. Je suis tenté de dire que c’est une écriture semi-automatique, libre et guidée,  surtout après la première strophe qui donnait le ton pour le reste du texte. Ce que je contrôlais, c’était le nombre de vers par strophe (6) et le nombre de strophes (4). Le leitmotiv de l’adresse s’est imposé à moi. Je ne sais pas expliquer pourquoi. Quant au dernier vers, il s’est détaché lui-même de la dernière strophe. C’est peut-être lui qui contient mon adresse.

Mon adresse

Donnez-moi mon adresse.
Je patauge dans une ville sombre
où toutes les plaques de rues ont été arrachées.
Un policier chevauche une jument noire.
Il dit qu’il en plus que marre des suicides puérils des poètes.
Partout dix centimètres d’eau glacée.

J’ai oublié mon adresse.
C’est sans doute parce que bouge sans cesse.
J’aimerais m’endormir et me réveiller toujours au même endroit.
Le policier s’éloigne au petit trot.
Les muscles de la jument ont l’air de clignoter.
Le clapotis des sabots me berce.

Rendez-moi mon adresse.
L’eau est montée si vite : jusqu’aux hanches.
Je crois que je suis perdu dans la ville de ma naissance.
Au troisième étage d’un immeuble d’angle
une femme s’apprête à me dire quelque chose
mais une main la tire en arrière.

Reprenez mon adresse.
Jusqu’aux oreilles, jusqu’aux narines.
Je m’agrippe à une petite branche
qui dépasse de la grille d’un square.
Une table dérive à ma rencontre.
Je m’y jette comme un désespéré

qui se débarrasse de son désespoir.

Joyce Lussu

Joyce_Lussu

Au hasard de mes lectures de rentrée, j’ai ouvert un livre de Joyce Lussu, Inventaire des choses certaines aux éditions La passe du vent. Joyce Lussu (1912-1998) est une poétesse, traductrice et  anti-fasciste italienne. Elle a passé une grande partie de sa vie en Sardaigne. Le premier texte qui m’est apparu est celui que je  propose. Il m’a frappé par sa lucidité et même sa pertinence. Pour moi qui ne suis jamais sevré de solitude, l’autre représente un continent lointain. Mais par ce poème, j’ai compris la nécessité de la reconnaissance. C’est une question vitale : être en vie c’est être regardé.e, compris.e et parfois aimé.e.

Il est probable que tout ce que nous faisons ne le soit que par haine
de la solitude
pas seulement quand nous regardons un homme avec l’espoir que son
regard nous réponde
mais même devant un peloton d’exécution pour la reconnaissance
de la justice

il est probable que nous ne travaillons seulement pour que quelqu’un
nous reconnaisse un cerveau pour que quelqu’un identifie comme nôtres
les mains qui fabriquent un objet autrement nous ne serions
pas tout à fait sûrs d’avoir des mains et un cerveau

si personne ne marchait à nos côtés nous ne saurions pas que nous
marchons
si personne ne nous parlait nous ne serions pas capables de parole
si notre état-civil n’intéressait personne
nous ne serions même pas nés.

La traduction est de Marc Porcu qui signe aussi la préface du livre.

Voici la version originale :

E probabile que tutto cio che facciamo sia soltanto in odio alla
solitudine
non solo quando guardiamo un uomo con la speranza che il suo
sguardo risponda
ma anche affrontando il plotone d’esecuzione per una giustizia
riconosciuta

è probabile che lavoriamo soltanto perché

qualcuno ci riconosca un
cervello perché qualcuno identifichi come nostre le mani que
costruiscono un oggetto
altrimenti non saremmo affatto sicuri di avere delle mani e un cervello

se nessuno camminnasse al nostro fianco non sa

premmo che
camminiamo
se nessuno ci parlasse non saremmo capaci della parola
se i nostri dati anagrafici non interessassero nessuno
non saremmo nemmeno nati.

 

inventaire des choses certaines

Cinq nouveaux tankas

La simplicité du tanka est difficile à atteindre. Je m’arrange comme je peux avec l’implacable métrique de ces cinq vers (5/7/5 puis 7/7) pour arriver aux trente et une syllabes requises. Mais évidemment le problème est ailleurs. Trouver dans une anecdote ou une pensée une parcelle de vérité, c’est comme puiser de l’eau avec les mains et la laisser filer en espérant  découvrir une paillette d’or. Voici cinq nouveaux tankas. La numérotation erratique jalonne mon désir d’atteindre le nombre de 777, dans très longtemps.

3
un ruisseau de larmes
je vais partir en voyage
mes yeux s’adoucissent

mon destin fait une boucle
une boucle de tristesse

8
écrire un tanka
en comptant sur le hasard
c’est peine perdue

les arbres luisant de pluie
s’agitent dans la tempête

33
mes cheveux par terre
je suis encore moi-même
je paie et je sors

dans la rue le ciel miroir
fait semblant de me connaître

37
le rêve d’hier
je ne veux pas le lâcher
pourtant il m’échappe

à quoi bon le retenir
les rêves sont faits pour fuir

76
tabula rasa
d’un seul coup vider sa vie
de ce qui l’encombre

des forêts naitront toujours
sur la ville abandonnée

Trois choses sur l’écriture

C’est une activité étrange, rarement gratifiante, souvent insatisfaisante qui m’occupe depuis de nombreuses années. Pourquoi écrire ? Comment écrire ? A quoi bon ? Ces trois textes sont l’amorce d’une réponse.

1

Je n’ai pas l’angoisse de la page blanche. J’ai l’angoisse de la fatigue, du dégoût, de la faiblesse qui rendraient mon regard sec et mes mains inutiles. Je sais que je n’écris pas grand-chose dans un monde submergé de mots sans vie. Je ne dresse que des petits barrages contre une marée d’équinoxe. Cela retarde à peine la submersion. Mais ce geste compte pour beaucoup dans ma vie. Cela me permet de rester digne. Nous sommes des milliers à faire de même.

2

Le plus dur en écriture, c’est de commencer. De rien à un petit quelque chose, avec abnégation. Ensuite, il faut continuer malgré l’intuition de l’insignifiance qui mène toujours à l’abandon. L’abandon n’est que momentané. Le soulagement qui en découle également car on finit toujours par reprendre avec de bonnes résolutions comme : ne pas penser au résultat final, ne rien en espérer ou se faire confiance. Enfin, il faut finir. Il faut toujours finir malgré l’amertume d’y avoir cru. Quand les étapes de ce processus sont franchies, on peut commencer à oublier. C’est agréable l’oubli mais ça ne dure pas. A un moment ou à un autre on y repense. A force d’y repenser, on se relit tout en sachant que la relecture est une torture. Le seul moyen de l’apaiser est de corriger. La correction est une vengeance contre soi qui remet à plus tard le moment pénible où on se promet de ne plus jamais écrire tout en réfrénant l’envie de recommencer.

3

Je plonge et je le sais : je vais devoir me débattre dans l’eau sale de la réalité. Ce que disent les gens, je ne comprends pas. Les infamies au nom du ciel, je ne comprends pas. La haine brûlante versée comme poix, je ne comprends pas. Il n’y a rien à comprendre, ce n’est que la vraie vie complétement fausse puisque la vérité est submergée par les immondices. Quand je me croyais indemne, je me racontais des choses que je pensais fausses mais qui étaient vraies. Les mots qui sortaient de ma bouche ordonnaient un récit. C’était la vérité même. Mais c’était avant que je plonge, avant que je me débatte dans l’eau souillée et les débris. Si j’ai de la chance pendant cette débâcle, je trouverai un promontoire et je grimperai dessus. Quelques centimètres suffisent pour que je recommence à me raconter des histoires.

 

Sur la Bretagne

Difficile d’écrire sur la Bretagne sans verser dans les clichés folkloriques et touristiques. J’ai fait de mon mieux dans le poème à suivre en utilisant des souvenirs qui ne sont pas toujours les miens. Cette région (ou ce pays) est tellement fier de ses particularités qu’il est sans doute impossible de ne pas y référer quand on en parle.

Un pays à part

Bien sûr, c’est un pays à part :
je me souviens des fleurs fantômes
luisantes d’or sous la pluie noire
et des chemins où on se paume

en voulant suivre le soleil
sans en être vraiment capable.
J’étais arrogant, sans pareil :
je me croyais si désirable,

je me savais si dérisoire.
La mer brisée, les rochers roses
avaient le sens de l’histoire.
La maison où l’on s’ankylose

avait l’inertie des vacances.
On descendait dans le garage.
La table attendait nos bombances
et l’ankou cachait son visage.

Bien sûr, c’est un pays d’orgueil :
les lutteurs roulaient dans la sciure
et je piétinais sur le seuil
du cercle fin de l’aventure.

Sur les ménés, dans les rivières,
j’usais à vif ma connerie
contre ma peau, contre les pierres.
J’attendais une épiphanie

qui s’enfuyait le long des routes
et je croisais des fugitifs
qui comme moi avait un doute
sur le bonheur définitif :

un grand jardin et des cachettes,
que les enfants s’y épanouissent.
Une accalmie presque parfaite
en attendant qu’on en finisse.

Bien sûr, c’est un pays d’exil
mais le retour fait des histoires.
j’ignorais qu’il était facile
de trouver une échappatoire

et je partais en solitaire
pour faire le tour des fontaines :
un franc jeté valait prière
pour que l’avenir soit fredaine.

Mais le ciel cachait l’avenir
dans les replis de la tempête.
Tout tombera. Le souvenir
sera ruiné par les défaites.

Pourquoi revenir si personne
ne peut partager le langage
qui délivre et qui emprisonne
le pays et le paysage ?

Voici trois clés de compréhension pour celles et ceux qui ne sont pas familiers avec la culture bretonne :

  • l’ankou : dans les légendes bretonnes, il est le messager de la mort qui apparait aux vivants quelques jours avant leur trépas. Grand et maigre, il est souvent représenté avec le visage dissimulé sous une capuche ou un chapeau à larges bords.
  • le gouren : c’est la lutte bretonne. L’aire de combat est un cercle tapissé de sciure de bois. Les lutteurs s’affrontent debout et le vainqueur est celui qui parvient à mettre à terre son adversaire à condition que les deux épaules touchent le sol (ou plutôt la sciure).
  • le méné :  signifie montagne en breton. Ce sont plutôt des collines trapues de 300 mètres d’altitude environ. Les ménés ont souvent une chapelle à leur sommet qui elle-même a remplacé un lieu de culte celte.