Quelques secondes après le réveil

Que reste-t-il d’un rêve quelques secondes après le réveil ? Le sourire d’un inconnu au visage un peu familier, quelques mots qui s’estompent comme des silhouettes fugitives, une impression de déjà-vu oppressante. Dès lors, l’écriture est une falsification nécessaire pour que le jour commence vraiment :

Le mauvais restaurant

Dans un restaurant vide,
devant une assiette vide,
j’attends pour commander.
Les tables sont dressées, les nappes sont rigides.
Tous les plats du menu sont incompréhensibles.
Même dans l’aquarium, les poissons sont figés.

Le serveur approche lentement, en trainant les pieds.
Il a l’air si las, si fatigué.
Son visage est froissé, quadrillé par les rides.
Je n’en peux plus de ce service.
Toute ma vie ne suffira pas
à vous faire avaler
vos remords et vos vices.
Finissez votre assiette par pitié.

C’est bien à moi qu’il parle.
Les poissons ont repris leur ronde de l’ennui.
Comment faire pour la remplir, l’assiette vide,
et quelle partie de moi devrais-je vomir et avaler ?
Il est si grand, si voûté, penché sur moi et prêt à rompre,
que je n’ose le contrarier.
Ne me décevez pas, par pitié.

Il m’entraine dans la cuisine,
un long soupir à chaque pas.
Quel bordel d’assiettes sales :
des hautes piles fragiles
baignent dans l’eau souillée.
Pourquoi n’arrivez-vous pas à faire comme les autres ?
Soudain, c’est le vacarme :
une équipe de supporters,
corne de brume, grosse gaité,
débarque pour fêter la victoire
de je ne sais quelle équipe
contre leurs ennemis jurés.
Vous allez voir comme c’est simple.

Mais je ne peux rien voir :
cloitré dans la cuisine dégueulasse
je commence à laver les assiettes
une par une, à l’eau froide,
avec une vieille éponge,
une par une, je les essuie avec un chiffon humide,
une par une, je les pose sur le passe-plat
où le serveur ragaillardi les prend et les envoie
à la figure des clients braillards.
Mais les piles ne diminuent jamais
et les assiettes reviennent sales
aussi vite qu’elles sont parties,
pleines de traces brunes
qui semblent la conséquence
des ces élégies pour des rois qui font trop vibrer, merci,
de ces hymnes où on est les plus forts, évidemment,
de ces énormes rires ponctués de po popopopopopo,
de ces chansons où l’on encule les perdants.

Combien d’assiettes et de chansons ? Je ne saurais dire.
Je mesure le temps à la fatigue de mes bras
et quand je vois mon visage dans l’eau sale
je ne reconnais pas ces bouffissures et ces rides.
Tout finit par finir : Écoutez ce silence. Ils sont partis.
Mais je n’entends rien d’autre que le tambour
de mon sang dans mes tempes.

Allongés sur le sol, au milieu de la salle,
une cigarette pour deux,
aspirons
longuement
la fumée
âcre,
pensive.
Alors, cette première journée ?
Le plafond danse et les fissures
vont s’élargissant quand je les regarde.
Vous verrez : ce n’est pas un mauvais restaurant
mais les clients sont difficiles.
Il reste une assiette vide à votre table.
Vous la remplirez avant de fermer.
Moi, je peux dormir tranquille.

Le serveur s’est levé,
si grand, si voûté, si fatigué,
S’est dirigé vers la porte
en grommelant le temps qu’il lui reste.
C’est à mon tour de travailler
dans ce mauvais restaurant où je ferai office.
Les poissons ont repris leur attente immobile.

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Juste apercevoir

Je dédie ce poème à cet homme croisé un jour dans le métro. Il lisait un livre avec une telle concentration, malgré la foule de l’heure de pointe, que rien autour de lui ne pouvait le distraire. Ce n’est qu’en quittant la rame que j’ai découvert le titre de son livre, trois mots que je me suis approprié. Les gens passionnés, capables de donner un sens, même futile, à leur vie m’ont toujours intéressé. Ils ou elles ont l’air de détenir un secret que je ne veux pas percer mais juste apercevoir :

Victoire dans les échecs

Pour ne voir qu’une calvitie et des lunettes
et par-dessus d’autres têtes, le coin d’un livre,
je me haussais, je me penchais. Le métro-ivre
nous convoyait, chacun pour soi, comme des bêtes.

Victoire dans les échecs

Pourquoi lui, ici, plutôt qu’une jolie femme,
un couple d’amoureux ou un vieillard sénile
obsédés par le feu de leur écran tactile ?
Parce qu’il était seul à lire dans la rame.

Victoire dans les échecs

Il se tenait très droit, ignorant la présence
des autres passagers courbés sur leur abîme,
amas de pions perdus d’une partie intime,
devant moi, intouchable, isolé par l’absence.

Victoire dans les échecs

Des flèches dessinées sur la page de gauche,
des carrés noirs et blancs et des schémas tactiques
qu’il apprenait par cœur comme pour un cantique.
Il adorait ce jeu autant qu’une débauche.

Victoire dans les échecs

C’était peut-être un don, sa façon d’être ailleurs
que dans le souterrain d’une vie contredite.
Il retenait pour lui la sagesse interdite
ou bien espérait-il être un joueur meilleur ?

Victoire dans les échecs

Je ne comprenais pas les efforts de cet homme
pour traquer les secrets des célèbres parties.
Quelque soit l’échiquier la défaite est subie.
Il en tirait sans doute un plaisir minimum.

Victoire dans les échecs

Persuadé de pratiquer le plus noble art,
il préparait des coups pour contrer la routine.
Tous les maitres ont perdu contre des machines.
Le métro ne remue que d’atones histoires.

Victoire dans les échecs

Et s’il avait raison ? Un aveu de faiblesse
ne l’empêchait jamais de remporter des mises,
de prolonger le jeu jusqu’à la fin promise.
Il a fermé son livre : Victory in chess.

Victoire dans les échecs.

 

Maryline Desbiolles

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Maryline Desbiolles est une écrivaine française qui puise une grande part de son inspiration dans sa ville de cœur : Nice. Elle est surtout connue comme romancière mais au hasard d’une lecture je l’ai découverte poétesse. Dans l’anthologie Poète toi-même (parue en 2000 aux Éditions du Castor Astral), elle propose un long poème intitulé Blasons. Cette thématique très ancienne (elle remonte au XVIème siècle avec le poème Le beau tétin de Clément Marot) est consacrée à la description d’un détail anatomique du corps féminin. Dans le poème de Maryline Desbiolles, le titre est au pluriel et chaque partie d’un corps universel a sa capacité d’émotion et de projection vers autre chose : notre destin de chair est de s’abimer. La poésie du corps tient au fait qu’il ne peut être immuable. Même dans la plénitude de sa beauté, nous avons conscience qu’avec lui nous connaitrons notre fin.

Blasons (extraits)

     l’omoplate

une douleur à l’omoplate elle
fait penser tendrement à
l’omoplate qui saille du dos des enfants maigres
non pas le moignon de l’aile de l’ange
mais l’angle vif du L qui tire jusqu’au ciel de la terre

le cou

cou
faut-il qu’il incline à la coupure
que son nom ait la vivacité du couperet
ou la docilité
du col
prêt à se détacher de lui-même
au moindre décolletage

les joues

on touche avec la langue
l’intérieur des joues
on touche ainsi
gentiment leur
disparition
prochaine on prend ainsi
doucement
l’habitude
que les joues nous mettent
entre parenthèses
on prend le pli

les cheveux

boutant au loin
les chapeaux les foulards les apprêts
le vent délivre
les cheveux des coiffures
le vent fait
se cabrer les
crinières
allègres
nos cheveux dans le vent nous rappellent
à nos vertus de montgolfières
avant que la boue remplisse nos oreilles

les pieds

ailés
dites-vous
pourquoi pas
mais alors
sous les draps
lorsqu’on cherche
au bord
un peu de frais de quoi ne pas brûler d’effroi
avant que de verser
bouche ouverte
tête la première
dans le trou

les seins

presque
sitôt
sorties de terre
les fèves
il faut leur dresser autour du pied
une colline un
petit dôme de terre
afin qu’elles ne croulent
pas
je m’aide
avec la main

Vraiment étrange

J’ai souvent remarqué qu’étrangement, je me reconnais peu dans mes poèmes. Ils viennent de moi, sont souvent écrits à la première personne mais j’ai l’impression qu’ils parlent de quelqu’un d’autre. Quelqu’un qui se sert de moi pour dire ce que j’écris. Pourtant c’est bien moi l’auteur : j’ai choisi et agencé les mots, le rythme et la mélodie. Et ces poèmes me parlent à peine. Vraiment étrange…

 

Je n’est pas tout à fait un autre

Tous ces poèmes qui disent je,
tous ces je qui sont quelqu’un d’autre,
presque moi-même mais quelqu’un d’autre,
ces quelqu’un d’autre qui jouent un jeu
qui me fait passer pour un autre
presque à mes propres yeux
pour mieux entrer dans quelqu’un d’autre
pour le connaître sans savoir
quels sont les risques de l’enjeu :
je du poème, je du lecteur jouent un jeu
pour s’immiscer dans quelqu’un d’autre,
presque le même et presque un autre.
Personne ne sait qui est ce je.

Compromission

Il ne faut pas trop se connaitre
pour s’aventurer dans la nuit.
Parmi les mots lequel est traitre
et détourne ce que je dis ?

Ferme ta bouche aux deux visages,
l’un bienheureux, l’autre contrit.
Méfie-toi des paroles sages
tandis que folie te vomit.

Il ne faut pas se compromettre
avec le soi qui trop gémit.
Aucun mot ne pourra admettre
tout le bonheur que je supplie.

Tu ne sais pas d’où vient la rage
de ce feu qui est mal nourri
et la douceur de ton naufrage
clos les propos si tard compris.

 

Savoir dire non

A force de parler seul, on finit par se croire habité de rêves, de fantômes, de doubles qui veulent toujours autre chose, rabaissent et rehaussent, suggèrent et ordonnent, pleurnichent et hurlent, qui restent là tout en réclamant d’en sortir. Mais s’ils en sortaient, on n’existerait plus : c’est la contradiction qui nous constitue. Je propose deux poèmes qui disent à peu près la même chose mais pas de la même manière. Le deuxième a déjà été publié sur ce blog :

Épilogue

Dans des maisons où on s’ennuie,
dans des réduits où on se cogne,
J’ai raté mon temps, j’ai gâché ma vie
entouré de rêves qui grognent :
nous voulons tous sortir d’ici.

Mais pourquoi donc aller dehors ?
Le paysage est démoli.
Restez dans ma nuit, veillez sur mon corps.
Des perspectives infinies
sont déployées dans le remords.

Dehors, l’air est vif à l’envi.
C’est un peu de vie qu’on quémande.
Nous tournons en rond dans tes insomnies
et avant que tu le demandes,
nous proclamons ta nuit finie.

Ainsi hanté de dialogues
de fous qui croient en leur folie
pourvu que jamais les rêves ne voguent
ailleurs qu’où je passe ma vie
j’attends la fin de l’épilogue.

J’ai dit non

Un de mes fantômes
m’a demandé la permission
de sortir de moi-même
mais j’ai dit non.
Il a cogné contre mes ongles,
il a cogné contre mes dents,
petite terreur sans nom,
mais j’ai dit non.
Si je commençais à délivrer
un à un mes prisonniers
qui nourrirait mes faux-semblants,
qui arroserait mes passions ?
Fantôme, tiens-toi tranquille.
Il n’y a rien dehors d’intéressant.
Supplie et supplice-moi si tu veux,
je dirai non.
Révèle-moi ma vie, révèle-moi ton nom,
Je dirai toujours non.
Un de mes fantômes
a tenté une sortie
de nuit, dans mon sommeil,
mais même en rêve,
j’ai dit non.

Le mariage

Une nouvelle qui parle d’un solitaire au milieu d’une fête :

Était-ce par gentillesse ou par lâcheté qu’il finissait toujours par faire quelque chose qui ne lui plaisait pas ? Comme d’aller dans un endroit bruyant, rempli d’inconnus qui font la fête : un mariage, celui de son demi-frère, loin de chez lui, en Bretagne. Ou un peu de lassitude et une indifférence à lui-même ? Qu’importe ce qu’il aimait ou détestait, il avait dit oui à sa mère et il irait.
Dans la berline louée pour l’occasion, il s’était assis à l’arrière et avait passé le trajet le front contre la vitre à se morfondre tandis que les nuages s’amoncelaient vers l’ouest. Il ne savait pas si c’était sa mauvaise humeur qui les avait rassemblés là-haut ou si c’était leur présence qui le rendait maussade.
– Je ne demande qu’une chose, lui avait dit sa mère en se tournant vers lui à la barrière de péage, soit un peu aimable, ne te met pas à l’écart.
– Laisse-le tranquille, avait dit son beau-père qui depuis de nombreuses années avait pris la molle habitude de prendre sa défense. Il est comme ça.
Dans la cour de la ferme, deux cross-overs crottés jusqu’aux rétroviseurs étaient garés : la belle-famille de son demi-frère. Il s’était chargé des bagages tandis que sa mère et son beau-père claquaient des bises à leurs homologues, un couple de paysans en retraite. Cécile, la future mariée, petit oiseau attentif derrière le rempart de ses parents, avait un peu attendu avant de s’approcher puis s’était lancée avec brusquerie dans l’embrassade. Sur le seuil de la véranda était apparu Théo – leur fils ! – avec un sourire de maitre de maison. Il avait invité tout ce monde à entrer comme s’il était déjà chez lui.
Être aimable, parler du voyage, se plaindre de la circulation, refuser du vin, boire du café, manger des tartines et des crêpes, assis sur un banc à la grande table de la grande salle, se prétendre fatigué, évoquer le besoin de repos pour préparer le grand jour, voilà tout ce qu’il ne savait pas dire. Mais personne ne lui en avait tenu rigueur. Les homologues n’avaient jamais croisé son regard, même en remplissant son bol de café ou en poussant vers lui une tranche de pain. Sans doute Théo les avait prévenus de cette fatalité : chaque famille a son sauvage, il faut faire avec.

Un groupe d’hommes et quelques femmes piétinaient devant le parvis : celles et ceux qui, quelque soit les circonstances, n’entraient jamais dans une église. Cela avait provoqué quelques engueulades. Des bigotes exaspérées avaient levé les yeux au ciel. Mais tout le monde savait que cela faisait partie du folklore et qu’à la fin on se retrouverait à la mairie. A la sortie, une petite foule se pressait autour de Théo et Cécile. Les mariés étaient radieux comme on peut s’y attendre et vêtus comme il faut l’être : lui raidi dans un costume anthracite avec un gilet brodé pour la touche bretonne, elle alanguie dans une vaporeuse robe blanche. Ils tenaient un gros bouquet de fleurs roses étranglé dans du papier vert. Les téléphones étaient brandis bien haut pour déchiqueter un petit morceau de ce grand bonheur.
– Participe un peu ! Souris ! Qu’est-ce que ça te coûte ?
– Mais laisse-le tranquille !
Pour aller jusqu’à la mairie, il n’y avait qu’une place à traverser. La noce y allait à pas lents comme pour siroter le bonheur de vivre et admirer les vieilles maisons, les vieilles pierres, les vieilles poutres, les vieilles enseignes de ce village qui, chaque année, concourait pour être élu le plus beau du pays.  Il était dans les derniers, il ne regardait rien, il baissait la tête. Soudain, quelqu’un saisit sa main. Il se retourna. Personne. Pourtant, il ne demandait que ça : être retenu en arrière puis entrainé très loin des autres.

Dans la salle des fêtes qui ressemblait à un gros coffre en bois retourné, les tables du banquet étaient disposées en U avec, bien sûr, en point de mire les deux mariés. Le plan de table l’avait placé à une extrémité du U, dans le coin des jeunes, loin de sa mère qui siégeait à la table d’honneur. Il était juste à côté des portes battantes que serveuses et serveurs allaient pousser toute la soirée à la volée, les bras chargés de boissons et boustifailles. Autour de lui riaient la nouvelle génération de la belle-famille : cousins et cousines qui avaient grandi et évolué ensemble, de garnements au nez crotté, à adolescents gothiques puis étudiants d’écoles d’ingénieurs et de commerce.
Il n’y avait pas de musiciens mais une sono constituée de trois enceintes, dont une juste derrière lui. Dans un recoin de la salle, une station d’accueil était posée sur une table basse et trois adolescents chargés de maquiller l’ambiance se chamaillaient pour y enfoncer leur téléphone chargé de playlists élaborées pour l’occasion. Il attendait le moment où il pourrait s’éclipser sans que sa mère ne s’en aperçoive. Il ne la voyait pas mais il l’entendait rire : une stridence qu’il percevait particulièrement et qui accompagnait chaque gorgée, chaque bouchée car, pour oublier son ennui d’être là, il s’empiffrait de viande en sauce, de patates rissolées et éclusait de grands verres de vin rouge et de soda noir.
Il pressentit un danger quand l’affreuse techno de fond s’arrêta et qu’un micro sans-fil vola de main en main jusqu’aux lèvres humides du père de la mariée. Après le compliment menaçant adressé au jeune marié (tu es un voleur habile, je te laisse mon trésor mais tu as intérêt à le chérir sinon), vint la chanson à boire. Théo devait porter son verre au frontibus, au nasibus, au mentibus, au ventribus, au sexibus et glou et glou et glou. Théo fit bonne figure, s’exécuta et désigna son beau-père qui s’exécuta. Bientôt, ce serait son tour, pour son bien, pour l’inclure à la fête. Il fallait fuir.

Il se trompa de toilettes et entra chez les femmes. L’endroit semblait vide. Face au miroir, il se trouva laid (les veines gonflées d’un dégoût épais) mais sans doute moins laid que ceux qui s’acharnait à faire la fête à côté. Ou plutôt ceux-là étaient si heureux, si pleins de bonnes victuailles et de bons rires qu’ils étaient jolis à voir dans leur excessive gaité tandis que lui, qui refusait d’en être, était souillé par leur bonheur.
Il découvrit un visage à côté du sien : une jeune femme, la trentaine, se regardait aussi. Elle était grande, brune, cheveux courts, vêtue d’une robe noire. Sa peau était très pale, ses lèvres très rouges. Elle faisait comme s’il n’était pas là. Il recula, bredouilla, sortit.
Dans le couloir, il s’adossa au mur. Il était ivre. Il n’avait pas l’habitude de l’alcool. La nausée était dans sa gorge. Elle augmentait quand il se dirigeait vers la salle mais diminuait quand il se tournait vers l’office. Bravant les allées et venues des serveuses et serveurs, il entra dans cette toute petite pièce à l’arrière de la salle des fêtes au moment où tintaient des fours à micro-ondes posés sur un plan de travail. A côté de l’évier, la cour apparaissait par une porte ouverte à deux battants. Une camionnette frigorifique était garée juste devant. Deux jeunes employés, presque des enfants, en sortaient précautionneusement de complexes paysages comestibles, roses et verts, posés sur des plats en inox. Les employés se figèrent quelques secondes, le temps qu’il traverse l’office et sorte.
Près de la camionnette, il la retrouva. Elle était au téléphone, hochait la tête comme pour enregistrer les instructions d’un supérieur. D’un coup d’œil, elle s’aperçut de sa présence et se tourna vers lui après avoir masqué le téléphone dans ses mains :
– Vous cherchez du travail ? demanda-t-elle. Je manque de bras.
Malgré l’ivresse, il perçut l’ironie dans sa voix. Elle entra à l’office sans attendre sa réponse et tança les jeunes employés qui lambinaient et faisait tout de travers.
– Je la connais, se dit-il. Elle a déjà pris part dans ma vie.

Il s’éloigna encore, traversa la cour, la rue, la place. Il avançait pour se sentir mieux. Chaque pas, chaque inspiration lui redonnait un peu de calme et beaucoup de tristesse. Il était cerné de maisons mignonnes et inquiétantes à force d’embellissement et de mise en valeur par l’éclairage public. L’ombre, la saleté, la moisissure n’y avaient aucune prise. Les fuyards n’y trouvaient pas refuge. Il se dit que sa mère avait déjà remarqué son absence et envoyé plusieurs textos brefs, en lettres capitales. Heureusement, son téléphone était resté dans son blouson, aux vestiaires.
Il s’en souvenait à présent. C’était l’ancienne petite amie de son demi-frère. C’était d’abord pour elle que Théo était parti en Bretagne. Il l’avait vu pleurer sur le palier de l’appartement de sa mère. C’était il y a quatre ou cinq ans, quand Théo n’y habitait presque plus et que lui n’y était pas encore retourné vivre. Il passait récupérer des livres, elle partait. Elle avait les cheveux plus longs, les joues plus rondes. Il était un jeune critique plein d’avenir. Son regard d’égarée s’était accroché au sien quelques secondes, avant la plongée dans l’escalier. Elle s’appelait Anna ou Sophie ou Marie.
Il était assis sur un banc en pierres cerné par un massif d’hortensias rouges. Il savait qu’il allait retourner au mariage mais il le ferait par étapes de quelques dizaines de mètres. Il entendait des clameurs, des puissants refrains en français et en breton. Une chanson entonnée a capella par un cœur d’hommes l’attira. Il se souvenait d’un barde barbu que Théo écoutait en boucle et de paroles qu’il trouvait parfois belles, parfois ridicules : Par chance mais aussi par vouloir… Je dors  en Bretagne ce soir…Dans la beauté…Les mots se gonflaient de trémolos orgueilleux. A peine la chanson était-elle finie qu’un riff puissant s’approcha de lui. Ça ne venait pas de la salle des fêtes mais de la rue. Dès les premières notes, il s’imagina Michael Jackson, cintré dans son perfecto rouge, qui virevoltait dans un couloir. Il ne fallait pas se battre, ne pas tomber dans le piège, ne pas jouer au macho, qu’importe qui a raison ou tort, va-t’en. Beat it ! La camionnette approcha, hurlante. Elle était au volant, Anna ou Sophie ou Marie. Elle connaissait les paroles par cœur et les articulait pour lui. C’était la même femme qu’il y a cinq ans mais avec une vitalité implacable. Avant la fin du play-back, elle éteignit la musique et baissa la vitre :
– J’ai vraiment besoin d’aide pour apporter le dessert, lui dit-elle. Vous venez ?
A défaut de disparaître, il pouvait faire une virée.

Ils n’allèrent pas très loin, dans une zone industrielle faite de cinq ou six hangars et la sortie du village. Ils n’eurent pas le temps de parler. Sans doute, elle ne le reconnaissait pas. Mais au moment où elle commençait une marche arrière pour se garer contre le quai d’un entrepôt, elle le détrompa :
– Peut-être qu’avec toi j’aurais moins souffert, si j’avais su que tu étais là. Maintenant, ils se regardaient dans la camionnette au moteur éteint, à peine éclairé par un réverbère. Est-ce qu’elle lui reprochait quelque chose ?
– On ne s’est croisé que deux fois, finit-il par dire. Quelques instants seulement.
– Dis plutôt qu’on s’est frôlé. J’étais amoureuse de Théo à l’époque. Je ne voyais que lui. On s’en fout maintenant, c’est du passé.
Avant d’entrer dans l’entrepôt, elle lui saisit le bras :
– Ne dis rien à mon mari. Ce mariage, c’est notre premier gros contrat.
Il remarqua seulement à ce moment qu’elle portait une alliance.
Le mari était un gaillard aux sourcils blonds, en habit de pâtissier avec une toque sur la tête. Sa poignée de main était écrasante. Il ne s’étonna pas de le voir avec sa femme et tout de suite lui confia un téléphone pour qu’il les prenne en photo devant leur chef d’œuvre. Derrière lui, sur un chariot roulant, s’élevait une pièce montée à trois étages, blanche et rose, avec des parois en nougatine. Mari et femme s’immobilisèrent de chaque côté. Il brandissait une cuillère en bois et souriait très sérieusement. Elle tenait deux figurines d’amoureux scellés ensemble, deux petits soldats de l’amour, qu’elle s’apprêtait à poser au sommet du gâteau avec un regard complice vers l’objectif. Il ne leur fut d’aucun secours pour le chargement dans la camionnette. A force de travailler ensemble, ils connaissaient les gestes. Tout de même, ils lui confièrent les figurines de mariés. A lui l’honneur de parachever la pièce montée avant son entrée dans la salle des fêtes.

Son demi-frère l’attendait sur la place du village, en bras de chemise. Son gilet brodé resplendissait comme une attraction touristique. Il courut derrière la camionnette jusqu’aux portes de l’office et l’apostropha dès qu’il put :
– Où étais-tu passé ? Maman et Bernard s’inquiètent.
Empourpré comme un gros bébé, Théo semblait perdu, réellement inquiet. Il ne s’était même pas aperçu qu’elle était là, juste à côté, à l’office, avec son mari, ou bien il s’efforçait de faire comme si elle n’existait pas et, déjà, ses forces s’épuisaient. Devant ce visage anxieux, il s’égaya. Un début de fantaisie le touchait. Il allait participer à la fête, sourire, parler. Sa mère serait satisfaite.
– Retourne à ta place, dit-il à Théo. Le dessert arrive. Il faut que tu sois avec Cécile pour couper le gâteau.
Puis, il brandit les figurines :
– Regarde comme vous êtes beaux ! J’attends que tu sois assis pour vous poser au sommet. Dépêche-toi !
Le visage de Théo devint livide. Ses yeux s’agrandirent comme ceux d’un enfant perdu. La moindre ironie lui faisait mal. Il n’avait aucun don pour la feinte. A chaque fois qu’il la verrait, il regretterait.
Devant ce désarroi, il joua au grand frère, accompagna le jeune marié à travers l’office, le long couloir, les portes battantes. Le couple et leurs employés s’affairaient sans les voir. Tête contre tête, les frères observaient la noce à travers le hublot. La joie semblait ralentie. Les convives se faisaient des confidences et des plaisanteries chuchotées. A la table d’honneur, leur mère arrangeait la coiffure de la mariée, impassible comme une reine. Son regard bleu semblait égaré mais peut-être se raviverait-il quand Théo franchirait le seuil de la salle. Il posa une main entre les omoplates de son demi-frère et le poussa vers le mariage.

Chanson brésilienne

Une célèbre chanson brésilienne m’a inspiré ce poème : Felicidade de Vinicius de Moraes et Carlos Jobim. En écoutant Pauline Croze interpréter cette chanson, j’ai traduit un vers du refrain « Tristeza nao tem fim, felicidade sim » (la tristesse n’a pas de fin, le bonheur si) et j’ai compris toute la sensualité amère de la chanson ainsi que la nécessité de connaitre la fragilité du bonheur pour pleinement en jouir. C’est juste avant de finir que le bonheur est le plus intense.

Sonnet de la chanson brésilienne

Depuis longtemps la fête est finie, j’imagine
qu’épuisés par la joie nous sommes sur la plage.
La nuit d’été défait les fragiles présages.
Tristesse est infinie et bonheur est infime.

J’aimais cette chanson, tu la trouvais sublime.
Les larmes retenues c’est le plus grand courage.
Chacun sent en son cœur l’arrivée des nuages.
Le bonheur est ailleurs et la tristesse intime.

S’il le faut nous saurons inventer les paroles
pour adoucir l’instant avant qu’il ne s’envole.
L’aile d’un papillon quelque part au Brésil

provoque l’ouragan qui traverse le monde.
La mer se retire, nous sommes si fragiles.
Le bonheur est enclos dans la moindre seconde.

Pour écouter Pauline Croze : https://www.youtube.com/watch?v=hl8IhxViTdE