Hirondelle

L’hirondelle annonce le printemps et son vol fantasque inspire un sentiment de liberté. Si seulement on pouvait, à certaine heure, se changer en oiseau et danser dans le ciel. Mais comment la pesante bonne et mauvaise conscience d’un humain tiendrait-elle dans quelques grammes d’os et de plumes ? Et, un fois changé en oiseau, pourquoi revenir à son état antérieur qui ne connaît jamais l’ivresse ? En attendant de voir ma première hirondelle de l’année et d’espérer qu’elle m’attrape dans son bec, j’ai écrit ce poème :

L’hirondelle

Quand j’ai fini mon service
je m’élance vers le ciel.
Je deviens une hirondelle
aux ailes noires, tentatrices.

Je m’éloigne de la ville.
Je m’approche du soleil.
Mon orgueil est sans pareil
et sans raison, je pars en vrille.

Je dépasse la musique
qui jamais ne m’ensorcelle.
J’avale les étincelles
qui fusent des fils électriques.

Je pourchasse les limites
bien au-delà de la mer.
L’horizon se désespère
quand je refuse ses invites.

L’étoile devient ma cime,
la frôler reste promesse.
Si je plonge c’est d’ivresse
dans la gaité de la déprime.

La chute me paralyse,
asséchée comme une pierre.
Demain sera comme hier :
toujours le merveilleux se brise.

Sauf si vous voyez venir
le début de ma défaite
et pour rire de la fête
levez le nez sur mon délire.

Sur tous vos regards, je glisse.
Pardonnez que je m’élève.
Je renverserai vos rêves
si la folie fait son office.

Trois moments de la journée

Pour se sortir de la banalité du quotidien, il faut partir à la recherche de grains de folie qui parfois vous font croire que la vie est extraordinaire. Le terreau des jours est beaucoup plus fertile qu’on ne le croit. J’ai réussi à y faire pousser ces trois poèmes vivaces pour dire trois moments de la journée :

1
D’un petit déjeuner je fais une aventure :
je bois mon café mais c’est lui qui m’avale,
dans le tourbillon noir j’attrape mon téléphone,
j’appelle les secours mais personne ne répond
alors je touche le fond, le désespoir m’apaise,
il n’y a pas de raison pour que la tasse se vide
et pourtant je vacille au bord de tes lèvres
entrouvertes, assoiffées comme une sépulture.

2
Comment fut ta journée ?
Elle fut, elle fuit, elle fume.

Y a-t-il quelque chose à retenir ?
Rien de fait, rien de su, laisse courir.

Comment faire pour l’oublier ?
Tout brûle dans la boite à images.

Demain, un jour est-il prévu ?
Déjà prêt, déjà vu mais à vivre.

3
Qu’est-ce que tu aimes dans ton métier ?
Inspirer, expirer
et nager à contre-courant
dans le flot de la journée.

Et le soir venu, changer de métier :
être le démolisseur de la réalité
avec un tout petit marteau
pour réduire en sable
un énorme rocher.

Claudia Rankine

Author_Photo_of_Claudia_Rankine

J’ai découvert dans le numéro 24 de la revue Siècle 21 un dossier consacré à la littérature afro-américaine. Parmi tous les poèmes présentés, un a retenu mon attention : Citoyen par Claudia Rankine. Ce long poème dont je propose le début dit le contrôle policier subi par un afro-américain. Difficile de savoir si le poème évoque la prémonition d’une arrestation, suit le temps réel de l’action ou fait ressurgir un traumatisme vécu. C’est sans doute les trois moments à la fois avec la tension d’un homme qui oscille entre l’effondrement de la fatalité et le besoin de lucidité et de raison qui permet de rester digne. Avec l’importance du mouvement « Black lives matter » (les vies des noirs comptent) qui répondait à d’innombrables violences policières allant jusqu’au meurtre, les afro-américains n’ont pas fini de lutter contre l’injustice subie de la part de certains agents chargés de faire respecter l’ordre, la paix et la justice. Ce poème écrit en 2004 s’inscrit dans une longue tradition de combat commencé dès l’abolition de l’esclavage en 1865. En France également, des violences tristement nommées « bavures », des arrestations et des contrôles injustifiés (qui sont violents par leur répétition même s’ils se déroulent calmement) montrent que des citoyens noirs ou maghrébins doivent encore revendiquer que leurs vies comptent.
Ce poème m’a fait ressentir (moi qui suis blanc) ce que peut ressentir un jeune afro-américain quand il voit s’approcher une voiture de police.

Citoyen

Je me disais que tout le passé passait là
devant moi et alors devant moi la voiture
de police s’arrêta dans un crissement de pneus
comme pour dresser un barrage.
Des flashs partout, le son d’une sirène
et un rugissement en moi. Descends.
Descends tout de suite. Alors j’ai su.

Et tu n’es pas le type du signalement mais quand même
tu lui ressembles parce ce qu’il n’y a qu’un seul type
qui est toujours celui qui lui ressemble.

Je quittai la maison de mon client en sachant que
je serais contrôlé. Je savais. Je le savais.
J’ai ouvert ma mallette sur le siège passager,
juste pour qu’ils puissent voir. Oui monsieur l’agent
tournait et retournait sur ma langue, tel un battant
de cloche qui ne pouvait jamais sonner
l’alarme parce que son alarme
était le glas qu’il me faudrait ravaler.

Dans un décor remonté des abysses,
tu ne peux pas devenir fou – tellement
en colère tu pleures. Tu ne peux pas ne pas devenir fou.
Ces façons vous donnent la nausée. Nos façons te
donnent la nausée et pourtant tu n’es pas ce type-là.

Puis des flashs, une sirène, un rugissement en moi –

Et tu n’es pas le type du signalement mais quand même
tu lui ressembles parce ce qu’il n’y a qu’un seul type
qui est toujours celui qui lui ressemble.

Descends. Descends tout de suite.
J’ai dû aller trop vite. Non tu n’allais pas
trop vite. Je n’allais pas trop vite ? Tu n’as rien
fait de mal. Alors pourquoi me contrôlez-vous ?
Pourquoi suis-je contrôlé ? Laisse tes mains,
qu’on les voie. Laisse les mains
en l’air. Lève les mains.

Puis tu es plaqué sur le capot.
Puis menotté. Descends tout de suite.

Chaque fois que ça commence de la même
façon, ça ne commence pas de la même façon,
chaque fois que ça commence c’est la même chose.

Des flashs, une sirène, un rugissement en moi –

Traduit de l’anglais par Maïtreyi et Nicolas Pesquès)

Claudia Rankine est née en 1963 à Kingston (Jamaïque). Elle est poétesse et universitaire.

Une marche pour la justice et la dignité est organisée à Paris le 19 mars 2017 à l’appel de nombreuses associations indignées par certaines violences policières. Ce poème résonne particulièrement en cette occasion.

La photographie de Claudia Rankine est de John Lucas.

Quelque chose à faire

Au départ je voulais instiller un soupçon de merveilleux dans une journée banale. Je me suis souvenu de ma mauvaise manière de lire par dessus l’épaule de mes voisins et voisines de métro, et les mots ont fait le reste. Le thème des relations entre un père et son fils est advenu sans que je le convoque. La lassitude de vivre et l’injonction de réussir sa vie sont des échos perdus qui parfois se répondent.  La phrase que je cite au début de la nouvelle est adaptée d’un classique de la littérature latine : L’âne d’or ou Les Métamorphoses d’Apulée.

Dans le métro, les trémulations de la rame me bercent. Je suis mieux ici que dehors. J’ai trouvé une place assise mais il ne faut pas que je m’endorme. Si je laisse mon rêve béant, n’importe qui y plongera la main.

Ma voisine est une vieille dame stricte : manteau beige, foulard rouge, chignon, grosses lunettes. Elle feuillette un livre dont les chapitres s’intitulent : Des années d’attente, L’amour de sa vie, Un dédale de rues. Son index glisse sur cette phrase : Dès que la nuit se dissipe et que le soleil apporte une journée nouvelle, je me tire à la fois du sommeil et du lit, toujours curieuse et avide au plus haut point de connaître tout ce qui existe de rare et d’étonnant. Nous arrivons à la station Liberté. Un afflux de passagers nous oblige à nous lever. La vieille dame fait disparaître son livre dans un sac lie-de-vin. Derrière l’épaule d’un gaillard, elle me regarde avec des yeux de chouette. Privée de son livre, c’est en moi qu’elle veut lire à présent : la journée nouvelle, je la parcours comme un âne bâté de pensées trop lourdes et sans jamais lever l’encolure. Avant que nous ne détournions le visage, je remarque ses boucles d’oreilles à l’effigie de la lune et du soleil.

A la station Egalité, la rame se vide. La vieille dame est emportée par le flux. En me rasseyant, je revois les grands yeux noirs qui semblaient m’intimer l’ordre de faire quelque chose. Mais quoi ?

Je descends à Fraternité. Le quai est un dortoir d’hommes et de femmes enroulés dans des couvertures terreuses, trop exténués pour mendier. Dehors, le soleil est éblouissant. Je ne suis pas ici par hasard. Je me souviens de mon père qui se morfond dans son appartement, à deux rues de là. Sa télévision crache en permanence des matchs de foot de championnats lointains. Le nom des joueurs est imprononçable. J’allais le voir : lui faire ses courses, l’obliger à sortir, lui payer un café dans les jardins de l’île. En traversant l’avenue de la Vérité Nue, je me pose à voix haute cette question :

– Mais que veux-tu que je fasse ?

Mon regard se voile et je ne vois pas le vélo qui me bouscule en faisant tinter sa sonnette. Un pas de côté et j’évite à peine le scooter d’un livreur de pizzas pour flancher sur le capot d’une grosse voiture aux vitres teintées. Ça klaxonne pour que je déguerpisse mais je suis à la renverse. Une chouette traverse le ciel et va se poser au sommet de la volute en fer forgé de la station de métro.

– Que faut-il que je fasse, vraiment ?

Je me redresse le cœur battant et rejoins le trottoir. J’aurais pu mourir. Mon crâne aurait pu se fracasser et un flot de grisaille se serait échappé pour glisser jusqu’à l’égout. Je marche d’un pas hasardeux jusqu’au magasin du Bon Samaritain qui avale et vomit sans cesse des touristes avides de tout.

Coincé entre deux mastodontes de standing, l’immeuble de mon père est étroit et mal crépi. Il n’y a pas d’ascenseur et il habite au sixième étage. D’habitude, il y a toujours un voisin pour m’alpaguer dans l’escalier et se plaindre des incivilités de mon père – il hurle de joie à deux heures du matin, il regarde des vidéos porno avec le son, il salope le hall avec ses chaussures boueuses – mais cette fois personne. Ce sont plutôt les verrous qui tournent, de palier en palier, à mon passage.

En m’approchant de sa porte, j’entends sa télé qui gronde. Encore un match couperet pour la tête ou la queue d’un championnat. Comme j’ai la clé, j’entre. Je fais les trois pas que je redoute jusqu’au salon. Je le vois de dos dans son fauteuil. Sa tête chauve penche sur le côté, jambes et bras sont étendus et la télécommande tient en équilibre dans le creux de ses doigts. Un jour, je devrai savoir quoi faire.

– Ça c’est un match de bonhommes ! s’écrie-t-il en sursautant.

Comme d’habitude, je toque sur le guéridon, je l’embrasse sans lui boucher la vue et j’ouvre la fenêtre en grand. Ce n’est pas la peine que j’essaie de lui parler avant la mi-temps. Il tolère à peine que je fasse des commentaires car j’ai des pieds carrés et je n’y connais rien. Les Young Asinians, en blanc et noir, mènent trois buts à deux face aux Big Bad Bulls, en rouge. Les phases de jeu sont entrecoupées de plans rapprochés sur des jolies supportrices qui saluent la caméra quand elles se découvrent sur l’écran géant du stade.  Dans les gradins, un âne secoue joyeusement ses longues oreilles. Ça me fait rire mais pas mon père qui est toujours pour les rouges quand une équipe porte cette couleur. Oublieux des consignes, je plaisante :

– Papa, regarde. Il y a un âne dans le stade.
– C’est homme déguisé en âne. La mascotte des blanc et noir.
– C’est important ce match ?
– Demi-finale de la coupe de la ligue néo-zélandaise.
– Tu veux que je te fasse un café ?

Il grogne en agitant la main. Dans la cuisine, j’ouvre également la fenêtre – quand j’étais enfant, je devais grimper sur l’évier pour découvrir la mer immobile des toits de zinc – puis je change le sac poubelle. Le pot de café est presque vide. Je ne trouve pas les filtres. Les tasses sont toutes gluantes parmi la vaisselle sale. Autant de raisons valables pour l’inviter à sortir. Soudain, il est là, dans l’encadrement de la porte, toujours aussi massif. Le match doit être fini.

– Ces antipodiens ne savent pas jouer. Le foot c’est un sport pour les latins.
– Ça te dirait de prendre un café en terrasse ?
– Et toi, qu’est-ce que tu veux faire ?

Comme il est à contre-jour, je ne vois pas son visage. A-t-il son sourire ironique qui, autrefois, me faisait plus mal qu’une paire de gifles ? Est-il accablé par sa vie avachie depuis son deuxième divorce ? Est-il un esthète du ballon rond, qui regrette, encore et toujours, l’épopée de l’Euro 84 ?

Puisque je marche à ses côtés dans la rue, mon père a refusé de prendre sa canne. Sa main pèse lourd sur mon épaule. Il est trop gros, il a le souffle court. Il s’est affublé de son écharpe élimée rouge aux lettres blanches : you never walk alone. C’est sans doute une illusion mais j’ai l’impression que les passants s’écartent. Nous n’allons pas jusqu’à l’île. Nous nous échouons sur le vieux quai au milieu des touristes, au café du Bonheur. Nous ne voyons pas le fleuve mais le toit vitré des bateaux-mouches qui glissent et passent sans discontinuer. Derrière, la cathédrale est à moitié cachée par un échafaudage.

– Alors, qu’est-ce que tu fais en ce moment ?

Mon père m’a pris de vitesse : le premier qui demande des nouvelles de l’autre le met dans l’embarras. Il faudra éluder ou mentir a minima.

– Je vais changer d’appart. C’est trop petit chez moi.
– Cherche d’abord un vrai travail et trouve-toi une femme.

Je me souviens de sa femme qui m’appelait en pleurs pour me dire qu’il était insupportable, que c’était l’homme de sa vie mais qu’elle allait partir et de ma mère qui lui arrachait le pistolet des mains avant de le mettre à la porte. Même s’il y a vingt ans d’écart entre les deux ruptures, je les associe comme résultant d’une même scène : les deux femmes quittant et chassant mon père du même appartement où aucune d’entre elles n’a vécu.

La serveuse apporte deux cafés gourmands. Elle est si belle que nous la dévisageons sans retenue : ovale parfaite du visage, chevelure brune et libre, grands yeux bleus en amande et un sourire émanant de tout son corps pour nous dire à quel point elle aime être en vie.

Le café est tiède, les gâteaux rassis. La main de mon père tremble en portant la tasse à ses lèvres. Derrière lui, des ombres tournoient au sommet de la cathédrale : des rapaces en chasse, attirés par les kébabs plutôt que par les pigeons. Je me suis promis de lui parler de sa santé, de lui proposer de l’accompagner chez le cardiologue mais quelque chose m’en empêche. Je n’arrive même pas à le regarder en face. La terrasse bourdonne d’un bonheur multilingue et tout le monde se prend en photo. La belle serveuse accepte volontiers les selfies avec des hommes bedonnants qui rosissent de plaisir. Alors que mon père radote son vieux rêve de tour du monde des stades mythiques, je vois scintiller quelque chose entre les pavés au pied de la table voisine.

– Macarena… Anfield…San Siro…Olympiastadion

Pendant qu’il continue sa litanie, je vais ramasser cette étoile intrigante : une boucle d’oreille en forme de soleil. Je remémore le regard de la vieille dame du métro. Elle est peut-être ici, attablée près de nous, plongée dans la lecture de son livre. Je ne peux m’empêcher de parcourir la terrasse du regard, de chercher parmi les clients qui porte un manteau beige et un foulard rouge, qui lit un livre, qui a la lune mais pas le soleil. Personne, évidemment.

Dans le café sombre, il y a aucun client. La serveuse est seule au bar, la tête penchée sur un livre. Je la contemple tout mon saoul. Sa chevelure forme un rideau de soie brune qui s’écarte autour du front. Son visage est pâle. Une grimace de concentration tord ses lèvres vers la gauche et creuse une fossette. Une rose est tatouée sur son poignet. Quand elle relève la tête, nous sommes tous deux embarrassés. Elle ferme brusquement son livre – Les métamorphoses – et je demande l’addition. Elle ne porte pas de boucles d’oreilles.

Sur le chemin du retour, je suis le remorqueur de mon père. Il bougonne qu’il a trop chaud mais il refuse d’enlever son écharpe. Je redoute la montée des six étages. Il va falloir faire d’interminables pauses, emprunter des chaises aux voisins du deuxième et du quatrième. Il va me dire qu’il n’est plus bon à rien, qu’il vaut mieux le laisser crever. Au lieu de le rassurer, je vais le rabrouer, lui intimer l’ordre de garder son souffle. Et il faudra encore que je redescende pour lui faire les courses.

C’est à peu près ce qui se passe sauf qu’il refuse que je demande quoi que ce soit aux voisins et s’assoit sur les marches malgré la difficulté de se relever. Enfin, nous voici chez lui. Il se laisse tomber dans son fauteuil. En prenant la télécommande, il me dit d’une voix rauque :

– Une si belle femme. Ça faisait si longtemps. Depuis ta mère.

A la superette, je fais les achats habituels pour qu’il tienne une semaine. La musique d’ambiance est particulièrement déplacée : une chanson des années soixante-dix qui nous dit de vivre d’air pur et d’eau fraîche comme l’oiseau. Les autres consommateurs n’y prennent pas garde ou bien ils sourient en se remémorant un doux souvenir. En passant à la caisse, j’entends un battement d’ailes et je sens une caresse légère sur mon crâne. J’ai déjà vu des moineaux voltiger dans les travées d’un supermarché mais il est impossible qu’un chouette niche ici. Je m’apprête à me renseigner auprès du vigile mais sa haute stature et son visage d’onyx m’en dissuadent.

Je marche dans la rue, j’ai les bras chargés, je porte des provisions. Voilà ce que je fais aujourd’hui. Devant l’immeuble de mon père, il me vient une idée :  retourner au bar, m’approcher d’elle. Si la conversation s’engage, nous pourrions échanger nos prénoms et elle me révélera le secret de sa rose tatouée.

Il n’a pas dû s’apercevoir de mon absence. Il est prostré devant sa télé éteinte, l’écharpe sur les genoux. Il respire amplement, sans accroc. Ses yeux sont ouverts mais son regard est tourné vers des souvenirs anciens, d’avant ma naissance peut-être. Le plus vite possible, je range les courses, lui prépare ses médicaments, mets une part de lasagnes dans le micro-ondes, pose un verre d’eau sur le guéridon. Je ne vais pas l’embrasser.

– Je t’appelle ce soir et je reviens quand tu veux.

Il soulève la main et la laisse retomber mollement sur l’accoudoir. Ce geste me délivre. Je claque la porte, je dévale les escaliers mais dans le hall, une intuition (ou la honte) me fait ralentir. Une voisine entre à ce moment. Elle porte un manteau beige et d’épaisses lunettes mais ce n’est pas elle. Son regard est fuyant une fois le bonsoir lâché du bout des lèvres. Quand elle est passée, je sors le soleil miniature de ma poche. Il luit au bout de mes doigts malgré l’absence de sa sœur contraire. Dans la rue, le jour décline lentement et il commence à faire froid. Avant la tombée de la nuit, il me reste quelque chose à faire.

Trois micro-fictions

Je propose trois micro-fictions avec des micro-chutes en étant bien conscient que la brièveté est un art difficile à maitriser :

1
Toute vie comme un collier d’instants. Celui-ci se détache : c’est l’été, j’ai 9 ans, je suis allongé sur la pelouse du parc municipal, le ciel est vide, mon corps est brûlant. Je sais que bientôt l’arrosage automatique va se déclencher. J’entends le bruit sec du mécanisme. La première goutte va toucher mon visage.

2
Je n’aurais pas dû sauter du haut de cet immeuble puisque personne dans cette ville ne croit en mon pouvoir. Dès lors, deux possibilités s’ouvrent à moi. La première : leur montrer à tous leur erreur, m’envoler un mètre avant le contact et disparaître dans le soleil couchant. La deuxième : admettre, comme tout à chacun, ma soumission aux lois de la gravité et la banale attraction de mon corps vers le sol, fermer les yeux.

3
Le beau soleil, la grande villa : un enfant rieur des années cinquante multiplie les plongeons dans la grande piscine. Aucun autre enfant ne l’accompagne, aucun adulte ne l’encourage car tous l’admirent à distance. Ou bien ils se prélassent dans des transats en lisant des illustrés, en sirotant des boissons fraiches sans lui jeter un regard.
Parmi eux, la plus belle des femmes : sa mère. Tous les plongeons qu’il exécute en hurlant avant de se fracasser dans l’eau c’est pour elle, pour qu’elle soit fière. Quand la journée sera finie peut-être qu’elle l’embrassera sur le front en guise de récompense.
Mais le temps change, l’eau noircit, d’épais nuages cachent le soleil. Les gens se dispersent, même sa mère. La piscine se vide lentement et découvre une couche de moisissure sur les parois. Un vieillard chauve en sort en grelottant. Il titube, il est désorienté. Personne ne se précipite pour lui apporter une serviette. Il a passé sa vie à faire des pirouettes et personne ne l’applaudit.

Blocs de pierre

Il y a peu de temps, des centaines réfugiés du monde entier dormaient sous les ponts à Paris. Malgré l’ouverture d’un centre d’accueil au nord de la ville, ils affluaient sans cesse.  La vue de ces hommes exténués et perdus donnait mauvaise conscience à nombre de parisiens. Si on ne pouvait ni les renvoyer ni les accueillir, il fallait au moins qu’on ne les voit pas. Alors la mairie a fait installer des blocs de pierre sous les ponts pour les empêcher de s’y installer. La mesure a choqué de nombreuses personnes. Par solidarité avec les réfugiés, un collectif de tailleurs de pierre a décidé de travailler ces blocs pour les rendre plus vivables, car, bien sûr, les réfugiés, plutôt que de disparaître, se sont allongés entre les blocs. Cet épisode de la vie parisienne m’a inspiré un poème. J’ai simplement « déplacé » les blocs de pierre sous le pont du métro, l’endroit où j’avais vu, il y a peu, dormir des dizaines d’hommes exténués, venus de très loin pour vivre ici en paix :

Sculpter la pierre

Il faut sculpter la pierre
lui donner un visage
de fuyard intrépide
délivré du rivage.

La main est resserrée
autour du téléphone
impossible à lâcher
mais qui jamais ne sonne

pour ouvrir les paupières
des dormeurs du métro.
Le sel de notre terre
illumine leur peau.

il faut sculpter la pierre
qu’elle devienne douce
comme une bouche aimée
qu’on embrasserait tous.

L’hiver a renoncé
à nourrir nos terreurs.
il est temps de dresser
une table d’honneur

recouverte du pain
que l’on partage en rêve
pour ouvrir un festin
qui jamais ne s’achève.

Il faut sculpter la pierre
car l’injustice gronde
comme le train du jour
qui oublierait le monde.

Ceux qui croient s’échapper
le sommeil les délivre.
Pour un verre de de thé
ils continuent de vivre

en attendant que vienne
un porteur de conscience
à la mémoire ancienne :
devise de la France.

Il faut sculpter la pierre
réduire la parole
des lèvres racornies
qui crachent vers le sol.

On est ici chez nous.
Je suis partout chez moi.
Je m’endormirai où
je trouverai un toit.

J’entonnerai les chants
que fredonnait ma mère
quand je voulais enfant
m’alanguir sur la mer.

Plaisir coupable

Dans mes moments de frustration, il me faut un responsable de mon triste sort. Je veux dire quelque d’autre que moi. Inutile d’accuser les êtres chers, il suffit de regarder dans sa chambre et de s’en prendre à ceux qui n’ont pas la parole : les objets. C’est une méthode grotesque et injuste mais qui soulage. Et puis cela permet d’écrire sur l’impossibilité d’écrire :

Plaisir coupable

Misère de misère,
je n’arrive pas à écrire
et je n’arrive pas à vivre.
La faute aux objets ?

Un vieil attrape-rêves
aux plumes empoussiérées
n’a rien retenu
de ma vie secrète.

Un sachet de thé
desséché dans la tasse
me rappelle un délice
sitôt évaporé.

Un galet volé
orphelin de rivage
refuse obstinément
de me raconter une histoire.

Trois tubes de gouache
jamais ouverts
ont débouté ma plainte
d’une vie trop grise.

Un plan de Paris
toujours sur la table
me dit à chaque page
que la ville m’ignore.

Des affaires de piscine
sur le radiateur
signalent mon aversion
à toucher le fond.

Ils me narguent et le temps passe.
La complainte est un plaisir
coupable quand j’y pense,
misère de misère.