Grâce à la folie douce

Il y a quelques mois, alors que j’habitais dans une autre banlieue, j’avais l’habitude de croiser un homme étrange qui arpentait le quartier en tapant dans ses mains avec la ferveur d’un processionnaire. Bien sûr, on pouvait penser qu’il était un peu fou, un peu dérangé. Mais peut-être aussi qu’il était détenteur d’un savoir inaccessible aux gens raisonnables. Ce geste répétitif m’a semblé empreint de poésie sinon de vérité et je me suis dit que, grâce à sa folie douce, nous pouvions vivre :

Clap, clap

Qu’est-il devenu ? Je me le demande.
Ça fait si longtemps qu’on ne l’a pas vu,
L’homme asiatique à la marche lente
Qui tapait des mains au coin de la rue :
Une fois derrière, une fois devant,
A chaque enjambée. Il était vêtu
De vieilles baskets et d’un vieux jogging.
Son visage était concentré, têtu.
Ce qui le travaille à son importance
Ou plutôt avait. Qu’est-il devenu ?
Je me le demande et ne sais pourquoi
Toujours il avance et n’ai jamais su
Ce qu’il veut nous dire à chaque balance
Derrière et devant de ses mains tendues.
Est-il du Japon, de Vietnam, de Chine,
De Nogent-sur-Marne ? Est-il perdu ?
Ou bien au contraire : il est de partout,
Sait ce qu’il doit faire et a tout prévu.
Quand le jour se lève et que la nuit tombe
Les claps si légers de fin, de début
Dans tout le quartier marquent la cadence.
Ainsi nous savons notre temps venu
Et l’obscurité nous écrase moins
Et le haut soleil ne nous nargue plus.
Si certaine chose incompréhensible,
Connue de lui seul agace sa vue,
Il doit l’éloigner hors de notre ville
Et s’est épuisé dans cette battue.
Nous a-t-il sauvé de notre ignorance ?
Comment le savoir ? Il a disparu.

 

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Comme la mémoire est étrange

Comme la mémoire est étrange : je me souviens maintenant de ce cauchemar d’enfance. Je ne savais rien et je m’imaginais des choses inexactes mais très justes. Avec le temps, j’ai compris que  Je n’avais rien à craindre des battements de mon cœur mais aussi que j’avais en moi un sursis qui arriverait tôt ou tard à expiration :

 

Les huissiers

A l’âge de sept ans
Je faisais souvent ce mauvais rêve :
J’étais dans ma rue, au pied de mon immeuble
Seul et inquiet
J’entendais en moi et tout autour
Les bruits de bottes d’une troupe en marche
J’avais trop peur pour m’enfuir
Je savais que c’était inutile
Car aux deux coins de la rue
Apparaissaient
Les hommes en noir
Des jumeaux sévères
Marchant d’un pas terrible et identique
Tous grondant, marmonnant
Martelant le même mot
Qui claquait comme leurs talons
Dettes, dettes, dettes
Il faut payer tes dettes
Tu es la dette qu’il faut payer
Nous venons te chercher
Ils s’approchaient de plus en plus près
Ils m’avaient complètement cerné
Ils étaient sur le point de me toucher
Quand je me réveillais en sursaut

C’est ton cœur
Les battements de ton cœur
Le bruit de pas des hommes en noir
C’est la pulsation du sang
Dans ton cœur

Il m’a fallu plusieurs années pour le comprendre
Plusieurs cauchemars pour ne plus avoir peur
Quand je m’endormais sur le côté
Que mon oreille était bouchée
J’entendais mon cœur battre
Et je voyais aussitôt les hommes en noir
Se rassembler dans toute la ville
Se diriger vers moi à pas cadencé
Pour me faire payer d’obscures dettes
Contractées auprès de créanciers d’un autre temps
Dont je ne doutais jamais être le débiteur

Aujourd’hui je suis vieux
Mon sang est moins vif
J’ai pris pour habitude de ne jamais m’endormir sur le côté
Les hommes en noir ont fini par me délaisser
Pourtant je sais qu’ils reviendront un soir
Pour réclamer quittance
Ainsi font les huissiers
Puisque j’ai des dettes à payer
Et que je ne peux pas échapper au sommeil

Six tankas

Je continue d’avancer sur le chemin des tankas en espérant atteindre le sept-cent-soixante-dix-septième. En voici six qui s’en approchent :

121
il n’est pas trop tard
la fermetures des portes
n’est pas annoncée

jour mort de sa belle mort
nuit née d’un désir puissant

125
avant le sommeil
je sais que je vais ouvrir
la porte du fond

je vais franchir la distance
entre la nuit et le jour

129
sur la peau blessée
de la femme de ménage
tout doit s’effacer

tous les matins un bonjour
après un furtif regard

135
porte-moi bonheur
pièce jetée dans l’eau noire
d’une vie profonde

ce jour est à traverser
à visage découvert

138
le thé du matin
dans sa noire profondeur
noie toute pensée

il faut aller de l’avant
à défaut de se connaître

141
rejoindre le jour
mais pas n’importe lequel
l’ultime équinoxe

je n’y arriverai pas
je n’y renoncerai pas

Une patience regrettable

En cette période préparatoire d’examens scolaires, je côtoie des jeunes gens obnubilés par les épreuves qui les attendent. Ils compulsent, ils psalmodient, ils bûchent avec un sérieux que je n’ai jamais montré à leur âge. D’ailleurs, il me semble qu’aucun des lycéennes et lycéens de ma génération ne travaillait autant qu’eux. Mais c’est sans doute une illusion d’optique dû au fait que j’appartenais à la catégorie des paresseux. L’autre soir, alors que j’essayais péniblement d’écrire un sonnet, j’entendis au bas de mon immeuble des jeunes gens qui imaginaient leur avenir à voix haute. Bien sûr, il n’était question que de réussite sociale et amoureuse. Mais tout cela ne devait arriver que plus tard, dans très longtemps. Même si je trouvais cette patience regrettable, je n’osai pas ouvrir ma fenêtre et les apostropher. D’ailleurs, de quel droit je leur infligerais mes conseils de vieux singe-sage ? Tout au plus je pouvais les remercier de m’avoir donné matière à écrire. Mais quelque chose me disait qu’il ne valait mieux pas qu’ils sachent que je leur avais volé un instant de leur vie dans le but de finir ce sonnet :

Sonnet d’à peu près rien

Je me mets au sonnet pour faire quelque chose
Plutôt que rien du tout et même moins que rien.
Ce n’est pas facile de trouver le chemin
Qui saura me mener jusqu’au néant des choses.

Dehors, des jeunes gens parlent du lendemain,
Soleil des prémices et des apothéoses.
Je les entends malgré ma fenêtre forclose,
Mes oreilles bouchées par la paume des mains.

Je devrais, jeunes gens, déjà vous prévenir :
Bien que mon cœur est sourd, je vous somme d’agir.
C’est maintenant qu’il faut saisir à bras le corps.

Ainsi s’évanouiront des lendemains trop tristes.
Je sais : j’ai fait si peu que j’ai sans doute tort
De croire avec aplomb qu’à peu près rien n’existe.

Poème avec refrain

J’ai parfois des velléités de parolier et je m’imagine que mes mots pourraient être chantés par quelqu’un. Il est peu probable que cela arrive un jour. Le texte à suivre est plutôt un poème avec refrain qu’une chanson. Je laisse la mélodie à l’imagination des lectrices et des lecteurs :

Quand je marche dans la ville

Quand je marche dans la ville
Toutes les rues mènent à la mer
Les visages sont tranquilles
Et ma peur est éphémère.
Je me souviens de l’adresse
Nous étions venus ensemble
Je conjure ma maladresse
Dans l’escalier qui tremble.

Je ne suis plus un enfant
Je pourrais presque t’aimer
Je me souviens tu chantais avec le vent
Et les vagues te caressaient.

Je vois la porte entrouverte
Je reconnais ton foulard
Le présent me déconcerte
Il est toujours trop tard.
Quelqu’un arrive à l’étage
Un garçon qui nous ressemble
Mes souvenirs d’un autre âge
Sont vivants il me semble.

Je ne suis plus un enfant…

Je fais semblant de savoir
La raison de ma présence
Et je m’enfuis sans revoir
Ton visage qui s’avance.
Dehors le soleil m’accable
Et la honte me colle au mur
Cet été si désirable
S’éteint comme un murmure.

Je ne suis plus un enfant…

Je me retrouve sur la plage
La mer est presque invisible
Toujours trop loin et trop sage
Le retour est impossible.
Déjà le jour se consume
Et les vagues viennent, lentes
Me promettre un peu d’écume
Pour la nuit imminente.

Je ne suis plus un enfant…

Quand je marche dans la ville
Toutes les rues sont de traverse
Les visages sont tranquilles
Et le vent me disperse.

Après la chute

Il y a quelques jours, une mauvaise surprise attendait les habitant.es de notre ville. Le grand cèdre du Liban planté devant la bibliothèque était tombé, déraciné, avec ses plus grosses branches brisées dans la chute. Depuis que d’importants travaux (métro du Grand Paris, tramway) se déroulent dans le centre-ville, le cèdre n’avait plus comme espace vital qu’un cercle de pelouse gardé par des palissades de chantier.  Il n’était plus si majestueux et ressemblait à un roi déchu et prisonnier. Après sa chute, quelques habitant.es sont venu.es le voir, le pleurer, le photographier mais la plupart passent près de sa dépouille sans même tourner la tête car quelque chose d’impérieux les obnubile : descendre d’un autobus pour monter dans un autre. Comme j’ai du mal à comprendre mon sentiment face à cette mort végétale et les réactions qu’elle suscite, j’ai écrit ce poème :

Le cèdre

Un coin du ciel s’arrache et le cèdre est tombé :
branches brisées, racines à l’air, bicentenaire.
Nos bouches se tordent : c’est à cause des travaux,
la vibration des engins, l’incompétence d’en haut.
C’est à cause de nos crédulités. Les arbres meurent aussi
et nous sommes à présent sans ombre et sans couvert.

Mais dans cette ville on vaque à ses affaires.
C’est déjà difficile de trouver un chemin : pieds, bassins,
épaules toujours dans l’évitement tandis que le regard
s’enfonce au plus profond. Un arbre bicentenaire
n’est plus qu’un tas de bois promis aux tronçonneuses.
Finir sa journée, en commencer une autre, ça suffit.

Le ciel est couturé de trop de cicatrices.
Bientôt nous aurons oublié la présence du cèdre.
A la place nous aurons un tramway, un métro, un flot
de corps coincés dans des vies à tout faire.
Des arbres frêles seront replantés pour faciliter le passage.
Une main en œillère dans le jour répété, il ne faut pas s’arrêter.

Le jour et la nuit

Le jour et la nuit ne sont pas à égalité sur les plateaux de la balance. Ce n’est pas tant à cause des équinoxes de l’hémisphère nord que de notre capacité à être au service de l’une ou de l’autre. La vie sociale et la vie secrète ne se déploient pas sous le même ciel, ne posent pas les mêmes vêtements sur nos épaules, ne nous demandent pas les mêmes faveurs. Pourtant, nul ne peut se vouer uniquement ou équitablement à l’une ou à l’autre. Le déséquilibre des servitudes diurnes et nocturnes est inévitable.

La panthère et le chien

La nuit est une panthère très malade,
Le jour un petit chien pourri, gâté.
Vivre ici est sans espoir
Pour qui veut se débarrasser
De son vieux manteau,
De ses vieilles histoires.
Le nom à la rigueur peut être oublié
Mais pas la peau, pas l’odeur
Pas les visages
Malgré qu’ils gisent partout.
De quoi se nourrit la panthère ?
De ces visages jetés
Par la fenêtre tous les soirs.
Et le chien qui gémit à la porte ?
Pourquoi céder à ses caprices
Et lui donner le vieux manteau
Qu’il va encore déchiqueter et conchier ?

Le corbeau

Qui porte la nuit sur ses épaules ?
Quelqu’un parmi nous doit le faire.
La nuit ne tiendra pas toute seule.
Qui porte la nuit à ses lèvres ?
La nuit a besoin d’un baiser.
Qui a soif de l’embrasser ?
Quelqu’un parmi nous doit disparaitre
Entièrement dans cette étreinte.
Qui est capable de le faire ?
Quelqu’un doit se dévouer.
Longtemps j’ai essayé
Mais il me manquait toujours quelque chose
Et la nuit se dérobait.

Toute à l’heure sur le trottoir,
J’ai vu un corbeau qui fourrageait dans une poubelle.
Il avait faim.
Vous croyez que c’est à lui
De supporter la nuit ?

Grossier personnage

Le jour recommence,
Tout cela est bien lourd,
Alors que la nuit est légère
Au point de disparaitre
A peine commencée.

Le jour au contraire
Ne veut jamais s’en aller.
Le grossier personnage
Ne ferme pas les yeux
Et cherche à tout savoir.

La nuit, elle
Ne se souvient jamais
De ce qu’elle voit,
Ne répète jamais
Les mots murmurés.

Le jour s’étend,
Le jour se propage,
Le jour s’insinue.
Il réclame comme dû
La totalité de mon temps.

C’est insupportable.

Qu’est-ce que je cherche ?

En faisant du tri dans le grenier d’un disque dur, j’ai retrouvé ce poème. Par chance, il parle encore de moi alors je le propose à la lecture :

Une place ou un chemin

Mon regard, mes mains, mes souvenirs :
Je trace le colimaçon des rues,
J’ouvre les alvéoles de l’enfance,
Je laisse filer l’eau torsadée des caniveaux,
Je sonde l’eau lourde et lente du fleuve.
Mais ce n’est pas ainsi que je vais t’appartenir
Et ce n’est pas ainsi que tu vas m’oublier.

J’ai goûté au cœur de la vallée puissante
Une paix étrange qui dura douze jours.
Qui peut prétendre à autant d’abandon ?
Le torrent y abrite un génie qui exauce les vœux.
Les gens y sont d’une grande politesse,
Jamais avares d’une bénédiction.
Ils m’ont dit de ne pas m’appesantir.

Ne m’éloigne pas du lieu de ma naissance
Et si je dois partir très loin,
Fais-moi revenir toutes les nuits en rêve.
Je ne serai jamais loin : tu seras là.
Sauf que j’ai honte de mes faux serments :
Je suis à la fois sincère et menteur.
S’il le faut, je partirai et pour toujours.

Mes souvenirs, ces silences, sont des fantômes
Qui ne disent pas leurs noms mais retiennent le mien.
L’instant même est devenu un cercle de vapeur
Où tous les heureux se retrouvent et profitent.
Je ne vous envie pas : je n’y suis pas à ma place.
Avant de m’endormir, j’imagine un paysage
Infini et nu, à l’opposé du jour.

Cette femme sage construisait sa maison.
Ce qui importait, c’était la fenêtre,
Une fenêtre ouverte sur la montagne,
Que le regard puisse s’échapper.
Sinon comment vivre ? Le ciel était immense.
Partout où je me suis trouvé, j’ai voulu partir
Pour rejoindre l’endroit qui n’attendait que moi.

J’ai beau rêvé à la plus belle des villes
Ou d’une cabane au bout de la dernière route,
Ce que j’espère surtout c’est que mes solitudes
Soient fécondes pour le temps qu’il me reste.
Bien sûr, il y a toujours les rencontres
Et les regards qui se détournent.
Ne pas s’appesantir, ne pas disparaitre.

Si tu crois que je m’enfuis, tu te trompes.
Si je crois avoir trouver refuge, j’ai tort.
Mes certitudes sont des vitres brisées
Par l’enfant d’un vagabond : acérées, inutiles.
Il y a juste à côté un fleuve qui se tait
Et un bois criblé de vies à refaire ou à finir.
Qu’est-ce que je fais dans ce monde ?
Qu’est-ce que je cherche ?
Une place ou un chemin ?

Deux poèmes de métro

Je n’avais pas écrit de poèmes de métro depuis un certains temps, faute de trajet et d’envie. Il faut dire aussi que j’ai changé de ligne pour mon point de départ. J’ai délaissé la huit pour découvrir la sept. Il m’a fallu un peu d’habitude pour sortir mon carnet. Mais dernièrement, je m’y suis remis en suivant comme toujours les préceptes de l’Oulipo et de Jacques Jouet (voir ici). C’est très simple : quand le métro roule, on pense à se qu’on va écrire (le mieux est de regarder autour de soi), quand il s’arrête, on l’écrit. S’il y a une correspondance, on change de strophe. C’est sur le quai de la dernière station du trajet, qu’on écrit le dernier vers. Voici deux poèmes nés de ce mode d’emploi :

Sortir de terre (ligne 7 et ligne 5)

Maman, mon rouge à lèvres
J’ai peur de perdre une amie
Ce matin pendant une heure et demi
L’océan de nos deux salaires
A débordé à Saint Lazare
C’était désagréable, maman

Il ose dire que nous sommes complets
Où étais-tu quand je te cherchais ?
Dans le virage sud
Du stade des gosses de riches
Trois hirondelles derrière l’oreille
M’ont donné de tes nouvelles
Elle a défait sa vie comme un vieux sac
Décousu, rapiécé, dépouillé
A la recherche d’une République
Où il n’y a pas à s’excuser
De déballer trop de problème
On va bientôt sortir de terre

Un ou semblable ? (poème de métro ligne 7 et ligne 6)

Comme le chemin se fait en marchant
J’écris en écrivant
Un parmi mes semblables
De travers dans la traversée
Qui va tous nous emmener loin
Chacun son rôle, tous à son poste
Le bout du tunnel approche
Espérons que tout se passe bien

Plutôt un que semblable
J’abhorre les écrans de contrôle
Regardez-moi quand je vous parle
Vous ne savez pas où vous allez