Quelques tankas

Quelques tankas tirés de mes carnets. Je les numérote dans l’espoir d’atteindre un jour le numéro 777, chiffre-horizon que je ne toucherai sans doute jamais.

23

la nuit s’impatiente
elle tend son encolure
son souffle m’effleure

sa chaine se brise enfin
elle vient sur moi enfin

38

tout est à refaire
ce que je ne sais pas faire
ce que je dois faire

le sommeil ouvre la porte
et ne la referme pas

45

c’est le jeu du givre
dans une flaque gelée
un miroir se brise

l’hiver est à ma recherche
pour m’obliger à danser

92

l’eau, les vagues, la peur
le ressac qui m’assourdit
les gerbes d’écume

en une seconde un bloc
se détache des falaises

103

elle va tomber
la goutte de nuit qui perle
de mes lèvres sèches

je tremble à l’envie d’écrire
plutôt qu’à l’envie de vivre

113

je suis fatigué
aucune météorite
ne brûle la nuit

si au moins on éteignait
la lumière dans l’allée

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La même perplexité

Avec ou sans rimes, en revenant ou pas à la ligne, c’est toujours la même perplexité de vivre :

1
Étrange comme une vie peut sembler passionnante dans l’instant même. Je m’investis dans chaque moment de ma journée et quand j’y repense le soir je sais que rien de ce que j’ai fait n’en valait la peine. La nuit je vis autre chose. Le sommeil m’emporte et me dépose sur des bancs de sable inconnus et mouvants. Parfois je m’y égaie, souvent je m’y enfonce et toujours, au réveil, je les oublie. Le matin je ne prends aucune résolution. J’enclenche sans le vouloir le banal appétit d’une vie à vivre, quelle qu’elle soit.

2
Sonnet de vingt-trois heures seize

La vider plutôt que la remplir, cette vie
Accomplie qui avale les jours et qui pèse
Ce que pèserait cinquante tonnes d’ennui
Converti en plomb. Il est vingt-trois heures seize.

Mes faux amis sont morts d’une morsure molle
Sans venin et sans crocs : mâchoires virtuelles.
Ils n’ont plus rien à fuir. Leur fausseté m’affole,
sans fissure dans leur mur existentiel.

L’ajour où git mon infamie microscopique,
Qui va le recouvrir ? Je suis devenu lourd :
Le vide m’a rempli. Étrange, ce malaise

Me parait juste comme serait la réplique
D’une secousse enfouie en moi depuis toujours
Et qui ressurgit. Il est vingt-trois heures seize.

Résolution

En ce temps de résolution, j’espère pouvoir tenir celle-ci :

Une résolution

Je ne peux pas rester ainsi
Toujours à l’écart
Toujours enfermé

Je ne vais pas renoncer
Quel est ce visage ?
Quelle est cette main ?

Je suis libre d’aller et de venir
Partout dans ce monde
J’ai un laisser-passer

C’est mon corps
C’est mon regard
C’est ma présence

C’est l’instant présent
Qui accepte ma présence
Et qui la dissout

Quand il y aura une fête
A portée de ma peau
Même quelque chose de minuscule

Je devrais en être
Du moins essayer
Ne pas me détourner

Je n’ai pas renoncé
Pas encore en ce monde
A comprendre, à saisir

Cet espoir d’ivresse
Cet infini partage
Ce qui échappe

Mais qui connait la satiété
Au milieu de ce monde ?
Qui comprend ce monde ?

Je n’ai pas renoncé
Il y a partout des fêtes
Où je suis à ma place

Sortir de soi, un peu
C’est une résolution
Difficile à tenir

Intime conflit social

En rangeant mes affaires, j’ai retrouvé dans un vieux cahier une série de 6 poèmes traitant à la façon d’un conflit social un questionnement existentiel, quand le célibat me pesait trop. Je les partage quatorze ans après car il me semble que ces poèmes racontent encore une histoire :

  1. Plan de carrière

Tous les ans, je me convoque et j’établis avec moi
Un contrat de vie où je me fixe des objectifs
Quantitatifs et réalisables pour réussir

Ma carrière dans le monde des humains
Mais je dois reconnaître que chaque année
Je me déçois davantage : combien de femmes

T’ont regardé au cours de ces douze derniers mois ?
Je suis sur le point d’abandonner espoir avec moi
Car j’ai tout essayé sauf le renvoi définitif.

  1. Le renvoi

Ce n’est pas de gaité de cœur que je prends
Cette décision : je ne fais plus partie de moi,
Je ne veux plus me voir en moi, je me prie

De déposer à terre les attributs de mon identité
Car j’ai été incapable d’accomplir la moindre
Tâche que je m’étais assigné et ce malgré

Le soutien dont j’ai bénéficié de ma part
Mais au-delà de mon inefficacité c’est mon scepticisme
A être moi que je veux extraire en me renvoyant.

  1. Chantage

Abasourdi par mon renvoi, je rôde autour
De moi en espérant me donner une dernière
Chance mais il n’est pas question que je cède

Au moindre chantage affectif d’autant plus
Que les candidats ne manquent pas pour
Me remplacer et même si je suis soi-disant

Prêt à faire n’importe quoi pour me réintégrer
Je ne crois pas un mot de ce que je raconte
Car ce n’est pas la première fois que je mens à mon sujet.

  1. Prud’hommes

J’ai longtemps cru qu’il était inutile de me révolter
Car le pouvoir n’appartient qu’à moi
Puis j’ai décidé de m’attaquer aux prud’hommes

Pour licenciement abusif mais je n’ai pas peur
Des manœuvres d’ex-employé rancunier
Et j’ai de lourds griefs à me reprocher

D’ailleurs, je me suis déjà remplacé par un autre
Moi-même plus compétent et moins exigeant
Que l’ancien qui n’a jamais séduit personne.

  1. Victoire

Ma véritable victoire et d’enfin pouvoir dire il
En parlant de moi car j’ai gagné à la barre
Le droit de me dresser sans trembler

Et surtout sans gémir face ce sosie qui m’a
Trop longtemps dépossédé de ma peau
Mais qu’importe qu’il la garde, je préfère

Être seul à l’intérieur et marcher à la rencontre
Du monde plutôt que de m’asservir dans un corps
Qui me ressemble à peine maintenant que je suis libre, hors de lui.

  1. Épilogue

Je suis absent du souffle heurté qu’hier encore
Je pensais habiter, je me suis échappé d’une prison
Où il m’était permis d’organiser des fêtes

Ardentes qui finissaient en bûcher, je ne suis pas
Non plus dans ces buissons alourdis de pluie, accroupi
Comme une bête, je ne suis pas dans la lettre,

Je ne suis pas dans le geste, j’ai changé d’adresse
Je suis présent dans le miroir d’un autre regard :
J’ai besoin de toi.

Pour un âne

En rentrant chez moi, je longe souvent l’enclos d’une partie encore non aménagée d’un parc public. C’est une friche comme il en reste peu en région parisienne, faite de pâturage, d’arbustes et de broussailles. Mais c’est aussi une poubelle géante car les passants y jettent un grand nombre de déchets, des emballages pour la plupart. L’autre soir, je fus très surpris d’y voir un âne en train de brouter. Cet animal, si familier autrefois, est devenu rare et même incongru en ville. Cette apparition pouvait signifier à la fois une désolation et un espoir.

Sonnet de l’âne (tout n’est pas fini)

L’âne reste paisible au milieu des déchets.
Il y a de l’herbe mais surtout du plastique
Effiloché, des emballages dégueulasses
Et la douceur inclinée de son encolure.

Ce qui se passe et ce qui s’oublie : le ciel épais,
La dégringolade des voitures, la main
Tendue à travers le grillage qui appelle
La caresse de l’instant. Tout n’est pas fini.

Le hasard est perdu dans son regard opaque
Qu’il ne faut pas franchir. Il bouge lentement.
Ses sabots ébréchés évitent les cailloux.

Le compagnon qu’il fut et l’objet se détournent
De notre nuit précoce et bientôt effondrée.
Sa tête disparait dans un buisson d’épines.

Trop de mémoire

Un poème dédié à toutes celles et ceux qui n’oublient rien et qui donc portent chaque jour un fardeau de plus en plus lourd :

Hypermnésie

Comment veux-tu que le temps passe ?
Je me souviens et revis tout.
Jamais rien en moi ne s’efface.
Toutes les fois où se rejouent.

C’est l’amnésie qui te tracasse.
Les dates tombent dans un trou
Avec les mots que tu amasses
Et les visages de partout.

Moi j’aimerais perdre la trace
De ces histoires que je noue.
Ce passé que je cadenasse
Finira par me rendre fou.

De quoi sont faites les menaces
Qui s’installent sur mes genoux ?
J’attends que la nuit se fracasse
Que mes rêves deviennent flous.

Comment veux-tu que je m’y fasse ?
Je reste planté comme un clou.
Toi c’est le passé qui te chasse
Et moi je n’oublie rien du tout.

Mireille Disdero

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Au hasard d’une visite dans une librairie parisienne, j’ai acheté le recueil de poésie de Mireille Disdero Ecrits sans papiers aux éditions La boucherie littéraire. Je ne connaissais ni l’auteure ni cette maison d’édition. J’ai simplement lu le premier poème et sa vibration a répondu à mon attente d’émotions, d’images mentales, de paroles vraies qui est souvent étouffée et informulée mais toujours là. Son sous-titre Pour la route, entre Marrakech et Marseille m’évoque un voyage chaleureux, fraternel, un partage de vie d’étape en étape ainsi que la présence évidente du soleil, du vent, de la mer, ces éléments qui nous englobent et qui nous bercent. Comme je viens de retrouver ce livre dans la pagaille de mes étagères, je me permets de partager les mots qui m’ont touché il y a deux ou trois ans dans cette librairie.

Écrits sans papiers par Mireille Disdero (édité par La Boucherie littéraire), 2015

Écrits sans papiers

Le vent se lève. Les grandes pluies vont prendre le large et l’eau va sécher dans les coupelles, sous les pots d’argile. Alors j’écrirai. Dans ma tête d’abord. Le meilleur de ce que j’écrirai restera sans papiers, comme les hommes qui cherchent un seuil sans le trouver.

Dans l’errance.

Ensuite, je recueillerai les images, les mots, les silences, comme on récupère l’eau de pluie, avec l’attention de la soif toujours possible. Mais mon témoignage de vie restera sans papiers. L’important n’est pas écrit.

Le vent se lève. Un livre sur la table du jardin. Ses pages s’agitent doucement.

Pour mieux connaitre l’œuvre de Mireille Disdero, son blog bleu indigo