Un cadeau

Une des origines de cette nouvelle vient d’une erreur d’interprétation. Je croyais que l’expression américaine : « Nope » était une forme contractée de « No hope » (pas d’espoir) alors que c’est juste une façon familière de dire non. J’imaginais, pourtant, ces quatre lettres tatouées sur des phalanges, comme un slogan nihiliste. J’y tenais tellement que, malgré l’erreur, je me suis lancé. Il y a aussi une scène dans un film vu récemment (Suite armoricaine de Pascale Breton) dans laquelle une universitaire revient à Rennes où elle a grandi. Un soir, elle offre un verre à une ancienne camarade qui est devenue si pauvre et si perdue qu’elle survit dans le vagabondage. Elles n’ont presque rien à se dire. Leurs souvenirs sont confus. A la fin de la scène, la vagabonde extorque à l’universitaire le manteau qu’elle vient d’acheter dans une boutique chic. Je me suis aussi inspiré des trajectoires entraperçues quotidiennement, de ces vies anonymes qui nous entourent, de ce vif désir de vie si souvent étouffé par d’épaisses routines et d’une pierre qui traine sur mes étagères depuis longtemps :

C’est lui qui m’a reconnu. J’ai sursauté quand il a prononcé mon nom et appelé à l’aide alors que les vigiles le viraient du magasin. Pour moi, il n’était qu’un zonard de plus qui se faisait prendre la main dans le sac à voler des canettes de bière et des gâteaux.
– Jérôme, au secours !
Sa main s’est accrochée à mon épaule alors que je remplissais le frigo de yaourts de soja. Je me suis retourné. Nos regards se sont croisés, pas très longtemps, une seconde. Je n’ai vu qu’un visage broussailleux et un regard suppliant. Juste après, je suis parti en pause. Un café puis un autre pour me persuader qu’on ne se connaissait pas. Il avait juste lu mon prénom sur mon badge. Ce serait facile à expliquer si le manager me convoquait. Je suis retourné bosser et j’ai pensé au quatre lettres entraperçues sur ses phalanges quand il m’a agrippé : HOPE ou peut-être DOPE. Si je faisais fonctionner ma mémoire, je finirais par le reconnaître comme il m’avait reconnu.

Le soir, après vingt heures, il m’attendait près du grillage. Comment avait-il fait pour savoir que je passais toujours par derrière alors que les autres sortaient par la porte principale du magasin ? Derrière l’entrepôt, il y a un semblant de jungle qui porte des détritus de toutes sortes comme des fruits vénéneux. Il était accroupi. Son regard vacillait, bleu, très pale. J’ai vu une étoile noire tatouée sur sa pommette droite.
– T’as quelque chose à boire ? J’ai soif.
Il m’a tendu la main et je l’ai tiré de là.
Les trois syllabes de son nom me sont revenues – Anglester – mais pas son prénom. J’ai sorti de mon sac à dos la petite bouteille d’eau que j’emporte toujours au travail. Il a bu avidement, gorge déployée (Anglester, la terreur du lycée) puis a jeté la bouteille par-dessus le grillage en s’écriant d’une voix éraillée :
– Quelle ville de merde ! Quel endroit de merde !
Nous avons marché jusqu’à l’arrêt de bus. Il commençait à faire nuit. Face à nous, la masse sombre de la montagne était tranchée en diagonale par une ligne de lumière. Est-ce que c’était lui ? J’avais le souvenir d’un garçon massif et teigneux comme un pitbull et je côtoyais un roquet tremblant.
– Maintenant j’ai faim. Donne-moi quelque chose.
Je lui ai proposé de l’inviter quelque part, de partager avec lui un repas chaud, assis sur des sièges confortables. Il a ricané et s’est accroché à mon bras en clopinant.

Tous les restaurants de la ville nous ont refusé, même les pizzerias et les kebabs. On s’est retrouvé à la cafétéria de la place de la République, un retour ironique à notre quartier général de l’adolescence qui était devenu depuis des années un endroit déclassé et triste. Il a pris deux sandwiches triangle, poulet, salade, mayonnaise (il n’y avait plus que ça) et une bière. Moi, juste un café. Après s’être assis, on s’est dévisagé quelques secondes mais ni lui ni moi ne soutenait le regard de l’autre. J’ai fini par poser une question en désignant son poing gauche :
– Qu’est-ce qu’il y a écrit ?
D’abord, il l’a caché dans l’autre main puis me l’a montré :
– Aucun espoir, NOPE. Qu’est-ce que tu croyais ? Que j’allais passer ma vie ici à ramper comme vous tous.
Il a croqué ses sandwiches en deux bouchées chacun et bu sa bière d’un trait, sans laisser échapper une miette ou un trait de mousse. Il avait encore faim et soif. Je suis allé lui acheter la même chose. Tandis que je payais, j’ai vu qu’il fouillait dans mon sac à dos. Il a sorti mon gilet de travail  et mon badge et les a jetés sur la table. En retournant près de lui, je me suis aperçu qu’il puait comme quelqu’un qui ne s’est pas lavé depuis plusieurs jours, qui ne s’est pas regardé dans un miroir depuis plusieurs semaines, quelqu’un qui a oublié la densité de ses muscles, la chaleur de son ventre, la fragilité de sa peau depuis plusieurs mois ou même plusieurs années. Cette odeur de fleuve mort qui ne pouvait révulser personne ici à part moi (la cafétéria était vide, le serveur avait déserté la caisse), je l’ai laissé me pénétrer car j’attendais qu’elle ravive des images, des mots.
– Comment ça se fait que tu te souviennes de moi ? lui ai-je demandé en poussant vers lui la deuxième bière.
Il m’a regardé. Ses cicatrices m’ont regardé : une horizontale sous l’œil gauche ; une verticale, bombée comme une petite montagne, au milieu du front ; une courbe, comme une virgule, en travers de sa lèvre supérieure. Il a eu un rictus qui ont dévoilé des dents pourries.
– Tu écris toujours de la poésie ?
Un soir à l’étude, je fignolais un poème d’amour pour personne (attendre rimait avec tendre) en octosyllabes. Retardataire, comme toujours, Il avait traversé l’allée en faisant tinter ses attaches de Doc Martins. Au passage, il avait pris ma feuille et a commencé à déclamer (voix perchée, efféminée, factice accent du sud) ce qu’il avait titré : Ma petite bouse d’amour. Et tous les autres de rire et le rire de s’amplifier de seconde en seconde. Pétrifié, je sentais battre mon sang qui m’intimait l’ordre : plus jamais, plus jamais, plus jamais, plus jamais.
– J’ai arrêté.
Sur la table, il a pris mon badge et se l’est épinglé sur la poitrine – Jérôme en rouge sur le kaki de sa veste déchirée – puis a empoigné le verre de bière. J’ai revu une bagarre jouée comme un happening.
– Et toi, la musique ?
Exceptionnellement, le proviseur avait autorisé un concert dans le réfectoire. Je m’étais glissé dans le fond de la salle. Devant moi, les autres bavardaient en attendant que ça commence. Six tables sanglées ensemble servaient de scène. Il y avait deux enceintes, trois micros, quatre musiciens dont Armel, le chanteur, beau ténébreux des terminales. Son groupe s’appelait Noir quelque chose. Anglester gesticulait au premier rang. Il ne faisait pas partie du groupe mais aucun événement ne pouvait avoir lieu au lycée sans qu’il y fasse une entrée ou une sortie fracassante. Au milieu de la première chanson, il était monté sur scène et avait donné des coups de pied dans la batterie, avait arraché une guitare des mains d’un binoclard terrorisé pour la lancer dans le public. Après la stupeur, il s’était fait jeter bas par Armel qui lui hurlait « Arrête ! », des sanglots dans la voix.
– De la musique, de la vraie, j’en ai fait beaucoup. Dans les squats, dans les forêts, au pied des volcans. Pas des concerts de merdeux mais des communions de chants et de danses qui duraient plusieurs jours, jusqu’à l’épuisement. C’était beau, c’était la vie.
– Armel, il est gendarme maintenant. Il a deux enfants.
Bien sûr, il ne m’écoutait pas. Repu, il a commencé à s’assoupir sans s’endormir vraiment. Il s’est redressé d’un coup, jetant des brefs regards autour de lui. Je n’étais qu’un élément du décor. Il s’est levé en maugréant et a titubé vers les toilettes. Pendant un moment, j’ai envisagé de déguerpir. Tant pis pour le badge : je ne risquerai rien à le déclarer perdu. Mais j’ai hésité trop longtemps. Il était déjà de retour et nous sommes sortis ensemble.

Après quelques secondes dans la nuit froide, Anglester m’a demandé de l’héberger ou de lui payer une chambre d’hôtel. J’ai refusé et il m’a insulté, me traitant, de rat, de rapiat, de radin. Mais à voix basse, presque en chantonnant car c’est une litanie qu’il connaissait par cœur à force qu’on lui dise non pour tout ou presque. Comme il avait beaucoup de mal à avancer (il boitait des deux pieds) nous sommes entrés dans un square proche de la place et assis sur un banc juste en face des jeux. Le toboggan et les portiques multicolores semblaient des hologrammes vacillants.
– Pourquoi tu es revenu ?
– J’ai une fille, Estelle. Elle vit dans le Sud. C’est bientôt son anniversaire. Par ici, quelqu’un me doit du fric. Mais il a disparu. Avec ce fric, j’allais la voir. C’est foutu maintenant.
J’ai aussitôt sorti mon porte-monnaie et lui ai tendu cinq euros. Comme il avait toujours mon badge sur la poitrine, j’ai eu l’impression de me faire l’aumône. Il a raflé le billet.
– Il m’en faut plus. Je veux faire un cadeau à ma fille. Elle va avoir seize ans.
J’ai commencé à deviner une histoire triste : l’amour dans un squat, la mère qui disparait, la gamine placée en famille d’accueil, un père zonard qui a toujours une enfance de retard et qui court après une fille qui ne veut pas le voir. Il s’est penché vers moi non pour chercher un réconfort mais pour tirer sur la bretelle de mon sac à dos.
– Laisse-moi l’essayer.
Comme j’ai refusé, une colère l’a saisi et, debout devant le toboggan, gesticulant comme une marionnette aux fils emmêlés, il nous a engueulé, moi et tous les autres :
– Vous avez peur de quoi putain ? Qu’est-ce que vous avez donc à perdre ? Vos minuscules vies de merde ? Vos petits jobs qui vous étranglent ? vous sentez que la vie est là. Et vous restez juste à côté. Je suis en vie moi tu comprends. J’essaie ton sac à dos, c’est tout !

Anglester n’était plus une terreur. Il me faisait presque rire. J’étais plus fort que lui, en meilleure santé, sans aucune fêlure visible.  Je pouvais lui prêter mon sac. S’il s’enfuyait avec, je le rattraperai. Il a poussé un soupir d’aise en l’enfilant et quand il a fini d’ajuster les sangles, il m’a fait un grand sourire d’enfant.
– Je te l’achète. C’est pour ma fille.
J’ai cru qu’il allait me redonner le billet de cinq euros. Mais Anglester n’était pas un filou. Il a extirpé d’une poche une pierre oblongue, couleur rouille, d’une dizaine de centimètres de long.
– C’est une fusée de volcan, plus vieille que toutes les vies réunies, un puissant talisman né d’une colère de la Terre. Avec ça sur toi, tu sais que tu n’es rien et tu es libre.
J’ai pris la pierre et j’ai tout de suite su que ma main n’attendait qu’elle. Avec ça, je pouvais marteler, écraser, briser, creuser, graver n’importe quoi, presque rien ou me perdre en contemplant les stries de ce crachat minéral. La pierre prendrait mes questions sans jamais y répondre et mes regards sans jamais les refléter et mes faiblesses sans jamais les raffermir.

Anglester est parti. Je me suis aperçu de rien. Sur la première marche du toboggan, j’ai trouvé mon gilet de travail et mon badge. Sans doute, il est déjà en route pour le Sud. Il a un sac à dos à offrir à sa fille, sauf s’il l’échange en chemin contre quelque chose de plus utile.

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William Cliff

william Cliff

Sur une étagère de ma bibliothèque municipale préférée, j’ai découvert un livre de William Cliff. Il s’agit de Amour perdu aux éditions du Dilettante. William Cliff est un poète belge né en 1940 et qui utilise principalement l’alexandrin. Pourtant, sa poésie n’est pas académique. Elle est sensible, égotique, parfois crue et fétichiste et profondément marqué par une vie amoureuse homosexuelle. William Cliff est attiré par des jeunes garçons mais ce n’est pas un prédateur cynique. Dans le poème à suivre, il vibre d’une inquiétude d’amoureux transi qui préfère imaginer la chaleur et la tendresse d’une vraie relation après le sexe plutôt que d’être confronté aux désillusions du réel. William Cliff est un poète à part. Dans les anthologies, il est souvent classé dans la catégorie des solitaires. Il me touche par sa sincérité et par sa fidélité à ce qui importe vraiment pour lui : l’amour des hommes.

Longs cheveux

J’aime tes longs cheveux (c’est devenu si rare !),
j’aime ta jeunesse (belle et primesautière),
j’aime tes fesses, tes seins, ta peau un peu flasque
puisque c’est ta nature et tu n’y peux rien faire.

Tes longs cheveux bouclés sont embêtants parfois
quand ils viennent devant et collent à nos lèvres,
n’empêche ils sont charmants, comme tes mains, tes bras,
tes jambes, tes pieds, tes lunettes, tes paupières.

Ta verge n’est pas très forte ni très tendue
mais délicieuse à prendre, à aimer à reprendre,
dommage que je n’aie peur que tu ne voies mon âge
sinon je te prierais de revenir chez moi.

Nous dormirions ensemble, enlacés peau à peau,
nous entendrions la respiration de nos torses,
nous aimerions la chaleur de nos corps, nos mains
ne se lasseraient pas ne nous aimer l’un l’autre.

Au matin nous nous donnerions de gros baisers,
tu aurais du café pour tremper tes tartines,
tu partirais avec un beau sourire aux lèvres,
la lumière du ciel brillerait sur ton être.

Deux poèmes de métro + 1

Ces derniers temps, j’ai délaissé l’exercice oulipien du poème de métro (voir les règles ici). Mais en fouillant un peu, j’en ai retrouvé deux que je propose. Le troisième est une note ancienne griffonnée sans doute après un voyage alors que la station debout et le trop grand nombre de voyageurs m’empêchaient d’écrire :

1
Avancer
(poème de métro : ligne 8, ligne 9)

Une petite suée dans ma petite vie
Un léger retard à mon rendez-vous
Mon dossier complet ? Je vérifie
Je peux encore tenir debout
Et c’est presque un privilège :
Mes mains ne sont pas crevassées
Mes pieds sont dans des chaussures
Ma tête n’est pas ébréchée
Pourtant au bout de la ligne
Quelqu’un me demandera des comptes
Qu’as-tu fait pour rester digne
D’être celui que tu prétends ?
Toujours du bon côté du jour
Jamais accablé par la nuit
Ombres et lumières abolies
Verse ces mots au dossier

Perdu dans les couloirs
Malgré les indications
J’ai rendez-vous au hasard
Des écailles au plafond
Ouvertes comme des fleurs
Larges comme des continents
Menacent de m’accueillir
Sans doute aujourd’hui
Je n’arriverai nulle part
Mais je continue d’avancer.

2
Babel-Paris
(poème de métro : ligne 8, ligne 1)

Ma chemise blanche
Pour ne pas sombrer
Au troisième sous-sol
De ce triste été
Dans une chevelure
Jamais détachée
J’ai perdu espoir
De me replonger
Une femme se maquille
Sans jamais sourire
Son ami s’ennuie
Un chien est assis
Derrière leurs pieds.

Monter et descendre
Les volées de marches
C’est le minimum
Il faut rester digne
Lorsque les registres
Sont tous complets
L’été à Babel
Est si difficile.

3
Cinq mains sur la ligne huit

Métro, cinq mains tiennent la rampe,
tressautent ensemble et s’effleurent.
Une : blanche, massive, poilue, alliance et grosse montre.
Deux : longue, vieil ivoire, oblique, nue et dodue, ongles rouges.
Trois : noire, striée de lignes claires, pouce usé, une bague d’argent du Ténéré.
Quatre : mienne, pâle, osseuse, veineuse et nue.
Cinq : menue, rose, doigts courts, ongles courts, une bague fine, chaton petit cœur.

Vivre sans nostalgie

Après l’heure d’hiver, le jour des morts : il faut se souvenir donc, et regretter. Les temps révolus se nimbent d’un halo d’or. Les paroles, en traversant le temps, s’adoucissent. Les lieux les plus banals deviennent sacrés. Les disparus, qui se sont arrachés à nous, reviennent sans cesse, nuit et jour, dans les rêves et les pensées. Pourtant, je crois bon que les disparus disparaissent vraiment, que la nostalgie perde son goût de miel et que l’ivresse du passé devienne insupportable. C’est sans doute impossible : vivre sans nostalgie n’est pas à ma portée. Ces trois poèmes sont comme trois tentatives échouées d’écarter un souvenir.

1
Une légende

C’était une légende des années soixante :
les mains sur le volant de la décapotable,
il contournait la côte. La mer miroitante
murmurait que toujours il serait à la table

où des jetons d’amour, de gloire et de fortune
allaient s’accumuler. Les braises de la fête
rougeoieraient à jamais. Le soleil est la lune
comme anneaux à ses doigts marqueraient ses conquêtes.

La vitesse folle de sa vie de flambeur
le faisait décoller de la route idéale.
Il misait sur l’ivresse et récoltait la peur
de ses mains qui tremblaient : fin de la martingale.

Quand les années soixante ont perdu l’équilibre,
la légende a plongé dans le dernier virage.
La table s’est vidée. Les conquêtes sont libres.
la mer s’est refermée sur les gens de son âge.

2
Un spectre

La nuit, au début, il venait me voir
avec ses yeux flottants, ses mains vaporeuses.
Il disait qu’il avait pris tellement de coups
dans sa vie et si peu donné, qu’il n’espérait
plus rien, pas même le repos.

Il se penchait au-dessus de mon lit
et j’étais paralysé. Tu n’as pas changé,
c’est étrange et même anormal, disait-il.
Est-ce que tu as vécu au moins ?
Mais je ne pouvais pas répondre.

Par instant, son visage s’illuminait.
Je me persuadais que c’était un sourire
comme il n’en avait plus eu avec moi
depuis son départ. Pourtant, je savais bien
qu’aucune joie ne pouvait advenir.

Au matin, je sentais une caresse glacée
sur mon front suivie d’une grande tristesse.
Son visage commençait à s’effacer.
J’essayais de lui dire, je l’implorais
de ne plus revenir, jamais.

3
Moment donné

A un moment donné, sans doute à l’aube,
je me suis réveillé la tête lourde.
J’étais allongé sur un banc, près du port,
habillé d’un jogging épais mais les pieds nus.
J’ai essayé de me redresser mais j’étais si épuisé
que je me suis rendormi aussitôt.

Dans mon rêve, des gens pressés passaient près de moi.
A un moment donné, une jeune femme brune très maigre
s’est assise sur moi et a regardé les bateaux.
Je sentais son corps anguleux s’enfoncer dans mon ventre.
Au bout de quelques minutes, elle est repartie.

Plus tard, un des vigiles du port m’a secoué
et m’a ordonné de déguerpir.
A un moment donné, il a rapproché son col de blouson de sa bouche
et a signalé ma présence à son supérieur.
Alors je me suis levé et j’ai commencé à marcher.
J’avais chaud, j’avais soif, ma bouche était sèche.
Mes pieds me faisaient souffrir à chaque pas.

Slawomir Mrozek

Sławomir_Mrożek_1960

Récemment, j’ai relu avec plaisir les nouvelles de Slawomir Mrozek, un dessinateur et écrivain polonais, né en 1930, qui a donné le meilleur de son œuvre en pleine Guerre Froide, alors que son pays subissait une dictature communiste. L’arme de résistance de Mrozek, c’est l’absurdité comme envers d’une logique implacable et brutale. Dans cette nouvelle très courte (Mrozek était maitre en brièveté), on sent tout le poids d’une menace guerrière prompte à éclater. Le plus petit incident peut déclencher de grandes catastrophes. Il serait rassurant de lire ce texte et d’en rire en se disant que les tensions guerrières appartiennent au passé. Mais ce serait un leurre. Que ferait le petit Jong-Un si le petit Donald lui piquait son jouet ?

Politique intérieure

Le petit Jasiek prit le jouet du petit Zdzisiek. Zdzisiek alla sa plaindre auprès de son grand frère. Le grand frère de Zdzisiek se rendit sur le champ dans la cour et donna un coup de pied à Jasiek. Jasiek courut jusqu’à l’usine d’eaux gazeuses où travaillait son grand frère et l’informa du coup de pied reçu.  Pas plus tard que dans la soirée du même jour, le frère de Zdzisiek fut copieusement tabassé.

Le père de ce frère copieusement tabassé était l’ami du propriétaire de l’usine d’eaux gazeuses où travaillait l’auteur de la tabassée. Le frère de Jasiek reçut sa lettre de licenciement. Mais sa tante était employée aux cuisines chez la belle-sœur de la femme du directeur du secteur de l’industrie de biens d’équipement : le propriétaire de l’usine d’eaux gazeuses se vit donc retirer sa licence.

Le neveu du propriétaire de l’usine d’eaux gazeuses travaillait dans la police secrète. Le directeur du secteur de l’industrie de biens d’équipement fut incarcéré.  Le voïvode, cousin germain du directeur incarcéré estima que c’était une provocation et intervint dans la capitale.

Le gouvernement, redoutant l’influence croissante de la police, s’assura le soutien de l’armée et démit de ses fonctions le ministre des Affaires étrangères. L’influence de l’armée alla en augmentant.

En dépit de l’action énergique du gouvernement, Zdzisiek ne put récupérer son jouet, qui demeura entre les mains de Jasiek.

Mais Jasiek n’en profita pas longtemps. Il se le fit prendre par Jozio qui avait un frère dans la première division blindée.

 

L’arbre, nouvelles, Éditions Noir sur Blanc

mrozek

 

Cinq tankas de plus

Cinq vers, deux strophes, trente-et-un pieds : un tanka. Je m’essaie depuis quelques mois à l’écriture de ces brefs poèmes d’inspiration japonaise  où  la simplicité est requise. J’ai commencé avec le fol espoir d’en écrire sept-cent-soixante-dix-sept (d’où la numérotation) mais plus le temps passe, plus je me dis que cet horizon ne sera jamais atteint.

19
la nuit me retient
je lui donne ma parole
ce soir je reviens

mais que pèse ma parole
dans le plateau du matin ?

36
toute une journée
dans les plis de la routine
et les yeux baissés

ce matin le ciel fragile
est brisé par ton regard

44
ce jour en échange
d’une fissure dans le mur
dressé jusqu’au ciel

si rien en moi ne s’effondre
comment pourrais-je savoir ?

68
la lune en plein jour
me donne la démesure
des vies à venir

comment peut-on renoncer
à regarder vers le ciel ?

82
un peu de répit
une journée sans écrire
un ciel dégagé

je suis un équilibriste
qui n’a pas trouvé son fil

Fraternité

Une nouvelle inspirée d’un souvenir ténu. J’ai inventé tout ce qui manque pour que l’essentiel soit dit :

L’enfant s’endort sur les jambes de sa mère. Ils sont à l’arrière d’une voiture.  Deux vieilles personnes aux énormes silhouettes (grand-oncle et grand-tante) sont à l’avant. Ils vont loin, très loin, à la campagne C’est sa mère, il en est sûr. Cela fait sept ans, plusieurs enfances, qu’il ne l’a pas vue mais il l’a reconnue tout de suite quand elle s’est penchée sur lui pour l’embrasser.
– Nous allons voir ton frère pour sa communion. C’est arrangé avec ton père.

A la faveur d’une accalmie entre les divorcés, le père a consenti à laisser son fils à son ex-femme pour le week-end. La nouvelle compagne du père y est pour quelque chose. C’est une pacificatrice qui a su plaider la cause de la fraternité entre des garçons séparés. Les deux femmes se sont arrangées pour les détails : les vêtements de rechange, le carnet de santé, un cadeau pour le grand frère. Il a choisi lui-même le cadeau -le dernier album d’Astérix, repéré dans la vitrine du libraire – et l’a payé avec son argent de poche. Le père ne s’est occupé de rien. Il a autre chose à faire, le monde à conquérir. L’enfant ne sait pas si c’est une bonne nouvelle ce voyage. Il n’est ni impatient ni heureux mais il veut bien faire : retrouver sa mère, célébrer son grand frère.

Le samedi matin à sept heures, il est sur le perron de la maison bourgeoise. Il porte sa valise. La nouvelle compagne est à ses côtés, une main sur son épaule. Son père est resté couché pour ne pas avoir à parler à son ex. Une poignée de mains entre les deux femmes, une bise rapide et ils sont partis.

Au début, il se tient raide sur la banquette et regarde droit devant lui l’oreille rouge et épaisse de ce vieil oncle inconnu, la route noire, les talus. Sa mère ne parle pas, ne le touche pas. Elle attend sans doute qu’il s’approche. Peu à peu, à cause de l’ennui qui commence et de la fatigue due à un réveil trop matinal, il somnole. Son front touche l’épaule de sa mère. Elle porte un chemisier en soie. Le contact est doux et apaisant. Son torse se penche et sa tête va reposer sur les jambes de sa mère. Il dort tout le voyage. Quand la voiture s’arrête, il s’éveille. Ils sont arrivés à la campagne.

Dans la cuisine profonde comme une caverne, toute une famille est rassemblée. La sienne puisqu’ils sont accueillis avec des cris de joie. Il fait très chaud. Cela sent la nourriture : la viande rôtie, les pommes de terre rissolées, la vinaigrette. Autour d’une longue table, il y a un grand-père et une grand-mère (ses grands-parents), un oncle et une tante (la sœur de sa mère et son mari). Le vieil oncle et la vieille tante (le frère de son grand-père et sa femme) prennent déjà leur aise et enlèvent leurs manteaux.

Un repas de famille se prépare. La grand-mère, petite femme affairée et inquiète, ouvre et referme le frigo, enclenche la lumière du four pour surveiller la cuisson d’un plat. Elle houspille le grand-père pour qu’il prenne les bagages de sa fille et de son petit-fils. Le grand-père, grand jovial, s’exécute tout en riant et parlant à la volée. Sitôt arrivé, l’enfant se sent seul car sa mère s’est détachée de lui pour embrasser chaque personne dans la pièce avant de monter à l’étage pour voir son premier fils. Les adultes s’approchent ensemble et se penchent vers lui, lui ébouriffent les cheveux, s’extasient de sa croissance, évoquent en se contredisant la dernière fois qu’ils l’ont vu. Puis, ils posent tous la même question, l’un après l’autre :
– Moi, tu me reconnais ?
La politesse fait déjà partie de ses armes de défense alors il répond en détournant le regard :
– Je crois que oui.

Une cavalcade d’enfants qui descendent un escalier interrompt les retrouvailles. Parmi eux déboulent son grand frère, son cousin et sa cousine, tous biens habillés, costume et cravate pour les garçons, robe longue et col en dentelle pour sa cousine. Les cheveux sont coiffés, aplatis sur le front. Ils ont les joues rouges. Ils sont excités. Pendant un court instant, les enfants ne s’aperçoivent pas de sa présence. Il peut les observer, son frère surtout. Il n’a que douze ans mais déjà sa carrure est impressionnante. Son visage exprime une ardeur de vivre si rayonnante que c’est vers lui que les adultes se tournent désormais. La réunion de famille est en son honneur.

Enfin leurs regards se croisent. L’enfant sourit timidement. Son grand frère traverse la pièce et le serre dans ses bras. Les adultes s’extasient. L’étreinte dure longtemps. Elle lui procure un regain de force et de joie. Il se sent capable de parler et de rire, de jouer avec ses cousins, d’être malicieux avec les adultes, d’être un enfant comme il faut l’être pour ne décevoir personne.

Le repas est interminable. Il est assis à côté de la vieille tante, si grosse qu’elle déborde de son siège. Sa mère est à l’autre bout de la table, juste à côté de son grand frère. Sa cousine, qui est face à lui, le dévore du regard. Elle lance ses pieds sous la table pour le toucher et déclencher une connivence mais ses jambes sont trop courtes. Soudain, une main tiède sur sa joue : sa grand-mère le caresse tout en proposant aux enfants d’aller jouer au jardin tant qu’il fait beau. Ils prendront leur dessert plus tard. Les trois autres acceptent aussitôt.

Le jardin est étroit, contenu par deux hauts murs de briques rouille. Au fond, il y a un saule pleureur avec des branches qui trainent au sol et forment comme une chevelure de géant d’un vert éteint.  Grand frère, cousin, cousine s’y cachent mais lui se tient à distance. Comme ils l’appellent, il finit par approcher. Ils font un jeu très simple. La cousine lui explique : il faut traverser à tour de rôle le rideau des fines branches, sans parler, les yeux ouverts. Alors que les trois autres se lassent vite et délaissent le saule pour une brouette rangée près de la remise, il continue de traverser les branches, de passer de l’intérieur de l’arbre à l’extérieur où il découvre sans cesse le jardin, les murs de briques, la maison austère de ses grands-parents.

Après le repas du soir, la famille est moins nombreuse. Le vieil oncle et la vieille tante ainsi que les parents des cousins sont partis dormir à l’hôtel du village. Assis dans un fauteuil en osier, il regarde son grand frère chahuter avec son cousin dans la cuisine. Sa mère s’approche. Elle semble prendre son élan avant de lui parler. Elle lui dit d’aller dans la salle de bains pour se mettre en pyjama et se brosser les dents. Il est saisi d’angoisse. Où va-t-il dormir ? Qui partagera sa chambre ?

Le soir, le couloir du premier étage le terrorise – le parquet grince, la fenêtre du fond grelotte, les fleurs du papier peint se hérissent de griffes et de dents pointues – mais il avance. Quand il sort de la salle de bains, il est propre, sa bouche est fraiche, ses cheveux sont coiffés. Son pyjama de velours bleu n’a pas un pli de travers. Sa mère qui l’attendait devant la porte le prend par la main et l’emmène dans une petite chambre qu’il va partager avec sa cousine. Les deux grands garçons dormiront au grenier. Il est bien décidé à affronter la nuit et n’avoir peur de rien. La chambre est un réduit entre deux grandes pièces avec des parois vitrées occultées par des rideaux cramoisis. La tête ébouriffée de sa cousine émerge d’une grande couverture à l’effigie de Mickey et Minnie suspendus en pleine danse. La cousine a un grand sourire en les voyant arriver. Elle réclame déjà une histoire et sa mère en souriant lui en promet deux. Il comprend aussitôt que sa mère connait sa cousine mieux que lui et qu’elle n’a aucune gêne à la câliner et à l’embrasser.  Son lit est haut. Un énorme édredon vert-bronze le recouvre. Dès qu’il se glisse entre les draps, il se sent englouti. Seule la voix de sa mère qui raconte le Petit Poucet le maintient à la surface. Il connait l’histoire par cœur. Il n’écoute pas les mots mais sa mère. La voix est plus tendre qu’un baiser ou qu’une caresse. C’est aussi pour lui qu’elle parle.

*

Il fait très froid dans cette église. La cérémonie de communion est si monotone que même le curé, un gros rougeaud, à l’air de s’ennuyer. La seule chose intéressante à voir, c’est l’entrée des communiants, une douzaine de garçons intimidés et fiers, vêtus en aubes blanches. Son frère dépasse d’une tête tous les autres. Il lui a fait un clin d’œil en passant près de lui.

Le midi, la famille est à nouveau au complet. Ils s’apprêtent à déjeuner dans la salle à manger et non plus dans la cuisine. Une jeune femme du village est employée pour faire le service. La belle vaisselle étincelle sur la table. Tout le monde est très gai et parle fort. L’enfant se demande où il devra s’asseoir. Sa mère le prend à l’écart et lui dit que c’est le moment de donner son cadeau. Leurs bagages sont déjà au pied de l’escalier. Il sort la bande dessinée de la poche latérale de sa valise, regarde une dernière fois la couverture : Obélix se frise les moustaches devant l’entrée de sa carrière de menhirs. Il se précipite pour être le premier à offrir un cadeau à son grand frère. En plus de la bande dessinée, son grand frère a reçu une montre, une canne à pêche, une bible, un pull. Il a embrassé et remercié tout le monde mais lui, il le serre encore dans ses bras.

Après le repas, encore plus long et plus copieux que celui de la veille – les adultes jettent de grande quantité de viandes et d’alcools dans leurs bouches –  il y a un moment de calme. La servante est rentrée chez elle. Les adultes et même les cousins se sont assoupis. A l’autre bout de la table, son grand frère lui fait signe de le rejoindre. Ils se lèvent ensemble et traversent la cuisine qui est en grand désordre et ruine de nourriture figée. En ouvrant la porte de derrière, son grand frère lui dit :
– Viens, on va à la pêche tous les deux.

Dans la remise, ils récupèrent un seau en plastique et une canne à pêche, pas celle du cadeau mais une autre rafistolée avec de l’adhésif noir. Ils chaussent des bottes en caoutchouc. Les siennes sont un peu grandes mais il s’en fiche. Ils passent par le fond du jardin. Le mur est moins haut derrière le saule. Au-delà, il y a une ruelle. Son grand frère lui fait la courte-échelle. Il s’assied sur le fait recouvert de tuiles. La maison lui parait moins grande, moins effrayante.  Quand les autres sortiront de leur léthargie, ils auront disparu.

Son grand frère connait le bon endroit pour prendre des brochets, là où la rivière du pays et large et calme. Il faut sortir du village, prendre un chemin de terre, marcher longtemps. Il fait très beau. Ils ont chaud et leurs cœurs battent fort. Un peu avant la rive, il y a un pré inondé par une crue récente avec une eau calme et miroitante entre les herbes. Un ponton de bois enjambe l’eau plus opaque et tortueuse de la rivière.
Son grand frère lui tend le seau et lui explique :
– le pré est plein de petites grenouilles. Tu les attrapes et tu les mets dedans avec un peu d’eau au fond. Puis tu me les apportes. Elles serviront d’appât pour les brochets.

Pendant que son grand frère s’installe sur le ponton et déploie sa canne à pêche, il entre dans le pré.  Au premier pas, sa botte droite est ventousée. Il récupère la botte et, en clopinant, rejoint le talus.
– Enlève tes bottes, lui crie son grand frère.

Marcher pieds nus dans cette eau calme lui procure une douce sensation. Il s’enfonce à peine, respire calmement. Il est comme un animal en chasse. Les petites grenouilles sont partout, vertes, minuscules, à peine plus grosses que son pouce. Il piège les premières en puisant un peu d’eau. Les autres ne sont pas farouches et se laissent attraper sans peine. En quelques minutes, il remplit le seau et va le porter à son grand frère qui lui ordonne de les jeter par dessus le ponton.

A peine les grenouilles surnagent-elles dans la rivière, qu’apparaissent de toutes parts les dos zébrés de poissons énormes. Leurs gueules pleines de petites dents pointues s’acharnent sur les grenouilles qui disparaissent en quelques secondes. C’est un spectacle effrayant mais l’enfant ne ressent aucune compassion. Il retourne aussitôt dans le pré pour remplir son seau. Une fois plein, il retourne au ponton et le vide dans la rivière pour la même hécatombe. Ainsi toute l’après-midi mais son grand frère a beau lancer et relancer sa ligne, il ne prend aucun poisson.
– Il faut rentrer, finit-il par dire en repliant sa canne, remet tes bottes.
L’enfant s’exécute à contre-cœur. Il jette de toutes ses forces un caillou dans le pré. L’impact fait sursauter une douzaine de grenouilles.

Le trajet du retour lui semble plus court. Le chemin est dans l’ombre. Il a un peu froid. Ce soir, il sera rentré. Il dira au revoir à sa mère et l’embrassera. Il retrouvera son père et la nouvelle femme. Il devra raconter quelque chose. Mais pour l’instant, il revient de la pêche avec son grand frère. Ils sont à la campagne. Son grand frère lui laisse porter la canne à pêche. Il a passé un bras autour de son cou.