Une maison

Par hasard, je viens de lire un article sur un jeune gallois qui a construit sa maison lui-même avec des matériaux de récupération et beaucoup d’ingéniosité. Cela m’a inspiré ce texte :

Une maison

Une maison à construire soi-même
avec le bois trouvé et le désir flotté,
avec un toit de joncs et de rêves mêlés,
avec le sol battu par le sabot des jours.
Une maison facile à comprendre et facile à quitter,
plus solide que les paroles sensées,
plus légère que la danse,
invisible aux yeux froids,
refuge pour les furtifs
et douce aux écorchés.
Je la construirai un jour ou jamais,
pour de faux ou pour de vrai
dans un coin reculé de mon sommeil.
Une maison fragile contre soi-même
pour ne plus jamais trembler pendant les tempêtes.

Je mets ce blog en repos pour quelques temps. Merci à ceux qui ont bien voulu le lire.

Lydia Davis

 

Je viens de finir Histoire réversible de Lydia Davis paru récemment aux Éditions Christian Bourgois. C’est un recueil de nouvelles et de textes courts publiés dans plusieurs dizaines de revues et magazines américains. Lydia Davis s’intéresse à l’infra-ordinaire, aux pensées fugaces, aux tragédies miniatures. Spécialiste et traductrice de littérature française, elle propose entre autres plusieurs nouvelles très courtes (une vingtaine de lignes) inspirées de la correspondance de Flaubert où des destins ordinaires se nouent et se dénouent en quelques actions, comme souvent nos vies. Le texte d’elle que je présente ici parle de l’écriture, de sa nécessité, de sa fonction. Difficile de dire s’il s’agit d’une fiction ou d’une réflexion de Lydia Davis mais il me plait de croire que c’est bien une réflexion de l’auteure sur son activité. Même pour une auteure établie (elle a gagné de nombreux prix aux États-Unis et a été faite chevalier des arts et lettres en France), l’écriture est soumise à la nécessité de comprendre la vie. L’abandon qu’elle évoque est le prix du questionnement lucide de l’artiste : pourquoi je fais ça? En quoi mon travail m’est vraiment utile ou est vraiment utile aux autres ? Un questionnement qui déplace l’art de l’activité plaisante vers l’engagement autant entier que fragile. Enfin, je précise que si le style de ce texte semble relâché, comme procédant d’un tâtonnement de la pensée, cela peut être considéré comme une grande maitrise littéraire (le style s’adaptant au propos) que l’on peut aussi constater dans ses autres textes,  les histoires d’après Flaubert notamment.

Écrire / Lydia Davis / Éditions Christian Bourgois / 2016.
traduction : Anne Rabinovitch

La vie est trop sérieuse pour que je continue à écrire. Avant elle était plus facile, souvent agréable, et à cette époque écrire était un plaisir, même si cela paraissait aussi sérieux. Aujourd’hui la vie n’est pas aisée, elle est devenue très sérieuse et, par comparaison, écrire semble un peu bête. L’écriture souvent ne traite pas de la réalité, mais lorsque c’est le cas, elle prend souvent, par la même occasion, la place de certains événements réels. Elle tourne trop fréquemment autour des gens qui ne s’en sortent pas. Aujourd’hui, je suis devenue comme eux. Je suis l’une de ces personnes. Au lieu d’écrire sur des gens incapables de s’en sortir, je devrais simplement renoncer à l’écriture et apprendre à me débrouiller. Accorder plus d’attention à la vie elle-même. Ma seule façon de devenir plus intelligente, c’est de ne plus écrire. Il y a d’autres choses que je devrais faire à la place.

Voir les choses autrement

A quoi bon écrire si on sait déjà ce qu’on veut dire ? Lorsque j’ai commencé ce poème, je n’avais aucune idée de la suite. Mais je me doutais bien que ce serait un voyage tortueux. L’important n’est pas d’aller loin mais de voir les choses autrement. C’est aussi ce que j’attends de la lecture.

Illégitime

Je forme un couple illégitime
avec une ombre longiligne
qui se détache et se rapproche
du chariot sombre de mes mots.

Le chariot sombre de mes mots
rempli de nuit et de purin
illégitimes au puritain
avance et grince dans mon ombre.

Dans mon ombre longiligne
qui se découpe comme une faux
et tranche un à un mes mots,
je forme un couple sans lendemain.

Je forme un couple qui se déchire,
moi et mes mots pleins de purin
mais la colère est légitime
à  ceux qui vivent sans destin.

Le chariot d’ombre sans destin
dévisse et sombre dans le ravin,
dégringolade légicide :
toucher le fond plein de purin.

Toucher le fond, crever le plein
avec mon ombre longiligne
comme une défense illégitime
en pleine panse du puritain.

Vêtements fétiches

Souvent, dans la rue, je croise des retraités vêtus d’une parka rouge. Je me demande ce que cela veut dire. Est-ce un symbole de renoncement, de contrition ou au contraire d’affirmation et de libération. Je ne sais vraiment pas et quand je ne sais pas, j’invente :

Vêtements fétiches

Quand j’aurai soixante-dix ans, j’achèterai une parka rouge. Je la mettrai par tous les temps car il faudra cacher ma poitrine cabossée qui pourrait faire peur aux enfants. Sur la manche gauche, il y aura un écusson avec des chiffres qui formeront une combinaison évidente pour les autres mais complexe pour moi. Percer cette énigme deviendra une occupation. Je n’aurai plus le temps de me souvenir de mes autres vêtements fétiches.

Quand j’avais trente ans, je portais un tee-shirt blanc avec dessus une main ocre, comme celles découvertes sur les parois des grottes où œuvrèrent les premiers artistes. J’imagine qu’en portant ce tee-shirt, je me revendiquais de cette filiation. C’était prétentieux et rassurant : je donnais une justification multimillénaire à mes tentatives. Mais, dans les grottes, les premiers artistes qui laissaient une trace de leur vie fragile pensaient-ils au passé ?

J’ai bientôt cinquante ans et je cherche une casquette, pas seulement pour le chic citadin, pas seulement pour me protéger du soleil et de la pluie, pas seulement pour cacher ma calvitie mais parce qu’il n’est plus temps de laisser divaguer mes idées (autres noms des tentatives) car je sais qu’elles n’aboutiront pas. Porter cette casquette me permettra d’oublier le tee-shirt et de ne pas trop penser à la parka. Entre deux âges, j’ai le droit de perdre mes fétiches et au dernier âge, je n’aurai même plus besoin de vêtements. Mes tentatives n’auront pas laissé de traces et le dernier moment restera une énigme.

Les animaux ont une vie

Les animaux élevés pour leur viande ne sont pas que des stocks vivants de nourriture. Ils ont une vie de routines et d’événements qui fait face à la nôtre.

La vache vingt-sept-soixante-quatorze

Elle avait de grands yeux bruns,
un mufle rose,
un pelage caramel,
des cornes arquées
et deux étiquettes jaunes
agrafées aux oreilles,
la vache vingt-sept soixante-quatorze.

Elle paissait sur une colline
avec d’autres vaches
un taureau et des veaux,
tous caramels,
étiquettes jaunes
et numéro aux oreilles.

Des parisiens en vacances
les prenaient en photo,
s’émouvaient de leur démarche lente,
de leur grands yeux bruns
et retenait le numéro
de la vingt-sept soixante-quatorze,
la plus hardie du troupeau.

Une fin d’après-midi,
elle se régalait de foin :
dans une mangeoire posée
au bout du pré, elle enfonçait
profondément sa tête
au point d’être coincée
entre les barreaux
par les cornes.

Elle y resta une heure entière
à meugler de détresse
ou de colère ou de surprise
entre deux prises de foin
et le troupeau par petits groupes
venait la voir,
humait ses flancs
puis repartait.

Les parisiens en vacances
appelèrent le paysan
qui vint la délivrer
puis chacun reprit ses activités :
brouter, travailler,
ne rien faire.

Aujourd’hui, elle doit être morte
c’est-à-dire abattue,
dépecée et débitée,
réfrigérée et vendue
par petits morceaux
qui furent chacun
cuit et mangé,
digéré et chié.
Il ne reste d’elle
que le souvenir d’un numéro
et quelques photos
dans le disque dur d’un ordinateur.

Une guêpe ou une abeille ?

L’autre jour dans le métro, j’ai vu une guêpe. Pendant un moment, j’ai hésité : n’est-ce pas plutôt une abeille ? La guêpe s’est échappée à la station et une groupe d’adolescentes excitées est monté. Avec ces deux événements, j’ai fait ce poème :

Reine-guêpe

Une guêpe ou une abeille ?
Dans une rame de métro
une abeille loin de sa ruche
butine nos pensées.
Mais quel goût aura le miel ?
Une guêpe surexcitée
par l’odeur du sucre amer
survole nos vies accaparées.
Mais qui va-t-elle piquer ?
Quand elle passe sous mon nez
– taille fine, robe raillée –
je sais ma peau désignée
pour accueillir sa colère.
Une abeille aurait dansé
huit fois autour de ma tête
pour que s’ouvrent mes pensées.
Mais la guêpe est impatiente
de perforer la chair
de ma vie ordinaire
qui va si mal l’enivrer.
Vrombissement stationnaire :
la guêpe semble hésiter
car surgit entre les sièges
un essaim de jeunes filles,
taille fine, haut babil,
qui recherchent leur modèle.
Une abeille aurait posé
un grain de pollen sur mes cils
pour que filent mes pensées.
Les donzelles sont énervées.
Elles sont douze à m’encercler.
Leur modèle est sur mes lèvres :
Reine-guêpe qu’elles vénèrent.
Une gouttelette de sucre amer
peut-elle assouvir la colère
de douze bouches affamées ?
J’ouvre un petit peu les lèvres.
La guêpe passe à l’intérieur.
Avant de pouvoir dire ouf,
je ferme les yeux et je l’avale.

Mon tatouage

Je veux un tatouage, un tout petit tatouage, juste une phrase sur l’avant-bras gauche pour me souvenir de quelque chose, parfois. Mais il faut choisir les mots. J’ai tout de suite pensé à ce bout papier qui traine depuis des années sur mon bureau. J’y ai copié ceci : il faut toujours se séparer du soi-même d’hier pour partir à la rencontre du soi-même de demain. C’est un peu long pour mon avant-bras gauche d’autant que je dois citer l’auteur et l’ouvrage. Je ne l’avais pas fait sur le bout de papier et maintenant je suis incapable – internet l’est tout autant – de savoir qui a écrit cela et dans quel livre. Dommage, l’idée de la séparation et de la rencontre dans le même mouvement me plaisait bien. Je pourrais tronquer la phrase : la première partie sur l’avant-bras gauche et la seconde sur l’avant-bras droit. Mais je suis presque sûr que, selon l’humeur du jour, je ne verrais que la demi-citation gauche ou la demi-citation droite : la séparation ou la rencontre, jamais les deux ensemble. Il faut trouver autre chose.

Les livres saints ne m’aideront pas, sauf pour me faire rire. Les philosophes me rendraient perplexe. Une perplexité qui pourrait provoquer des accidents. Par exemple, en traversant la rue, je lis et je relis un tatouage issu de Nietzsche – au hasard – et je ne vois pas l’autobus qui fonce sur moi. Le vers d’un poète serait parfait pour me brûler continuellement car les poèmes que j’aime sont incandescents. Mais chaque poème est un tout. Extraire un vers, c’est démembrer le poème. Je ne peux pas faire ça.

Alors quoi ? tatouer les résultats de la finale de la coupe du monde 98 avec les noms des buteurs et la minute à laquelle ils ont marqué ? Mais je suis un fan qui crois dur comme fer – il faut bien croire en quelque chose – que nos vaillants joueurs vont remporter plusieurs coupes du monde sur des scores fleuves et mon avant-bras, gauche ou droit, est bien trop modeste pour ce futur palmarès.

Pourquoi pas des hiéroglyphes ? A condition d’avoir toujours sur soi une reproduction très miniature de la pierre de Rosette.

Une réplique culte d’une comédie franchouillarde, du genre qui me déprime devant la télé alors que le reste de la famille se bidonne ?

Une formule mathématique ? Mais les chiffres n’ont jamais été mes amis. Ils s’effaceraient d’eux-mêmes.

Je peux aussi me faire tatouer les prénoms des gens qui ont compté dans ma vie. Je ne suis pas très sociable. Mon avant-bras gauche y suffirait.  Il faut d’abord faire une liste. Une liste implique un ordre d’apparition qui provoquerait des conflits intérieurs. Pourquoi Najat avant Paulette, Amédée avant Amadou, Marie-Charlotte avant Gonzalo ? (Les prénoms ont tous été modifiés). Je ne saurais pas me décider. Ou bien je peux opter pour un nuage de prénoms, ou même faire tatouer et barrer un même prénom pour me rappeler mes erreurs relationnelles.

Sauf que c’est n’importe quoi. Ou plutôt les mots me font dire n’importe quoi. C’est dangereux les mots. C’est traitre et nocif, viscéral et vivant. Il faut s’en méfier. Laissons-les dans les têtes, sur les lèvres, au bord des oreilles, sur le papier ou sur l’écran. Il n’ont pas leur place sur ma peau car chaque mot tracé serait tôt ou tard regretté.

Alors, comme tout le monde, je vais me faire tatouer une image, une jolie petite image. Oui, mais laquelle ?